F.A MASSUE D'HERCULE
coiipor court. On no sail pas jusqu'où peut allor maforco. Quand vous le voudrez, je ferai place nette, ici, tant de l'Espagnol que de tous ceux qui vous gêneraient...
— Mais, Luc. je ne te demande pas...
— Puisque le bon Dieu m'a donné la force, il faut bien que je la dépense.
— Je t'en pi'ie, Luc, pas î^', de scandale...
Luc relève la manche ti'ès large de sa veste el met à nu un bras magnifique, sans nulle saillie apparente des muscles, gracieusement modelé, rond comme un bras de femme, avec des blancheurs argentées de bouleau, el, h* porlani en avant, le poing fermé, serré en boule :
— Madame, il ne travaillera que si vous l'ordonnez.
— Oui, oui, mon Liioou... lui dit-ollo Iromblanto, employant \o diminutif affectueux do son nom pour le congédier plus facilement.
Lorsque Taillevent fut sorti, Madeleine songea qu'elle avait en lui un protecteur bien redoutable. Enfin, il s'étaii tu sur sa prise avec Noguerra. Pour le moment, cela seul imi)ortait; dans l'avenir, elle s'évertuerait à mener habilement en laisse cette bête de Luc, très douce à l'ordinaire, mais capable de devenir féroce, le cas échéant.
Dans le crépuscule qui estompait sa chambi'e peu à peu, cette femme, partagée par mille sentiments contraires, — ses appétits la poussant tantôt à la passion, tantôt au devoir, — se morfondait, se débattait, se déchirait. Soudain, au milieu des ténèbres épaissies, une blancheur apparut vers le fond de la pièce. Dieu! le bras formidable de Luc, terminé par un nœud de massue. Dans une épouvante horrible, elle courba la tète et sentit fléchir ses genoux. Elle crut quelle allait tomber.
LES COLDEP.r,, DE LA ROUVRERIE
Dans le bouleversement de son être diminué, à moitié détruit, une idée persistait chez Frédéric. Cette idée fixe était comme un clou planté dans son cerveau douloureux, et il en souffrait au |)(»iiit qu'on le surprenait sans cesse la tète dans ses deux mains. Le coup reçu aux rives du Jaur l'avait atteint aux sources de la vie, « il n'userait plus guère de chemises en ce bas monde », comme il l'avait dit un jour à son vieux père, et il aurait voulu, avant de « s'en aller », connaître la suprême joio d'établir Riquette, de passer le bras de Biquette au bras d'un homme qui la choierait, la dorloterait, l'aimerait.
Nous le savons, le mariage de sa fille avait été la préoccupation exclusive de ce paysan dur au travail, hanté par un orgueil
LES COUDERC, DE LA ROUVRERIE. 293
immonso. Riquolto n'avail pas hasarda son promior pas que, lui drcouvraul loutos les gonlillesses, toutes les beautés, il la voyait déjà dans une ville des environs, adulée, admirée, reine de l'endroit. Mais, pour descendre avec sa fille de l'Espinouze vers Béziers, Lodève, Saint-Pons, il fallait qu'il fut riche, très riche, et il avait aussitôt déserté son étroit commerce de nourrissasre de toiles, de serj^es, pour des entreprises plus vastes, d'un résultat plus ample, plus fructueux. Moyennant les inventions d'Auhrespy, moyennant les améliorations introduites dans la foulerie du Jaur, vers dix-huit ans, Riquetle, élevée comme une demoiselle, ravissante de grâce, épouserait...
Hélas! hélas!...
Maintenant, le pauvre père, terrassé, râlant, comprenait la folie de ses rôves glorieux et tentait de se reprendre, pour donner satisfaction à l'envie cuisante de lixer la destinée de sa lille avant de mourir, à des projets jadis méprisés, en quelque sorte repoussés du pied. Quelques années auparavant, les Albagnac, de la Bouleannière, auraient été llattés d'uin» alliance avec les Serviéres, de iMguerolles, et aujourd'hui!... De lallront soulTert à la Bouleannière, lui venaient aux yeux des larmes de sans:.
Mais, au fond de sa déconvenue, de son abaissement, de sa honte, Frédéric, qui, un matin, seul, à la dérobée, avait parcouru son domaine, éprouva une fierté qui le redressa d'un cran. Tout n'était pas perdu. Tandis qu'il agonisait, Noguerra, « cet homme providentiel », selon l'expression juste d'Alype, avait tenu l'œil aux ferres, aux bestiaux, aux gens, et il n^tiouvait son bien t(d qu'il l'avait connu du temps de ses oncles délunls, reluisant de promesses et de santé.
Alors, dans ui\ véi'ilable IransporI, la pensée maîtresse de sa vie le ressaisissant, il se demanda pourquoi il n'essaierait pas de nouvelles démarches pour découvrir, dans la contrée, un mari à Frédéri(|ue. S'il avait échoué auprès des Albagnac, de la Bouleannière, il réussii'ait sans nul doute auprès des CoudtM'c, de la Rouvrerie. Assurément, le parti eût été plus avantageux du coté de (irégoii'(^ Albagnac, possesseur d'un héi-ititM- uuiqu(\ Adolphe, taudis que tlyprieu (louderc avait deux entants. Edouard
cl Félix. Mais, on sa pérégrination matinalo. Fi'édéric, lo ccinir gonflé d'un espoir nouveau, reconnut que le mariage de sa iille avec l'un des fils Couderc, — avec Fldouard, par exemple, réputé pour sa vaillance et sa bonne conduite, — aurait l'avantage inappréciable de fixer à la métairie un homme capable d'en
maintenir la prospérité, qui sait.^ de " '^li
l'augmenter peut-être. En admettant
qu'Adolphe Albagnac eût renoncé à aller
parader dans le notariat d'une ville, il eût
été condamné à faire perpétuellement la navette
entre la Bouleaunière et Figuerolles; Edouard Couderc, qui
aurait abandonné l'exploitation de la Rouvrerie à son frère
Félix, appartiendrait tout entier à Figuerolles, dont il serait le
maître, qu'il mènerait tout à fait à sa façon.
Frédéric avait descendu le cours du Bidourlat. Là-bas, les toits de Castanet-le-Haut, noyés de rosée, reluisaient et
LES COUDERC, DE LA ROUVRERIE. 29a
fumaient. La bouche de notre homme s'entrouvrit et ces mots s'en échappèrent :
« Si Edouard Couderc demeurait chez nous, mon père et moi nous pourrions mourir en paix. »
Cependant, l'hiver, le gros hiver, commençait à sévir, et la vie de l'Espinouze, vie si active, si laborieuse, si déterminée contre un sol rebelle, s'était réfugiée en l'intérieur des bordes, des fermes, des métairies, où les bras s'occupaient à mille raccoutrages rustiques. A Figuerolles, tandis que la neige protégeait les herbages de la gelée, on préparait toutes choses pour hi réception des tarrines. Dans la cour, aux étables, dans les granges, Noguerra ordonnait, exigeait. Une fois, Jérôme, ébahi des connaissances de l'Espagnol, tant en ce qui touchait à hi culture qu'au uourrissage, lui dit à brûle-pourpoint :
— On croirait ([ue vous avez fait ça toute votre vie. Le colonel carliste se rembrunit.
— Un bon oi'licier doit être renseigné sur tout, riposta-t-il. il ignore où les circonstances l'obligeront à conduire son armée et s'il n'aura pas à se préoccuper de la nourrir.
Au milieu des intrigues que cet homme souple, patient, sournois, rusé, ourdissait dans l'ombre, non en réalité pour prendre dans ses rets Madeleine, mais pour s'emparer, un jour, du domaine de Figuerolles, le faire sien, au milieu de ses intrigues tenaces, il arriva d'aventure à Noguerra d'être harcelé de frayeurs terribles. Il ne s'appelait pas Don Venancio Noguerra. il n'était pas marquis de Campo-Viejo, comte d'AntJar; il s'appelait tout uniment Venancio Noguerra, et le château de ses pères, en Catalogne, était une ferme assez pièlre dans le pays d'Andorre, à Vicolo, non loin d'Urgel. Sorti vers 1835, à vingt ans, du grand séminaire de celle ville épiscopale pour aller faire le coup de feu dans les bandes carlistes, la trahison de Maroto l'avait trouvé, non point colonel dans l'armée royale, mais simple lieutenant. A Figuerolles, où nous savons quel fil conducteur l'avait ramené, — le souvenir ancien d'un regard pitoyable de femme, — il s'était fait vite à sa situation nouvelle, et n'avait éprouvé
ni peine ni hnmiiiation à se couler dans la peau de Rascol. Du reste, les travaux champêtres, auxquels il s'était livré chez ses parents durant son enfance et sa prime jeunesse, par des notions acquises de bonne heure, lui avaient rendu faciles ses succès au Louvart, au Roudil, à Tirebosc.
Lui pourtant avait l'œil à tout mouvement, l'oreille à toute parole dans la métairie et au presbytère de Roquefixade, dont sa dévotion manifeste lui avait ouvei't la porte à deux battants. Flairant une place honorable à conquérir au soleil, une })lace qui l'arracherait à des misères avilissantes, il avait menti, n'avait cessé de mentir, comme il l'avait avoué. Son séjour au séminaire d'Urgel lui ayant permis de pénétrer le caractère du prêtre, très attaché aux distinctions sociales, plus épris du noble que du vilain, il mentit d'abord à l'abbé Alype en s'afï'ublant de titres capables de le tenter, puis il mentit à Madeleine en simulant un amour qu'il ne ressentait pas, qui ne pouvait être qu'un acheminement habile vers la réalisation d'un plan caché.
Ce plan, dont il s'était discrètement ouvert au curé de Uoqueiixade en des épanchements libres, surtout en ses confessions hebdomadaires, prenant un plaisir sacrilège à troubler le pauvre homme par des confidences qui s'adressaient tantôt à lui, tantôt à Dieu, ce plan était de conquérir Frédérique Servières, de devenir par elle souverain du Louvart, de Tirebosc et du Roudil. — Riquette lui plaisait-elle? Riquette était-elle jolie? 11 n'en avait cure. — Abreuvé d'ennuis, saturé d'amertume, glacé d'ailleurs de tempérament, il jetait son dévolu sur Figuerolles, qui le dédommagerait des affronts subis, le ferait homme, lui jusqu'à cette heure triste jouet des circonstances, valet de tous les hasards.
A certains instants, l'Espagnol, la tête troublée par le souvenir cruel de ses vagabondages, sentait se soulever au fond de son âme aux abois des forces irrésistibles qui l'aideraient à triompher. Ainsi qu'il l'avait fait jadis, il ne serait pas assez sot pour battre en retraite une seconde fois. Avant de déserter l'Espinouze, mains vides, bissac au dos, il aurait été l'instrument de choses effroyables par ici. Espionné par la Cambotte, traqué
LKS COUDERC, DE LA ROUVRERIE.
par Taillovent, cI('']aisso par Madeleine, que l'épouvante avait rejelée à la pratique du devoir, il était temps que l'abbé, chargé de ses intérêts intimes, se hâtât d'intervenir, car...
Il se hâtait, l'excellent Alype. Par malheur, c'était toujours au moment décisif que le courage lui faisait défaut, et il fallait patienter avec lui, beaucoup patienter... « J'agirai, j'agirai ! .> se répétait-il chaque matin, réconforté par sa messe quotidieniu> que lui servait fidèlement Noguerra. Et puis, sa tasse de racahont avalée, au lieu d'agir, il éci-ivait d'inlerniinables pages dans
son Regisli'e... Il arrivait que sa plume demeurait entravée au milieu d'une ligne. Le saint prêtre alors rougissait, penchait la tète, troublé j)ar une componction douloureuse. Quelque entèlenuMil ([uil eût mis à croiri' Madideiiu» à labri tic la lentalion des hommes, il Unissait par voir clair dans les agitations de sa nièce, dans ses craintes, dans certaines jiaroles articulées entre deux sanglots. De toute évidence, elle avait été tentée. Certes, Noguerra n'élail coupable en null(> l"a(;on. Lui. aimai! Hi(|ut'lle. il l'ainiail de cet amour pur, de cet amour que le ciel autorise, qu'il bénit, qu'il sanctifie... Mais, elle? mais Madeleine? Emportée à cette fureur d'amoui' humain qui, selon le mot de saint Ambroise
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« permet à la femme de mAelier du feu s;ins le senlir ^>, ne pouvait-elle pas, en son délire, tendre les bras vers le noble exilé, le ])r('ndi"e dans ses filets? Il est écril aux Livres Saints : « Les bras de la femme sonl semblaldes au lilel des eliasseurs, laqueiis venatorum . . . »
Un jour, Alypc referma son Registre et saula dans le sentier de Figuerolles.
— Où courez-vous si vite? lui cria Naniehe.
— Je cours où Dieu m'appelle.
— Mais vous n'avez pas besoin de détnlei- de ce pas de levraut surpris au gîte... Surtout souvenez-vous que M. Frédéric a passé l'hiver à geindre, à tousser, et n'allez pas faire des ravages avec votre langue, par là-haut.
«MARQUIS DE C AM PO-V lEJO, COMTE I)' A U U ,1 AR. . , ))
Fi'édéric était malade, en effet. Dans les premiers jours de décembre, après une discussion orageuse avec sa femme au sujet de la Cambotte et de Luc, « trop maîtres, disait-elle, à la maison », il avait été pris d'un étourdissement et, soudain, s'était abattu sur le plancher. Grâce aux soins dévoués de tous, particulièrement de iVIad(deine, torturée par des remords atroces, deux mois après l'alerte, notre homme se retrouvait debout. Nous étions en février, et la sève, qui sourdement travaillait les choses et les êtres, remontait au cœur de Frédéric.
En pénétrant dans la Salle, Alype, essoufflé par la course,
beaucoup aussi par la préoccupation de l'effort à tenter, ne put
que s'asseoir.
— Qu'avez-vous? lui demanda Madeleine.
— Vous n'allez pas dovenir mal poi-fant, vous aussi, j'espère! lui dit Frédéric, occupé à boucler une valise, — la valise de ses voyages à Saint-Pons.
« MAUQUIS DE CAMPO-VIEJO, COMTE D'AllUJAR... ,> 200
— Vous partez? interrogea l'abbé.
L'espérance de pouvoir ajourner les propositions qu'il ap[)ortail dans un pli de sa soutane venait de lui restituer la voix.
— Le médecin de Gastanet me conseille de me distraire, répondit Frédéric. Depuis longtemps, la Cambotte, trop embesognce à la métairie, n'a pu visiter nos dépôts de la vallée d'Orb. Demain, je donnerai un coup d'œil par là.
— Vous n'allez pas vous aventurer seul par les chemins, je suppose?
— Voulez-vous voyager avec moi, mon oncle?
— Moi, non : la paroisse me retient... Mais vous pourriez cinniencr Luc.
— Ln ellel, lu pourrais cinineuer Luc. (jui conduirait le tilbury et soignerait le cheval, intervint Jérôme.
Frédéric, grave, un doigt à sa bouche, d'un air de mystère, soul'tla ce monosyllabe :
— Chut!
— Eh, bon Dieu!... s'écria le desservant, intrigué.
— Puisque nous voilà réunis, reprit Frédéric, causons... Oui, je tiens à me rendre compte de l'étal de nos dépôts. Aussi bien ces courses aux niouls (larrigues, dans l'Espinouze, au Marcou. achèveront de nie ravigoter, de me remettre dans les veines le sang [)erdu dans l(»s chagrius. Mais nos toiles et nos serges ne sont pas le but uni(jue de mon voyage; j'en ai un autre plus important, et cet autre but, je tiens à le poursuivre à mon aise, sans témoins, .le m'en irai donc seul, demain.
— Mon ami... hasarda Madeleine.
il la regarda et, la tutoyant, ce qui ne lui arrivait guère :
— Avec quelle amitié tu m'as soigné durant près d'un long mois d'agonie! Ne redoute rien. Je me sens en jeunesse et en santé. Mais il pourrait m'arriver de recevoir un nouveau coup, et je désire tout de suite essayer de marier Riquette.
Chacun le considérait, abasourdi,
— Je voulais, conlinua-l-il, tentiM- une première démarche sans vous en parler, décidé à garder pour moi les ennuis d un relus, si je devais en essuyer un second à la Kcuivrerie, comme
j'en ai essuyé un premier à la Boiileaunière; })uis j'ai pensé que ce serait vous faire adVonl, et...
— La Rouvrerie est la ferme la mieux peignée du Marcou, interrompit Jérôme, dont le visage, craquelé de rides comme une motte au soleil, s'épanouit sous un sourire charmé.
Alors, Frédéric détailla les richesses de la Rouvrerie, dénombra les sacs d'écus mis de côté par Gyprien Couderc, surtout vanta la qualité des terres, sises dans la partie grasse du Marcou, terres qui, si un malheur arrivait jamais, — Félix, frère d'Edouard, fort chétif, pouvait mourir, — viendraient s'ajouter à Figuerolles, un jour. H [)arla d'élan, comme tenant déjà la Rouvrerie dans sa main.
— Es-tu sur que Couderc consente? balbutia Jérôme.
— Je ne suis pas sûr; mais j'ai confiance, car notre poulette vaut bien son coq, même un peu })lus...
— Malheureusement, il a couru de mauvais bruits sur notre métairie, que l'on croit à moitié hypothéquée, à la veille d'être vendue, et peut-être...
— J'inviterai Couderc à venir ici à l'époque des tarrines. (Jiuind il aura parcouru le domaine, qu'il aura appris qu'il est liquide de toute charge, il se prononcera.
— Je lui dirai la vérité, articula le vieillard. Puis il ajouta solennellement, religieusement :
— Je ne me souviens pas d'avoir jamais menti.
Alype et Madeleine demeuraient muets sur leurs chaises, l'oncle garrotté par des timidités insurmontables, la nièce immobilisée par des épouvantes tragiques. Elle tentait des efforts désespérés pour s'arracher des griffes de Noguerra, où, malgré qu'elle en eût, elle se sentait retenue, et elle tremblait des quatre membres par l'effroi de voir l'Espagnol la presser toujours davantage, finalement la dévorer, si Riquette, qu'il convoitait secrètement, — elle le savait, hélas! — lui était refusée.
Cependant, le silence obstiné de sa femme finissait par agacer Frédéric, encore faible et, par le fait de sa faiblesse même, facile aux emportements.
— Pai'lez donc, Madeleine, s'écria-t-il. Vous ne bougez ni