‹ TailleventChapitre 35 sur 58 · UN UE YEN A NT · texte numérisé non relu

UN UE YEN A NT

Luc le remeL dclioiil: mais il uv se soutient pas, cl le sang e<Miie, l'inonde, rougit le sol autour de lui.

— H va mourir!... clame Taillevent, furibond, désespéré. La métairie est déserte, tout le monde faisant la conduite

aux tarrines.

11 y avait trois heures que Rascol était moi't, quand arriva l'officier de santé de Castanet-le-Haut.

— Je serais venu plus tôt que je n'aurais pas sauvé votre homme, dit-il à Annette débordant de reproches. La dent du chien avait rompu la carotide, et il n'y a pas de remède à des blessures (l(> ce genre. (lonsolez-vous!

Le coup asséné à la Cambotte la teri'assa. — (-ommcmt vivre sans Rascol? — Ln son désespoii-, elle regretta (jue Pipette eût abattu l'animal sauvage qui avait dévoré son mari, avant qu'il eût {)u la dévorer elle-même. Oh! si, un soir, en descendant de La Fresnaye, où elle avait emporté les moindres nip[)es de son cher défunt et preiuiit un plaisir douloui'eux à les ranger dans une armoire, à les palper, un loup échappé de Tirebosc avait voulu d'elle!...

Mais le contact journalier avec la lerre c(unmunique à ceux qui la remuent, la brassent sans Irévc ni icpos. nue force supérieure aux plus accablantes calamités de la vie. Pareil au sol, exposé aux cruautés de ralniosphéic. aux gi'èles (jui ravagent, aux pluies qui uoitMil, au.v gelées (pii Incul. mais qui retrouvera ses richesses anéanties, le paysan, ([ui a manqué de pain l'hiver passé, attend la moisson prochaine dans un stoïcisme sans cesse allégé d'espérance. Il en va de ses douleurs morales comme de ses récoltes perdues. Il supporte, il Mibil.il allend... Lue vieille femme de Ginestet avait vu son lils unique et sa bru écrasés par la chute soudaine d'un noyer auquel on avait mis la cognée. Le ménage laissait à la pauvre Cévenole, dénuée de tout, cinq enfants, dont trois en bas âge. « Comptez sur Dieu! » lui dit M. le curé.

Elle redressa sa tète abattue et, rei-ardaut le ciel de ses deux yeux emplis de larmes, elle articula : « Le soleil se lève chaque jour. »

Avant la catastrophe dont Rascol avait péri victime, il avait été décidé que Annette et Luc, les vacances terminées, conduiraient Uiquette et sa mère à Saint-Pons. Ce voyage souriait infiniment à Madeleine, jalouse de recommander sa lillettc à Julie Simard, de connaître uu peu les joies de la ville, heureuse surtout de s'échappei" de Figucrolles, où la tristesse, l'écrasement de son mari lui faisaient une existence de plus en plus déserte et désolée.

l^n soir, tout le monde réuni pour le son})er, la Cambotle adressa cette question à hrùle-pourpoint à Jérôme :

— l^li bien, notre maître, quand partirons-nous pour Sainl- Pons?

— Voyez le temps qu'il t'ait, Annette, dit le vieillard, montrant les vitres de la Salle lavées par une averse diluvienne.

— jVIais, s'il pleut aujourd'hui, il ne pleuvra pas demain. Puis, sans parler de Mademoiselle qu'il conviendrait de ramener au couvent, je me demande si je ne devrais pas faire une tournée chez mes pratiques de Margal, de Colombièrcs, du Masde-1 "Eglise...

— On vous préviendra à propos, Gambette, interrompit Frédéric avec une sorte de violence.

— Bon! bon!... Et môme, s'il vous plaisait de retenir Mademoiselle ici, ce n'est pas moi, je vous en réponds, qui me mettrais contre.

Le père de Riquette, dont on venait de flairer la pensée intime, eut un tressant sur sa chaise. Il regarda la vieille servante et dit :

— Il est de fait que l'hiver, à FigueroUes, sera bien triste sans notre lillette.

— Gardons-la, alors! appuya Jérôme.

— Cela n'est pas possible, intervint Madeleine : Riquette n'a pas fini ses études.

— Peut-être, au point où elle en est, les leçons de notre oncle Alypc lui svifliraient-elles... bredouilla limidemenl Frédéric qni. depuis la ruine de ses affaires, avail perdu l'habitude de commander.

— Los leçons de mon oncle Alype ne lui suffiraient pas, ariirma-t-elle, d'auloritc : elle doit rester aux Ursulines un ou deux ans encore. D'ailleurs, j'ai promis à mon amie Julie Simard de passer quelques jours chez elle, en ramenant Frédérique au couvent. M. Simard nous a rendu d'assez grands services pour que nous nous montrions au moins polis.. Et pourquoi ne l'avouerais-je pas, à la lin? je commence à mourir dans ce désert de l'Espinouze.

Madeleine, avec ces récriminations ardentes, où se trouvait enveloppée je ne sais quelle obscure vengeance de femme déçue, allongea vers son mari que soudain elle ne redoutait plus, un long regard pour le délier. Mais Frédéric, ayant courbé la tête au nom de Simard, ne remarqua pas la provocation. Il était là, les mains crispées sur ses genoux, ne voyant rien, entendant à peine, assommé. De seconde en seconde, des pensées aiguës lui déchiraient le cerveau :

« Pourquoi tardait-il à avouer son désastre?... Le secret qu il retenait enfoui pesait trop lourd à sa iVanchise, à sa probité, à son cœur, et, il le sentait, il ne le garderait pas longtemps... Pourquoi Madeleine, jusqu'ici sa complice pour éviter à son vieux père un coup capable de le tuer, semblait-elle désormais ne plus vouloir comprendre leur situation?... Pourvu qu'elle n'eût pas déjà mis l'oncle Alype dans la confidence de leur malheur!... Oh! cette femme qui,a()rès avoir vécu avec la simplicité d'une paysanne, quand la ruine allait les conliner définitivement au village, aspirait aux relations de la ville, aux toilettes de la ville, aux distractions de la ville, laissait s'éveiller en elle des rêves étranges de coquetterie! Madame Simard n'avait-elle pas, avant-hier, expédié à Figuerolles deux robes el un chapeau confectionnés à Saint-Pons!... »

Tout un côté de la table se souleva, les assiettes frémirent, un verre et deux bouteilles roulèrent sur la nappe, de là sur le l)lancher.

— Eh bien?... demanda Jérôme.

— Excusez, c'est moi, dit Frédéric. deb.)ul. U'> chevouN: hérissés, le visage tragique.

— Mon ami 1... liasai-da Madeleine, épouvanlée.

— Pourquoi me parlez-vous de Saint-Pons, vous qui savez ce qui nous est arrivé là-bas? s'écria-t-il, portant à sa poitrine ses deux mains recourbées en grilles de bète et se labourant la peau, d'où le sang jaillit.

— Mon lils! mon lils!... se complaignait le vieux Jérôme, enveloppant Frédéric, le serrant de tout le demeurant de ses forces.

— Mon père!... se lamentait Uiquette.

— Notre maître! notre Ijon maître!... ré[)élait Taillevent, qui s'était emparé de ses deux bras.

Frédéric, guidé par son père et par Luc, était venu jusqu'au peiion du foyer flambant des premiers feux de l'automne. Là, il dut s'asseoir. L'explosion de sa macbine, depuis longtemps minée, le laissait sans ressort, sans énergie. Sauf Madeleine, restée seule ])rès de la table, tout le monde l'entourait en une extrême anxiété. Nulle bouche ne s'entr'ouvrait pour hasarder un mol. Dans la Salle silencieuse on n'entendait que la pluie chassée par la rafale contre les vitres, où les grosses gouttes, lancées de vigueur, produisaient des résonances de tambour. Mais Frédéric, d'un ellort violent, se campa sur ses jarrets redevenus fermes.

— Mon père, dit-il, il faut que je vous découvre une mauvaise nouvelle; si je la gardais en moi, elle me crèverait : tout l'argent que vous m'avez donné pour mes entreprises de Saint- Pons est pei'du.

— Perdu! clama Jéi'ùme, chancelant.

— J'ai eu all'aire à un voleur de grand chemin... Pardon devant Dieu! pardon!...

Il retomba sur sa chaise. Ses trails apparurent si décomposés, si livides, si noirs par places, qu'on put le croire mort. LaCambotte atteignit sur la table la burette au vinaigre et la lui lit respirer longuement. Il rouvrit les yeux, les tint attachés sur son père. Ouelle prière dans ces yeux troubles, égarés, agonisants!

— Quand je pens(> ([uc... c'est moi... qui vous dépouille!... bégaya-t-il enliii.

Lo vieux paysan l'ombrassa, \o rembrassa ; puis, avec simplicit(^, il prononça ces courtes paroles :

— La terre nous avait donné cet aigent, mon Frédéric, la terre nous le rendra.

La porte de la Salle s'étale sous une rude poussée, et un mendiant liAve, sordide, dont les haillons ruissellent, entre en coup de venl.

— La pluie m'a surpris dans la montagne, et je vous tlemande, monsieur Servières, l'hospitalité pour une nuit, mâchonne l'homme humblement.

— Mais vous êtes Venancio Noguerra! s'écrie Madeleine, qui a fait trois pas vers l'intrus.

— Je suis, en efTcît, Venancio Noguerra.

— Puissiez-vous, Noguerra, nous apporter la bénédiction du ciel dont nous avons tant besoin ! articule Jérôme avec un signe de croix... Approchez-vous du feu. Vous trouverez chez nous un moi'ceau de pain et un lil.

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