LE PONT TRAGIQUE
lier... Il se cramponne aux sonclios des saules, des osiers, des tamaris. Le couranl est trop fort décidément... Il se sent soulevé... II se résout à tourner la cascade et sort de l'eau d'un vigoureux élan. Dieu de Dieu! ses pieds n'ont pas abordé la grève, que, là, parmi les racines d'un peuplier, à moitié recouvert de sable, d'herbes, de brindilles, de limon, d'ordures, lui apparaît un cadavre de tout son long étendu.
« Monsieur Fi-édéric ! monsieur Frédéric!... » beugle-t-il désespérément, comme une bète blessée à mort.
II le soulève, le serre contre sa poitrine d'une force terrible. II veut le ranimer de son souffle, de sa propre vie, et colle ses lèvres ardentes contre les lèvres du père de Riquette, refroidies, souillées à toutes les vases, à toutes les pourritures du ruisseau. Vains efforts! le corps, raide comme une planche de châtaignier, demeure inseiisible, (>t menace de lui glisser des mains par l'effet des enduits gras qui le tapissent de la tête aux pieds... S'il pai'venait du moins à l'adosser contre le tronc du peuplier. II essaye et ne peut. I.a rigidité cadavérique résiste à ses tentatives achai'nées : ilcassei-ait son maître en deux avant de \o plier. Fou de douleur, il le poi'le à quehjues pas et le couche sur un lit d'amarines, dont les bi-anchettc^s, assouplies par la première montée de la sève, s'étendent pareilles à un joli tapis verdoyant an ras du sol.
« Monsieui* Fi'édéric ! monsieur Frédéi'ic !... » appelle-t-il encore.
Puis, dans l'égarement de sa tète :
« Vous me répondriez si vous pensiez à Riquette... Oh! vivez pour votre Riquette... »
Ses objui'gations, ses plaintes se perdent à travers le Louvart, dont les lointains s'obscurcissent de plus en plus.
« Si je le chargeais sur mon dos et m'encourais à FigueroIIes?sedemande-t-il... Je n'oserai jamais le montrera Riquette tel qu'il est. II faut que je le nettoie... »
Il fait un saut, remonte le sentier, reprend ses bardes, et redescend d'une vitesse à se casser le cou.
Il a retiré son mouchoir, propre pour le voyage, le trempe
TAILLEVEN T.
dans lo ruisseau et, par des attouchements répétés et très doux, débarrasse les traits de son maître de toute immondice. Le visage franc, ouvert, délibéré de Frédéric apparaît. Les yeux sont ouverts, et les prunelles noires enchâssées dans le blanc brillent d'un merveilleux éclat. Du reste, sauf au cou, où l'on démêle des égratignures et des plaques brunâtres, pas une goutte de sang ne se montre au front, au menton, aux joues. Peutêtre une racine, peut-être le coupant d'un rocher...
" N'esl-il pas vrai, monsieur Frédéric, que vous n'êtes pas mort tout à fait?... » màchonne-t-il, entêté dans l'espoir.
il dégage les bras pour laver les mains... — Dieu du ciel! que veut dire ceci? — Tandis que les doigts de la main gauche s'otfrent simplement repliés, gardent à peine des bouts de saule,