‹ TailleventChapitre 7 sur 58 · I.ARIC .., DE QUARANTE · texte numérisé non relu

I.ARIC .., DE QUARANTE

— 0 mou petiot, ne pleure pas... Va, nous retrouverons Lucas... Puis, je t'aime, moi ! je t'aime!...

Par crainte de \\\\ faivf 7iml de nouveau, elle se priva de l'embi-asser.

Sur la hauteur, une cloche sonna trois coups.

Luc se cacha (hius le tablier de la Camhotte.

— C'est ÏA)>f/e/t/s de Saint-Martin-d'Orh, lui ditelle. Il est hiiil heures; nous arrivons au

Bousquet.

lue énorme lueur roua-e envahit le ciel; à droite, se dressa la pointe ai^uë d'un clocher. Ce clocher et les toitures environnantes, couverts de neige, se détachaient en rost^ dans l'atmosphère

bnlayoc par la bise. De rares flocons passaient, tourbillonnaient.

Tu vois, Luc, les fours des verreries sont allumés. Tu te

sécheras, tu te réchaufferas; puis je te mènerai chez toi.

L'enfant paraissait ell'aré.

— Qu'as-tu?

De sa menotte, il monti-a une porte taillée dans un g;rand mur longeant la route.

— Lucas... souj)ira-t-il.

— Lucas?

— Il est là... Moi, je le veux, Lucas, pour partir.

— Mais c'est le cimetière de Saint-Martin, ca...

— Lucas! Lucas! appela-t-il, viens!

— Sois tranquille, pendant que tu le chaufferas dans la vcrrei'ie, j'irai te le chercher, Liunis...

— H est brûleur, Lucas... Moi, quand je suis las de marcher, je me mets sur la chaudière, et Lucas me porte.

— Et tu t'amuses bien sur la chaudière?

— Des fois, je souffle dans le ser])entin. Ça fait une musique!... Lucas chante...

— (jue chante-t-il?

— 11 ne chante pas toujours. Des fois, il tient sa pipe à la bouche, et elle fume, elle fume, sa pipe!... Veux-tu que je te dise ce qu'il chante?

— Si tu me le dis, je serai bien contente.

11 se planta droit devant Annette, se secoua avec la grâce d'un oiseau qui va préluder; puis, d'une voix fraîcli(\ indécise de jeune rossignol s'essayant au saut du nid :

Que Rosalie Était jolie! Moi, je l'aimais, Je l'embrassais...

Il s'interi'ompit.

— (jonlinue !

Il se refusa à poursuivre.

— Nous voici chez les Lapiei're, murmui'a la Cambotte. ai'i'ètanl Laric à la grille d'une verrerie.

U.\ IJllULEUR DE VIN. 75

A Iravcrs linoxtricablo l'cseau des monts de l'Kspinouze et des monts Garrigues, la Cambottc avait établi des manières d'entrepôts. De ces endroits soigneusement choisis, elle rayonnait jusqu'aux métairies les plus reculées dans les anfractuosités rocheuses de l'Escandorgue ou du Caroux, débitant sa toile et sa serge, puis se repliait vers le mnfjasbi.

Le Bousquet, oùrexploilalionde nombreuses mines de houille et de plusieurs verreries réunissait une population ouvrière importante, était devenu, pour les Servières, le centre de leurs plus grosses alï'aii'es dans la haute vall(''e d'Orb. Non seulement Anneltc qui, dès longtemps, avail llairé la bonne odeur du lion au point de vue de son tralic, traversait le Bousquet deux ou trois fois l'an, mais elle avail lini par dépose)' quelques ballots de marchandise chez la concierge de la verrerie Carrel, Adèle Lapierre, lui promettant un bénéfice honnête si elle parvenait à les débiler. L'opération avail réussi à souhait, et il s'en était suivi, entre les deux l'emmes, des relations d'amitié.

La Cambotte n'avait pas sonné à la verrerie Carrel, que la grille étalait ses battants sans bruil. I.,aric, tenu à la bride par sa maîtresse, entra. La carrioh», nuilgré la neige (|iii matelassait la cour de l'usine, avait de brnsques ressauts sur les escarbilles de l'allée, et le mulet, ellVayé par de longues llammes incendiant d'immenses fenêtres devant lui. s'ébrouait à chaque pas.

— Je ne vous alleudais |)lus, dil Adèle Lapierre.

— La neige ne m'a prise qu'à Taillevent, répondit Annette, péuétrant avec son équipage en une remise spacieuse, reluisante de bouliMlles empilées coulre les murs.

(^omme les deux femmes, après avoir débouclé la sousvenlrière à Laric. lui avoir détaché les chaînettes, nouaient la

longe de son licol à l'annean d'une mangeoire, Luc, pelotonné sous la capote du véhicule, sauta.

— Toi! s'écrie Adèle, siupide d'étonnenient.

— Vous le connaissez?

— Si je le connais !...

Elle le liappe vivement.

— Viens! lui dit-elle : M. le curé est encor(^ à la verrerie. Adèle entraine l'enfant, f^a (iambotte court sur leur piste.

La verrerie était en plein travail Quand la matière est en fusion, on ne saurait l'abandonner dans les fours; il faut l'épuiser jusqu'à la deriiièr(> goutte, et la besogne va jour et nuit saus discoiitimier. Des si I lu met les noires passa ie ut de va ni des bouc lies

rondes incandescentes, s'arrôtaient, plongeaient dans le brasier tout blanc de longues tiges de fer forées de bout en bout appelées cannes, enlevaient une parcelle de verre fondu de la grosseur du poing et revenaient vers leur établi composé d'une plaque de métal large, parfaitement unie, avec un baquet rempli d'eau au-dessous. Des chansons volaient dans l'aii-.

— Oh! oh!... cria Luc.

11 remarquait de longues larmes rouges qui, se détachant des cannes, tombaient en grésillant dans les baquets.

— M. le curé?... s'informa la concierge.

— 11 est au Bureau, répondit un ouvrier en Iraiu d'arrondir une bouteille dans un pot de grès, à sa portée.

— Bonsoir, Lapiorre! lauc-a la (^ambotte au mari d'Adèle. Lapierre, les deux joues gonllées de tout l'air de ses poumons, ne répondit pas.

La verrerie Carrel était la plus vaste du Bousquet-d'Orb. H fallut cinq miiuitos à Adèle, retenant Luc et suivie d'Annette, pour traverser d'immenses hangars obstrués de tas de sable, de brouettes, de chariots. Heureusement les fours, en plein éclat, projetaient jusque dans les profondeurs les plus reculées de l'usine une lumière aussi tranquille, aussi égale que l'égale et tranquille lumière du joui-. De temps à autre, un (jamin. — on appelle de ce nom les enfants employés au transport des pii'ces chaudes en des cases de refroidissement, — un yrt/«//< passait avec une bouteille rouge au bout d'une canne, et s'amusait à interpeller Luc.

— Ah! te voilà, polisson!...

Adèle fi'appa à la poi-te du Bureau.

— Entrez!

Les deux femmes et l'enfant j)énétrèrent en une pièce étroite, éclairée par une lampe mince de tige, abritée d'un abat-jour vert. Des points brillaient, par-ci par-là, sur une table encombrée de papiers, sur des casiers retenus par des plaquettes de laiton, jusque sur la paille de trois ou quatre chaises disséminées. La poussière de verre, impalpable comme la limaille de fer, s'était abattue partout.

— (Jue voulez-vous .^ demanda ([ueKin'nn l'udement.

— Monsieur Carrel, c'est Luc de Lucas, ([uc la Cambotto a rencontré sur le chemin de Taille vent, répondit Adèle.

— Luc! cria une voix.

Un gros petit homme en soutane, émergeant de l'ombre, ctreignit l'enfant.

— Enfin! balbutia l'abbé Vaillant, curé do Saiut-Marlin et du Bousquet, enfin!...

— Tu mériterais des gilles, non des emhi-assades, drôle qui t'es sauvé comme un levraut, dit AL (Carrel, la main levée.

Annette s'interposa.

— .Je pense que vous n'allez pas balti'e^ ce pauvre mignon, quand il a manqué périr dans la neige, glapit-elle.

— Monsieur le maire, je vous en prie... intervint l'abbé. Mais la Cambotte s'était emparée de Luc, et, le gardant collé

contre sa poitrine :

— Voulez-vous me gifler aussi, moi, monsieur Carrel! Je V(uis en préviens, vos gifles ne me feront pas lâcher l'enfant.

— Vous y tenez donc à cet enfant?

— Essayez de me le prendre !

Et, avec la logique des gens à court d'idées, la logique de l'instinct qui est celle des paysans, elle ajouta d'un ton de bravade superbe :

— Il m'appartient, l'enfant, c'est moi qui l'ai trouvé.

M. Carrel se pencha à l'oreille de l'abbé Vaillant. Celui-ci, ayant écouté le maître-verrier, lui répondit à voix basse.

Tandis qu'ils parlaient, Annette les dévisageait furieusement. Elle n'entendait pas une syllabe de l'entretien; mais, à n'en pas douter, il était question de Luc. ^ Qui sait si on ne complotait pas de le lui arracher? — Cette femme, d'un caractère primitif, se sentait disposée à la haine et à la révolte. Si l'enfant découvert par elle avait une mère au Bousquetou à Saint-Martin, que cette mère se montrât, et on lui restituerait son petit à l'iustaut. Quant à livrer à d'autres ce chérubin, que Dieu, pitoyable à sa maternité trahie, lui avait envoyé dans la nuit, dans la neige, elle n'y consentirait jamais. M. le curé, M. Carrel, la verrerie soulevée la mettraient en pièces avant de lui ravir son bien.

La Cambotlo, on dépit d'uno vio emportée à une activité sans trêve, n'avait pu guérir de la mort de son unique enfant, de son Lucien, de son Luc; le sentiment maternel, depuis des années, avait conservé au fond d'elle-même une irritabilité farouche dont le moindre hasard |)rovoquait l'explosion. La malheureuse femme ne pouvait s'empêcher de croire qu'en la conduisant sur la route où elle devait rencontrer le petit de Lucas, seul, abandonné, le ciel miséricordieux n'eût fait un miracle en sa faveur. Elle l'avait tant prié, supplié, ce ciel de là-haut! elle lui avait tant de fois, à travers les sentiers des Gévennes arrosés de ses larmes, demandé de la prendre en pilié! A la fin, on l'avait entendue, on l'avait exaucée.

M. Carrel, étiré comuic 1111 jx-uplier de l'Orb, se tenait courbé en causant avec l'abbé Vaillant, de taille exiguë, bas et rond comme un tonnelet de dix setiers.

— - Mon cher ami, arlicula soudain >L le curé à haute voix, dans la silnalion acinellc il n'y a pas à chercher mieux. Je connais la (lambolle, ( 'esl la plus honnête femme de l'Espinouze. Du l'esté, si vous me permclle/ de l'interroger, nous serons bienIcM édifiés sur ses intcnlions.

Au sommet de ses épaules pointues, presque coupantes, M. (^arrcd l)alan(;ail une lêle menue, chauve, pelée, ratissée, jaune, aussi luisante (|u'une vitre. Un citron monstrueux, voilà, il releva ce chef ridicule, qui eut des rellels d'émail, puis l'inclina en signe d'acquiescement. L'abbé Vaillant s'adressa à Annctte, plus hérissée (junn buisson de houx :

— Cambotte, lui dit-il, au lieu de vous vouloir du mal. nous nous réjouissons de votre découverte... Vous avez certainement connu Lucas, le briilcur de vin?...

— Je ne l'ai point connu.

— Eh quoi! vous n'avez jamais rencontré un homme, grand, sec, criant d'une voix de haute-contre, d'une voix de lutiin : « Brii//aïrr! Ji/'it//at ré ! \h'\ûenvl ih-nleur!... »

— (lent fois, mille fois, j'ai avisé, dans les paroisses du Marcou ou du Caroux, des brûleurs poussant le cii de leur métier; je sais même le non> de quehjues-uns, — de b^rimat. de Maillart.

(le Lunior, — mais jo n'ai roncontrr' Lucas on nul (uidruil do la montagne.

— Dopuis dix ans. il fnupioiitait Saint-Martin, où il ne faisait pas do trop mauvaises all'airos. Le vin ici, dans la plaine de V(^reilles, n'est pas bien fort, il tourne aux pi'omioros chaleurs, et on se hàto do le convertir en trois-six dos le j)rintomps. Les brûleurs ne manquent pas de bosoj^no chez nous...

— Et Lucas était le roi dos brûleurs! iuterrompit ^L Carrel.

— En mars, on était sûr do l'oiitoiidro dans nos l'uelles...

— Quelle absinthe il tirait Ar son alambic !... insinua ^L Cai-nd, se pourléchant les lèvres.

— Il y «^ trois jours, Lucas nous est arrivé méconnaissable. Presque plus de voix, et presque plus de jambes. Il se soutenait av(T peine, tandis (juo sa bouche lan(;ait un |)olit cri do piot enroué. De plus, il tirait par la main un enfant que personne ne lui connaissait. Le voyant accablé, je lui ai ouvert la porto de la cure pour se reposer, manger un morceau. 11 ne s'est pas fait prioi'... De quelles dents le mioche dépocliait sa portion d'omelette! Quant à Lucas, il regardait son petiot, ne le reprenait pas de sa gourmandise, lui souriait au contraire pour l'encourager; m lis lui ne louchait ni à l'omelette ni à un restant de fi-icot. Do temps à autre seulemenl, il saisissait son verre et avalait une goutte.

« — Alors, vous n'avez pas faim? lui ai-je demandé.

" —Vous savez, monsieur le cui'é, voici deux mois que j'ai perdu Catherine, et ça m'a coupé l'appétit.

') — C'est de votre femme que vous parlez, sans doute?

" — Oui, de ma femme, de la mère de mon enfant qui est là et qui me suivra dans mes voyages, à présent. Quand il est trop fatigué, je le porte... C'est égal, à la descente de l'Escandorgue, je commençais à geindre...

» — Mangez !

» — Pour la minute, ce n'est pas possible... Plus tard, je ne dis pas. Il y a une heure, en traversant Taillevent, je me sentais un vif appétit; puis il m'a fallu passer devant lo cimetière de Saint-Martin, et la vue des tombes m'a si bien fermé

l'estomac que je ne pourrais y glisser tant seulement une miette... Luc n'aura plus de mère et moi je n'aurai plus de femme, lorsque nous retournerons au pays...

» — Ouel pays .^ » — Si vous y tenez, je vous fabriquerai du eiira(;ao aussi bon que celui de l'an passé... »

— Alors? insista la CamboHe.

— Alors, Lucas a pâli, a baissé la lèle, est tombé de tout son long sur le plancber. Il était mort.

Annette Rascol, pénétrée d'épouvante, eut une telle crispait

tion des bras, que Luc poussa un cri. Il dormait paisiblement, et, encore une l'ois, elle l'avait serré trop fort. Il entr'ouvrit ses yeux chargés de sommeil et de larmes, puis les referma.

— Monsieur le curé, intervint la concierge, si on allait coucher le petiot, qui n'en peut plus?

Notre paysanne de Roquelixade demeurait immobile. Attentive au souflle régulier de l'enfant, elle ne semblait pas entendre autre chose, comprendre autre chose.

— Cambotle, lui dit l'abbé Vaillant, je vous savais bonne pour vos pratiques mal argentées; mais je ne vous savais pas charitable comme vous l'êtes. Puisqu'il vous convient de garder le petit Luc de Lucas, gardoz-ie jusqu'à nouvel ordre, je vous le conlie...

— 0 monsieur le curé!...

— Quand vous êtes entrée, M. Carrel, maire de la commune de Saint-Martin, écrivait à M. le préfet pour lui annoncer et la mort de Lucas et la disparition de son enfant. Demain, cette lettre sera modifiée. M. le préfet apprendra à quelle personne, tout à fait digne d'en prendre soin, la Providence a commis l'orpheliu...

— 0 monsieur le curé!... répéta-t-elle.

Bouleversée comme elle l'était, Adèle dut la guider jusqu'à sa chambre, au premier étage du pavillon. Elle tenait ses lèvres collées au front de Luc endormi.

La Cambotte ne ferma pas l'œil de la nuit; mais cette nuit fut délicieuse. Elle avait étendu Luc à coté d'elle, en une couchette fort étroite, et elle était là plus à l'aise que dans son lit de FigueroUes, large comme une aire. Vingt fois, elle alluma la chandelle pour revoir le petiot : il lui semblait à tous moments qu'elle ne l'avait plus, qu'on le lui avait volé. Lui, dormait. Elle

l'aurait dovoré de baisers, si la crainte de le réveiller ne l'eût retenue. Elle résistait à la tentation de ses entrailles et se recouchait.

Annettc n'attendit pas le jour pour se lever. A la lueur rouge des fours, elle se guida jusqu'à la remise. Il lui tardait d'arracher Laric aux joies de la crèche, de l'atteler à la carriole, de filer. Que n'eiit-ellc pas donné pour se trouver déjà à cent lieues du Bousquet! M. le curé de Saint-Martin lui avait confié Luc certainement; mais M. le curé de Saint-Martin pouvait avoir réfléchi, se défier, revenir sur sa parole. Le plus prudent était de décamper sans tambour ni trompette. Si elle parvenait à conduire l'enfant à Roquefixade, l'enfant y resterait. Qui viendrait le lui arracher là-haut? Qui surtout viendrait l'arracher à Rascol, aussi rude que le chien le plus rude des tarrines? Elle savait quelle douleur son mari cachait enveloppée dans un silence farouche, et elle ne doutait pas de l'accueil qu'il ferait au petit Luc qui leur était rendu, que le bon Dieu leur renvoyait après l'avoir gardé trop longtemps.

— Tu verras, Laric, tu verras la réjouissance de la métairie quand nous y arriverons, dit-elle au mulet en le détachant de la mangeoire.

On l'appela :

— Cambotte! Camhotte!

C'était Adèle Lapieire.

— AL Carrel vous demande.

Annettc fut prise d'un tremblement. — Que lui voulait-on? — Sa boiterie, qui l'incommodait si peu, la gêna soudain horriblement, et c'est cahin-caha qu'elle arriva jusqu'à la porte de l'usine, où M. Carrel l'attendait.

— Cambotte, lui dit-il. je ne veux lien changer aux dispositions de M. le curé. Amenez l'enfant à Roquefixade. Je vous préviens toutefois que, si quelque parent de Lucas se présentait pour réclamer le mioche, je l'autoriserais à le prendre chez vous.

Gomme Annette ne bougeait ni ne paihiit :

— M'entendez-vous?

— Oui, monsiour CaiTol.

Voici une pioce de cinq francs dccouverle dans le gousset

du brûleur.

Il disparut.

La Cambotte demeurait plantée. Elle ne savait de quel côté tirer. Son bonheur l'immobilisait sur place.

— Venez! lui dit Adèle, qui ne l'avait pas quittée. L'enjambée est longue d'ici à Roqueiixade : il faut que vous déjeuniez et que Luc déjeune avant d'entreprendre la route. J'ai brûlé des pois chiches qui font un café excellent, puis j'ai du lait de Cazilhac tout beurre...

Le cale de pois chiches, très en honneur dans nos montagnes, — il ne coûte presque rien et nos officiers de santé lui prêtent toute espèce de vertus nourricières et rafraîchissantes, — le café de pois chiches chaulTait contre des braises amorties de sarments. Les deux femmes, penchées sur le feu, se disposaient à remplir trois tasses, quand la Cambotte se sentit frôlée aux jupes. C'était Luc, sorti du lit tout seul, descendu de la chambre tout seul, et courant comme un rat, vêtu d'une loque en lambeaux qui lui sentait de chemise.

— Mais tu auras froid! gémit Annette, heureuse tout ensemble et épouvantée.

— Attendez! dit Adèle, je vais quérir ses affaires.

Tandis que la concierge recueillait, là-haut, les pièces du vêtement de Luc, lui, assis sur une escabelle sous le manteau de la cheminée, dans une température tiède, regardait la grande tache blanche du lait fumant en une casserole. Il semblait fasciné, et Annette, silencieuse, jouissait d'un étonnement où se trouvait enveloppée une grosse gourmandise.

— Oh! ça!... lit-il.

Et sa menotte, aussi vive que la griffettc d'un jeune chat, égratigna le rond boursouflé de la casserole. 11 se lécha les cinq doigts, gluants d'une belle crème dorée.

— Bon! bon!... chantonnait-il sans vergogne, tendant le bras p(nii' i-ecommencer.

LUC DK LUCAS.

Il est pou probablo qiio la GamboUo, ivjouin do tant do IVanchiso, onchanlôo do tant d'audaco, Tout onipôchc'' do commotlro un nouveau larcin; mais AdMo, qui vouait do roulror, aperçut le geste et retira le lait du fou.

Habiller ronfani lui une besogne très compliqu^'O. D'abord, il fuyait à tout ju'opos des mains do la Cambotte et voltigeait à

travers la pièce par petils bonds, pareil à un oisillon s'ossayant à voler; puis la Cambotte n'était pas fort habile à ramener ses membres dôlicals, à les engager ou dans la veste ou dans le pantalon... Ab! colle vosie! Ah! ce pantalon!... L'étoffe, élimoe, usée, avec des décousus, des déchirures, ne laissait deviner ni sa qualité, ni sa couleur. Klait-ce du drap, de la serge, du droguoi? On ne savait. Dans colle misère, cette quasi-nudité de petit saint Jean, Luc. ([ui voyait Adolo remplir trois bols sur la table, riait à gorge déployée.

— J'en veux! dit-il.

Sans donner à Annotlo lo temps de passer les bontons aux lunettes de la ficelle lui servant de bretelles, il s'installa sur une chaise.

— Tu as donc faim? lui demanda-t-elle.

— Faim! faim!... répondit-il.

La Cambotte voulut elle-même préparer son déjeuner. Luc suivait l'opération de ses yeux gloutons, impatients. Un cri joyeux de jeune merle lui échappa, quand, dans son lait où venait de tomber un jet clair de café de pois chiches, une cuillerée pleine de cassonade rousse éparpilla ses hiches brunâtres, ses grumeaux fondant à vue d'œil.

— Bonne, la cassonade! bonne! siflla-t-il.

Et, comme on lui avait tendu une mouillette de pain, il la trempa jusqu'aux ongles, ouvrit le bec, l'engoutfra.

Adèle allait au repas d'aussi bon train que Luc, mais Annette ne pouvait manger. Le petiot la tenait au point, la captivait au point, l'absorbait au point, qu'elle n'était plus susceptible d'éprouver aucun besoin, sinon celui de voir, de revoir, de regarder encore, de regarder toujours l'enfantde Lucas, leur enfant désormais, à elle et à Rascol. Plus elle le contemplait, l'adorait, plus elle lui découvrait de traits communs avec son Luc, son Luc inoublié de Figuerolles. Sans parler des cheveux blonds annelés, un peu roux, qui se trouvaient être les mêmes chez l'enfant mort et chez l'enfant ressuscité, l'un et l'autre avaient les mômes yeux bleus de fleur de lin, le même nez un peu large, les mêmes joues rieuses avec la même fossette très creusée au milieu. A chaque découverte, la Cambotte recevait des coups qui l'ébranlaicnt.

— Alors, vous ne prendrez rien? lui dit Adèle.

— Si fait, si fait...

Elle allait tenter un effort, quand l'enfant, son bol dépêché, releva la tête et fouilla de l'oeil à la ronde.

— Et Lucas?... s'informa-t-il.

— Lucas?... bredouillèrent les deux femmes.

Puis Adèle, qui put desserrer les dents, ce qu'Annetle était incapable de faire, lui dit :

— Lucas te rejoindra bientôt à Roquefixade...

— Il est mort, Lucas...

— Je te l'enverrai...

— Il est au cimetière, Lucas... Va le chercher...

— Oui, oui, articula péniblement Annette.

Un quart d'heure après, le beau, le fringant mulet des Servières filait à travers la plaine de Véreilles.

Le hameau du Mas-Blanc dépassé, la vallée d'Orb, jusque-là resserrée entre les monts pelés de Cannas et les monts boisés de Sanégra, s'élargit. Ici, pas la moindre humidité, pas le moindre brouillard; aussi loin que le regard pouvait porter, jusqu'au Garoux, dont la crête sourcilleuse, touchée d'un premier coup de soleil, montait à l'horizon pareille à quelque gigantesque couronne d'or, pas le plus mince amoncellement de neige. La seule blancheur partout épandue le long des collines de Ganals, c'était la blancheur rose des amandiers en pleine floraison, en plein parfum, en plein épanouissement, de la hauteur des nuages aux creux les plus enfouis de la vallée.

Tandis que Laiic, dans la belle lumière matinale, détalait hardiment des quatre jambes, la Gambotte s'abandonnait à un flot de pensées heureuses. D'abord, elle ne rencontrerait personne pour lui réclamer Luc; ensuite. Luc, dorloté, choyé, aimé par elle et par llascol, s'attacherait à eux, les aimerait à son tour...

— Vois-tu, mon petiot chéii, lui dit-elle, rien ne te manquera l'hiver pour t'eiigarder du froid, et rien ne te manquera l'été pour t'eugarder du chaud. Je possède, en ma hutte de La Fresnaye, un placard rempli des efl'ets d'un petit Luc que je n'ai plus, mais aucjuel tu ressembles comme une goutte d'eau ressemble à une autre goutte d'eau Ces elTets seront pour loi, car je les ai conservés tous, soigneusement enveloppés en des feuilles de noyer pour les préserver de la mntifjpance...

— Gomment tu t'appelles, toi.' interrompit leufaut.

— Je m'appelle la ('anibotte,

— Balte?

— Oui, Botte, si tu veux.

— Bien faim, moi.

— Tu as faim déjà?

— Bien faim, moi...

— Ah! tant mieux que lu aies bon appétit! Tu seras fort

et gaillard. Nous allons arriver.

Regarde ce clocher, là-bas. C'est

Bédarieux. 11 y aura de la pitance aux Trois-Mulets, chezMauran,

et tu mangeras tant que tu voudras. Puis je te mènerai à la

boutique de M. Taïs, le mercier, 'et t'achèterai des bas de laine,

tout ce qui poui'ra te convenir... 11 faut qu'on te trouve beau, 'ce

soir, à Figuerolles...

L'enfant rassasie chez Mauran, puis endimanché chez M. Taïs d'un pantalonct de molleton et d'une mignonne veste en velours vert-bouteille Inen brillant et bien raide, on se remit en roule.

Laric, le v(Milre trop plein, traversait au pas le pont sur l'Orb, quand onze lieures sonnèrent à l'horloge de Saint-Alexandre.

— Ah çà! dis donc, nigaudinos, est-ce que tu dors? cria la Cambotte, interpellant son mulet. Nous avons du chemin devant nous, et je te conseille d'allonger les guibolles.

La hôte avait repris son allure du matin au sortir du Bousquet, et Annette, radieuse, le cœur lui battant toujours plus haut à mesure qu'elle se rapprochait davantage de FigueroUes, jabotait à langue que veux-tu avec Luc, très joli dans ses habits neufs, sa tète blonde reluisant au soleil.

On élait arrivé à la descente de Saint-Gervais, et la Cambotte retenait Lai'ic, capable de broncher en uiu^ pente très dangereuse. Comme on touchait aux premières maisons du bourg, un cri aigu traversa l'air :

c< Urnllaïré! linillaïrc! Bi'ùknu'l Brûleur! »

— C'est Maillard, dit Luc, montrant de son doigt levé un homme qui soi'tait de V Auberge des Trois-Mages, une chaudière et un serpentin sur le dos.

Et, d'une voix moitié rieuse, moitié attendrie :

— Maillard, il est mort, Lucas, il est mort...

Ce ne lut pas avec les rênes llottantes que la Cambotte cai'cssa les cot(>s à Laric, loinbé en ai'rèl de\anl l'écui'ie des Trois-Mages, subodorant la bonne odeur des crèches pleines; elle lui asséna un coup (1(* touel terrible.

A gauche, l'Espinouzc dressait son l'eniparl lonnidable, marqué çà et là de |)i(ons aigus. Des hauteurs de l'énorme muraille rocheuse, l'ombiv s'allongeait de plus en plus noire dans la j)laine.

— Voici le Boudil! dit la Cambolle. l'œil perdu dans l'obscurité.

Une, deux, trois étoiles poinlèient au ciel... FigueroUes se découvrait vaguement.

CLAUDE RASCOL

L'arrivée du fils du brûleur à Roquefixade ne provoqua, chez les Servièrcs, aucun enthousiasme. En entendant l'histoire de Lucas, mort de misère et de chagrin au presbytère de Saint- Martin-d'Orb, madame Frédéric laissa tomber trois paroles ; quant à son mari, à ses oncles, ils écoutèrent, et ce fut tout.

Une après-midi, tandis que la ('ambottc, llanquée de Rascol, fournissait à ses maîtres des explications nécessaires, car elle croyait n'avoir jamais assez expliqué un fait énorme dans sa vie, Luc, à pas glissés de jeune campagnol à travers champs, s'avança jusqu'au berceau où dormait dans ses langes blancs Frédérique, l'héritière de FigueroUes, et regarda de ses yeux ébahis.

— Si tu la réveilles!... lui dit Jérôme, levant la main par un geste significatif.

— Et quand bien même il la réveillerait! s'écria Annette, offusquée de la menace. C'est donc la fille d'un Roi, la fillette de la métairie? Rientot on ne pourra plus ici ni bouger- langue, ni bouger pieds... Je conseille à quelqu'un de toucher mon petiot!... Pour moi, je vous le dis en franchise d'honnête femme, je ne suis pas décidée à mener ma vie à FigueroUes autrement que je ne l'y ai menée jusqu'au jour d'aujourd'hui : s'il ne vous convient pas que je bavarde et que je trotte à mon habitude, il s'agit de donner vos raisons...

— xVnnette!... interrompit Madeleine.

— Vous, notre maîtresse, vous n'êtes pas de notre paysannerie; je vous mets à part et ne vous reproche rien. Mais, à la fin, croyez-vous que, depuis trois jours que mon Luc est ici, je n'aie pas eu besoin de patience pour supporter la mine qu'on lui fait. Moi qui pensais que, pour mon enfant retrouvé, on montrerait visage de fête!... Voyons, monsieur Frédéric, il faut parler court, mais parler bon. Vous gouvernez FigueroUes, et c'est à

CLAUDE RASCOL.

VOUS que jo m'adrcsso, on premier. Vous plail-il ou vous déplaîtil que ï^ue domeuro à la niotaiiic?

— (^aniljollc...

— Il ne faudrait pas mo cacher vos intentions. Du coté de

Tirebosc, à La Fresnaye, j'ai une huile capable de nous abriter, l'enfant, mon homme et moi; un champ est non guère loin de la hutte, où nous pourrions cultiver des pommes de terre pour nous nourrir...

— Oh! puis, moi, je ne meulends pas tout uniment aux

chions dos lcU'i"inos; je suis porcher, ot, par là, à la Boiiloaiiniôro on à la Roiivrorie, je trouverai bien des ])(Mes pour les conduire» à la ji;landée, ajouta Rascol.

— Vous nous quittei'iez? s'écria Frédéric.

— Vous nous quitteriez? répéta .lérnme.

— Vous nous quitteriez? mâchonnèrent Antoine et Pierre, dont les longs bâtons d'é|)in(» (lui'cie au feu tremblaient comme des roseaux.

— Pardi ! si vous refusiez de ?'e7nfsernol\'0 Luc, dit la Cambolte.

— Mais cet enfant n'est pas à vous, et, demain, aujourd'hui peut-être, on viendra le réclamer, ht observer Frédéric.

— Le père et la mère de Luc sont morts, riposta Annette. Vous n'avez donc pas à craindre qu'on recherche notre petiot à Roquelixade, (lu il est ari'ivé do nuil...

— Par exemple! si (ju(d([u'un osait se présenter pour flairer dans les coins, je me chai'ii,-erais de i-ccevoir le particulier avec ceci, appuya l'ancien poicher.

Il déploya son fouet i-edoutable, à gros no'uds résistants, dont la longe lui faisait deux fois le tour de la taille.

— Rascol, je vous défends!...

Frédéric, le maître despotique de céans, après avoir lancé ces quatre mots, se tut. La colère le suffoquait. Tout son être se soulevait à la pensée que, pour l'enfant de ce brûleur, les Rascol, qu'il avait toujours connus à la maison; les Rascol, mêlés aussi intimement que lui-même aux affaires de la métairie; les Rascol, indispensables à sa fillette, à sa femme, à lui, parlassent de nouer leur paquet, de s'en aller. Alors ces gens, qui, dès leur arrivée, avaient joui à Figuerolles d'une demimaîtrise, n'avaient ni cœur ni entrailles?

Frédéric, planté dans la Salle entre son père et ses oncles, promenait des yeux vagues dans toutes les directions. Une fois, obéissant à une impulsion irrésistible, il saisit un bras à Rascol et le lui serra fortement.

— Diable! vous n'y allez pas de main moi-le, vous! niarinotla le valet de chiens. Vous avez autant de j)oigiie (jue moi.

- — J'en ai plus.

CLAUDE RASCOL. <i3

11 rotomba dans son silonco.

La Canibolte qui, à travers l(>s cinpoiienionts de son maîlrc, avait dénièlo son cliaf^rin, lui prit les mains par un enveloppement de ses dix doigls (|ui le fit tressaillir.

— Voyons, lui dil-clle, voyons, vous savez bien que, lorscjue je parle de quittei- la mélairie, c'est tant seulement une manière de badiner. Pour siir, à Figuerolles, vous ne seriez pas grand'chose sans les Rascol; mais, à LaFi'esnaye, lesRascol ne seraient rien sans vous. Nous avons Irop mêlé notre travail et nos ans pour nous passer les uns des auti'es...

Le visage glacé du jeune paysan se ranima, et une légère llammette en rougit les joues; il eut un elTort pour se dégager. Anne Ile, le retenant :

— Je ne vous lâcberai pas que vous ne m'ayez promis d'oublier nos disputes. Je vous ai offensé, et déjà je m'en veux autant de mes oU'enses (jue si je les avais faites au bon Dieu en personne... Mais je n'ai j)as tous les loi-ls. Si, au long de mes paroles, ce ])elit Luc, de; Taillevent, qui est l'image de mon Luc, de Figuerolles, a troublé mon jugement, votre tète à vous part plus vite qu'un fusil, et vous ne vous demandez pas si votre gibier demeure aballii sous la décharge... Allons, la paix, monsieur Frédéric, la paix (jue votre défunte mère aimait tant, qu'elle nous recommandail (die-mème, (|uand, sur son lit de mort, elle nous dit : « Au moins, après moi, vivez en paix. »

A cet instant (M'uel, car à in niétaiiie le souvenir de Célestine Lavit était euti-etenu comnu^ un cnlt(\ à cet instant ci'uel ce cri éclate vers le foml de la Salle :

— Quel bon lieu i! quel bonheur!...

Cihacun se précipite.

— Qu'y a-t-il? demande Frédéric.

— Qu'y a-t-il .' interrogent les vieux Servières.

— Vous ne voyez donc pas!... s'écrie ^[adeleine.

Et, se penchant sni- le berceau de Frédérique, — de Frédérifjiœtte, de Riqucttr, poui' lui donner tous les abréviatifs alfectneux de son nom. — ell(> couvre de haisers la figurine ])àlotte

(I(^ son poupon. D'nn coup do griffe, son mari l'écarto. Il veut voir sa liile... Sa fille sourit... Gomme le spectacle est inconnu, l'enfant, depuis sa naissance, n'ayant manifesté sa vie que par son assiduité à prendre le sein de sa mère, le saisissement est au comble.

Les sourires de Riquette, qui se succèdent, sont tout ce qu'on peut rêver de plus charmant. Une fleur ne s'épanouit pas avec plus de grâce au bout de sa tige en dépliant ses folioles une à une, que ne s'épanouissent, sur ce visage de poupée, ces éclats de joie inattendus qui l'allongent, l'élargissent, le rapetissent, lui communiquent une sorte de rayonnement. Puis on croirait le chant matinal d'une fauvette sous la feuillée, en avril.

L'immobilité souffreteuse, la tristesse morne de l'enfant dans ses langes avaient souvent fait craindre aux Servières, à l'abbé Alype, aux Rascol, qu'elle ne vécût pas, et, d'une douleur cachée, était née à la longue une manière de détachement, une manière d'abandon. La résignation, d'où résulte l'inditTérence, est le grand refuge des gens de la campagne, particulièrement des gens de la montagne cévenole, que la nature a traités en marâtre, car, lorsqu'elle leur ouvre ses flancs, ce n'est pas pour les nourrir, mais pour les reprendre, les récupérer jalousement, après une vie de fatigues exténuantes, de sueurs meurtrières, d'efforts désespérés.

Mais Riquette riait, mais Riquette folâtrait de ses dix doigts aussi lins que des fils, et l'espérance rentrait dans les cœurs, et un coup de soleil, passant par les fenêtres de la Salle, l'illuminait des dalles au plafond, en décorait les murailles splendidement.

Frédéric n'avait pu s'empêcher d'enlever sa fillette, et il la montrait orgueilleusement à son père, à ses oncles, qui n'avaient pas assez d'yeux pour suivre ses moindres mouvements, ses moindres airs.

— Vous la voyez! vous l'entendez!... disait-il. riant avec elle, ne sachant se tenir de lui faire écho.

— Mon Dieu! mon Dieu ! mon Dieu!...

Jérôme, Pierre, Antoine avaient lancé ces trois exclamations. — remerciement envoyé au ciel.

CLAUDE RASCOL.

— Embrassez-la! leur balbutia Frédéric.

Il pencha l'enfant. Les lèvres des vieillards cftleurèrcnt les joues de Uiquette d'un baiser qui eut quelque chose de timide, presque de religieux.

Frédéric venait de remettre Riquette au berceau, quand Madeleine eut un pas vers le perron du foyer. Luc de Lucas était

^WUl

assis là, ses jambes croisées nonchalamment l'une sur l'autre.

— Tenez! dit-elle, vous pouvez embrasser celui-là aussi, car c'est lui qui a tout laiL..

— Mon enfant? glapit An nette.

— Lui .^ cria Frédéric.

— La petite venait de téter, je l'avais recouchée, et je la ber(;ais pour l'endormir, reprit Madeleine... Tout d'un coup, elle

oiivi'c les yeux et les laisse errer parlitul... Luc est près du berceau, regardant de côté et d'autre, mais surtout du cùté de Riquelte, qu'il n'a peut-être pas assez examinée depuis son arrivée et qu'il trouve jolie dans sa collerette de batiste si blanche et qui lui va si bien... Moi, je ne ({uitte pas les entants du coin de l'u'il. .le reniar([ue comme une lumière (|ui se fait sur le visage de l{i(|uelle. Sa bouche va parler certainement. Luc lui envoie des signes, puis il a des sautillements comme s'il voulait danser. Riquettc se soulève un peu, — oh ! très doucement. On dirait qu'elle veut voir de plus près le p(dit de la Cambotte,qui semble l'amuser ])eaucoup, et par ses gestes, et par ses mines... Luc, maintenant, ne se contente pas d'allonger les bras vers Riquelte, il lait des grimaces très drôles, puis de temps en tem})s, pareil à un linot. il luichante : « Viens ! viens ! viens !... » Par exem[)le, I{i([uette n'y tient plus, et elle rit! et elle rit!... Il m'a semblé que le ciel s'ouvrait au-dessus de ma tète...

— 0 mon entant!... interrompit Annette.

VA\c roula Luc dans son tablier, proclamant par cette prise de possession violente que l'enlant du brûleur lui ap[)arlenait, lui appartenait exclusivement.

— Dis-lui donc quelque chose, toi! articula-t-elle, poussant le petiot vers Rascol.

Le porcher à son tour saisit le mioche; mais, soit qu'avec ses mains rudes, durcies au travail des porcs et des chiens, il eût peur de le blesser, soit qu'une émotion subite lui paralysât les doigts jusqu'au bout des ongles, il ne savait comment le l)alper. Quant à lui parler, tiché entre les dalles, il demeurait aussi morne qu'un châtaignier sur le Roudil.

— Embrasse-le au moins! insista la Cambotte, lâchée. Incontinent, le beau visage blond, rieur, la belle chevelure

annelée de Luc, se trouvèrent noyés dans les crins rèches de la barbe de Rascol, où abondaient, blanches ici, rousses là, les mille pointes vives d'un buisson de houx.

— Aïe ! aïe!... geignait le marmot.

l'rédéric arracha Luc à des caresses capables de lui mettre les joues en sang et le cribla de baisers inliniment plus doux.

M. LE DOYEN TANDINEL. 97

— Que lu es ^oulil d'avoir l'ail lire ma Riqiiellc ! que lu es gentil ! lui répétail-il. J'iiai biciilol à Saiiil-Pons et je te rapporterai des jouets.

— Jouets?... deiuauda rcnlaut.

— Oui, des jouets, beaucoup de jouets pour l'amuser avec Riquelle... Tu l'aimeras bien, Riquelle, n'esl-ce pas?

— Jouets?... redit-il, ballant des mains.

— (lambotle, avec ce nouvel enfant (|ue Dieu vous a donné, c'est la bénédiction céleste (jui nous ari'ive. Qu'il soit le bienvenu à Figuerolles!

Il mena Luc à son p^re et à ses oncles, qui, laissant leurs bâtons glisser sur les dalles, le caressèrent à l'envi. Puis Jérôme eut ces mots :

— Cambolte, nous adoptons, nous aussi, l'enfant de Lucas. A ce nom, le petiot, edaié, s'écliappa vers Annelte.

— Tu as donc peur, mon tillot? lui demanda-l-elle.

— Mort, Lucas, mort... murinura-t-il avec de grosses larmes. I']lle l'enleva d'une brassée.

Mil

M. LK IK^VKN l'ANDINKL i: r L K P li O I i: S F A N P M A I L L A R T

Cepeiulanl, le curé île Hoiiuelixade, le scrupuleux Alype Lauliei-, avait une iniiuiélude. et cette inquiétude le torturait eruellemenl. (lertes, il était enclianté, grâce à la présence de Luc, |>épianl, jouant auloui' du berceau de l{i(|uelle, de voir sa petitenièce naître réelleuuMil à la vie. Mais, au bout du compte, quel était ce mioche rencontré près de Taillevenl? et quel était ce brûleur de vin tombé de moil subite dans le presbytère de Saint- Marlin-d'Orb? Une joie inlinu' épanouissait le visage en lame de couteau de l'abbé, quand Uiquette répondait par quelque gazouillis aux folâtreries du petiot des Rascol; malheureusement, des doutes persistaient, et son humeur se rembrunissait de nouveau.

Il réfléchi t.. .

Puisque l'abbé Vaillant, un oxccllonl pnMro, avait l'habitude de recueillir Lucas, Lucas élail catholique. De toute évidence, s'il avait été protestant, — comme tant de pécheurs abandonnés du ciel ne cessaient de l'être encore dans les Cévennes, — ce n'est pas chez un curé qu'il serait allé mourir, mais chez un pasteur, chez un ministrr, ainsi qu'on appelle les pasteurs

Cl,., .„, .,

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du culte réformé... Dernière

hypothèse consolante : en narrant

l'aventure de sa trouvaille, la Cambotte ne racontait-elle pas

que l'enfant avait réclamé son père à la porte du cimetière de

Saint-Martin? Or, le cimetière de Saint-Martin est un cimetière

catholique, cette paroisse ne comptant pas un seul huguenot,

— un seul dégaiiaou, pour employer le mot de là-bas.

(]e fut en descendant de Figuerolles à Roquefixade, par une tiède après-midi de mai. que ces idées heureuses pénétrèrent

M. LK DOYEN TANDINEL. 99

en foule le cerveau de l'abbé. 11 souleva le lo([uet de la euie d'une telle vigueur, que l'unique ballant craqua contre le chambranle à se briser.

— Dieu du ciel! que se passe-t-il? s'écria Xaniche.

— Donnez-moi le Registre... Hardi!

— Vous attendrez peut-ôtre que j'aie le temps de mettre un pied devant l'autre...

Alype était entré dans une vaste pièce, au rez-de-chaussée, — le Salon, — et s'était assis. De complexion chétive, il haletait bruyamment; mais, en dépit de sa fatigue, ses yeux, qu'à tout propos il dirigeait vers une statuette de la Vierge en permanence sur la cheminée, demeuraient ravis. Il se rapprocha d'une table, et, d'un geste vif, étala le Registre que sa gouvernante venait de déposer devant lui.

(Vêtait un gros tome à tranche de nuance bleu clair, un pou salie, un peu clfacée; aux angles, le papier des pages et le carlon de la reliuie avaient souffert de contacts, de heurts qui les avaient, à la lougue, recroquevillés, tassés, n(^ir(is, el par endioits déchirés. Sur les feuillets restés blancs malgré tant d avaries extérieures, Alype écrivait au jour la journée les moindres iucideuts de sa vie, lanlôl relatifs à sa [)aroisse, le plus souvent relatifs à lui-mènu', à ses [)rojets. à ses espérances, à ses pensées. 11 tenait cette habitude du grand séminaire. La forte éducation reçue là sous la gouverne de maîtres sévères le dominait toujours, et il aurait cru mancpier à son devoir sacerdotal s'il avait négligé A' examiner sa conscience par écrit.

Naniche surveillait dans la cuisine une épaule de mouton en train de mijoter au fond d'une casserole, et le bon desservant, incliné de toute son écbint» sur la table du Salon, écrivait, écrivait, écrivait... De temps à autre, il se donnait des tapes au front. Peut-être quelque idée nécessaire lui résistait-elle, refusait-elle de s'épaudie à l'aise, el il la sollicitait par ces coups, la pressait. Il arrivait aussi parfois qm\ suspendant sa rédaction, la plume immobile au bout des doigts, après avoir laissé ses yeux errer aux murailles, au plafond, il les rabattait vers la sainte Vierge de la cheuiinée et les y arrêtait —

oserais-jo l'avoiior? — amoureusement. L'objet pourtant n'était pas beau. C'était une de ces misérables statuettes en craie, peinturlurées de bleu ou de rouge, comme, vers cette époque, en promenaient parmi nos montagnes de pauvres diables d'Italiens, avec ce cri retentissant: « Santi Belli! Santl Belli! BellU... »

jNIais, sans parler de la dévotion particulière que, dès son enfance à Villemagne, Alypc Lautier avait vouée à la <( Mère de Dieu » et qui aurait suffi à justifier la tendresse de ses regards actuels, l'image pieusement conservée sur la tablette de la cheminée était un présent de sa nièce Madeleine, et il lui était doublement cher, doublement sacré... Un jour qu'il se trouvait à Saint-Pons, un Italien ayant réussi à se faufiler avec sa planchette chargée de saintes et de saints en l'intérieur des Ursulines, Madeleine avait choisi cette Vierge dans le tas et la lui avait offerte. Le cadeau coûtait dix sous, et Madeleine s'était entêtée à prélever cette somme sur sa pension d'écolièrc, — un franc par mois. Quels souvenirs!...

L'abbé écrivait toujours. Tout à coup, au milieu de la phrase commencée, qui avait coulé claire et lisse de son front, il dut faire une halte.

« Vierge sainte, dit-il à la statuette de Madeleine, affermissez mon entendement. »

Et, joignant les deux mains, il exhala à la file nombre d'exclamations tirées des Litanies :

« Etoile du matin! Porte du ciel! Salut des infirmes!... Stella matutina! Janua cœli! Salus infirmorum ! . . . »

L'inspiration lui revint aussitôt.

— Vous écrirez donc jusqu'à la semaine prochaine? lui demanda Naniche, rentrant.

Il souleva le Registre pour le mettre à portée de ses yeux affectés d'une vague myopie, et, non sans emphase :

— Ecoutez ceci, vous! lui dit-il :

— Aujourd'hui, premier jour des Rogations, grâce à une lumière qui m'est venue du ciel par l'intercession de Marie, j'en ai fini avec des perplexités atroces. Je souffrais mort et mar-

M. F.E DOYEN TANDINEL.

tyro de voir mon adorable petite-nièce, Frédéi'i([uc Servières, intéressée, amusée par un enfant on ne sait d'où sorti, le fils d'un rôdeur de grands chemins...

— Pauvre petiot de la Cambotte!... interrompit Naniche.

— Assurément, la charité me faisait un devoir de ne pas ju^er avec trop de rigueur l'orphelin iccueilli par Annette Rascol. Pourtant, malgré la charité, que je prie Dieu de me

conserver, — saiul Augustin a écrit : In visceribus saccrdutnm mandat semprr charitns! Que la charité demeure toujours aux enti'ailles du prèlre! — malgré la charilé, j'avais contre cet inconnu de secrets mouvements de colère... Que nous voulaitil?... Pourquoi ne s'échappait-il pas de la métairie de Figuerolles, comme il sélail é(lia|)pé du prcsbylère de Saint-Martin?... Voilà quelles pensées uu' lijiversaienl.

» .le nu' rappelle mon doyen d'Olargues. le respectable abbé Taudiuel. chassant de son ])resbylère un brùleui' de vin nommé .Maillarl pour l'uniiiue raison qu'il était protestant... Je regar-

dais fabriquer de l'anisette. M. Tandinel, qui vient d'apprendre la religion de son brûleur, rentre, et, possédé de l'esprit de Dieu, n'ignorant pas qu'il s'expose à quelque lutte très dangereuse avec un homme vigoureux, poilu comme un loup de Tirebosc, de ses deux bras animés d'une force surnaturelle il bouscule la chaudière, il bouscule le serpentin, il bouscule Maillart; bref, débarrasse la maison...

— Eh bien, M. Tandinel n'était pas un doyen commode, et sans doute il vous a bouscule vous-même plus dune fois, quand vous étiez vicaire chez lui? lança Naniche.

— Malheureusement, Dieu ma refusé laudace : il m'a tait naître réservé, si réservé, hélas! que je me mets à trembler dès que la moindre pi'éoccupation me tient. Je pouvais me tourmenter à ne pas fermer Tceil de la nuit, à épi-ouver chaque matin des distractions fâcheuses en célébrant Ui sainte messe; mais j'étais incapable d'interroger hi (îambotte, d'interroger F'rédéric, d'interroger Madeleine, tous entichés de l'enfant de Lucas. Hier encore je me disais : « Je parlerai, je ne veux pas que ma Frédériquette bien-aimée folâtre avec ce Luc, qui peut-être n'est pas de sa religion... » Arrivé à FigueroUes, je n'ai souftlé mot.

» Cette dernière nuit, ne dormant pas, je me suis levé et j'ai prié. Dieu m'a entendu, car il y a deux heures, à FigueroUes, en repassant dans ma tète le premier récit d'Anne tle Rascol que j'avais oublié complètement, — ô ma mémoire si faible! — j'ai vu l'abbé Vaillant conduisant le corps de Lucas en terre chrétienne, et la bienheureuse certitude que le petit Luc est catholique m'est descendue au fond du cœur... Gloire à Dieu au plus haut des cieux ! Gloria in excelsis!

Il referma le Registre.

— Monsieur le curé, cinq heures sonnent.

— (Test le moment des Vêpres. Passez-moi mon bréviaire. Ayant déposé le livre sur la table, Naniche gagna la cuisine

sur la pointe des orteils.

PROSPKR BATIFOL, DIT ce PIPETTE ». 103

PROSPEl*. BATIFOL, DIT '< PIPETTE »

Frédéric, à qui la paternité avait d'abord été si douce par la ressemblance qu'il s'était complu à découvrir entre son enfant et lui, puis si amère par la chéiivité de Riquette, qui pouvait lui être enlevée d'un moment à l'autre, Frédéric, morose, désolé, renaissait à la joie et aux projets. Paulin Aubrespy lui ayant demandé douze mille francs, indispensables au parachèvement de la fabrique sur le Jaur, il mit sans hésiter la main au sac.

— Vous verre/, dit-il à son père et à ses oncles, effrayés des nombreux appels faits à l'épargne de Figuerolles, vous verrez si ma iillelte, qui veut vivre, n'épousera pas, viennent ses dixhuit ans, le lils d'un riche industriel de Bédarieux ou de Saint- Pons.

— C'est égal, avec ce foulonnier, je te conseille de veiller au grain, hasarda Pierre.

— Anbi'espy a raison : quand on possède de l'intelligence et des capitaux, il faut en tirer parti. Moi, d'ailleurs, je ne me sens à l'aise que dans les entreprises d'importance. La Cambotte nous contait hier que Laric aime surtout les grandes routes et qu'il rue des quatre fers si on le jette dans les sentiers de la montagne, où Pascalou cheminait docilement. Ne me reprochez pas de me comparer à Laric, une bête de sang qui veut respirer à pleins naseaux. Laissez-moi galoper vers la fortune.

— ïàche de ne pas te rompre le cou, insista Pierre.

— D'autant plus que Laric s'est couronné, la semaine passée, du côté de la Rouvrerie, balbutia Antoine.

— Si cet Aubrespy. que tu es seul à connaître...

Ces mots sortaient de la bouche de Jérôme , qui n'acheva pas sa pensée, Frédéric lui en ayant d'un coup d'u'il coupé le til. Les observations embarrassées de ses oncles laissaient Fré-

d04 TATLLEVENT.

donc assez froid; mais l'observation de son pi^re, où il flairait nn ])lànie, le jela hors des gonds, et il n'avait pas été maître de retenir un regard de feu, véritable coup de fusil tiré à bout portant. Ce paysan, impatient de toute contrainte et de toute autorité dans la gouverne des alFaii-es de la métairie qu'avec naïveté il faisait siennes, ce paysan, qui avait adoré sa mère, aimait son père passionnément. Qne son père ra|)])rouvàt, il ne s'ari'ètait pas aux avis de ses oncles, et savourait en lintimité de son être je ne sais quelles délices obscures, fruit d'une tendresse, d'un dévonemeut contenus, mais entiers. En dépit de fréquentes révoltes sous le joug, il partageait poui'son père le respect supeistitieux dont il était l'objet de la part d'Antoine^ et de Pierre, de la part de la Cambotte et de Kascol, de la part de tous.

Dans ce royaume étroit de Figuerolles, l'àme rude, la rude poigne de l'ancèti-e, du grand-pèi-e .lacqnes Servières, avait établi la hiérarchie, et le petit-lils, encore qu'avide de régner, finissait par se soumettre. C'e^l justement, en raison de sentiments nobles, retenus au fond de ses entrailles, qu'il se montrait si chatouilleux, dès la pins petite opposition de son père à ses desseins. — Alors, son père ne le connaissait pas? Alors, son père ignorait à quel point il l'aimait? — Cette méconnaissance le troublait, l'indignait surtout, et il lui arrivait, en des transports tnrieux, de ne ménager ni paroles, ni gestes, ni menaces. On était injuste envers lui; il se vengeait.

Après un silence d'une minute, Frédéric, par un revirement de sa nature violente, à laquelle son cœur créait des accalmies subites, se rapprocha de Jérôme, abattu à trois pas sur une escabelle, et lui dit, non sans balbutier un peu ;

— Vous avez raison, mon père, vous avez cent fois raison. Avant de traiter avec Aubrespy, j'aurais dû le mander ici pour vous le faire juger, vous faire entendre ses motifs, car il est capable de s'expliquer mieux qu'un livre. Souvent vous m'avez dit (jue je l'essemble à mon grand-père, que j'ai son activité, sa finesse, presque son habileté dans les questions où l'on engage des écus. C'est gontlé par cette croyance que je me suis laissé condnii'e chez le notaire Sinianl et que j'ai signé...

PItOSI'KU liATIFOI,, DIT « l'IPKTTK ... io:i

— El lu as bien la il, mon gai'(;on, ai'licula Jrromo. frapjx'' on pioiiio poitrine par lo souvenir de son père el trouvant la force de se replanter debout.

— Oui, tu as bien fait, mâchonnèrent Antoine et Pierre.

— Il ne faut donc pas refuser les douze mille francs?

— Non! crièrent les trois vieillards.

— Je les lui porterai moi-même et l'inviterai à venir nous voir... Ces douze mille francs sont destinés à des appropriations intérieures et à la mise en train de macliines d un nouveau modèle...

L'émotion qui l'étranglait le contraignit à s'arrètcM'.

— N'est-il pas vrai, mon père, reprit-il. domptant une trépidation de ses membres, que, le jour où la fabi'ique marcbera, vous me suivrez à Saint-Pons?

— Nous t'y suivrons! s'exclamèrent simultanément Jérôme, Pierre, Antoine.

— Nous attellerons le tilbury, nous attellerons la caiiiole. et nous partirons tous, même Ricjuette...

— Même Hicjuelle, aflirmèrenl-ils.

— (^est pour elle (|iu' IraNailliMonl nos tondeuses, nos gai'nisseuses, nos foulons de là-bas; pour elle qui plus lard quittera le village, vivi'a dans une ville; pour elle qui sera une dame avec une robe de soie el un chapeau à rubans; pour elle qui ressemblera aux dames de Bédarieux et même de Béziers... Dieu est bon de nous la laisser...

La porte de la Salle s'étale à plein battant, et paraît Pipette, le second valet de chiens, poilanl Fiédérique dans ses bras. Pip(>ll(> a l'air euclianb' de sa cliai'^e, el, devançant le cortège qui le serre de près : Madeleine, Annetle, Luc, Maj-tine. jeune servante préposée à la garde de la lillette. pareil au mulet de la fable, il va devant lui «( d'un pas relevé et faisant sonner sa sonnette ». Il s'en faut, d'ailleurs, que la démaiche de Pipette soit absolument dénuée de giAce, même quand il lui arriv(^ de la solenniscM- comme aujourd'hui ; que sa mine manque» tout à fait d'agrément, même quand il la gontle d'importance comme

106 TATIJ.EYENT.

aujourdlnii. Si Pipotlo a sos dofauis, si, par oxomplo, il no sait pas s'arracher la pipo dos lovros, — un brûle-çjueule tr^s court do tuyau, au fourneau calciné, qui lui a mérité son surnom on l'éloiiduo do l'Espinouzo, — si Pipotto a sos défauts, on no saurait lui reprocher l'allure massive do son patron Rascol, sa frimousse rébarbative de sanglier, sa taciturnité de loup. Pipette, âgé de vingi-huit ans seulement, tandis que Rascol a dépassé la cinquantaine, Pipette est prompt, dégagé, il a une ligure rondo et rieuse, non sans esprit, il babille tout le long do l'aune; enfin, Pipette a conservé do l'armée, qui l'a rendu au pays natal, dos habitudes de propreté on no peut plus étrangères à l'ancien porcher do La Fresnaye.

Prosper Batifol, pour apj)oler Pipotle de son vrai nom, allait à travers la Sall(> avec dos arrêts d'une seconde, soulevant Riquotte (V' temps à autre pour la montrer, et reprenant sa promenade d'un air de triomphe. Los Sorvièros demeuraient ébahis.

— Pipette, dit Madeleine, essayez de nouveau, essayez!... Pi'ospor demeure fixe; puis, avec une adresse dont Martine

aurait été incapable, il prend Riquotte doucement, lui fait toucher le plancher de ses deux petons, et, l'encourageant d'une voix que le tabac n'a pas le moins du monde éraillée :

— Allons, mon ange, lui dit-il, encore un pas, encore un...

— Eh quoi! elle a marché? s'écrie Frédéric.

Il se pose à distance, et là, plié en deux, les bras tendus, les traits souriants, il répète :

— Viens! viens, ma Riquotte chérie!

File regarde, sourit, sourit encore, mais ne bouge aucunement.

— Paresseuse, va! gronde le père, dépité après vingt appels infructueux.

Il s'était redrossé d'un mouvement brusque, emporté.

— Si elle ne marche pas aujourd'hui, elle marchera un autre jour, intervient Jéi'omo, désireux de mettre lin à une scène pénible.

Pipelte s'obstine et, s'adressant à Luc :

— Appel le notre demoiselle, toi, lui commando-t-il, appelle-la ! Depuis son entrée dans la Salle, le mioche de Lucas était

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demeuré blotti dans les jupes de la (^ambotte, épiant, écoulant, mais n'osant ni hasarder un pas, ni hasarder un mol. Jérùnie, Antoine, Pierre ne l'ellrayaient guère. En revanche, Frédéric lui faisait une peur hhMie. Il ne j)oiiv;iil ou])lior qu'un soir, berçant

l»i(|uetlc pour j 'endormir aj)rès la létée el la vu ni

bercée avec trop d'élan, Uiquellc avait rendu son lait et que Frédéric lui avait tiré les oreilles à les lui déchirer. Cet enfant, âgé peut-être de sept, peut-être de huit ans, — on n'était pas iixé positivement, — avait la méuioire lougue des chiens battus et il se cachait où fuyait, dès la première vue du maître terrible de la métairie.

Mais Luc aimait ripelle, la voix de Pipette lui élail fanii-

lière, et, après une hésitutioii d'une minute, il se détacha de la robe de la Camholle par le mouvement {glissé dune alouette se risquant hors des chaumes prolecteurs, s^^risola comme une alouette, sautilla i)ar des sautillements vils d'alouette, et, tout blond comme une alouette, vint se placer devant l'héritière de Fijivierollos en agitant ses deux bras, — ses deux ailes à lui. Riquette le regardait, et lui regardait Uiquette. (Juelles idées, quelles paroles, touteà choses inouïes de ceux qui les contemplaient, échangèrent ces deux entants, celui-ci, ses yeux bleus — deux Heurs de lin — plongés dans les yeux de celle-là — deux granules de blé noir? Le spectacle était surnaturel, quasi divin, et chacun restait saisi, intimidé, se trouvant placé face à face avec deux anges, à la porte du Paradis.

Cependant, Riquette, à peine soutenue du bout d un doigt par Batifol, remuait ses petites jambes, remuait ses petits bras, faisait un ellort visible de toute elle-même pour cheminer. Sa mignonne tète brune de mésange-charbonnière se mettait de la partie, car elle la tenait penchée par une inclination du cou habituelle aux oiseaux près de s'envoler.

— Je t'attends!... je t'attends!... lui siftla Luc, qui, pour l'amuser, s'était dissimulé à demi derrière une chaise basse, lui riait, lui faisait de menus gestes à travers les barreaux du dossier.

Ce jeu vint à bout des peurs de Riquette. Succombant à une fascination irrésistible, elle décolla ses petons du sol et s'élanga, riant à son tour, essayant de siffler à son tour, comme riait et sifflait son ami.

— Prenez garde. Pipette!... cria Madeleine, effrayée de voir sa 11 Ile debout, sans appui, devant l'enfant des Rascol.

— N'ayez crainte, notre maîtresse. Si Mademoiselle faisait mine de tomber, Luc l'en empêcherait bien vite...

— Je préfère que vous la teniez par la ceinture de sa robe.

— Remarquez donc tous comme ils sont gentils! continua Pipette, extasié devant le groupe des enfants, qui se faisaient des mines, babillaient du bec intarissablement. Ne croirait-on pas deux oisillons parmi les genévriers du Roudil?

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