LE TILBURY VIDE
La cour de la métairie était en rumeur. Les journaliers, tirés du lit par les cris aigus de la Cambotte qu'un long hennissement de Pacha avait réveillée en sursaut, h moitié vêtus, se tenaient autour du tilbury de Figuerolles, vide de leur maître, crotté à ne laisser voir ni la couleur de la caisse, ni hi couleur dos brancards. Et les langues allaient leur train.
— Il faut que M. Frédéric soit passé par de bien mauvais chemins! disait l'un.
— Oui, mais où est-il resté, M. Frédéric? ajoutait l'autre.
LE TILBL'llY VIDi:. ;h29
— Eh. ciel (lu lioii Dieu! les guides de l*acha ([ui sont cassées! observa Justine.
— C'est vrai tout de même, c'est vrai, répéta Pipelle, dételant le cheval... A l'écart! conunauda-l-il, la hète menaçant de ruer au milieu du hronhaha.
A cette même minute, surgirent au seuil de la métairie Jérôme et Noguerra. Le vieillard, blême, penché comme nn grand arbre sous un coup de vent, s'appuyait an bras de l'Espagnol, (îelui-ci, d'ailleurs, paraissait consterné.
— Enfin, qu'y a-t-il? interrogea Jérôme.
Nos gens ne répondaient pas. Noguerra allongea un regard vers la Cambotte et vers Taillevent, qui entraient par la porte à claire-voie de la cour, et articula :
— J'ignore si Auuette et Luc, mieux renseignés que moi sur les habitudes de M. Frédéric, partagent mon avis : je pense que notre nuiître ne |)eut larder à revenir. Voici ce qui s'est passé probablement : M. Frédéric, poui- traiter quelque atlaire de toile ou de nourrissage, se sera arrêté soit à la liouvrerie. soit à Colombières, soit au Bousquet-d'Orb, après avoir attaché son cheval n'importe à quoi. Pacha s'est impatienté à la longue, a tiré sur ses guides, qui se sont rompues, et a lilé droit vers l'écurie.
— Mais un cheval seul galopant sur les routes, quelqu'un l'aui'ait arrêté, objecta Taillevent.
— Le jour, oui; uniis la nuit!...
L'b^spagnol, cet arguuuMit laïu'é, s'était [)réci[)ité vers Alype, qui arrivait suivi de Madeleine, de Iviquette, de Naniche. 11 les entraîna aussitôt vers la métairie, et, s'impatronisant maître de céans, les introduisit dans la Salle. Accablés de pressentiments sinistres, ils s'étaient laissé conduire connue un troupeau. Maintenant, afïalés sur des chaises, ils regardaient dans le vide, attendant des nouvelles, n'osant en denumder. Les larmes que Riquetle, interdite, blanche de saisisseuu'ut. ne sut retenir, délièrent la langue paresseuse de Taillevent.
— Je crois, avec Noguerra. dit-il. ([[w M. Frédéi-ic ne peut larder à rentrer. S'il n'arrivait i)as bientôt, par exemple, je nn^ chargerais d'aller b> découvrir, moi. sur les chemins qu'il a
traversés... Il auia l)ieii pailr à (juolquun (liii'aiit son voyage, (|iiel([iriiii laui-a liieii a[)erçii... Voyons, Mademoiselle, vous c(^nij)renez (jiie le ciel est juste et qu'il n'a pas permis qu'on fît (lu mal à votre [)èi'e.
Il lui avait [)ris nue main et la lui tapotait enlantinement.
— Oui, mon Lueou, toi tu trouveras mon père, sanglota-t-elle, pleine de conliance, rassurée par ce contact fraternel.
— Et si tu partais tout de suite, lillot? hasarda la Camhotte.
— Partir pour où? questionna Madeleine, livide, se levant «le sou siège comme par la détente brusque d'un ressort d'acier.
— Ma lille, espère, balbutia l'abbé... Dieu va te rendre ton mai'i... Au fait, si nous récitions le saint rosaire?
\.E TIIJ5LRY VIDE. 331
Comme il ployai! (Irjà les genoux, elle )o redressa sur pieds d'un geste violent.
— Nous n'avons pas le temps de prier, mon oncle; il faut ao^ir... Luc, cours à la Rouvrerie; Cyprien Couderc te dira...
— Excusez, maîtresse, intervint Annette, vous vous trompez. Quand Pacha a crié, et que, seule, je l'ai entendu. Pacha ne revenait pas de la Kouvrei-ie, à noire di'oile, dans le Marcou; il revenait pour sur de (>)lomhièrcs, peut-(Mre du Bousquet, à notre g;auche, dans la vallée d'Orh... Vous entendez hien que, malgré le petit jour, j'ai remarqué la direction des hrancards et le creux des roues dans le sol, avant d'ouvi'ir la poi-te à iKdre hète. Ses poils se tenaient dehout, elle souillait plus fort qu'un soufllet de forge... Ce n'est pas à la Kouvrei-ie, mais à Colomhières, mais au Bousquet qu'il faut envoyer Luc.
Madeleine, que des voix iiité'rieui'cs prévenaient |)ent-èti'e d'une catastrophe, vihrait d'nne fnreiii- singnlièr(\ VA\o haussa les éj)aules et, aposti'o[)hant Annette :
— Quand linirez-vous de commander à la métairie? .le suis lasse de vousentendre sans cesse. Gardez votre lillot;on n'a pas hesoin de lui.
— Madame! Madame!... im|)lora la ('amhotte. cinglée trop cruellement.
— Madame!... répéta I^nc, (|ui avait senti le i'ouel dctnt saignait sa mai'rain(\
— .le ne téconterai pas, cria Madideine. Vous avez toujours ci'n, Annette et toi, (|n'on ne ])ouvail s(> passer de vous ; je vous prouverai le contrain».
— Ma tille!... mâchonna l'abbé.
— Je sais ce que j'ai à faire, mou oncle.
Hlle souleva le rideau d'une des fenêtres à le déchirer.
— Mon mari uv parait pas toujours... Est-il mort? Est-il vivant?...
Elle s'interrompit, perça de nouveau les vitres de la Salle de ses regards aigus, et. résolument :
— Nogiiei'ra!
— Madame, répondit l'Espagnol, s'inclinant.
332 TAII.LKVENT.
Vous connaissez le chemin do la Ronvrerie?
Je connais les chemins de toutes les métairies de l'Espi-
nouze.
Allez à la Ronvrerie et rapportez-moi des nouvelles...
— Je pars.
Noguerra sorti, Madeh'ine eut vers la Camhotte un geste di-oit comme p(nir lui asséner un coup. i)uis ses lèvres serrées laissèrent filtrer ce mol unique :
— Voilà.
— Soyez tran(|uille. riposta la vieille servante, quand toul ceci sera passé, nous ne mangei'(ms plus votre pain, ni Luc ni moi...
— En attendant de quitter Figuerolles, marraine, interrompit Taillevent, il faut nous occuper de M. Frédéric. Tandis (lue Noguerra chemine vers la Ronvrei'ie. moi je vole à (ïolomhières, au Ronsqnet...
Madeleine, assaillie de pensées ohscures. de pensées mauvaises, se cabra de nouveau.
— Toi, dit-ell(>, je t'invite à demeurer en repos. On ne le demande rien. Noguerra reviendra ce soir, et je l'enverrai, si c'est nécessaire, fouiller les villages de la vallée d'Orb.
— Viens, Luc! marmotta la Camhotte.
Elle ])ril un hras à son fillot; mais celui-ci ne hongea ancnnement.
— Je ne quitterai pas la métairie, afiirma-t-il, avant le retoui' de mon maître... D'ailleurs, une personne seule a le pouvoir de me renvoyer de FigueroUes, M. Jérôme.
— Gomment, tu oses!... glapit Madeleine.
Son exaspération lui hachant les mots, ils ne furent guère qu'un halbutiement inintelligible.
— Maman! maman!... balbutia Riquette.
Elle voulut se jeter au cou de sa mère, qui la repoussa.
— (irand-père! o grand-père!... gémit-elle.
Celui-ci la reçut dans ses bras. 11 n'eut pas une parole. Il regardait fixement devant lui, égaré, ne comprenant pas. La pensée de son lils peut-être m'>rl. cette pensée harcelant(^ (jui lui
M-: Tll.lU'in VIDE.
niarlelail le corvcau, avait lini par le rendre sourd à ce que l'on disait dans la Salle, aveuf^le à ce que l'on y faisait.
— Qu'as-lii. ma mignonne? bredouilla-t-il.
— Maman chasse Annette et Luc...
— Elle les chasse?...
— Moi, d'abord, je lu'eu vais aussi s'ils s'en vont...
— Mais non. Mademoiselle, nons m^ nous en allons pas. protestèrent ensemble la (lambotle et Taillevenl.
Jérôme, s'appnvani d'nne main à l'épaub» de Riquette. de l'autre au dossier diuu^ chaise, était parvenu à se mettre sur pieds. Les traits de sou^beau visaue. creusés de longues rides perpendiculaires aussi profondes que des entailles, de pâles qu ils
334 TAIM.EVENT.
étaicnl le matin, appai'aissaiciit maiiitonant })l(>nil)('>s. pr(^sqiio noirs. Chaque muscle, entrevu à travers le nua^e vapoieux de sa chevelure hlanche soulevée par les émotions de son àme. tremblait imperceptiblement.
Il prononça ces mots :
- — Je vous défends, Annette, je te défends, Luc, de sortir d'ici sans mon ordre.
Le vieillard montra Madeleine, la face couverte de ses deux mains. Un dépit enragé lui avait arraché des larmes subites, qui filtraient brillantes à travers ses doigts.
— Annette, Luc, plaignez ma hi'u, reprit-il douloui'eusement, surtout gardez-vous de lui en vouloir. Le chagrin a troublé sa raison, car jamais l'idée de vous renvoyer de Figuerolles ne lui viendra...
Il lit trois pas et atteignit Madeleine, plantée entre la table et l'une des fenêtres. Le pauvre homme voulut lui décoller les mains du visage; mais elle eut un bondissement en arrière, montra son visage nu tout ruisselant, s'élança vers la poite de la Salle, disparut.
— Ma fille! ma fille!... se lamentait Alype, jusqu'ici muet, stupide sur son siège.
Il voulut se précipiter. Jérôme l'arrêta.
— VA\o a besoin de pleui'er, et je vous prie, monsieur le curé, de la laisser seule... Maintenant, ajonta-t-il, songeons à Frédéric et faisons l'impossible pour le découvrii-. En y pensant bien tout à l'heure, cette idée m'est venue : Frédéric a l'habitude d'aller comme le vent, et il se pourrait que Pacha eût bronché, se fût abattu et que mon fils eut été projeté conti"e un mui". un arbre, un rocher...
— Comme aussi, opina la Cambotle, il se pourrait que M. F'rédéric se fût endormi, fût tombé du tilbury...
— D'autant plus (ju'il était fort sujet à des étourdissements de|)nis ses malheurs, insinua l'abbé.
Luc saisit un bâton dans un coin.
— Je pars, dit-il, et, je vous le jure, vous ne serez pas longtemps sans revoir M. Frédéric. Je passe en premiei' à La
LE PONT THAGIQUE. 335
Fresnayc, puis à Tiiebosc, puis à Douch, et je descends dans la vallée d'Oih i)ai' le raccourci d'Héric...
S'adressanl à Hiquelle éperdue :
— Tranquillisez-vous, notre demoiselle, je serai bientôt de retour avec votre père.
LE POiNT THAGIQUE
Tailicvent. ses yeux attachés au sol, gravissait les lacets escarpés ({iii nièneiii au Louvarl. Paciia, rentrant à Figuerolles à l)ride abattue, était passé par là, et Luc n'avait aucuuc peine à suivre> tantcM sui' le ga/on eiu'oi'e mal essuyé, taulnl dans la boue encore épaisse malgré la bise glaciale, le sillage du tilbury. Une chose le fraj)pait : les paraboles bizarres décrites à travers le sentier par le cheval aliaiil à l'oiul de li'aiii, que nulle main ne dirigeait. Les roues ici filaient droit; plus loin, elles envahissaient sur les talus, et c'était miracle si le véhicule n'avait pas versé dans un fossé, ne s'était pas brisé contre la paroi d'un roc.
Taillevent avançait lentement, duu pas circonspect parmi les hautes plaines, scrutant le pays à la londe, croyant toujours que, derrière ce paquet de broussailles, ces toulles de châtaigniers sauvages, ces chênes verts, il découvrii'ait son maître abattu. Quelle joie pour Uicpu'llc. si. ce soir, il lui rameiuiil son père! Il pensait sans cesse à Kiquette, et sa vue, eu explorant le plateau, acquérait, pai' la j)ersistance de cette i»ensée unique, plus d'acuité, plus de force, plus d'étendue. Mais rien, rien, à travers la lande rase, pelée, où les herbages pour les larrines [)rochaines pointaient à peine... De temps à autre, il demeurait planté, écoutant. — N'allait-il pas entendre une plainte, un gémissement, un cri? (jui sait si M. Frédéric, blessé, n'appelait pas au secours de quelque coin perdu? — Rien encore. Dans le lointain, le fracas du Biilourlat précipitant ses eaux vers la rivière de Mare, et. parmi les chàtaigtiiers, les chênes verts
SS») TAILF.EVENT.
éparpillés, les siiïlcments aigres dyi vciil du nord, saccageant ton! comme si l'hiver allait recommencer... Un lièvre détale à ses pieds. Il lui lance un caillou. La bête fait un crochet, s'cfîace dans un pli du tei'i'ain.
'< Si l'Kspagnol se tVit trouvé à ma place, il ne l'aurait pas manqué avec son fusil, » mnrmura-t-il. fui'ieux.
Noguerra, qu'on avait envoyé à la Uouvrerie en dépit des protestations de sa marraine, le préoccupait tout à coup. Avec quel épanouissenuMit de son être, sa haine mêlait cet étranger à la disparition de INI. Frédéric! De quel élan, il eut fomlu sur son ennemi! Oh! écharper l'homme qui l'avait autrefois livré à l'ours de Saint-Pons, qui surfont s'était permis d'aspirer à la main de Riquette!... Ilélas! s'il était ai'rivé malheur à son maître, il serait impossible d'impliquer Noguerra dans l'alfaire, car, depuis le printemps, les loups ayant à peu près déserté Tirebosc, l'Espagnol ne sortait plus pour ses espères de la nuit. Pipette lui avait certilié ça...
« Par exemple, voici du nouveau! » dit-il, bondissant en avant.
Les ornières des roues, fortement creusées dans le sol détremi)é par les pluies des derniers jours, ne venaient pas du pont sur le Bidourlal, mais d'un massif de frênes, à quelques enjambées du [)ara[)et de ce })ont... Qu'allait donc chercher Pacha sous des arbres nus, où pas une feuille ne pouvait le tenter? Une autre voiture avait-elle cheminé par là? Non : le pont, construit jadis par les Servières, leur aj)partenait exclusivement, et nulle carriole du pays ne s'y engageait, car il ne conduisait qu'à Figuerolles.
« Des guides!... » cria-t-il dune force à être enleudu de La Fresnaye, sur la rive opposée du ruisseau.
Il tenait, en effet, les deux extrémités des guides de Pacha, nouées au tronc d'un frêne, solidement.
« Mon Dieu!... >^ balbutiait-il en enroulant les longes de cuir, (|ue ses doigts, raidis d'une frayeur subite, laissèrent i)ar deux fois tombei- à terre*.
« Mon muili'e! mon inaiire!... <> ne cessait-il de l'épéler.
LK PO. NT TKAClQrE. 337
Il ne bougeai l, pétrifié, considérant le sol baltii, où les fers (le Pacha demeuraient imprimés profondément.
« Cyprien Couderc, bredouiila-t-il, à l'égal de Grégoire Albagnac, lui aura donné une mauvaise réponse quant au mariage de Riquette... Il a mis en ordre ses allaires dans la vallée d'Urb, puis il s'est détruit... 11 a attaché sa bèteàce frêne et s'est noyé dans le Bidourlat... Il n'a pas osé rentrer à la maison... »
Luc sanglotait comme un enfant.
Ses lamentations dans le désert du Louvart durèrent lonutemps. Il eût voulu aviser quelqu'un du côté de La Fresnaye, du côté de Tirebosc, consulter quelqu'un, car une douleur atroce faisait la nuit dans son cerveau. Mais les journaliers, ce jourlà, travaillaient aux extrêmes limites du Roudil, et nul paysan des hameaux voisins ne paraissait aux bords du Bidourlat... Les yeux de notre Hercule cévenol, peu habitués aux larmes, cessèrent de couler, se desséchèrent au souflle d'une violente colère.
« Il aurait dû pensera sa lille au moins avant de se désespérer, arlicula-t-il... Et c'est moi qui devrai annoncer à Riquette la mort de son pèie? Plutôt me jeter à l'eau à mon tour que de porter un tel coup à cet ange du ciel... »
De son œil redevenu clair, il suivait obstinément la double raie des roues du tilbury. Le pont traversé. Pacha, au lieu de poursuivre vers la métairie, s'était dirigé vers les frênes. Là, M. Frédéric, déterminé à en linir, avait laissé son cheval, sa voilure et était revenu vers le ruisseau.
A quel point précis du courant s'étail-il précipilé .'...
Des pas, nettement marqués sur la terre déjà durcie par le refroidissement subit, lui apparaissent. Il examine, il croit deviner le pied de son maître. Il s'engage sur cette piste, juge chaque trace, celle-ci très enfoncée, celle-là à peine visible, presque à ll(>ur de peau de la boue. — (Uel! au fond d'un trou, deux lettres lui sautent aux yeux : F. S. — M. Frédéric avait mis ses souliers neufs pour aller à la Rouvrerie, ses souliers neufs décorés de ses initiales par le cordonnier de Roquefixade, un artiste du i ru ([ui. avec de gros clous, a l'habitude de relever les
semelles de ses clients... Mais voilà que, dès lentrée du pont, les pas de M. Frédéric se mêlent à d'autres pas, plus longs, ces derniers, plus minces, plus fins. Taillevent se trouble.
« Alors, quelqu'un était avec lui? » murmure-t-il.
Arrivé au milieu du i)ont, il ne bouge plus. Ici, non seulement quatre pieds se confondent; mais, à chaque instant, les quatre semelles s'effacent en de longues glissades qui ne laissent apercevoir ni lettres, ni forme, rien. Le sol est noir, glaiseux, on dirait du cambouis de charrette. 11 ne peut subsister de doute : là, deux hommes se sont harponnés, se sont battus. — Quels hommes? — Frédéric Servières, d'abord; pour l'autre?...
(( L'autre aura été plus fort que mon maître, affaibli par ses souffrances... » dit Luc, qui maintenant parle ses réflexions.
Sa chevelure se dresse droite et chasse son feutre derrière lui.
« Si je découvre le brigand qui a noyé le père de Riquette !... »
Il se penche pour recueillir son chapeau; mais, aveuglé de rage, il voit mal, et sa main ramasse une loque immonde, un détritus bourbeux, souple, très mou, laissant passer comme des poils à travers les fanges qui le recouvrent à demi.
Encore que le Bidourlat, par ce froid glacial, ait subi une baisse, Luc n'a nulle peine, après trois pas parmi des broussailles, à tremper dans l'eau le chiffon sordide qu'il tient accroché aux doigts. Il le promène, l'agite, le tord. Lue peau fauve avec de longues traînées noirâtres; aux prolongements des pattes sont cousus des cordons de fil vaguement nuancés de rouge... Tonnerre! l'une des peaux de renard dont Nogucrra enveloppe les talons de ses bottes quand il chasse le loup.
« Il est donc allé au Parc, la nuit dernière? Peut-être les bêtes de Tirebosc, un moment disparues, se sont-elles remontrées par ce rude temps?... »
Il tourne, retourne la peau révélatrice, la flaire, la transperce de ses ongles à force de la serrer. Tiens! deux des cordons sont cassés à leur point d'attache. C'est cela : dans l'effroyable lutte, au milieu des piétinements, des coups de pieds, des crocs-en-jambe, les ficelles ont cédé...
[-E PO.XT TRAGIQUE. 339
« Et Pipclto qui m'assurait que l'Espagnol no touchai! plus à
core, retordant la peau poui' l'éfiouttor la sécher.
II enfouit rohjet en une de ses poches et remonte vers le pont.
La reprise du froid ayant arrêté la fonte des neiges aux crêtes de l'Espinouze, le Bidouilat ne fait plus autant des siennes. Les rochers des bords repa-
raissonl (''maillés de t;ivi"(\ omljollis {}o lôo^ôros dontollos de glace qui marquent la décroissance des eaux. Luc, ses deux yeux sur le courant, cherche à deviner en quelle anse, en quel détour, le corps de son maître peut avoir été retenu, soit par les têtards fort nombreux sur l'une et l'autre rive, soit par les toulTes entremêlées de saules et d'osiers poussés fort avant dans le lit du ruisseau.
<( AhlHiquetle! Riquette!... » répète-t-il sans s'en apercevoir.
Puis il lève un hras et, comme s'il montrait à quelqu'un un point connu du Hidourlat, il ajoute :
« C'est là ([U(> j'ai passé avec FJiquette sur mes épaules... Il y a des années de ça... Nous allions manji:er du caillé à La Fresnaye... »
Exalté par ce souvenir, il dépouille sa veste, son gilet, les roule, lie le paquet avec les guides de Pacha, cache le tout sous un buisson et s'élance dans le ruisseau.
Il va, il va, ici avec de l'eau jusqu'aux genoux, plus loin jusqu'à la ceinture. Bien que le soleil soit l)r()uillé, bien qu'il Hotte dans l'air des vapeurs de neige, la face congestionnée de Taillevent affiche des rougeurs de brasier. Il avance avec des précautions inlinies, tantôt de son bâton fourrageant dans les remous, tantôt de ses mains explorant les coins enfouis des bords. Une fois, croyant avoir eflleuré un objet suspect du pied, il laisse son brdon à la fourche d'un têtard et plonge les deux bras jusqu'aux aisselles. L'eau lui baigne le menton, lui inonde la bouche. Il a touché des mousses accumulées, rien de plus. Sa déconvenue lui arrache un rugissement.
« J'irai jusqu'à la rivièi-e de Mare, s'il le faut, » bégaye-t-il.
Au point oii il est parvenu, le Bidourlat fait un saut de dix mètres environ. Le courant, fort encaissé, gagne de la force par son étranglement même et se précipite en cascade sur un lit do roches granitiques déchiquetées, évidées au courant des siècles, aiguisées, luisantes comme des socs de charrues. « Si mon pauvre maître est tombé là-bas!... » pense-t-il. II j)oursuil, tàtant à droite, tàtant à gauche, sondant toujours. Il va vers la cliute du l'uisseau. très nourrie, capable de l'entrai-