‹ TailleventChapitre 56 sur 58 · LE PONT TRAGIQUE · texte numérisé non relu

LE PONT TRAGIQUE

ceux de la main droite, crispés, semblent retenir quelque chose qu'ils serrent énergiquement, qu'ils ne veulent point lâcher. Luc s'efforce contre ces phalanges rebelles, ces phalanges de pierre, nettes et blanches... L'angoisse lui inondant les tempes de sueur, il redresse le pouce, puis l'index, et saisit un chiffon avec deux petits grelots luisants cousus en bordure... Il recule, au comble de l'épouvante... Il ricane:

« La veste de Noguerra !... »

Subitement attendri, il revient à son maître, et ces paroles coulent de son âme mise en lambeaux :

« Vous vous êtes défendu, mon bon maître, mais cet assassin d'Espagnol, est venu à bout de votre courage... Il a eu peur que le Bidourlat ne vous rendît et il vous a étranglé avant de vous précipiter du haut du pont. Vos marques noires du cou disent ça. Je le jure, vous serez vengé... »

Ce couplet traverse l'air, où la nuit se délaye peu à peu:

Les soldats (l'AIViciue N'oiil pas froid aux yeux :

Us aiment la chique, Cela pi(|ue mieux.

— Pipette ! Pipette ! s'égosille ïaillevent.

Des sabots dégringolent le sentier. Prosper Batil'ol surgit enveloppé d'une escouade de journaliers.

— Vous voyez, vous autres, leur dit-il, M. Frédéric s'est noyé... Voilà ce que l'on fait quand on est trop malheureux... J'étais parti pour aller le chercher dans la vallée d'Orb et je le découvre dans le Bidourlat...

— Gomment ça? comment ça? demandent Pipette et ses gens, consternés.

— Je n'étais pas au pont de La Fresnaye que, laissant mes yeux faire la quête de cent côtés, j'avise les guides de Pacha qui flottent nouées au long d'un frêne. Cette idée me traverse les esprits: mon maître a attaché là son cheval, puis il a enjambé le parapet du pont... Mon idée ne m'avait pas trompé...

— Portons-le à la métairie, interrompt Pipette... D'ailleurs,

il faut que tu changes d'habillement, toi : lu es mouillé comme un rat d'eau.

— Ecoutez ! pas de iii'uil au moins àcause de Mademoiselle... Aous entrerons à pas menus de fourmis... Allons !

Vingt bras soulèvent le cadavre, et Luc, tàlant de ses pieds nus les endroits les moins raboteux du sentier pour éviter les cahots, marche en tète du funèbre corlègc. De temps à autre, il se retourne vers les porteui's, qui ne reliennent pas leurs langues suflisamment, et leur répète :

— Chut! chut!...

La nuit est froide. La lune, encore qu'étroite, mince, pareille à une faucille perdue dans les champs infinis du ciel, met à découvert les crêtes de l'Espinouzc toujours encombrées de neige, malgré les premières fontes du printemps.

L AG.NEAU « JACQLET »

Figucrolles était en deuil. La vie, si active en ce coin de lEspinouze, se trouvait suspendue. Le maître, en partant, avait emporté le courage de tous. Pour la première fois, à la métairie, devant la terre vorace qui demandait de grandes appropriations à la suite de l'hiver, on demeurait les bras croisés. Ce fut à peine si, après un désœuvrement absolu de trois jours, désœuvrement ahuri, Pipette pensa enfin à rallier ses journaliers, dont plus d'un avait fui vers son endroit.

Cependant, Vcnancio Noguerra, au milieu d'un accablement qui, du vieux Jérôme à l'abbé Alype, courbait tout le monde au sol, conservait la clarté de sa tète, le jeu de sa langue on ne peut plus fertile à répandre la consolation.

— Dieu avait donné un trop grand cœur à M. Frédéric, gémissait-il un jour, la voix mouillée de larmes, et ce cœur, plein de sa fille, n'a pu l'ésister... A la Rouvrerie, où jo suis allé, je ne prévoyais certes pas la calas[ro[)he (jui nous

F/ACNEAU « JACQUET ...

écraso. Toutefois, lorsque Cyprien Couderc m'a rapporiô son entretien avec M. Fréd(''ric, certaines paroles sans managements qu'il lui avail adressées, je n'ai pu m'empècher de dire à ce paysan grossier : « Plaise au ciel que vous ne soyez pas la cause de quelque malheur! »

— C'est ça (jui la tué, ajouta Jérôme, c'est ça...

Taillevent, dissimulé derrière le corps très en saillie du vaisselier, écoutait avec une avidité farouche. Connaissant le meurtrier de son maître, il redoutait de ne pouvoir résister à l'envie de le saisir à la gorj;e. Les peurs que Luc avait de luimême le relenaieni ahrilé contre ses soulévemenis intimes derrière un rempart dechaiseset d'escaheaux. Quand lesmensonges

<Io l'Espagnol lui irritaiont trop les nerfs, il cessait de palper la peau de renard et les grelots de la veste du bandit qu'il portait toujours sur lui.

« Va, va, misérable, grondait-il sourdement, ton heure viendra; je te guette mieux que tu n'as jamais guetté loup à Tirebosc. "

Dans celte crise elTroyable, le vieux Servières faisait pitié. Ses larmes n'avaient ni l'abondance ni la rondeur pleine des larmes de Riquetle, pareilles à d'énormes gouttes de pluie; c'étaient de microscopiques tètes d'épingle perpétuellement arrèlées au bord de ses cils, trop petites pour tomber. La machine épuisée de ce paysan, à la veille d'entamer sa quatre-vingtquatrième année, encore que mise au pressoir, ne pouvait fournir davantage à sa douleur. Il vaguait h travers la Salle, à travers les corridors, balbutiant à haleine continue:

« Un Servières se noyer comme un pouilleux, comme un malhonnête homme!... Puis ce n'est pas chrétien, ça... »

Madeleine, plus raide que jamais sur sa chaise, étonnée plutôt qu'émue du coup qui la frappait, promenait dans l'espace ses yeux d'un bleu d'acier, où ne se montrait nulle trace de pleurs. Le jour des funérailles de son mari, devant la population de l'Espinouze accourue à Roquefixade, elle avait paru troublée, et deux ou trois fois on l'avait vue essuyer ses paupières humides. Mais l'attendrissement, chez cette nature jadis toute de soumission et de douceur, aujourd'hui toute de révolte et de passion, avait vite fait place à une sorte de froideur vindicative, revanche posthume de ce qu'elle avait enduré depuis vingt ans. Elle ne parlait presque pas, sinon pour lancer de ses lèvres, tendues, agressives, violentes, un mot impérieux, farouche, à ceux qui l'entouraient : à sa fille, coupable de lui rappeler trop son mari; à son oncle, qui l'avait si piètrement mariée; à Jérôme, le dernier survivant des Servières, ses bourreaux ; à la Cambotte et à Taillevent, espions odieux qu'elle exécrait. Sa voix rogne, où je ne sais quel orgueil de reine enfin maîtresse de son empire mêlait les vibrations dures du métal, ne s'adoucissait que pour Noguerra. dont elle ne pi'ononçait plus le nom désormais sans

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