DEUXIÈME PARTIE
prunelle! prunelle! »
Luc et Riquotlo grandissaient, oK chaque jour, à toute heure, on les rencontrait trottinant, galopant aux environs de Figuerolles. Ri(|ii('lle ahonlail ses doii/e ans, Luc peut-être ses seize ou dix-s('|)l. Le garçonnet réalisait les promesses de son jeune âge : il était rohusle, nionlail dioil comme un surgeon de châtaignier sauvage, souph' et lorl dans les taillis du Roudil. Pour la lillelte, elle demeurait élancée, délicate; mais ses joues apparaissaient moins pâles, ce qui annonçait une circulation plus abondante, plus libre, plus nourrie. A côté du surgeon de châlaigiiicr sauvage se balançai! une jolie ramille d'épine noire en lleur.
Plus que ces dissemblances physiques très accusées, une
124 ÏAILLEVENT.
chose différonciail los doux onfanis : la physionomio. Autant Riqiietto montrait de mobilité dans ses traits sans cesse animés, de vivacilé dans ses yeux sans cesse pétillants d'étincelles, autant I^nc était calme de visage, pour ainsi dii-e impassible. Tandis qu'elle, au sim|)le aspect d'une anémone blanche, d'une véronique bleue aux marges de l'Aig^uetorte, s'exaltait, poussait des cris, lui ne manilestait ni élonnemeiit, ni joie, ce qui ne l'empêchait pas de cueillir, sans se presser d'ailleurs, les fleurettes en quelque endroit qu'eUes lussent écloses et de les porter à son amie.
(]ell(^ froideur ne déplaisait pas à Uiquetl(% habituée dès le beiceau aux manières d'être de Luc; mais elle avait valu à celui-ci nom])re d'iuiuiiliés, taut au villaj^'e qu'à la métairie. Pour se venger et de sa taciturnité dédaigneuse, et de son refus obstiné de jouer avec eux sur la place de l'Lglise, les enfants de la paroisse, cruels déjà comme des hommes, lui avaient infligé le surnom de (( Taillkvem >. Les sobriquets sont fort en usage aux Cévenues, et les jeunes (lr(Mes de Ro(}uelixade avaient choisi le mieux fait pour humilier l'enfant trouvé des Hascol.
Luc, encore qu'il n'iguoràt pas sa propre histoire, ne paraissait aucunement ofl'ensé. Peut-être devinait-il la méchanceté des petits paysans acharnés à lui corner aux oreilles : <( Taillevent ! Ta'dlevpntl » Pour si peu il ne hâtait ni ne ralentissait son pas, rythmé sur la mesure de son àme, aussi lente à comprendre sans doute qu'à s'émouvoir.
Les gamins, dépités, changèrent leurs batteries, une intuition précoce du mal leur faisant juger qu'ils atteindraient mieux l'ennemi s'ils s'en prenaient àFrédérique Servières. Un dimanche après la grand'messe, comme Riquette et Luc remontaient vers la métairie, Riquette un peu en avant, Luc à dix pas derrière elle, la fillette se trouva soudain enveloppée, assaillie par une bande qui se précipita des crevasses de la roche fixe, hurlant à tue-tête : «Prunelle! Prunelle!... »
Cette fois, Taillevent, — le bien nommé, — tailla l'espace devant lui d'une telle vigueui', que la volée d'étoui'ueaux, avant qu'un seul eût pu toucher Riquette soit de l'aile, soit du bec.
sauf qualro ou cinq pivcipitos dans l'Ai^uotorto, où ils durcnl so Irompor les plunios, cingla dans vingt directions.
— Aussi, pourquoi ne pas t'amuser avec les enfants du village? dit Pipette à Luc, qui lui contait son aventure.
— VA si cela ne me plaît pas, à moi!
— ïu vois ce qui t'arrive : bientôt, dans le pays, on ne l'appellera plus que Taillevejit.
— Cela m'est bien égal !
— Pourquoi, alors, ne t'est-il pas égal qu'on donne le nom d(» Prunelle à notre demoiselle d'ici, qui, pour ne pas mâcher la vérité, est noire comme une prunelle de genévrier?
— Ce n'est pas la ménu' chose.
— Ta i-aison?
— KUe, c'est elle; moi, c'est moi.
— (iC (jui veut dire qu'elle est, elle, la fille de notre maître, el que lu es, loi, le lils...
— D'un hruleur de vin...
— VA cela fait une grande dilférence?
Un jeune chien lapait une écuellée de lait aux pieds de Pipette; Luc, le lui montrant, dit avec une gravité surprenante :
— Voyons, y a-t-il de la dilTérence entre Fitou, qui est une bête, et vous, qui êtes un homme?
L'abbé Alype suivit la lietraite ecclésiastique au chef-lieu du dioc^se. Toutefois, ce ne furent ni l'invitation de Monseigneur, ni la réputîition du prédicateur, le T. R. P. Taillard, de l'ordre des Frères Prêcheurs, (jui détei'uiinèrent le curé de Roquefixade à déserter sa paroisse, loute une semaine. Des molil's plus pressants le poussaient à entreprendre le voyage de Montpellier. L'abbé s'était réjoui, nous le savons, de l'inthience heureuse (|ue les jeux, les l)al)ils du petiot île la (lambotte avaient exercée sur Hi(|uette, devenue gaie, folâtre, parlante, de triste (>t niuelle qu'elle était. Le fait, accompli sous ses yeux, lui semblait indéniable : Luc était l'instrument dont Dieu s'était servi pour sauver l'héritière unique des Servières et des Lautier. Mais,
d26 TAILLE VENT.
puisque ]o Tout-Puissant avait clioisi cet enfant et l'avait, par la main d'une servante, conduit jusqu'au sein de l'Espinouze, où son apparition accomplissait des mii'acles, pourquoi lui avait-il i-elusé rintelli^j-euce, poui-([uoi les choses de la religion avaientelles tant (le peine à pénétrer son cerveau?
Alype, pour s'inviter à la résignation, ne cessait de se répéter que les desseins de Dieu sont « impénétrables >>, et il remplissait les pages de son Registi'e de lamentations.
« Le temps presse, SeigniMir! » écrivait-il, un soii', en achevant son examen de conscience sur le papier.
ï^e temps pressait, eu elTet, car, Ricpiette devant, dans quelques mois, — vers Notre-Dame d'août, — l'aire sa première communion, l'abhé désirait voir Luc la faire avec elle. Il voulait qu'ils fussent associés dans la grâce, comme ils l'étaient dans leui's amusements.
Qutdie déception!... L'hiver, malgré la neige et la glace, les enfants descendirent chaque j<»ui' à la cure, où le malheureux Alype, suant sang et eau, s'évertuait à leur expliquer les Mystères et les Sacrements, [{{([uelte l'épétait vite la leçon, chantonnant, babillant, pareille à une linotte sur un sorbier; pour Luc, il demeurait embarrassé, troublé, ne comprenant pas. Août venu, l'abbé eut l'occasion de déployer une énergie extraordinaire : malgré les sollicitations des Rascol, navrés, il autorisa Biquette seule à se prosterner à la Sainte-Table; Luc, trop ignorant, était écarté.
Le soir de l'Assomption, fête qui ne fut pas gaie à Figuerolles, car Frédérique, attristée de la mésaventure de son ami, demeura pensive, répondant à peine un mot aux félicitations de tous, même des bergers des tarrines endimanchés pour l'occasion, le soir de l'Assomption, Alype, encore anéanti de l'effort qu'il avait dû faire poui" aliei' jusqu'au bout de son devoir, traçait ces longues lignes :
« Une chose m'a émerveillé cette après-midi, et me remplit — pourquoi hésiterais-je à le confesser sur ces pages si instruites de moi? — de remords.
» Jetais tenu de réciter mon chapelet; pour trouver un peu de paix, j'avais tire vers les sources de l'Aiguetorte, lieu solitaire où ne passent ni gens ni bètes, fréquenté seulement des oiseaux... Oh! les oiseaux, que saint François et saint Colomban ont tant aimés!... Je commençais le troisième Ave Maria...
(jiiand. (le dcriiiM'e un bouquel de sui'eaux et de saules, un bruit vague (1(> paroles ni'inl(M"i'onipt. Je crois démêler les voix de Riquette et de Luc. — • One lont-ils là? Que disent-ils.' — J'écoute.
» [)'ab(^rd. les mois ne me sont pas arrivés distincts. Le ton de mon adorable petite-nièce était plaintif, et celui de TaillevenL ferme, résc^lu, au-dessus de son âge. On eût pensé, parmi
le feuillage des arbres, une colombe limide roucoulant avec un loriot plus hardi du bec. Les mots se dégagent soudain et jaKrape ceci à la file :
" — Oui, je suis désolée que tu n'aies pas fait ta première communion avec moi.
>i — J'en suis désolé aussi, Mademoiselle, répond-il.
» — Je ne comprends rien à tes façons : si moi je t'interroge, tu sais le catéchisme sur le bout du doigt; si c'est M. le curé, on dirait que la Cambotte t'a cousu la bouche avec du fil.
n — C'est que vous, vous vous entendez à me poser les questions et que M. le curé ne s'y entend point.
» — Moi, je te pose mieux les questions que mon oncle?
» — Quand vous m'envoyez une demande, je vous regarde tout le temps que vous parlez, et la réponse me vient à la langue sans y penser.
.) — Quelle sornette!... Pour savoir il faut étudier.
» — Nous avons étudié ensemble, cet hiver.
» — Si tu m'avais avoué ça, je l'aurais dit à mon oncle, et peut-être t'aurait-il laissé venir à la Sainte-Table.
» — L'occasion est manquée, à présent... Plus tard, je ne me soucierai guère de ma première communion, car elle ne fera pas à la Cambotte la moitié du plaisir qu'elle lui aurait fait aujouid'hui... A-t-elle pleuré, ma mère Cambotte, a-t-elle pleuré!... J'ai rempli mes seize ans, paraît-il, et sans doute il me faudra bientôt quitter Figuerolles...
» — Je ne veux pas que tu quittes Figuerolles, moi.
» — Rascol, me voyant en force de travailler, veut me mettre aux chiens, aux troupeaux. Moi, je n'ai nul goût aux bètes; j'aimerais mieux aller dans les villes pour y apprendre un métier. Dans le fond, si je me faisais brûleur?...
» — Et je ne te reverrais plus?
>> — Des fois, en voyageant, je visiterais Figuerolles avec ma chaudière et mon serpentin.
» — Mais si, en attendant tes visites, j'avais besoin de toi?...
» — Vous, Mademoiselle?
') — Nai-jepas eu besoin de toi, tout au long de mon enfance?
« PRUNELLE ». d29
» — Olî ! alors!...
» — Ma mère est toujours triste; mon père, à cause de ses allaires, vit les trois quarts du temps hors de la maison; mes deux oncles Pierre et Antoine sont morts; mon grand-père et mon oncle Alype seuls me restent.
)) — Ecoutez, Mademoiselle, moi je vous reste aussi et je vous resterai pour l'éternité de mes jours. Si l'idée m'est venue de voir du pays, c'est que votre père a l'intention de vous placer dans un couvent.
» — J'ai refusé de me laisser enfermer aux Ursulines. Mon oncle Alype se chargera de mon éducation.
» — Eh hien ! Uascol peut m'appliquer à telles besognes qu'il lui plaira. Pourvu qu'on me donne la permission de vous suivre de loin, d'accourir si vous me réclamez, je n'en demande pas davantage. Que me faut-il.' Vivre dans votre air... On répète déjà, par delà le Uoudil, que vous êtes la plus jolie fillette de la montagne. Il vous faut croître en taille et en beauté. Aujourd'hui, vous ressembl(>/, avec voire robe blanche de communiante, à un lys do iu)tre jardin. Le lys montera plus haut, élargira sa ileur, poussera plus loin son parfum, et les jeunes gens riches des villes ariiveront en troupe ici pour demander votre main. La joie a été giande pour votre première communion; la joie de votre première communion sera petite comparée à celle de votre mariage... Pour moi qui vous regarde comme une Reine, qui ne vois rien ni perst)nue au-dessus de vous, je serai si fier quand votre lîoi vous emmènera d'ici, que je n'en sentirai pas mon chagrin de vous iK'rdic...
" — 0 Luc, o Lucou, comme t'appelle d'amitié la Cambotte, embrasse-moi bien fort, embrasse-moi!...
» — Non! non! à cause de l'hostie consacrée. Vous êtes une petite sainte à cette heure.
» — Je veux que tu m'embrasses!
» — Vous me demanderez cette embrassade à la métairie, d(>vaiit tout le monde, et je vous la donnerai.
» — Tu n'auras |»as peur?
» — Je n'ai jamais p(>ur.
» — l*;irlons!
» Ils })assonl à Iruis pas de moi, prompls comme \o vont.
» Soi^nour, ayoz pitié do l'obscurité où je mo dcbals; Soigneur, laites rayonner sur moi c la lumière clo votre front, lumen vullus lui, Domine... » L'eufaut de ce Lucas me jette de surprise en surprise... Vous, Seigneur, qui tenez sans cesse vos regards arrêtés sur les liommes, particulièrement sur ceux qu'une faveur céleste voua au service de vos autels, vous avez vu mes ell'orts pour enseigner à cet orphelin à ai'liculer seulenu'ut votre nom, el, plus tard, quand il a su murmurer : (( Notre Père qui êtes aux (iieux... » toute nui peine poui- lui
apprendre à lire '*"
et à tracer des caractères sur le papier. Ma petite-nièce, comblée de la grâce divine, allait à travers livres et cahiers sans s'arrêter, pareille à une hirondelle regagnant son nid au rebord d'un toit; Luc demeurait la main et la langue paralysées, empêtré dans la lecture et dans l'écriture, incaj)able de rien autre chose que de nous dévisager, tantôt moi, hMilùl ma [tclilc-nièce. — |)lus souvent ma jX'tite-nièce que moi.
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àm !
» Cette dureté d'intelligence me donnait quelquefois des frissons, et tout aussitôt cette idée me traversait : il faut que cet inconnu, ce Taillevent, quitte Figuerolles, émigré vers d'autres contrées. Alors, je pensais aux races maudites dont parlent les Saintes Écritures, et je me demandais si, de la souche de Gain, toujours vivace, quelque rejeton ne venait pas de jaillir chez nous...
» Seigneur, que do jours remplis d'angoisse, que de nuits noyées de pleurs!... (Comment décider les Servières et les Rascol, comment décider ma Riquette chérie à se séparer de Luc? Je formais mille projets; mais ces mille projets ne tenaient pas plus chez moi que ne tiennent aux arhres les feuilles en automne, et il me suffisait de voir le matin arriver les deux enfants pour me sentir dépouillé de force et de volonté.
» Ils venaient à moi, la main dans la main, lentement, cueillant des fleurettes au long de l'Aiguetorte, jasant, riant, hondissant... {tétait elh' qui piaillait le plus fort, cabriolait le plus hardiment parmi les pierrailles du sentier; lui, extraordinaire en tout, parlait doucement, ne hâtait ses pas en nulle façon, marchait dans une sérénité qu'on ne voit, hélas ! qu'aux animaux, — aux ânes, par exemple, ou aux moutons...
» Un jour, Biquette ayant tenu ses yeux arrêtés sur son ami, la leçon alla toute seule. Taillevent eut réponse à tout. Oh! pas des réponses développées, mais des réponses suflisantes, marquées par-ci par-là d'un mot, — comment exprimer cela? — d'un uiot de lumière. Lorsqu'il parlait, je me sentais l'entendement plus clair, j'y voyais mieux dans mes questions, et, partant, je les lui posais mieux. Saint Jérôme a écrit : « Nous vivons enveloppés de miracles. »
» Qu'on appelle cet enfant trouvé du nom que l'on voudra : Luc, Taillevent, Hercule, car, la semaine passée, mon confrère Turel,de Douch, qui est très ferré sur la Mythologie, l'apercevant au Louvart et admirant sa force, me dit : « Hercule à travers la Thrace, » c'est un enfant miraculeux... Aujourd'hui, il s'est ouvert à Frédérique de choses merveilleuses à propos du catéchisme, qu'il sait quand c'est elle qui l'interroge, qu'il ne sait
13i TA IL LEVENT.
plus quand c'est moi... Et ce baiser que Kiquette voulait lui donner derrière les arbres, en secret, et qu'il s'est entêté à ne recevoir qu'à la métairie, en public!...
» Mon Dieu, je m'égare à travers les mystères de la nature humaine. L'homme, du petit enfant au vieillard, est grand comme le ciel dont son àme est un lambeau détaché.
» J'assisterai à la Retraite et je consulterai, sur ces prodiges, Monseigneur d'aboi-d, puis le T. K. P. ïaillard, puis encore les Directeurs du granil séminaire, qui n'ont pas oublié peut-être l'humble abbé Aly[)e Lautier, sorti de leurs mains... »
LA LEVANTINE DE nEAlICAlKE
Tandis que labbé Alype notait sui' son Registre de longues observations d'un caractère tout mystique, Frédéric Servières était à des préoccupations autrement positives. Dans les premiers temps, il avait vu avec une satisfaction (jui n'allait pas sans d'agréables chatouillements à son amour-propre paternel sa lillette se relever, naître véritablement à la vie. Mais il s'était détourné vite de ces joies pour revenir aux affaires.
Ah! les affaires!... Ce mot suffisait à le mettre en vibi-ation de la tète aux pieds.
Paulin Aubrespy, l'homme le plus enthousiaste de la Montagne-Noire, comme il en était le plus chevelu, avait fini par enflammer de sa fièvre son associé de l'Espinou/e, et l'associé brûlait avec les pétillements d'une bruyère desséchée aux pentes du Roudil. Il faut le reconnaître, les débuts de la maison Aubrespy, Servières et i]'^ étaient faits pour les ravir d'aise l'un et l'autre. Non seulement, aux foires de lN''zenas, de Toulouse, les produits de la nouvelle fabrique du Jaur avaient été enlevés^ mais, en juillet dernier, à Reaucaire, sur le grand marché européen, on n'avait pu suffire aux demandes, et on était rentré à
f.A LEVANTINE DE REAL'CAIHE. ]2r^
Saiut-Pons le itorlcrciiillc hourrr de lionnes Irailcs, les poclics combles d'(^cus,
— Quand jo vous lo disais!... oriail Aubrospy.
El, sui- la <^ivv(' du Jaui-, où il avait allii'r son associé pour l'ontrolcnir de la construction d'une annoxo à la filature désormais trop étroite, il sautait comme un chat maigre. Le paysan le considérait avec une admiration mêlée d'inquiétude.
— Coûtera-t-elle cher, cette annexe? hasarda-t-il,
— La bagatelle de soixante mille francs environ...
— Eh! eh!...
— Réussissons-nous ou no réussissons-nous pas?
— Saut" trois échéances en retard, nous réussissons.
— Nous serons, d'ici peu, écrasés de commandes, et, sous peine de voir nos clients nous tourner le dos, nous sommes tenus d'augmenter la fabrication. Ne craignez rien avec moi: je sais sur quel terrain je marche. N'oubliez pas d'ailleurs que nous possédons un magot chez MM. Fermepain Frères, banquiers à Béziers, et que vous n'aui'ez pas besoin de fouiller les tii'oirs de Figuerolles.
— Ils ont été vidés, les tiroirs de Figuerolles... Faut-il vous parler franchement, Aubi'espy? Je ne suis pas bien sûr que mes oncles Pieri'e et Antoine ne soient pas morts de chagrin, en me voyant emporter tant de sacs de mille francs...
— Des bêtises, ces pensées de l'autre monde.
— - I^a mort de mes oncles, qui avaient trimé jusqu'à la dernière goutte de leur sang, ne saurait être une bêtise, articula Frédéric pris d'un attendrissement subit.
— Ne iu)us conduisons pas comme des enfants. Souvent vous vous êtes plaint à moi de vos oncles, qui ne cessaient de vous gêner dans vos entournures. Dieu les a réclamés? Que Dieu les garde! Dorénavant, vous n'aui'ez plus personne pour s'opposer à vos volontés.
— J'aurai mon père.
— Il ne vous a jamais empêché d'agir à votre fantaisie, celui-là.
— Il m'aime trop.
— Vous me la baillez belle! Et moi aussi j'ai uu père qui m'aime, ce qui n'empêche pas que, si je l'avais écouté, au lieu d'avoir inventé le foulon-Aubrespy, je laverais de la laine avec mes pattes dans l'Agout. L'ambition me gonflait comme un ballon, et je secouai de bonne heure les langes dont je vous vois emmailloté... Croyez-moi, ne songez à Figuerolles que pour étudier le moyen de vous en débarrasser au bénéfice de noti'e industrie.
— Me débarrasser de Figuerolles?
— Le plus avantageusement possible.
— Jamais mon père ne consentii-a à une vente de nos biens. Vous faut-il mon sentiment? Cette vente ressemblerait à une injustice, presque à un sacrilège. Du reste, pour que l'envie ne vous reprenne plus de reluquer le domaine des Servières, apprenez que ce domaine appartient à mon grand-père...
— La bonne farce ! Votre grand-père est mort depuis vingtcinq ans.
— 11 est mort, en elTet ; mais il vivra éternellement pour nous, et éternellement nous respecterons l'œuvre qu'il nous a léguée. Jacques Servières, de Castanet-le-Haut, fut un inventeur comme vous, Aubrespy; seulement, au lieu d'inventer un foulon, il inventa tout un pays...
— Je connais ça : vous m'en avez rebattu les oreilles... Puisqu'elles vous demeurent sacrées, conservez vos jachères broussailleuses et vos étables puantes jusqu'à la consommation des siècles. Je ne vous tenterai plus.
Ils étaient arrivés à l'extrémité d'une haute rangée de peupliers. Le Jaur, maintenant, cheminait sans une tache d'ombre sur ses eaux claires et vives. A vingt mètres, dans la prairie lotal(Miient dénudée d'arbres, des draps rouges, accrochés par mille griffettes en fer à de grands cadres de bois, séchaient au soleil. On les aurait crus à l'étuve tant ils fumaient. Aubrespy laissa son associé regarder la rivière et se porta en avant. Il promena, repromena sa main large étalée sur l'étotTe, sonore à force de tension comme la peau d'un tambouiin, puis mâchonna trois ou quatre mots enlie les dents.