LA CRISE DE CONSCIENCE
que la folie du jeu, la débauche et autres « divertissements » ? Demandez- le à saint Augustin, à Port- Royal et à Saint-Sulpice.
Quand donc nos modernes néo-chrétiens qui affadissent tout, même le sens des mots, se mettront- ils dans la tête qu'il n'y a pas d'autre catholicisme que l'orthodoxie! On n'est pas libre de définir à sa guise des termes qui ont une signification historique et philosophique très précise. Nul des sentiments que nous connaissons à Ernest Renan ne nous permet de le considérer comme ayant accepté le catholicisme à un instant quelconque de sa vie intellectuelle. Il n'a donc pas eu à le détruire en soi.
M. Renan, dans les premières années de sa majorité, a traversé une crise psychique ; il eut une de ces fortes congestions du cerveau qu'on remarque chez les enfants un peu notables, mis en présence des immenses ressources de la vie.
Je l'ai rapproché d'un Stendhal, c'est pour fortement marquer mon idée et sou-
lever tout de suite les objections. J'entends qu'on veut trouver entre ces deux romantiques une réelle divergence d'éthique. On va m'inviter à remarquer que M. Renan, dans sa correspondance d'adolescent, donne à l'aspect moral des actes une importance qu'un Stendhal réserve pour leur caractère de beauté ou d'héroïsme. Je ne m'y arrête pas. Examinez d'un peu haut ces deux façons de comprendre la vie! Vous verrez qu'elles se différencient seulement par le vocabulaire et qu'elles mènent dans la pratique à des résultats analogues.
Un Renan, un Stendhal ne se préoccupent que de leur développement intérieur. Ce sont des voluptueux, au noble sens que comporte ce mot, et tels que furent les Goethe et les Léonard de Vinci.
Et laissons là le Vinci qui nous reporte trop loin ; laissons aussi ces expressions de dilettantisme, de renanisme qui sont dégoûtantes de demi-culture et sentent la chronique où on les a gâchées. Renan est tantôt un humaniste, tantôt un naturaliste,
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un Gœthe enfin (avec une âme moins virile, quelque chose de serf dans les mœurs), mais ce n'est dans aucun instant de son développement un catholique.
Maintenant il faut qu'on cesse de nous parler des luttes intimes, des angoisses religieuses, des crises de conscience d'Ernest Renan. Au séminaire il a connu les premières ivresses cérébrales dont est tout soulevé le beau livre qu'il écrivit peu après sur V Avenir de la Science. Jamais il n'a eu autant de certitudes qu'à ces époques- là. Il en a même de naïves, dont il rabattit singulièrement par la suite.
En toute connaissance de cause, je ne puis voir dans ces lettres à sa sœur que les premières difficultés de carrière d'un jeune homme d'esprit libre qui répugne à s'enrégimenter.
Si M. Renan avait connu une crise de conscience, je crois qu'il faudrait la cher-
cher un peu plus tard, quand il a termine son essai sur V Avenir de la Science et qu'après quelques tentatives, il se détermine à se conformer à la conduite dictée par les anciens : « Le philosophe doit sacrifier aux dieux de l'Empire. » Ce que Pascal formulait : « Il faut avoir une pensée de derrière la tête et juger du tout par là, en parlant cependant comme le peuple. » Cet aphorisme constitue le point essentiel du « renanisme » ; c'est à l'adopter que le maître put hésiter, parce qu'il avait l'amour de la vérité et qu'il dut lui en coûter de la taire à demi, comme il fit le plus souvent, dès sa trentième année. Mais quand il chassait de sa conscience le catholicisme qui n'y avait jamais existé, sa correspondance nous démontre jusqu'à l'évidence que ça n'était désagréable qu'à sa mère (").
{Figaro, i^^ rn^^i 1896).