‹ TailleventChapitre 5 sur 58 · PAULIN AUBRESPY · texte numérisé non relu

PAULIN AUBRESPY

« Je veux avoir un plus grand nombre de bètcs, cette année, » se disail-il.

Servièrcs lit halte à Colombières, à Olargues, à Riols, ré^la des comptes de serge, de toile avec ses cntrepositaires, et arriva à Saint-Pons, chez M. Paulin Aubrespy, le foulonnier le plus achalandé de la rivière du Jaur.

Ce Paulin Aubrespy, iils d'un berger de La Salvetat, âgé

aujourd'hui d'iiuc (|iuu'aiilairu' d'années, était un j>otit homme grêle, pâlot, toujours agissant, toujours remuant. On disait de lui à Saint-Pons : « Oh! ce Paulin, quel paquet de nerfs! » Le principe de cette activité de sauterelle, qui ne permettait pas au foulonnier ch' tenir une minute en place, résidait dans son cerveau, en perpétuelle ébuUition. Aubrespy était inventeur de son état, et sans cesse une nouvelh^ idée à réaliser le poursuivait.

le traquait, le harcelait. Sa tète, grosse en réalité comme le poing-, mais énorme par une chevelure noire crépue, éhourilïee, soufflée, perpétuellement en révolte contre son chapeau qu'elle débordait, sa tète, malgré l'exiguïté de ses proportions, était une manière de champ de bataille otlert à tous les rêves, à toutes les imaginations. Ayant poussé assez h)in l'étude de la mécanique, il était sans cesse occu[)é de changements, d'améliorations à introduire dans les machines servant à la fabrication du drap, l'industrie particulière aux vallées de l'Orb, de l'Ergue, de l'Agout, du Jaur. Vingt, cent papillons diaprés voltigeaient devant lui, et il les poursuivait rageusement.

Aubrespy ne s'était pas toujours acharné après des chimères. Quelque dix ans avant d'entrer en relations avec Frédéric Servières, son génie, dans sa Heur, lavait mis sur la piste d'une découverte importante, et il lui avait été donné — bonne fortune rarement réservée à l'inventeur! — de voir son invention appréciée, et, par ce fait unique, de prendre rang parmi les personnes considérables de la contrée, parmi les Messieurs. Par le succès qui le frappait en pleine poitrine, le lils du pâtre de la Montagne-Noire avait éprouvé un ébranlement qui, au milieu de sa chevelure de Patagon, manqua de faire éclater la fragile boite osseuse d'où le foidon-Âubrespy venait de jaillir tout armé.

Dans la fabrication du drap, le foulage est une opération importante. Quand un mauvais foulage rend au fabi'icant une pièce lourde, grasse, dure au toucher, un bon foulage la lui restitue légère, nette, tout ensemble moelleuse et serrée de tissu. Sans parler des déchirures faites à l'étolVe si le foulon n'est pas habilement dirigé, la machine vorace consomme d'énormes quantités de terre à foulon^ d'huile, de savon, ce qui rend son fonctionnement coûteux. Pour Aubrespy, ouvrier foulonnier assez irrégulier, assez fantaisiste, le problème à résoudre se réduisait proprement à ceci: trouver un foulon qui, sans risquer d'endommager les pièces, les débarrasserait à bon marché de toute odeur de suint, les dégraisserait jusqu'au dernier fil, leur communiquerait à la fois souplesse et solidité. Le foulon — nous ne nous an-èterons pas à le décrire — fut trouvé, et, en outie d'une

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foiilol'io sur lo Jaur, pour Irtahlisseniont de laquelle l'invenleur dépensa soixante mille fiancs, son appareil spécial, mis à l'abri des contrefaçons par un brevet, lui avait rapporté, après dix ans, quand nous le rencontrons, une centaine de mille francs au bas mot.

— Voyons, avez-vous réfléchi, monsieur Servièrcs? dit Aubrespy à Frédéric, en le recevant dans sa foulerie.

— Je viens pour causer de notre alTaire...

— Etes-vous convaincu que vos serges de Roquefixade n'ont pas longtemps à vivre ?

— Elles sont pourtant de la même laine et du même fil qu'autrefois.

— Assurément. Mais autrefois, c'était autrefois, et aujourd'hui, c'est aujourd'hui. Si vous croyez que le monde demeure immobile comme le pic de Caroux ! Le monde marche, et, si vous ne suivez pas son train, vous êtes perdu à Roquefixade, oîi personne n'ira chercher vos })roduils... Tenez! on fabrique à Mazamet, avec des bourres, des détritus, des bouts de laine, des bouts de fil, avec des choses quelcon<|ues ramassées sous les machines, on fabrique des draps grossiers, raides comme des planches qui, répandus à bas prix, auront, avant deux ans, porté le coup de hi uïort à votre industrie retardataire... Il laul tirer votre révérence à la routine, vous lancei' ou péril".

L'inventeur, qui avait saisi une chaise, la souleva et eut un geste pour la précipiter dans le Jaur.

— Examinez le pays, repiit-il, et dites-moi s'il est possible d'iniagiiuM- un endroit mieux fait j)oui" recevoir les bâtiments d'une fabrique.

Il déposa la chaise; puis, ayant donné dans le dos à Servières une tape un peu ilure, il \o poussa vei-s la fenêtre.

— L'endroit, en effet, serait très propice, bredouilla le paysan, flatté peut-être de la caresse d'Aubres[)y.

— Vous voyez ces prairies qui descendent jusqu'à la liviére, poursuivit le foulonnier avec un emportement plein d'orgueil : elles m'appartiennent. Elles sont exposées au midi, chose importante en nos contrées où les soleils sont courts. C'est là que

st'choroni nos (lr;i|)s... El l'oan du .lani-, qiK^lle oan Tiioi'voillouso pour le lavage des laines ! I^llc csl si oncinensc à la main, cette eau, que je me suis demandé souvent si, en l'inlérieur de la Montagne-Noire, elle ne traverse pas quel(|ue banc de savon, comme d'autres eaux traversent des bancs de houille ou de sel. Touchez-moi ca !...

Il alleigiiil son pol ù l'eau sur la commode et, sans souci de reiidimanchement de b^rédéric, tiré à quatre épingles pour la ville, lui inonda les mains, le pantalon, les souliers.

— b'st-(dle souple ! est-elle souple, noti'e eau du Jaur ! répétait l'inventeur transporté.

— Elle est souple comme...

— Comme un gant.

— Oui, comme un gant, mâchonna le futui- associé, s'essuyant les mains, les genoux, les chaussures avec son mouchoir.

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