I.A CI.K DE Fir.UEROM.ES
yeux Meus (''lincolaiits dans la radiousc malilT' de son visage comme deux éloiles dans la pnrelé d'une Ijelle nuit.
— Madcdeine! soupira-l-il, Madeleine !...
— Où prenez-vous le droit de m'appeler ainsi?
— Là! là! répéta-t-il en se frappant de grands coups sur \o cœur.
Elle avait reculé. Il voulut aller à elle.
— Un pas de plus, et je me sauve.
— .le vous suivrai.
— Si NOUS m'infligez l'a nVoul de me suImc, j'appelle...
— Taillevent sans doute?
- — Oui, Taillevent, capable de vous plier sur son genou comme un osier.
— Vous avez raison, madame, appcdez-le; ((uil vienne, le lillol de la Gambette, qu'il vienne, el me plie, et me tue! Aussi bien, il est temps (|ue mon supplice s'achève. Voici des années que je vous vis pour la première l'ois, et voici des années que je vous aime. Qui peut dire si, sans vous, à l'exemple de Martes, je n'aurais pas fait ma soumission, louché mon pays?...
Et, avec égarement :
— Tu jour, à travers uue vie ouverle à des soucis poignants, à des misères honteuses, dans la montagne de l'I-lspinouze, — ma patrie désormais, — il me lut accordé de contempler une femme adorable. Je m'éloignai; mais je n'allai jamais bien loin, tournant sans cesse autoui' de celle métairie où vous m'étiez apparue. I">nliu, la toi'tui'<' de vivre sans vous voir devint intolérable. Un soir, j'aperçus xolre maison el j'v cuirai hardiment.
Madeleine, qui tenait le lo([U(d de la porte, prèle à s'échapper, laissa retomber sa main.
— Je vous l'atteste sur uu)u salul ('lernel, poursui\ il-il. je ne traînerai plus l'exislence abj(>cle (|ui a été la mienne jusqu ici. Mon amour m'a moulé trop haut, j(> ne veux plus descendre.
Il se précipita à ses pieds el, dans un élan tle pi'ière :
— Je vous en supplie, appelez Taillevent pour qu'il en finisse avec moi.
— Si vous m'aimiez véi'itablement !...
TAILLKVENT
— Oiio piiis-jc Iciilci- poui' vous pi'uiivci- mon amour? Voiilozvoiis que, eetto nuil. (|aan(l trois ou (juali'c loups soronl réunis clans le Parc, au lieu de les ajjalli'o, je me pr(Vipite du liaul du clocher et me fasse dévorer pour vous?
Comme déterminé à s'élancer sur l'heui-e vers Tirebosc, d'un geste violent il passe à son épaule la hrelelle du cai'nier,
— Adieu! dit-il dune voix altérée, adieu à jamais! Madeleine lui sautc^ au cou.
— Hestez, je vous aime!
11 dépose le fusil pour la soutenir, car elle fuit de ses bi'as, inerte, pâmée. 11 lui |)résente le goulot de sa gourde, vivement retrouvée et déhouchée.
— Ali! murmure-t-elle, il est d'heureux moments!...
LA CLÉ DE FIGUEllOLLES. 279
Il recueille au coin Je ses lèvres deux gouttes de la liqueur qui y brillaient pareilles à des perles, puis il la couvre de baiseis furieux.
— Oui, ré|)èle-l-olk', il est d'heureux moments!... C'est bien vriii au moins? c'est bien vrai?...
— (Juoi donc? ([uoi?
— Oue vous n'aimez pas iiiquelte?
— Iliquetl(; !...
Il va v<;rs la table, y ressaisit son havresac.
— C'est trop de cruauté, madame. Il vaut mieux que je parte, puisque vous ne sentez rien, n'éprouvez rien de ce que je sens et j'éprouve.
Il allonge une main vr'i-s S(m fusil; mais elle le tient déjà.
— Prenez garde! crie-l-il.
— .le n'ai pas peur de la mort, riposte-t-elle. aiiivée au comble de la détresse morale.
Il lui arrache l'arme par des attouchements plus doux que des caresses.
— (Test mon oncle Alype... balbulie-l-ell(> avec une timidité qui vaut une excuse.
— V'^otre oncle Alyi)e vous a dit que j aime votre lille?
— Il me l'a insinué...
Pour s(; donner une minute de réllexioii. car lant de secousses successives rébranlaieul à la liu, il la reconduit vers sa chaise et se pose sur le perron du foyer, bien devant elle, le dos au feu à peu près éteint. Elle ne songe pas à lui refuser ses maius.
— Mon Dieu! mou Dieu!... gémit-il, gagnant du temps.
— iVlon oncle Alype est persuadé...
— Et que pouvais-je faire, épris de vous à en mourir, sinon tromper votre oncle, le jeter sur une fausse piste pour le détourner de nous? Il était capable de découvrir mon secret, et, dès les premiers jours, je m'appliquai à le bercer d'histoires ridicules. Le prêtre le plus naïf a des pénétrations redoutables...
— U mon ami !...
— Songez à ce (|ui nous arriverait île funeste si votre mari.
qui 110 me mar([ii(' que de 1 eloignemeiil. (iiii ne me supporte ici que par avarice, [)()uvail se douter...
— Oui, oui...
— Vous avez assez soullerl de sa l)rulalilé pour savoir à quoi vous eu tenir sur son caractère. 11 fallait éviter une lutt<^ entre lui et moi, el, je le dis la rouucur au front, j'ai menli, j'ai menti encoi'o. j'ai menti toujours...
— Alors, Kiquette ne sera jamais « marquise de Campo- Viejo? comtesse de?... "
— Toi! loi!...
Elle lui ferme la Itouclie d'une de ses mains, puis articule tristement :
— Moi, j'ai mon mari...
— I^e médecin de (^aslanet croit...
— Qu'il vive! s'éci'ie-t-elle. coui'aiil s(> cacher au coin le plus obscur de la Salle.
Noguerra la rejoiul d'uu saut.
— Allez tuer vos loups! lui dil-(dle, s'arrachant de ses bras.
— VA si je renonçais à ma chasse pour?...
— Non! non!
— Madeleine!...
— Allez aux loups!
La porte a un frémissement,
— Quelqu'un! soupirc-t-elle.
La porte s'entr'ouvre.
— Nogueri'a, dit Taillevent, je vous attendais dans le corridor; mais, comme vous tai'dez. je vous apporte la clé de la métairie pour rentrer.
— Est-ce que Riquette est couchée? demande Madeleine, allant à Luc d'un pas de somnambule.
— Oui, notre maîtresse, ^Mademoiselle est couchée.
— Je vais faire comme elle... — Noguerra. vos récits de la guerre carliste m'ont fort intéressée...
Elle se coule dans l'entre-bàillement de la porte, — s'éclipse. L'Espagnol ne profère pas une syllabe; il prend la clé, le carniei-, le fusil, et pari.
UiN nO.N CHIEN DI-: (iAHDE. 281
LiN iMt.N (;iiii;n di: (.aiî ui;
Dès sou (uit'iuicc, Luc avait 6lc drossé par son parrain à la garde de la mclairie. Maîtres et valets endormis, Rascol donnait un coup d'œil aux élables, tournait autour des bâtiments avant de se coucher. Son liliol, rorcillc dressée, le suivait comme un jeune basset sous bois. Ces précautions, ces sauvegardes en un pays écarté, infesté de loups très audacieux, traversé par des malheureux sans gîte, Taillcvent ne les avait pas oubliées, cl, chaque soir, il [)assait celte uuiuiérc diuspecliou noctui'ue, un bàlon noueux au poing. Gare s'il eût fait quelque rencontre sus[)ecle! ce bâton noueux, (ju'il maniait aussi légèrement qu'un brin d'osier, était un sui'geou de rouvre, ai'roiuli du bout eu l'oruie de uiassue, et, luoyeunanl celle défense, le combat n"eùt pas été long euti'e sou aihcrsaire et lui.
Taillevenl, peu capable de s'analyser, tout d'iustiucl, ignorait assurément pourquoi, depuis l'arrivée de l'Espagnol, il avait redoublé de vigilance; pourquoi ses promenades hors de la métairie, en l'intérieur de la métairie, étaient plus longues, plus minutieuses. Le fait est qu'il les avait redoublées sans presque s'en apercevoir. Une voix intime et profomle, cette voix (ju'eutendent seules les grandes innocences, l'avait prévenu que la présence de Noguerra cousliluail un dauger [)our les geus de FigueroUes, et il ne cessait de suivre l'h^spagnol de ses yeux perpétuelleuieut allumés de haine et de soupçon. Il éprouvait contre cet élrauger les mouvements de rage (|ue le chien, cette bête généreuse el uoble, ressent pour le loup, eel animal abject, méprisable, tout de lâcheté et de trahison... Si jamais une occasion lui était olVerte de se ruer!...
La nuil était idéalement belle. Luc. accoudé à la fenêtre du premier étage, à l'exlrémilé du s[)acienx corriilor de la mélaii'ie. |)ortait au loin ses regards vers le Rouilil. l ne fois, dans la
clai'té égale el transparente qui baignait les monts s'étageant à l'inlini, pareil à une étoile tombée du ciel, un point vif éclata dans la campagne. — Le fusil de Noguerra sans doute.
Féroce et enfantin, il aiiicula, les mâchoires serrées : « Si tout de même quelque loup, plus alTamé qu'un autre, venait à manger cet Espagnol ! »
11 descendit au rez-de-chaussée, où se trouvait le logement des Uascol. 11 entra dans sa chambre, l'ancienne chambre de