I.E JAimiN DE LA CURE
les gelées, rccommençaiciil ù couler, à huiidir, et avec une certaine violence, car les neiges, déboulant des hauteurs à moitié fondues, les encombraient par delà leurs rives débordées. Puis les étables muettes laissaient passer à travers les portes entrebâillées les voix tendres des agneaux nouveau-nés, sensibles à l'air tiède du renouveau. Après les tetins épuisés de la mère, ils auraient la pâture fraîche, la liberté sur le Roudil et sur le Louvart reverdis. Et les gens, de quel pas joyeux ils allaient par les sentiers entre les murs d'aubépines noires, où pointaient des touffettcs transparentes comme des gouttes d'eau !
Mais la baguette de la fée, qui ressuscitait jour à jour la nature morte, semblait avoir préludé à son travail divin en touchant tout d'abord le jardinet du presbytère de Roquelixade, situé au fond du village, à trente mètres de l'Aiguetorte, à la chaude exposition du midi. Là, trois figuiers, abrités par les hauts bâtiments de la cuie, monliaient des folioles charnues, gommeuses, sorties toutes brillantes de leurs capsules; et cinq amandiers, apportés jadis de Villemagne par Alype, plantés par lui sous ses fenêtres en souvenir du pays natal, s'offraient couronnés de fleuis blanches très délicates, d'un incomparable éclat.
Une après-midi que des espaces bleus s'étaient démesurément élargis au ciel, car le soleil reprenait son empire, Madeleine et son oncle, assis sur un banc dans le jardin, en un coin familier où l'abbé lisait son bréviaire, faisait parfois la sieste et qu'il appelait « mon cagnard », Madeleine et son oncle, penchés l'un vers l'autre, causaient à mi-voix. A une portée de fusil. Riquelte et Luc, armés chacun d'une latte au bout de laquelle était accroché un lilet en forme de poche, s'amusaient à pécher dans l'Aiguetorte grossie, dont les Ilots pressés, rougeâtres, battaient les rives avec fureur. Du cagnard, nos causeurs entendaient les éclats de rire des jeunes gens, quand, ayant relevé leurs filets obstinément tendus, ils n'y trouvaient que des bûchettes, du gravier et pas le plus mince goujon.
— ...Quel heureux temps, la jeunesse! dit Alype, silencieux depuis une minute et renouant l'enti'elien.
— .le no sais, nuirmiira Madoloino.
Puis, d'un ton où filtra l'amertume de son âme :
— Je ne l'ai pas connue, la jeunesse, moi. Labbé feignit d'être attentif aux entants.
— Si Riquette et Taillevent vous intéressent, mon oncle, nous ferions mieux de les rejoindre que de parler ici pour ne rien dire, insista-t-elle. la voix encore couvert(\ mais provocante et plus aiguë.
Klle fit mine de lui fausser compagnie; il la retint d'un geste sur le banc.
— Ma lille, lui dit-il, j'ai la folie de t'aimer au point que, s'il s'agit de te déplaire, je manque tout de suite de courage et parle, en effet, pour ne rien dire. Dieu ne veut pas ma perte ; il a eu tort pourtant de me faire un cœur tout à toi, rien qu'à toi et à ton enfant. L'ordination sainte n'a pas supprimé chez moi l'humanité, et il y a quelque chose d'affreux à penser qu'un prêtre est sujet à toutes les faiblesses des autres hommes. Quoi (|u'il en soit, tu vas m'écouler, m'écouter jusqu'au bout.
— Je vous écoute, soupira-t-elle, vaincue, dominée par l'immense tendresse dont brusquement elle se sentit enveloppée comme d'une force, comme d'un lien.
— En quittant Figuerolles ce matin, ton mari, préoccupé de la scène si pénible d'hier dans la Salle, m'a chargé de préparer les voies au départ d'une personne... La chose n'est pas commode, j'en conviens. Mais j'en conviens aussi, les sentiments de Nogucrra pour Frédérique ayant été dénoncés, et Frédérique ne les partageant pas, Noguerra ne saurait prolonger son séjour à la métairie... iiien que de simples égards, de simples amabilités, comme les gens bien nés sont coutumiers d'en prodiguer aux femmes, aient semblé plus d'une fois te causer quelque alarme, — je te l'ai dit déjà, — je n'ai jamais tremblé pour ta vertu. Je te connais à fond, Matleleine, et je redoute si peu les entreprises de mon noble ami à ton endroit que, sans hésiter, je fais appel à ton bon sens d'abord, puis à ton cœur pour m'aider dans l'accomplissement d'une tâche trop lourde p;)ur moi seul...
— (Jue piiis-je?
\.E .IAI5DIN DE LA CURE. 309
— Mon Dieu! nous avons lo temps do nous rclournor. C'ost aujourd'hui samedi, et Frédéric ne sera pas de retour avant mercredi ou jeudi d(» la semaine prochaine. Il ne s'agit donc pas de signifier tout de suite son congé à Noguerra, de le lui lancer à la tète comme une pierre. En ce moment, l'un et l'autre, associés dans la même idée... nous recherchons...
— Que puis-je? répéta-t-elle, non sans dureté.
— Tu peux soutenir ma parole, appuyer mes avis. Mère de Frédérique, le devoir t'incombe, plus qu'à moi, d'écarter de ton seuil l'homme dont la présence ici ne manquerait pas à la longue de compromettre ta fille...
— Gela regarde mon mari, qui est tout; non moi. qui ne suis rien.
— Tu t'emportes toujours.
— Je voudrais vous voir à ma place!...
— A ta |)hice, je me résignerais à la volonté de Dieu.
— Mon mari, avant d'aller à la Rouvrerie, m'a-t-il consultée sur ses projets? Demain peut-être il mariera ma fille à Edouard (^oudei'c, un paysan, et je n'aurai pas à m'en mêlei'. Trouvezvous que cela soit juste? et ce mariage conclu sans moi. n'est-ce pas le calice que j'avalerai jusqu'à la lie?
— Hier au soir, il t'a prévenue de ses desseins...
— C'est cela; devant tout le monde, il a daigné articulei* trois paroles... Non! non!
Et, d'un ton sourd, comme ohslrué de dépil. elle gémit ce mot unique :
— Aussi !...
— Aussi?
— Ne me questionnez pas.
— Poui'lant, lu devrais m'avouer... si lu m'aimes...
— Que vous importent, à vous qui tenez à peine à la terre, à vous qui êtes un saint, les idées de vengeance qui, dés longtemps, me traverséieni l'esprit quand, à Figuerolles, au milieu de soucis d'une vulgarité révoltante, je me vis refoulée, dédaignée, supprimée!... Oh! quel ennui! quel écrasant et mortel ennui!... Un homme passa, et toute mon àme, dès sa prc^mière
vue, vola à hii cnmmo au saint... Mais vous m'aviez faite plus honnête, plus attaclu^e à ma fille et à mon mari que je ne l'avais cru, et Noguerra, rebuté par ma froideur, qui n'était en réalité qu'un manque de courage, déserta le pays avec ses compagnons...
— Eh quoi, ma fille!...
— Un jour, je le revis à Saint-Pons, et un regard que je ne sus retenir lui dit tout ce que je souffrais... Il reparut à la métairie...
— Madeleine!... Madeleine!...
— Nul mot ne vous exprimerait les délices que me procurèrent les premiers jours de Noguerra chez nous. C'était divin... Tandis qu'il se renseignait sur le domaine, courait en vingt endroits, animait tout du mouvement de sa vie, moi, tapie dans un coin, je l'admirais, je l'aimais... Je m'en souviens, mon cœur avait de tels soubresauts que, plus d'une fois, je dus porter les deux mains à ma poitrine pour l'y retenir. Dans cette possession d'amour, une véritable folie me faisait craindre que ce pauvre cœur, meurtri de coups, saignant sous la plus dure chaîne, ne rompît ses entraves pour aller s'offrir de lui-même, et je le serrais, je le comprimais...
— Mon enfant chérie, <( que le Seigneur vienne à notre secours, Aiixillum a Domino!... »
Avec cet appel, Alype était tombé à genoux sur le sol, et, les mains tendues au ciel, il priait. Madeleine demeurait rivée au banc, immobile, plus blanche que la fleur des amandiers du jardin; les regards indifférents que, par intervalles, elle dirigeait vers son oncle prosterné prouvaient que son oncle ne la préoccupait guère. L'abbé se releva. Des larmes inondaient son visage, labouré de sillons brillants.
— Que deviendrons-nous au fond de notre abîme. Seigneur? murmura-t-il.
Madeleine tressaillit.
— Mon oncle... soupira-t-elle.
Elle avait glissé aux pieds de l'abbé. Celui-ci répéta, égaré :
— Quoi? quoi?...
— Je suis encore une honnête femme... Pourtant, il faut au
LE JARDIN DE LA CURE
plus vite chasser d'ici cet Espagnol, car devant lui nulle de mes résolutions ne peut tenir... Je ne me suis pas livrée, mais en réalité il me possède... Horreur!... Une nuit, si le hasard ne m'eût préservée, je devenais sa |)roio... D'ailleurs, sa conduite
envers moi n a été
qu'une lâche hypocrisie, une
trahison infâme. A Figuerolles,
il me jurait un amour qui me ravissait en me hrùlant; à Roquo-
lixade, il préparait son mariage avec ma fille...
— Si j'ai consenti à le patronner, c'est que j'ignorais...
— Kt moi aussi j'avais fini par m'abaisserjusqu'à ce mariage. Quand l'homme que j'aiuuiis sérail à Frédérique. ma blessure.
me semblait-il, iiuériraii par la lorce môme des choses, par un dégoût qui serait versé dans mon àme goutte à goutte, à chaque heure de la journée... Mais ce qui est plus sage, c'est que Noguerra s'en aille bien loin, dans son pays, au bout du monde... J'ai souvent maudit Annette et Luc de leur surveillance acharnée. Je les bénis, à présent... C'est égal, mon oncle, si je pouvais mourir, cela vaudrait mieux...
L'abbé la souleva doucement. Les jambes rigides de Madeleine eurent beaucoup de peine à se plier, quand elle essaya de se rasseoir. Sa colère, sa rage l'avaient faite toute d'une pièce. Il lui échappa de menues phrases incohérentes :
— Je comprends son abandon : je suis une vieille l'emme... J'ai été jeune pourtant et plus jolie que Julie Simard, qui se fait aduler à Saint-Pons... Quelle destinée a été la mienne!... Mon mari à peine monté dans son tilbury, Noguerra m'a glissé à l'oreille : ^ Ce soir, nous causerons librement. Nous serons seuls... ') Qu'il ne m'attende pas... je ne veux plus le revoir... je me barricaderai dans ma chambre...
Ce fut son tour de })leurer.
Uiquette et Luc continuaient à pécher dans les eaux troubles de l'Aiguetorte.
— Quand je songe que tu m'avais promis des truites, lui dit-elle, relevant son lilet vide pour la centième fois.
— 11 y en a. Mademoiselle.
— C'est possible, mais il n'y en a pas pour nous.
— Nous ne sommes pas aussi adroits que Pipette.
— Il en a donc pris, des truites, Pipette?
— Deux, hier, dans le Bidourlat, et Dieu sait si le Bidourlat est gros en ce moment!
— Pipette avait sans doute des lilets meilleurs que les nôtres.
— C'est justement avec le vôtre qu'il a capturé ses deux truites, — d'une livre environ chacune. Du reste, ma marraine doit vous les servir ce soir.
— Kt tu te figures que je remonterai, ce soir, à Figucrolles pour y retrouver cet Espagnol, ([ui me fait peui'?
LE JARDIN DE LA CURE
— Kcoiiloz, noti'o |)olil(> maîlrosso : vous rovicndrcz à la métairie, vous y maugorez votre morceau, puis je vous ramènerai chez M. le curé si vous tenez à coucher ici.
— .Je ne reparaîtrai à Figuerolles que lorsque Noguerra n'y sera
>^%Sb^
plus... Cet homme, inconnu de toul le monde, qui ose demander ma main!... Je n'ai su que pleurnichera cette nouvelle; mais j'étais furieuse, el, si j'avais été lorle comme toi...
— (Ju'auriez-vous fait?
— .le l'aurais giflé pour lui apprendre à vivre.
3ii TAILLEVENT.
TaillovcnL, son lik't hors do l'eau, la contemplait, ébahi.
— Donc, lui dit-il, vous ne vous marierez jamais?
— Pas avec Noguerra toujours,
— Avec qui ?
— Avec toi, si tu veux, mon chien.
— Oh! que c'est gentil de m'appeller comme ça « mon chien... » Il ne faudrait pas, en vraie véi-ité d'Evangile, que ce sacripant de Noguerra vous effleurât tant seulement du bout de l'ongle, car vous verriez alors si votre chien a des grilles et des dents.
Il avait renfoncé son filet et regardait l'Aiguetorte d'un air féroce. Riquetteeut un éclat de rire perlé qui fit croire au retour des rossignols dans le jardinet de la cure. Luc rit lui aussi d'une voix non moins claire, mais plus forte, celle d'un loriot dans nos châtaigneraies, à la saison des nids.
— Il est sûr, chantonna-t-elle entre deux trilles, que, si moi je voulais de toi, toi tu ne voudrais pas de moi...
— Vous avez bien raison, par exemple!
— C'est ça, toi, avec tes cheveux blonds, « tu es beau comme le soleil », selon les mots de la Cambotte; tandis que moi, avec mes cheveux noirs, je ressemble à une taupe du Roudil.
Elle rejeta sa perche dans le jardin, s'adossa au tronc lisse d'un figuier. Une ombre de bouderie avait glissé sur ses traits. Il craignit de lui avoir causé du chagrin, et la rejoignit. Elle se reprit à rire follement, puis s'échappa à travers les allées.
— Mon chien! mon chien! criait-elle.
Lui, sa latte en main, ne bougeait pas de dessous le figuier. Il redoutait de s'élancer, de la poursuivre; il sentait, à ce moment même, des forces inconnues déborder son être et il avait peui", s'il venait à l'atteindre, de la briser presque en la touchant. Mais tout de même, en dépit des appréhensions qui l'enchaînaient à sa place, il jouissait des courses, des folàtreries de Riquette, plus légères que des envolées de bergeronnette-lavandière sur le ruisseau. Soudain elle tomba prés de lui.
— Alors, tu refuses de m'obéir quand je l'appelle?
— Je n'ai pas entendu. Mademoiselle...
— l^h bien, cnlc^nds à présent.
LE JARDIN DE LA CURE. 317
El. roparltiiil. ailes déployées :
— Mon chien! mon chien!
Luc la suivit lentement, fort lentement. Aussi bien l'Aiguetoi'tc s'ellaçait dans la brume, et les fleurs blanches des amandiers, pareilles aux lumières d'un lustre après une fête, s'éteignaient une à une dans le crépuscule. Il fallait rentrer.
Malgré les ti'uites du Bidourlat, que la Cambotte, prévenue à temps, avait envoyées au presbytère, le souper manqua d'entrain. Riquette eut beau se montrer gaie, spirituelle, capricieuse, exigeante, — n'exigea-t-elle pas que son ami Luc s'assît à côté d'elle et goûtât h la pèche de Pipette! — ni sa mère, ni son oncle, absorbés dans leurs pensées, ne hasardèrent une observation, un gesle. Naniche seule protesta.
— Oh! Mademoiselle!... gloussa-t-elle, hérissée de toutes ses jupes comme une grosse poule de foutes ses plumes.
Puis, ali(jngeant une tape à Taillevenl :
— Et lui (jui, sans façon, se met à la lable de M. le curé!
— Vous permettez, n'est-ce pas, mon oncle.' demanda Riquette.
— Cerlainemenl... bredouilla-t-il, ne sachant trop ce qu on réclamait de lui.
— Vous perinetlez, n'est-ce pas, maman? insisla-l-elle.
— (1er lai ne me ni...
Madeleine avait répété ce mot d'un Ion détaché il'écho. Son esprit, son àme, ses forces étaient à Noguerra qu'elle avait maudit sur le banc, à Noguei'i-a tju'elle exécrait, dont le souvenir tenace lui ouvrait vingt blessures ensemble, lui vidait le cœur de tout son sang. Une fois, à l'idée que cet homme l'attendait à Figuerolles, qu'elle-même avait accepté le rendez-vous, elle manqua défaillir, et sa tête encore charmante, dans une pâleur de morte qui lui imprima un rayonnement surnaturel, s'abandonna sur l'épaule de l'abbé, (l'était toute la branche d'un amandier du jardin qui s'affaissait doucement.
— Maman est soutTrante! s'écria Riquette.
— Non. non, soupira-l-elle... je ne suis qu'un [)eu fatiguée.
El, repoussant sa chaise :
— Luc, partons... J'ai besoin de rentrer à la métairie...
— Naniciio, ma nièce couche ici, arrangez vite sa chambre, ordonna l'abbé.
— Je ne puis, mon oncle... je ne puis, vous le savez bien.
— Tu m'as promis...
— Il vaut mieux que je m'explique... là-haul... 11 ne faut pas pousser ce caractère à bout...
— Quel caractère, maman chérie? interrogea Riquctte, nouant sous le menton de sa mère les brides du manteau dont elle s'était drapée d'un tour de main.
— Reste, Madeleine; au nom de Dieu, reste! suppliait Alype. Alors Luc, qui, intimement renseigué, avait tout compris,
jugea opportun d'intervenir.
— Monsieur le curé, dit-il, paisible jusqu'à la froideur, soyez tranquille, il n'arrivera rien à Madame. Si vous me la conhez ce soir, je ne la quitte pas d'une seconde, et, je vous le jure, elle se trouvera aussi bien en sûreté à Figuerolles qu'à la cure... Que Noguerra, capable de toutes les mauvaisetés, se montre tant seulement, et on apprendra dans la montagne ce que je puis contre un brigand, quand le Démon le pousse sur mon chemin.
Madeleine, atterrée par la perspective d'une lutte elTroyable, s'atlaissa sur une chaise.
— Tu restes, n'est-ce pas? tu restes? répétait sans repos le malheureux Alype, mis en croix véritablement.
— Oui... oui... souftla-t-elle, ses yeux agrandis et tixes arrêtés sur les solives du })lafond, où venait de passer la blancheur tragique du bras de Taillevent.
DU SANG, PARTOUT DU SANG
Luc rentra à Figuerolles au moment où il avait l'habitude d'aider Jérôme à se coucher. Il trouva le vieillard assis sur la l)lanchette de frêne, dans l'encoignure de la cheminée, non pas
DU SANG, PARTOUT DU SANG. 319
endormi, mais los paiipirrcs mi-closos. L'Espagnol (Mail là accroupi sur un escabeau, les coudes aux genoux, les poings aux tempes; apercevant Taillevent, il se dressa d'un bond.
— El Madame?... demanda-t-il.
— Madame est fatiguée et couche chez son oncle.
— Elle est malade? s'informa Jérôme.
— Elle est un peu fatiguée, répéta Luc.
— Notre maître, je cours à la cure et vous rapporterai des nouvelles fraîches, dit Noguerra.
— Vos nouvelles ne sauraient être plus fraîches que les miennes, puisque je reviens de Roquefixade,
— N'importe! j'y vais.
— Vous irez pour rien, car tout le monde doit là-bas.
— Je frapperai, et Naniche m'ouvrira.
— Naniche ne pourra vous ouvrir, pour la bonne raison que j'ai fermé la porte moi-même et en ai pris la clé. La voici.
Il avait saisi un gros morceau de fer dans sa poche, dont il effleura le nez à son ennemi. Celui-ci rompit jusqu'à son escabeau, tète baissée, maugréant des paroles sourdes, pareilles à des grognements de béte. Le lillot de la Cambotte enleva le vieux Serviéres et sortit avec lui.
Onze heures venaient de sonner à la haute pendule de Figuerolles. Noguerra demeurail vissé à son escabeau, ne songeant pas le moins du monde à gagner sa chambre. Le feu s'étant éteini branrluMle à brancbelle. braisi* à braise, le carel — lampe de cuivre à trois becs, de form(> antique, en usage aux Cévennes — menaçait de s'éteindre à son tour au bout de sa crémaillère, et lui ne bougeai! non plus que le granit du foyer, i^lnrin il se piaula droit, se secoua de loule sa personne, mordu par le froid, se frotta les mains à s'entamer l'épiderme, puis se mit à arpenter la Salle, bousculant chaises et escabeaux devant lui, menaçant (lu poing les portes, les murailles, à chaque bruit qu'un objet faisait eu roulant sur le plancher. Des lueurs fumeuses du carel, sa ligure, dont les muscles apparaissaient tendus comme des cordes, recevait des reflets tantôt noirâtres, tantôt cuivrés, tantôt sanglants. Après un élan d'aflilée, il marchait tout à coup par
saccades, saulilhinl, siirsaiilant, ot non sans qnolqno oiïort do sa machine raidie, empochée... Il s'ai'rèta... A la même seconde, des syllabes, puis de petites phrases hachées, furibondes, coulèrent de ses lèvres, qu'un dernier et vigoureux éclat du carel expirant avait faites de feu.
« Ce Taillevent et cette Cambotte ne mourront que de ma main, gronda-t-il. Sans eux, je tiendrais Madeleine et, par elle, tout le monde ici... même Riquette. Si je ne me débarrasse de Taillevent et de la Cambotte, il ne me reste qu'à partir... Partir?... Tiens! un homme, là-bas, contre la porte à claire-voie de la cour... »
Il écarte les rideaux.
« C'est lui! Il a étendu le vieux Servières entre ses draps, il a donné un coup d'œil à la (Cambotte eiuloi-mie, et s'en va. — Oii va-t-il? — Il prend le sentier vers Roquefixade. Est-ce qu'il couchera à la cure, lui aussi?... Si je profitais de cette lune resplendissante pour l'abattre au détour d'un sentier? Justement mon fusil est bouri'é de chevrotines à loups... »
Cinq secondes après, à pas muets de chasseur sur la piste du gibier entrevu, il suivait les traces de Luc descendant vers le presbytère de son allure ordinaire, lente, mesurée. Aux environs de la roche fixe, l'Espagnol épaula. Au même instant, le fillot de la Cambotte tourna le bloc, se perdit dans les roseaux de l'Aiguetorte... Condamné à veiller à ses pieds pour éviter un caillou qui aurait fait du bruit, une racine de saule qui l'aurait fait trébucher, Noguerra avançait difficilement. Soudain, dans la nuit claire, sonore, il perçut un grincement aigre et dur. 11 se hissa au bout des orteils, et, là-bas, — trop loin, hélas! pour le viser, — il entrevit Luc ouvrant la porte de la cure et la refermant.
Cette promenade armée, en mettant notre homme en contact avec l'air extérieur, le dégrisa de sa folie meurtrière. Comme, dans sa chambre, il accrochait son fusil, il ne sut se défendre d'un haussement d'épaules. Redevenu calme, de sens rassis, il mesurait l'abei'ralion à laquelle il avait failli succomber et en
DU SANG, PAltTOL'T DU SANG.
(''prouvait pour lui-inènio iiiic pitip mêlée de je ne suis quelle révolte, quoi amer déj^oùt. Flambant de tout son être, car ses artères charriaient du feu. il no pouvait songer à dormir. II
s'assit, les deux mains cnl'ouies dans ses cheveux hérissés de haine, de fureur.
Xo^uerra. la nuicliine détendue, laissa aller ses bras sur le plateau de la table. 11 les étirait, les étirait, et ses ongles résis-
tanls graltaioiit le bois à l'écorcher. 11 regarda partout à la ronde curieusement; puis, le dos renflé, il eut un sourire farouche, quelque chose de bas et de formidable ([ui lui communiqua l'apparence d'un fauve prêt à se ruer. Ne pouvant tenir en place sous l'aiguillon des pensées ([ui le poussaient hors de sa retraite sous bois, l'aninuil féroce qu'était cet Espagnol parcourut sa chambre comme il avait parcouru la Salle, gesticulant, grommelani des im[)récations alroces, des paroles d'oii découlait du sang.
« Mou ennemi, mon seul, ces! Frédéric, pron(mça-t-il entre deux hoquets de rage. Voilà celui (ju'il l'aiil dé[)ècher. Frédéric mort, j'ai la mère et la lille, à mon choix. Pour cet imbécile d'Alype, [)Our ce pauvre Jérôme, Frédéric disparu, je ferai d'eux ce que je voudrai... Oui, mais la Cambotte? nuiis Taillevent?... Que je sois le maître, et il me sulTira d'un signe pour que la Cambotte et son lillot prennent le chemin de La F'resnaye. Oh! alors!... »
Son extrême joie le lit chanceler. Il comprima sa tète fortement. Plus il la serrait, plus l'idée bi'nlante du crime s'affirmait dans son espi'it. et. chose elfroyable! plus la l'éalisation du crime lui paraissait facile, mise à sa portée.
11 recommença :
« Frédéric retournera-t-il de la Uouvi'crie, de jour ou de nuit? Ah! si c'était de nuit!... Je le guette et lui envoie du plomi)... Il tant des précautions poui'lant... Le fusil est brutal..., on l'entend... »
Il se déchira le tViuit d'un couj) de grille. A ce rude appel, une lumièi'e vive et })rom})te illumina son cei'vean.
« C'est cela, ricaïui-t-il : l'eau! l'eau!... Justement, le Hidourlat a débordé C(unnu' l'Aiguetorte. Frédéric est obligé de traverser le pont de La Fresnaye en remontant de la vallée d'Orb. J(î nu' tiendrai à l'espère, si c'est la nuit; je lui parlerai; je l'inviterai à descendre du tiibui-y, et... nous verrons. Il est faible d'ailleurs, pas plus résistant qu une paille... L'eau! l'eau!... »
Après un silence qui renoua le lil de ses idées, cassé de temps à autre par des lueurs de froitle raison, il reprit :
DU SANf;, PARTOUT DU SANG. 323
(( Frédéric peut rentroi- on plein jour; dès lors, l'exécution (le mon plan devient impossible... Dans ee cas, il faudra attendre l'occasion... Et si on ne me donne pas le temps d'attendre? Ici, on se retire do moi. (-et embarras subit do tous ne m'a dit rien de bon. Il se pourrait ([ue, dès son retour, Servièrcs me chassât... Madeleine, elfarée, ne m'a balbutié que trois mots ce malin ; mais, dans ces trois mots, un m'est resté : séparation. Je dois ne pas lâcher pied, quelque répulsion qu'on me marque... Un moyen do m'imposeï à ces g^ens-là, s'ils s'entêtent à me repousser? Je n'en ai qu'un capable de me retenir à la métairie assez de jours pour y llairor l'heure et le moment. Ces paysans sont encore plus avares qu'honnêtes. Dès son arrivée, je préviendrai Frédéric qu'il ait à pourvoir à mon remplacenuMil. — Je no veux pas vous laisser en peine, maître, lui dirai-je, et j'achèverai, avec M. Jérôme, l'installation des parcs sur le Louvart et sur le Roudil. J'ai commencé ce travail, j'entends l'achever. Mais, les tarrines montées de la [)laine, je pai'tirai... Jérôme m'appuiera, Alype aussi, que sait-on? peut-être Madeleine, el j'aurai deux mois pour me retourner... A la fin, je ne vois que du sanji\ il me semble que j'en ai plein les yeux, plein la ^orge... J'éloull'o... »
Les acolytes de la [)aroisse. libres (\i' l'école et des champs, assistaient, le dimanche, M. le curé à l'autcd. Xoj;uerra entendit la messe, mais no laservit point. Après l'otlice, il demeura posté à la porte de l'église dans le but de saisir Alype au passage et de l'entretenir. Madeleine, Ki(|iudto. Jérôm(\ la Cambotlo, Taillevent le frôlèrent; il eut l'air de no pas les voir. Alype parut enlln.
— ■ Vous, mon cher Xoguerra ! dit-il.
— Moi, Révéï'ondissimo Père... I)e[)uisque le ciid m'a envoyé ici, vous n'avez cessé de me témoigner une affection...
— Mon ami... balbutia-l-il, un peu contraint.
— Oui, je sais, vous m'aimez, vous... Aussi, au moment de vous apprendre une nouvelle...
— Une nouvelle?
— Je pars.
32i T.\nj,EVENT.
— Vous pai'to/?
— Encore un mois, et mes travaux pour le relèvement de Figuerolles seront chose accomplie...
— Et vous nous quitterez?
— Je... vons suis si lendremeni attaché, Révérendissime Père... que je soutire... de...
Ses lèvres n'en articulèrent pas davantage. Alype sentait toute l'àme lui tremhler.
— Entrons à la cure, nous causerons plus à noire aise.
— (Test inutile... Je n'ai pas antre chose à vous dire.
— Mais je voudrais vous parler, moi.
— J'ai pris mon parti. Le jonr de l'arrivée des tai-rines, je disparaîtrai par le premier sentier venu... Tous les chemins sont hons à l'exilé.
Avec ces dernières paroles obscurcies d'un double sanglot, il étreignit ral»l)é à lui faire craquer les cotes et se sauva.
]j' lundi matin, l'Espagnol ne parut pas à Roquefixade, et ce tut Taillevent qui, vaille que vaille, donna les répons à M. le curé. Alype, assiégé d'inquiétudes, m' dit pas sa messe habituelle sans un grand trouble. Après son racabout, après le café au lait de Madeleine et de Riquette, après le quartier de miche de Luc. il proposa une excursion à Figuerolles pour s'informer de Jérôme, un peu abandonné là-haut. I^a visite à Jérôme n'était qu'un prétexte; dans le fond, l'abbé voulait s'encjuérir de son ami Don Noguei-ra. — Si, par hasard, il avait quitté le pays! — Le pauvre homme ressentait une sorte d'allégement à cette pensée; puis son cieur se seri-ait et un nuage lui obscurcissait les yeux. Il aimait tant ce colonel carliste, le marquis de (]ampo-Yiejo. attaché à son Dieu comme à son Roi !
Le temj)s, très refi'oidi depuis la veille, était limpide, beau. Tout à coup, au milieu de la cour de la métairie, Madeleine, qui avait cheminé morne, taciturne, poussa un cri.
— VA\ bien? lui demanda son oncle.
- — Nogueri'a ne déjeuue |)as avec mon beau-père.
— Tu crois?
— Regardez!
DU SANG, PARTOUT DU SANG
Elle lui iiioiili'iiil mic fcnrli'c (\o la Sallo. donl les rideaux, rolpvés ili'vanl le )(»y('iix soleil, laissaient voir le vieux Servières s(Mil à lablo, maiiii'oant son assiettée quotidienne de farinettes, — une bouillie de maïs. Ils s'empresseront d'aulaut plus, oubliant loin derrière eux Riquette et Luc, occupés aux bergeronnettes de l'Aiguetorte en train de picorer des pailles, des fétus quelconques pour bâtir leurs nids. Le printemps les touchait, les ravissantes bestioles.
— Alors, Noguerra ^ estpai'ti?(lenianda Alype
? ! au vieillard.
— I*as si vile! dil 11^^ l'autre.
A\||gK^HK ^^B^ — Ofiest-il? insista
Mu^H^^BH ^VHL Mad(dein(>.
• — Je ne comprends
pas celle fantaisie: hier au soir, il a voulu prendre son repas avecles journaliers. « — Ma place n'est plus ici, »
m'a-t-il dit. Puis il m'a annoncé qu'une fois ses travaux linis dans les teri'es, il nous tournerait les talons... trest un hoinnie (jui a besoin de Noyager. |)araîl-il. A cette heure, il est au Louvarl... JNuirquoi a-t-il peusi' à Uiiiuelle?...
Ayant échangé do menues phrases embarrassées avec son beau-père, ti'ois mois fort s(H's avec la (lamboll(>, Madeleine voulut
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rentrer Ti la cure. Elle se déclarait souffrante. La vérité est que, sans Nog'uerra, Fi^ueroUes lui semblait un désert et quelle avait hâte d'en sortir.
— Donc, vous nous délaissez tout à fait? lui dit .lérùme, indulgent et triste.
— .Je me trouve on ne peut mieux à la cure... D'ailleurs, mon oncle se connaît en médecine, et il me soigne...
Le jeudi, à la pointe du jour, des coups retentissants ébranlaient la porte du presbytère.
— Venez! venez vite! hurlait-on au dehors.
Taillevent, couché dans sa limousine en un réduit du vestibule, saute à la serrure, aux verrous, ouvre. La Cambotte est là, le visage bouleversé, ses cheveux gris hérissés sur son front comme une poignée de ronces.
— Pacha est arrivé, crie-t-elle. Mais M. Frédéric n'est pas dans le tilbury... Où est-il?... Venez tous!...
Tandis que l'abbé, qui ne découvre ni sa culotte courte, ni sa soutane, ni ses souliers, s'habille tout de travers; que Madeleine et Riquette, glacées, quittent leur lit, Luc suit sa marraine, sacrant, jurant, menaçant...