AU VOLEUR! AU VOLEUH
— Mos yoiix ! ma ni«'>lancolio! ma laillo!... Puis, soui'ianl ot liitoyani son amie :
— Jo crois, en vcrilT', qiio lu ilcvicns l'oilo, Julio.
— ■ Sois sincère» ot avouo-moi, si lu l'osos, quo lu n'as pas jos j)lus beaux youx du mondo, un petit air i\i^ langueur très séduisant, une taille...
— Je suis une vieille femme...
— Ce n'est pas gentil : nous avons le même âge, — peut-être trente-cinq ans. Pour moi, d'abord, on me tuerait avant de m'en faire avouer plus de vingt-huit.
Elles se trouvaient loin dos enfants, assises sur des mousses épaisses, au pied d'un cliàtaignier. Madeleiiu», tioublée, se pencha vers Julie et l'embrassa.
— Par exemple, cet hiver, ce sera mon tour de donner un bal, et tu verras si je m'y entends.
Rt, d'une voix câline :
— Tu seras là, n'est-ce pas?
— Je tâcherai...
— Je te recommanderai à ma couturière, car on t'accoutre dans l'Espinouzc, on ne t'habille pas.
— Ce serait doux de se sentir vivi-o un pou...
Hélas! Frédéric et sa femme durent regagner Figuerollos dans les premiers jours d'octobre. Riquettoreniréoaux Ursulluos, ils comptaient séjourner encore à Saint-Pons; mais une lettre arriva de Roquefixade se terminant par ces mots :
« Si vous ne vous hâtez de revenir, disait Alvpo. il me sera impossible d'empéchor Jérôme d'aller vous rejoindre. Votre absence l'inquiète; il craint un malheur... •>
— Il a raison de craindre un malheur, s'écria Frédéric, interrompant Madeleiuo (jui lisait la missive de son oncle. Il faut que mon père ignore toul. A son âge. la certitude de notre ruine le tuerait. Nous partirons demain.
Malgré le zèlo qiio M. Théoiloro Simard. stimulé par sa femme, déploya pour servir les intérêts des Servières, une année entière fut employée à faire constater l'absence d'Aubrespy, — passé en Espagne, — à obtenir des jugements, à trouver de l'argent, à liquider. Par les temps les plus durs, Fi'édéric fit la navette entre Koquefixade et Saint-Pons, tiraillé, torturé par l'idée d'une faillite que son découragement et son ignorance lui montraient inévitable. Une nuit, ce malheureux, qui marchait sur les routes llamme aux reins, la bouche pleine d'imprécations, voyant le Jaur, aux environs d'Olargues, eut envie d'enjamber le parapet du pont et de se précipiter...
Enfin, le supplice de cet honnête homme touchait au terme.
— J'ai trouvé un acquéreur, lui annonça M. Simard.
— Alors, rien ne sera vendu à l'encan?
— Pas une bobine, pas un foulon, pas une carde. La maison Palural et Fils, de Mazamet, prend tout en bloc : bâtiments quelconques, métiers quelconques, et solde les dettes de la Société Aubrespy-Servières... Il s'est élevé une difficulté, pourtant, qui a manqué faire échouer mes démarches...
— Une difficulté?
— A propos de la prairie où a été bâtie l'annexe de la filature. Cette prairie, pour l'achat de laquelle vousavez versé jadis dix mille francs aux mains de votre associé, n'a jamais été payée. Aubrespy garda l'argent pour folâtrer avec Augustine Signol...
— Le brigand!
— Muni de vos pleins pouvoirs, j'ai conclu verbalement avec MM. Pâturai, sous la promesse formelle que vous feriez les dix miUe francs de la prairie...
— Dix mille francs, monsieur Simard! Et où voulez-vous que je les trouve?
— Ici, dans mon étude, si vous ne les trouvez pas cliez vous... Puis, soyez sans inquiétude : MM. Pâturai ne sont pas gens à vous mettre le couteau sur la gorge. 11 a été question de vous laisser cinq ans pour vous acquitter. Je me flatte d'obtenir dix ans, si dix ans vous sont nécessaires.
— Je ne voudrais pas devoir, et je ne puis rien dire de ceci à mon père. Peut-être, malgré les brèches que j'y ai pratiquées, — cent soixante-dix ou cent quatre-vingt mille francs, — peutêtre les économies des miens, durant plus d'un demi-siècle, ne sont-elles pas épuisées jusqu'au dernier sou, mais je n'oserai jamais questionner mon père là-dessus.
— Mon ami, je rédigerai l'acte dans la journée et nous le signerons demain. Ne vous préoccupez pas de ces dix mille francs... Je dois voir MM. Pâturai tout à l'heure et mènerai les choses à bonne lin... Maintenant, allez embrasser Uiquelte, à qui ma femme a annoncé votre visite pour aujourd'hui.
MM. Pâturai et Fils, acharnés à se rendre compte des moindres détails à la fabrique : de l'outillage, de la quantité de laine en magasin, des pièces de drap roulées ou sur le métier, en dépit de M. Simard les pressant de son aiguillon, ne se hâtaient pas d'apposer leur signature au bas du contrat de vente, et Frédéric dut passer de longues journées à se morfondre aux rives du Jaur, dans son usine désemparée. Il vivait là seul, touchant du bout des dents aux repas que le concierge lui apportait d'une auberge voisine, morne, les yeux égarés le long de la rivière, dont les barrages ne retenaient plus les eaux, qui coulaient nonchalamment sous les arbres sans reiidnMlésorniais le plus petit service, sans travailler. 11 éprouvait une répugnance invincible à sortir; n'eût été son cœur plein de Riquette, qui le chassait de temps à autre vers les Ursulines, il ne se serait pas une fois risqué à tiavers les rues. A Saint-Pons, où chacun connaissait la terminaison lamentable de ses entreprises, on pouvait le croire capable de ne payer personne, de faire banqueroute, et une peur d'être montré au doigt le claquemurait dans sa chambre obstinément. Les grandes probités ont de ces api)réhensions ellarées.
Toutes les fois qu'il avait vu Riqueite, qu'il lui élait arrivé (le l'enibrasscr au couraut d'intei-minables bavardages où revenaient sans cesse les gens de Figiierolles, Luc surtout avec tout le train de la métairie, il rentrait à la fabrique apaisé, plus capable de supporter sa situation.
Alors, des idées j;ermaient dans son cerveau plus aride qu'un coin aride du Louvart :
« La Distribution des prix devant avoir lieu au couvent sous peu de jours, pourquoi ne ramènerait-il pas Riquottc à la maison, au lieu de la biisser de nouveau passer ses vacances avec
Tliéodora? Orlos il nvail pi'omis à Madoloino, aiïroiisomont isolôo dans l'Ii^spinou/o, une Ijonno quinzaino avoc son amie Julie Simard ; mais Madoloino (''tait si raisonnable, si facile à se r(^signer! Puis, ne dcvail-il |)as songer à son père, sevi-o de Riquetle depuis près de dix-huit mois el (|ui la denuindaif, la redemandait, et parfois d'un accent de tendresse égaré?... ..
L'acte entre MM. Pâturai et Frédéric Servières fut lu, signé, parafé le soir môme de la Distribution des piix. Le lendemain, ni M. Simard, ni sa femme, ni Théodora en larmes ne purent retenir nos gens de Figuerolles; ils se sauvèrent vei's l'Espinouze au galop.
Cette année-là fut vérilabiemenl une année maudite, l'année de la fatalité.
La [)résence dr. lilcjnettc, voletant et ramageaiit aux (jiiatrc coins de la métairie, avait ramené la joie, faisait renaître l'espérance au cœur de tous, quand un nouveau malheur fondit sur la maison, comme un coup de foudre dans un ciid pur, aux crêtes du Caroux.
Les claires gelées d'octobre ayant brûlé les derniers herbages, les pâtres de l'Agout, de l'Orb, de la Tongiie, leui's bètes sorties des étables, assemblaient les chiens pour la bonne conduite des tarrines. Rascol était là, son âpre fouet à la main, marquant à chaque animal d'un coup léger la place où il devait se tenir. La matinée s'olTrait d'une fraîcheui" délicieuse, le ciel était d'un blanc laiteux, d'une couleur égale de neige; par des brèches éclatantes passaient de larges rayons, et les toisons serrées les unes contre les autres avaient des resplendissements amortis très doux. L'énorme colonne s'ébranla. Au même instant, deux mille tètes de bétail se levèrent, la bouche emplie de bêlements d'adieu.
Mais un chien-loup, de la race fai'ouche, hargneuse, mauvaise qu'on élève dans les gorges du Marcou, malgré le fouet tle Hascol qui l'a cinglé cruellement à plusieurs reprises, s'obstine à ne pas se joindre au long défilé du bétail qui s'en va. Par un caprice de brute inexplicable, il s'est rencoigné dans l'ombre, entre les deux abreuvoirs d(> la cour, et le poil hérissé, léchant la
piei'i-e nue d'iino langiio sèche, rouge, vive comme une flamme, il ne bouge, aussi insensible à la longe noueuse du valet de chien qu'il le serait à la badine inofîensive d'un enfant.
— Prenez garde, })arrain! crie Luc, accourant aux abois étranglés du chien-loup, entêté à ne pas quitter son refuge.
— Tiens! tiens! tiens!
hurle Rascol, dont l'arme , en s'abattant sur le dos de la bête récalcitrante, a les sifflements d'un fléau sur l'aire.
La scène change. L'animal redoutable du Marcou ouvre des yeux de braise, fond sur son ennemi, le renverse par la vigueur (le son élan, lui enfonce ses crocs au cou, et, sans faire cas (le Tiiillevenl qui veut le saisi)- à pleins bras, file en di'oiture à travers chamj)s.
— Ce n'est l'ien... murmui'e Rascol. les deux mnins à sa blessure pour nrn'der le sang qui s'échappe à flots.