PALI. IN AU BU ESP Y
— Tout se borne à ceci, lopiit le l'oulonnicr en proie ;ui démon de l'industrie.
— Tout se borne à quoi? interrogea Servièrcs, englué jusqu'au menton.
— Au versement d'une cinquantaine de mille francs.
— Vous m'aviez parié de quaiante mille.
— C'est possible ; mais mon entrepreneur a serré son projet de plus près, et c'est cinquante mille francs qu'il réclame. Movennant cette somme, il nous bâtira une lilature modèle, qui mettra la jeune maison Aubrospy, Servières et G'%de Saint-Pons, à même de lutter, sur les marchés de Bcaucaire, de Toulouse, de Pézenas, avec les maisons Pâturai et Fils, de Mazamet, et Pierre Sicard, de Bédarieux. Réiléchissez d'ailleurs que, si vous apportez un certain capital, — capital disponible chez vous depuis votre mariage, — j'apporte, moi, le double pour le moins dans l'association. Sans parler de l'invention du foulon et d'inventions nouvelles en fermentation dans ma caboche, et que je livre d'avance sans privilège d'aucune sorte, j'abandonne ma foulerie, mes terrains des bords de la rivière, ce bief profond creusé par moi à grands frais pour conduii'e l'eau sur les palettes de la maitresse-roue...
— C'est vrai que vous devez avoir dépensé beaucoup.
— Je n'ai pas compté. I']st-ce qu'on compte quand on a son invention à mettre au joui'? Rien ne me coûte poui' voir mes idées marcher vivantes (l(>vant moi... Mais, en définitive, assez de salive dépensée.
11 recula de trois pas. Puis, solennel lemeiit :
— Monsieur Frédéric Servières, avant que je m'adresse aux Albagnac, de la Bouleaunière, qui grillent de devenir mes associés, faites-moi connaître vos résolutions. Le notaire Simard a rédigé l'acte dont nous avons posé les bases, lors de notre dernière entrevue. Le seul changement introduit dans cet acte, déjà discuté à fond, est relatif à votre apport social, fixé désormais à cinquante mille francs. Expliquez-vous franchement, surtout ne redoutez pas de me désobliger : ctes-vous disposé à me suivre chez M. Simard et à signer notre contrat?
— Allons chez M. Simard, répondit notre herbager de l'Espinonze, vaincu de la tête aux pieds.
((LABIC», DE QUAKANTE
Tandis que Frédéric, dans la Montagne-Noire, concluait de grosses alfaires avec Paulin Aubrespy, la Cambotte en concluait de petites avec ses pratiques ordinaires, à travers le massif des monts d'Urb et des monts Garrigues. Elle avait quitté Roquefixade vers la lin de lévrier, et le 2") mars, elle était encore à Avène, sous lEscandorgue. Ce n'étaient pas ses clients qui lavaient retenue dans le haut pays, mais les lenteurs, les hésitations de son mulet, obligé de se l'aire à des sentiers nouveaux pour lui, et la conduite très compliquée, très embarrassante d'une carriole à quatre roues. Elle se complaignait, un soir, en descendant vers le Bousquct-d'Orb.
« Ah! ce M. Frédéric, qui s'entend à une chose tant seulement : donner aise à son boursicaut !... Pourquoi m'acheter ce Laric, qui ne sait ni A ni B de la montagne? et pourquoi aussi m'acheter cette carriole si difficile à plier aux tournants, aux descentes et aux montées? Laric rendrait des services dans la plaine, où l'on file en droiture; pas dans nos pays, où il faut couder à chaque pas... Pascalou, que je te regrette!... — Allons, toi! » cria-t-elle.
Un coup de fouet cingla le dos du mulet andorran.
« C'est égal, reprit-elle, Laric va d'un meilleur train que Pascalou. Puis, il faut être juste, il ne s'arrête pas à toute minute pour tlairer les ronces du chemin et les croquer, feuilles et fruits avec. Laric a plus de conscience que Pascalou; il tire devant, voilà... Quant à la carriole, tout compte délibéré, peutêtre M, Frédéric a-t-il eu le sens commun en me l'otlVant. Estce que Pascalou aurait porté sur son bat les trente rouleaux de toile ou de serge que j'ai chargés à Roquelixadc et que j'ai vendus
« LARIC », DE QUARANTE.
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à Vorénoiis, à Boussagiies, à Sanégra, à Joncols? Je suis fiircio déçus... Puis j'ai une capote de cuir au-dessus de moi, et, s'il pleut, s'il givre, s'il vente, je suis à l'abri... xVIais il fait noire nuit... ')
Elle tira la bride à Laiic, qui demeura planté. Elle descendit, décrocha une lanterne suspendue n l'un des brancards, l'alluma.
L'élroil chemin, le h)ng de rOrb, se développjiit t(»ul blanc. 11 neigeait.
<( Ah! par exemple! » — Au pas, Laric, el lâchons de ne pas trébucher dans la rivière.
Sauf le rond lumineux qui, eu se balanganl. éclairait la marche du mulel, la Cambotte ne distinguait rien autour d'elle. Par intervalles, la bourrasque la fouettait au visage et, d'une haleine, remplissait l'intérieur de la capote de llocons drus.
aveuglants. Soudain, dans une accalmie, une himicro trembla à quelque distance.
« Le château de Cazilhac! dit-elle. J'ai bien envie d'aller y demander la retirée... »
La bète ayant allongé le pas dans le sentier devenu plus clair, elle la laissa poursuivre vers le Bousquet.
La neige avait cessé; mais le vent, rude et froid, poussait à travers le ci(d de lourds nuages bondés à crever la peau. Par instants, de grosses b'^vres s'entr'ouvraient aux lianes de ces masses flottantes, et, dans l'air plus limpide, presque bleu, touchées par un ravon de lune, voltigeaient des gazes lég6res avec de grandes érallures, de grands trous.
— Hardi! Laric; voici le hameau de Taillevent.
Elle n'a pas articulé ces mots, que la bète s'arrête net.
— L'avoine n'est pas à Taillevent, imbecillas; elle est au Bousquet.
Au lieu de continuer à descendre la ciMe, Laric a des mouvements de recul; Aunette lui caresse la croupe de sa main large étalée.
— Bellement! chantonne-t-elle, bellement!... Laric, tête redressée, flaire l'air et ne bouge.
(« Il y a donc quelque chose par là? » marmotte-t-elle.
Elle voulut de l'œil sonder le chemin. Malheureusement, à cette minute même, les gazes s'épaissirent, et non seulement elle ne distingua plus les clartés qui lui avaient signalé le hameau de Taillevent, mais elle ne vit rien, ni les hautes toitures de Cazilhac, ni le miroir de la rivière, où l'ombre de l'équipage à tout propos s'allongeait pittoresquement. La neige enveloppait tout, noyait tout, eflaçait tout.
— Eh bien, fainéant, allons-nous coucher ici?
Le mulet ne bougeait toujours pas. Elle sauta de la carriole, décrocha la lanterne obscurcie dans la tourmente, la secoua pour en rendre les vitres plus nettes, regarda Laric, les yeux farouches, la crinière hérissée, reculant de nouveau. Troublée par des résistances inattendues, elle lui prit la bride et essaya de
« LARIC .., DE QUARANTE. 71
le mener à la main. Il se cabra; puis il lan(;a une ruade à faire voler en éclats le palonnicr oîi il était attelé.
« Mon Dieu! mon Dieu!... » gémit la Cambottc. „ »K4t' Sans plus inquiéter sa bote, ahurie par la tempête de neige et de vent, car le vent dans la combe étroite bramait à pleine gueule, elle se résignait à subir le caprice d'une minute et adressait à Laric des paroles affectueuses, encourageantes, quand, à dix pas, au bord du fossé de la route, une forme vague lui apparut à travers le voile des flocons un peu moins épais.
— Qui va là? dcnianda-t-olle.
— Peur... peur... répondit une voix faible.
— Qui ètes-vous?
— Peur...
— Comment vous appelez-vous?
— Luc, Luc, moi...
— Luc?...
Elle n'a qu un bond, et saisit un enfant à moitié enseveli sous la neige.
— 0 mon petiot! mon petiot!... bredouille-l-elle. pensant à son Luc à elle et à Rascol.
D'un élan maternel elle porte son fardeau sous la capote et l'enveloppe dans les plis et les replis de sa limousine.
— Froid... froid... ré[)élail Luc.
— Tu as bien froid?
— Froid, bien froid...
Elle lui loge ses menottes dans les siennes; puis, alin de réchaulfor son visage étoile de gouttes brillantes et glacées, elle le couvre, le recouvre de baisers brûlants.
Le mulet, sans y être invité, détale au galop.
— Pas si vite! lui dit sa maîtresse, le retenant. L'enfant est installé en une encoignure douillette.
— Vois-tu, mou agneau, sans Laric, ([ui t'a vu et qui s'est arrêté, tu serais mort...
— Mort, Lucas, mort...
— Qui, Lucas?
— Mort...
72 TAlLLEVEiM.
— Où est-il mort, Lucas?
— Au Bousquet.
— Tu es du Bousquet, toi?
— Ne sais pas.
— Tes parents, où sont-ils?
— Ne sais pas.
— Et que l'aisais-tu sur la route, par ce mauvais temps?
— Cherche Lucas, moi, sur la route...
— Puisqu'il est mort...
— Cherche Lucas, moi, sur la route...
— Tu es seul?
— Seul... Ne pouvais pas m'amuser sur la route... il neigeait...
— Va ton ti'aiu, dit la Cambotte au mulet.
Laric, un moment épeuré, fonçait droit, et la carriole lilait sans secousse sur le chemin rembourré d'une ouate épaisse et blanche. Annette, encore qu'elle le débrouillât à peine, admirait Luc, ne cessait de l'admirer. Que n'eùt-elle pas donné pour démêler clairement son visage, la couleur de ses cheveux! Ce Luc, rencontré, sauvé sur le territoire de Taillevent, ressemblaitil à son Luc, de Roquclixade, blond comme un épi, avec des yeux bleus comme le ciel? Elle avait beau replier ses paupières jusqu'aux sourcils, rien de distinct ne la frappait. L'air était encore trop embrumé, trop noir.
Cependant, la route s'olfrant désormais plus large, tout à fait plane aux approches du Bousquet, la Cambotte abandonna les rênes du mulet et s'empara de Luc pour l'asseoir sur ses genoux. La tentation était trop forte, à la lin.
— Quel âge as-tu? lui demanda-t-elle.
— Cinq ans, moi.
Elle le comprima d'une telle force contre son sein, qu'il essaya de lui échapper.
— Tu me fais mal, dit-il, pleurant presque.
— Tu me rappelles un cufautelet joli comme toi que j'ai peidu. 11 avait cinq ans, lui aussi...
Elle ne sut se tenir de sangloter, et l'enfant sanglota avec elle.