PEAUX DE KOIJTNE ET PEAUX DE RENARD
un l)lor dur cl iKiir ([uc l'ombro, en s'épaississant, allait toiil ;'i Ihoure oiïacer. Klle eut un sursaut; puis, d'un mouvement galvanique, se remit sur pieds. Elle alla, courbée, se soutenant mal, jusqu'à l'une des fenêlres en vue de l'Aiguetorte, et là, bien droite, dans la denii-obscui'ité, elle porta deux doigts à ses lèvres et envoya vers le clocher de Roquefixade un baiser, puis nu autre, puis un Iroisième.
— 0 mon oncle, sanglolii-l -elle, pardon...
— Maman! mamau! apjxda iîicjuette, heurlaiil à la j)orte de. la chambre.
— Eh bien?
— Le souper est sei'vi. llàtc-ioi, car Noguerra est pressé : il va aux loups, ce soir.
Un court instaul sullil à Madelciue pciui- resliluer à ses traits bouleversés leur caractère habituel de placidité et de douceur. Elle descendit aussitôt. l>e vieux Jéi-nme, Riquette, l'Espagnol atlendaient près du l'eu.
— Voici noire uinili'esse! annon(;;i la Cambotte.
Elle parut. A la voir, svelle, déliée, rajeunie, se glisser avec une gi'àce féline paruii ses holes habituels, on eut cru une autre l'enime absolumeul. Noguerra, qui alleclait les façons de la bonne compagnie, ollril sou bras à uiadanie Servières. Il la conduisit à J;i liible, aujourd'hui, du uièuie pas un peu raide. ti'ès leul de l;i veille, puis lui présenta uu siège. Alors, .léi'ùuie, ayant Ki(juette à sa droite, tandis (|ue (diacuu se IcMiait encore debout, tii'a son épaisse barrette de laiu(\ dénudn sa noble tête embellie d'une quenouillée diiïuse de cheveux blaucs, lit un signe de croix solennel, au(|uel l'exilé cai'listc. Iront penché. s(> hâta de répondi'c par un murinurennuit pieux, el lécita h^ liénédicité.
Eu s'asseyant, l'Espaguid frôla Madeleine il'un grelot de sa veste de velours.
— Vous aile/ (hmc aux lou|>s. cell(> nuit, que vous avez mis ce vêtement fripé? lui dit-elle.
— Oui, madame, je vais aux lou|)s, réi)ondit-il. Pour mon vêtement, qui n'est i)as de la |)reuiièi'e fraîcbeui'. j'y tiens : il a été fait dans mon pays et à la mode de mon pays. Si vous
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saviez, court comme il ost, la liborlo qu'il laisse à mes bras pour le maniement du fusil!
— Vous avez donc juré d'abattre toutes les méchantes bètes de Tirebosc? interrogea narquoisement Servières.
— Toutes... avec le temps.
— Mais vous ne découvrirez ni assez de poudre ni assez de plomb à Saint-Gervais, maugréa la Cambolte.
Elle déposa sur la labb' un superbe lièvre rùti, luépar Pipelle aux environs de La Fresnaye.
Noguerra, esclave du bon ton, en maintes circonstances avait fait observer à Madeleine, ravie du renseignement, l'inconvenance qu'il y avait à voir les domestiques se mêler aux conversations des maîtres, les intei'rompi'e, d'aventure pousser l'audace jusqu'à les contredii'e. Madeleine était venue à bout de la langue de Taillevent, d'ailleurs peu prolixe; mais des tentatives réitérées n'avaient rien pu sur Annette Rascol, entêtée dans cette riposte : « Vous aurez beau me prêcher, notre maîtresse; je ne couperai pas la mèche à mon fouet. »
L'Espagnol n'eut pas l'air d'entendre la Cambotte.
— Avec le temps! ne cessait de grommeler celle-ci, avec le temps!...
— Oui, prononça nettement l'exilé, son couteau immobile sur la bête qu'il découpait, oui... Avec le temps, si M. Jérôme et M. Frédéric me continuent leur confiance, on remarquera bien des changements ici.
— Alors, votre Roi, dont vous avez la bouche pleine, no vous réclanuM'a jamais dans sa cour?
— Le Roi, mon auguste maître, « me réclamera dans sa cour » dès qu'il aura repi-is possession de son royaume.
— Et quand reprendra-t-il cette possession? hasarda Luc, planté derrière Riquette pour la servir, selon son habitude.
— Allons, voilà Taillevent qui m'interroge! fit-il avec un haussement d'épaules.
Et il acheva sur le lièvre la besogne commencée. On mangeait en un silence pénible. Les convives avaient des regards furtifs. Jérôme, voyant sa petit(^-fille bouder son
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iiKuccaii, lui glissaitde temps à autre un mot (roncoiira^omont, et Xoguerra se comportait de même auprès de sa voisine Madeleine, hérissée, impatiente, ne mangeant pas. Soudain, Hiquette, lassée des tendres insistances de son grand-père, s'écha[)pa à Ini dire :
— Si vous voulez que je luorde au lièvre, rappelez Luc. Je n'ai aucun ap[)étit quand Luc n'est pas là.
— Au fait, pourquoi est-il parti? s'informa le vieillard.
— (Test moi qui lui ai fait un g 'ste, et il a compris, répondit Madeleine.
— Et vous avez également renvoyé la Cambotte?
— Il est insupporlahle de voir sans cesse les domestiques autour de soi. Leur place est à la cuisine.
Jérôme parut atterré du coup. Nul, à Figuerolles, ne lui avait jamais parlé de ce Ion absolu. Très friand de lièvre, il acheva lentement sa bouchée; puis, avec une dignité oii se trouvait envelopi)é un grave reproche :
— Ma bi'u, ni Annelte ni Luc lU' sont des domestiques chez uioi. Annelte est l'auiie, la meilleure amie de la maison, et Luc est l'ami, le meilleur ami de Frédéi'i(|ue. — ■ pres(|ue son IVère. Uappelez-les tons deux.
— Rappelez-les vous-nièiue, puis(jue vous êtes le nuutre.
— Vous avez raison, je suis le luaiti'e.
(îomme si, pour donner à sa voix, api)auvrie pai' les ans, l'ampleur nécessaire, il avait besoin d'être debout, il s(» di-essa diMoute sa haute taille de chêne encore l'obuste et cria du mieux qu'il put :
— Cambotte!... Tailleveut !...
Mais la |»orte de la cuisiue demeurait close.
— Cambotte!... Tailievent !... répéta-t-il. essoiifllé.
— Us ont lro|) i)eur de nuiman, ils ne viendront pas, murmura Riquette.
Des larmes sillonnèrent son giacienx visage pâle et triste.
L'Espagnol, atteint par ce désespoir de jeune iille, n'eut qu'un bond de la table à la cuisine. Il rentra dans la Salle avec An nette et Luc.
— 0 Noguerra, (|ue c'est bicMi cela! lui dit Jéi'ôme. Nous aussi, vous êtes un ami de la uuiison.
— Oui, un ami, un ami. rrjx'la Riquollc... — Tues là, mon Lucou? badina-l-elle, se relournanl à plusieurs l'cprisos.
Tan<lis que la Cambotle, aidée de son lillol, vaquait aux détails du repas, enlevait les reliefs du lièvre, renouvelait les assiettes, déposait sur la table une ruiilante jj;alette aux grattons, puis un paillasson larci de châtaignes grillées, crépitantes des llammcs, Madeleine adressait très bas à Noguerra des paroles vives, qu'on aurait crues irritées à mainis gestes qui les accompagnaient. L'Espagnol lui souriait, ne cessait de lui sourire le plus aimablement du monde; mais elle, mordue })ar des soupçons cruels, lui montrait des traits durs, implacables, el. une fois, relevant sa tête blonde, belle vraiment dans une expression farouche qu'on ne lui connaissait pas, elle eut l'air de se reculer et l'enveb^ppa d'un regard de furie.
— Encore! encore I... lui soupira-t-il, en se penchant pour ramasser sa serviette tombée à terre.
Jérôme s'était attribué un copieux morceau de galette et le dépêchait du même entrain qu'il avait fait du gibier,
— Grand-père 1... lui murmurait Riquette, alarmée.
— Sois tranquille, enfant, répondait-il : ça me connaît, ces gourmandises du i)ays, et ça passe sans me toucher la luette.
S'adressant à l'Espagnol :
— Si c'est votre idée de traquer les loups cette nuit, savezvous ce que vous devriez faire, Nognerra?
— Quoi donc?
— Vous tailler une mâle tranche de cette galette aux grattons el l'emporter dans votre carnier. L'espère peut être longue et vous aurez besoin de vous soutenir dans le clocher du Parc... Vous avez une gourde, sans doute?
L'Espagnol souleva sa gibecière au repos à ses pieds, la déj)osa sur la table, l'ouvrit et en relira une gourde mauresque, laton'''e de dessins bizarres.
— Est-elle jolie I... s'exclama Taillevent.
— Moreno me la passait durant la guerre.
— El ça? insista Luc, glissant un doigt dans le havresac.
— (!le sont deux peaux de renard et deux |)eaux de fouine.