‹ Taine et Renan; pages perdues recueillies et commentéesChapitre 13 sur 21 · L'INFLUENCE DE M. TAINE · texte numérisé non relu

L'INFLUENCE DE M. TAINE

Taine est mort, hier, 5 mars...

Je supplie les lecteurs de m'excuser si, à cette heure tardive de la soirée, j'essaye de rédiger quelques notes sur ce mort illustre.

Je me déclare incapable d'exprimer avec convenance l'admiration que m'inspire cette incomparable imagination philosophique, et surtout de retracer avec l'ordonnance

nécessaire le développement de cet esprit volontaire qui voua un culte si fiévreux à la logique.

L'imagination philosophique, le don de rendre émouvantes les idées, de dramatiser les abstractions, voilà, en effet, le trait essentiel qu'il faut souligner, et souligner encore, chez M. Taine, car c'est par là que s'explique la suprématie qu'il a conquise devant le public sur tant de philosophes 'qui se donnèrent avec lui à vulgariser les doctrines positivistes dans les cinquante dernières années.

M. Taine n'a rien inventé, ni un type, comme fait un poète, ni une action dramatique, ni une métaphysique, ni même la philosophie dont il se recommande. Mais il a rendu susceptibles de nous enthousiasmer des notions qui, chez les penseurs de même ordre, étaient glacées ou insupportablement délayées.

Ses livres sont composés avec une rigueur inflexible, chargés d'images et d'éloquence. Et quel est leur but? de démontrer. De

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démontrer quoi? l'excellence d'une certaine méthode.

Oui, qu'il étudie la littérature anglaise, la civilisation italienne, quelques écrivains français contemporains, la société parisienne ou la révolution, son souci constant est d'appliquer et de vérifier une certaine méthode.

Mais quoi ? dira-t-on, quelle méthode et à quoi sert- elle ?

On ne comprendrait pas, en eflpet, le sens de la vie de M. Taine, si l'on ne posait tout d'abord et très fortement que la passion de cet homme fut de voir clair. Il s'appliqua à classer les faits sous un autre fait dont on pût déduire leur nature, leurs rapports et leurs changements.

Chaque groupe de faits a sa cause : cette cause est un fait. M. Taine ne vécut que pour saisir la cause ordonnatrice dans^ la multitude des faits que nous classons sous ~ les noms de littérature anglaise, civilisation italienne, Révolution française, etc., etc. Barrés e

Cet homme est admirable, pour nous avoir présenté, sous vingt-cinq formes, une même méthode de raisonner et de comprendre.

Il fut notre professeur d'analyse. Et notre éducation, il la commença dès son premier livre, quand il s'appliqua à nous faire voir que chez les « philosophes classiques » de ce siècle, chez MM. Cousin, Ro37er-Collard, Jouffroy, Maine de Biran, la méthode est nulle, et qu'en même temps, il nous invitait à reprendre la tradition des Condillac et des Cabanis fortifiée par une féconde méditation de VÉthiqîie, de Spinosa, et de la Logique, de Hegel.

Et quand il nous promena ensuite dans l'histoire de la pensée anglaise, dans les musées italiens, dans la vie privée de Thomas Graindorge, etc., etc., c'était moins encore pour nous renseigner sur tous ces instants de la civilisation que pour nous enseigner à analyser.

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M. Taine, c'est notre professeur de psychologie, le père vénéré des analystes.

Je m'arrête encore dans ce raccourci que j'essaye de tracer de l'influence de Taine sur la pensée française. Je la sens si vivement, cette influence, je lui garde, à cet illustre mort, une si vive reconnaissance! Ne lui devons-nous pas, entre autres bienfaits, le meilleur de Paul Bourget, le meilleur de Vogué aussi. Ah! Renan mort, que nous reste-t-il donc !

Mais voici que nous heurtons un problème fort singulier au premier abord, et qui prête, depuis dix ans, aux plus âpres polémiques.

Après avoir satisfait les esprits les plus novateurs, après avoir été celui de qui s'autorisaient les contempteurs de la vieille morale, de la vieille religion, de la vieille société, après avoir passé pour un « révolutionnaire », M. Taine meurt en situation de « réactionnaire ».

Et pour résumer la situation en deux traits empruntés au journalisme quotidien, celui qui a écrit : « La vertu et le vice sont des produits comme le vitriol et le sucre », était classé ces années dernières comme « un du parti des ducs ».

Les sectaires, et mêmxC beaucoup d'esprits modernes, mais simplistes, y voulurent voir une défection. Les uns se réjouirent, les autres s'indignèrent. Quelques critiques ingénieux prétendirent donner une explication dans le caractère même de l'écrivain : ils supposèrent que la vieillesse l'avait rendu timoré. C'était mal raisonner, et, comme c'est la coutume, trop concéder à l'anecdote.

Toute la hardiesse, l'indépendance de M. Taine est dans sa méthode. Là-dessus, il est intraitable ; nulle considération n'assujettissait cet honnête homme ; il veut voir clair et saisir les faits sous les mots. Mais précisément cette méthode lui a affirmé qu'un peuple, une civiHsation, un siècle sont un groupe de faits commandés

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par une hiérarchie de nécessités. Et de là son horreur pour ce qu'il a appelé l'esprit jacobin, pour la prétention d'imposer un état de choses à un peuple avant qu'il y fût parvenu naturellement. De là encore son goût si vif pour la tradition, pour le respect de l'évolution lente.

M. Taine, bien qu'on imprime chaque jour le contraire, n'a pas fait l'éloge de « l'ancien régime » ; loin de là, il lui fut sévère et jugea qu'il devait crouler ; mais il a protesté contre la méthode employée par les hommes de la Révolution pour la réfection de la France.

En résumé, nous expliquons M. Taine tout entier comme étant l'homme de la méthode dite Vanalyse. Nous l'admirons comme un type, parce qu'il a manifesté, plus qu'aucun homme de notre connaissance, ce don singulier qu'on appelle l'imagination philosophique. Et nous le remercions, parce qu'il nous a appris, grâce à cette méthode et grâce à son en-

thousiasme contagieux, à aimer toutes les formes de l'intelligence humaine.

Sur un point seulement, il nous inquiète, et quelque jour nous nous en expliquerons : c'est qu'après avoir, pendant des années, jugé les hommes au point de vue esthétique (éloge des tyrans de la Renaissance, des brutes anglaises, etc.), il en arriva, sur le tard, à ne plus guère se préoccuper que du point de vue moral. Et pour tout dire, nous distinguons, sur cet homme admirable, une légère tache protestante.

{Le Journal, 6 mars 1893).

Aux obsèques de M. Taine, le pasteur Roger Holard, prononçant l'éloge du défunt, a déclaré que ce n'était pas seulernent pour se conformer au désir de M™^ Taine et de ses enfants qu'un service funèbre était célébré, mais pour obéir à la volonté de M. Taine, nettement exprimée dans son testament.

Cette adhésion in extremis au protestantisme est très frappante en ce sens que M. Taine est né catholique, et que d'ailleurs nous étions autorisés à croire qu'il voyait d'inconciliables contradictions entre toute religion et les méthodes scientifiques. Voici donc que cet illustre penseur nous fournit, en sortant de la vie, un document très grave sur la qualité de son caractère et sur l'interprétation de ses idées. Par quelle pente est-il arrivé à aller prendre son suprême sommeil dans la famille protestante?

Ce secret, nous eussions eu quelque malaise à le vouloir surprendre au lendemain de cette mort dont nous portons le deuil, mais après deux semaines, rapprochons-nous, osons interroger notre maître vénéré.

Le problème semblera d'autant plus important que l'esprit protestant apparaît non pas seulement chez Taine, mais chez ceux qui l'entouraient, chez Bourget (cf. Terre promise), chez Vogiié; chez tant d'hommes réfléchis du Collège de France, de la Sorbonne, de l'Institut.

Ah! que ne pouvons-nous feuilleter avant qu'on les' brûle, ces dossiers, ces fameux dossiers, où il classait ses conversations. Je sais que nous y trouverions des faits, des renseignements de tous ordres, des discussions d'hommes et nullement un journal intime. Mais la direction même de la curiosité de notre maître ne nous renseignerait-elle pas sur sa tendance morale ? Et puis souvent, à ces précieuses interviews, il dut joindre un bref examen de conscience : c'est prudence, en effet, de regarder la construction de son instrument, avant d'en enregistrer les résultats. Les impressions que nous ressentons des autres dépendent de ce que nous sommes.

Je me suis permis de reconstituer ci-dessous quelques-unes des fiches que, sans invraisemblance, M. Taine a pu rédiger, à des intervalles divers, depuis vingt ans, et classer sous ce titre qui exprime, je crois, son principal souci moral : Préparation à la mort.

Note I. — Depuis les années 1870 et 1871 qui ont beaucoup assombri mon caractère, mon esprit se reporte avec complaisance à la préparation à la mort. C'est que la raison et lesj^sentiments prennent

d'eux-mêmes la pente de la nature. Et malgré ma promenade quotidienne de Paris, en dépit du bienfaisant séjour de Menthon, je suis dans la période déclinante.

Je- ne m'épouvante pas de la mort, c'est une fonction régulière de l'univers qui entraîne incessamment hors de la lumière les créatures pour faire place à d'autres. Mais il faut que ma raison participe de cette unité vers laquelle je m'achemine. Avant de rentrer dans ce grand tout, je veux m'y préparer. Je ne veux pas être une pensée mutilée, fragmentaire, dans l'universelle raison, un être isolé dans la communauté des hommes : j'entends servir la société et non point par goût des louanges, ni par désir d'être aimé, ni par sympathie pour mes contemporains, mais parce que le monde est un et que je veux me conformer à ses lois, qui sont d'ailleurs harmonieuses avec ma raison.

Accepter, s'accorder avec l'univers, voilà la vraie préparation à la mort. C'est à

m'avancer dans cette soumission que j'emploierai les dernières années de ma vie.

Note IL — Pour Marc-Aurèle qui, selon moi, est la plus belle âme de l'humanité, se soumettre à la nature était un mot d'un sens suffisant. C'est cette formule qui a soutenu toute sa conduite, l'a décidé à s'abstenir des plaisirs, à modifier son pouvoir, à respecter la dignité de tout être et à s'épuiser, sans illusion d'ailleurs, pour le bien de l'empire. Toutefois, M. de Vogiié m'a dit aujourd'hui que dans son monde ce mot ne suffit pas.

Il m'a parlé de plusieurs personnes favorisées par la fortune, par la beauté, par une grande situation sociale, et qui pourtant mènent une vie morale digne de la plus haute estime. Or, il considère qu'elles n'eussent pas été telles et ne se seraient pas abstenues des plaisirs, si elles n'avaient

eu pour précepteurs moraux que notre Marc-Aurèle ou notre Spinosa. Ce sont des catholiques.

D'autre part, je croise au Luxembourg des groupes de jeunes gens isolés, dont l'allure indique l'usage des bibliothèques, voire une belle culture, et qui sont pauvres. A l'éclat de leurs yeux, à la dureté de leurs regards, je sens que leurs rêveries sont d'un ordre funeste pour la paix sociale. A ceux-là aussi Marc-Aurèle sera insuffisant ; il faudrait leur donner des frères, et qu'ils prissent contact avec un groupe. Je voudrais entre eux un lien social, peutêtre une religion, pourvu toutefois qu'en fortifiant la société, elle n'étoufltât point l'individu.

Noie III. — A., B., C, avec qui je cause, ne partagent point mes inquiétudes sur l'avenir de la société française. Mais la confiance de ces jeunes gens, si irraisonnée,

augmente encore ma défiance. Pour moi, je ne connaîtrai plus la sécurité avant ma mort.

A l'École Normale, où je m'occupais de choisir les principes qui ont déterminé ma vie, une phrase de Stendhal m'a frappé : « Tant qu'on n'a pas six mille francs de rentes, ne penser qu'à cela ; quand on les a, n'y plus penser. » Il faudrait ajouter : « Se choisir un milieu social, un ordre où passer sa vie avec régularité, et, cette élection faite, n'y plus penser. » Un ordre dans lequel on puisse d'ailleurs travailler en toute indépendance.

C'est dans cet esprit que j'ai voulu faire partie de l'Université, sans en adopter au reste les préjugés. Dans cet esprit encore, je fus heureux d'un fauteuil à l'Académie. A l'abri de ces antiques institutions, je pensais travailler sans tracas. Dès la première heure, pour ma thèse de doctorat, je vis l'Université me rejeter! Et la haute situation d'académicien ne suffit pas à m'autoriser, devant l'opinion, à traiter

librement de la période révolutionnaire, ni d'aucun sujet délicat.

Toutes expériences faites, je ne vois que la société protestante qui protège, défende les siens, leur soit une assurance, enfin. Elle leur passe les hardiesses essentielles et ne leur demande que des concessions d'attitude, dont s'agace peut-être un Parisien vif, irrespectueux, provocant, mais qui ne coûtent rien ni aux races du Nord,ni à moi.

Note IV. — Je crois prévoir que mes amis, au lendemain de ma mort, me traiteront de saint : c'est le genre de considération que je préfère. J'ai toujours voulu trouver une valeur morale à la recherche de la vérité. La curiosité scientifique me paraît une vertu, et il me répugne de n'y voir qu'une gymnastique de mon cerveau.

Ce titre de saint, je le donne, moi aussi, à un Spinosa ou même à M. Littré. Pourtant, cette expression est mal justifiable ;

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elle fait partie d'une terminologie désormais sans emploi. C'est un mot sous lequel il n'y a plus un fait, et j'ai passé ma vie à combattre ce genre de vague. Comment ce titre vide éveille-t-il encore des sentiments en nous ? Pour mon cœur, la religion a- 1- elle encore des raisons que ma raison ne connaît pas ?

Note V. — Bourget attache beaucoup d'importance à ce domaine de Vincognoscible, à ce « domaine des choses qui ne peuvent pas être connues ». La science positive préfère de n'y rien nier, de n'y rien affirmer ; en un mot, elle ne connaît pas l'inconnaissable, mais elle en connaît l'existence. Le vieux Littré a magnifiquement parlé, me rappelait Bourget, de cet océan de mystère qui bat notre rivage, que nous voyons devant nous réel et pour lequel nous n'avons ni barque, ni voile... ("). Pourquoi ne pas installer là tous ces rêves

religieux qui satisferaient notre besoin de poésie, qui autoriseraient notre conception morale de la vie? Voilà peut-être l'expédient par lequel, sans rien sacrifier de la rigueur de notre méthode, nous pourrons unir de nobles esprits dans la paisible idée de l'infini et dans l'aspiration vers le bien idéal. C'est en maintenant ce « domaine de l'inconnaissable » que Spencer, sans avoir par ailleurs d'autre souci que la vérité pure, s'accorde en pratique avec ses comxpatriotes d'un protestantisme si soupçonneux.

Note VI. — Aujourd'hui, en écrivant mon Sonnet VI sur les chats, j'ai constaté que mon point de vue moral ne s'est jamais déplacé.

Deux sages ont connu la vérité suprême : Mais chacun dément l'autre et le condamne à tort. L'un nous dit : Soutiens-toi, sois patient et fort. Et l'autre : Sois heureux, jouis à l'instant même.

C'est avec le premier que je ine""range. Outre que j'avais le goût de comprendre tous les états d'âme, j'avais trop de sens esthétique pour flétrir ceux qui jouissent. Je crois avoir bien parlé du Paradis terrestre qu'est Venise, mieux encore de l'héroïsme charnel de Rubens ; j'ai mis en valeur aussi les fougueux aventuriers de la Renaissance ; mais toute ma complaisance, je la donne à ceux qui souffrent et qui acceptent. Selon moi, ils possèdent la vraie poésie de la vie.

Aujourd'hui comme jadis, il me paraît très profond le mot de l'homme que j'ai le plus estimé, de ce Franz Wœpke qui disait : « J'ai pris la vie par le côté poétique. » Sous le nom de Paul, dans les Philosophes classiques ("), puis dans le musicien du dernier chapitre de Graindorge, et ailleurs encore, bien souvent, j'ai décrit cette résignation, ce calme, cette politesse, ce labeur désintéressé. Se pénétrer du sentiment des nécessités qui nous plient et qui nous traînent, se persuader que toute la

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sagesse consiste à les comprendre ou à les accepter, c'est le stoïcisme des anciens, et voilà qui est pour moi de qualité religieuse.

Noie VIL — Une jeune femme a fait, devant moi, un mot fort spirituel et profond. Parlant de son mari, qui s'occupe de « la réfection sociale des jeunes gens » et dont elle annonçait le départ pour Rome, elle a dit : « Il va demander au Pape la permission d'être protestant. »

Pour moi, ce n'est pas au Pape que je demande cette permission, c'est au Taine que j'étais il y a vingt ans. Dans ce temps- là, j'écrivais : « La religion et la philosophie sont produites par des facultés qui s'excluent réciproquement, se déclarent impuissantes... Le système qui essayerait de les réconcilier et de les confondre ne sera jamais qu'un roman. » J'allais même plus loin, et je disais : « Affirmer qu'une doctrine est vraie parce qu'elle est utile ou Barrés 6

belle, c'est la ranger parmi les machines du gouvernement, ou parmi les inventions de la poésie {^'). »

Eh bien! aujourd'hui, au terme de ma course, je prends la résolution de donner mon suprême témoignage à une religion, parce qu'elle donne satisfaction à ma conception poétique de la vie et parce qu'elle aide à refréner les tendances naturelles des hommes qui sont la brutalité et l'égoïsme.

Je répugne au catholicisme romain, à cause de son administration formidable et parce qu'il ne laisse pas assez de jeu à la libre interprétation de l'Univers par chaque individu. Je mourrai dans la communauté protestante. Aujourd'hui comme jadis, ma règle morale, c'est le stoïcisme de Marc- Aurèle, et ma méthode, c'est l'analyse scientifique ; mais ce serait un trait de jacobinisme de vouloir imposer par le raisonnement mon état d'esprit à ceux qui ne l'ont pas atteint. Séparons l'ordre moral de l'ordre scientifique, usons de distinctions, sans quoi il n'y aurait que désordre et

mauvaise foi, mais fortifions ceux qui aspirent, eux aussi, au bien idéal.

Mes livres, qui sont écrits pour une minorité, n'enseignent rien que le déterminisme scientifique et la soumission d'un Marc-Aurèle ou d'un Spinosa ; mes obsèques religieuses, qui sont un argument mieux saisissable par la foule, contribueront à approcher mes contemporains de cette haute moralité. Mon esprit, nourri hors des temps et des milieux, demeurera, dans mes livres, tout au service de l'humanité non conditionnée ; mon corps, au service du pays et de l'époque auxquels j'ai dû les bonheurs de l'amitié et la sécurité du travail.

Voilà, j'en suis certain, par quel noble souci moral et par quels raisonnements M, Taine, qui est né catholique et qui a vécu en libre-penseur, est mort protestant.

Au début de ce siècle, Chateaubriand nous incitait à être catholiques, parce que le catholicisme est beau et bienfaisant. C'est aussi au nom de l'utilité que M. Taine préconise le protestantisme. Seule-

ment, l'auteur du Génie du christianisme procédait par des élans de sensibilité et des peintures poétiques. L'auteur des Origines de la France contemporaine est un logicien qui nous souhaite un bien religieux parce que l'anarchie et le manque de tradition sont le mal de notre pays depuis cent ans, et qui préfère le protestantisme au catholicisme par haine de la centralisation excessive et par respect de l'individu. Résolument hostile à toute nuance de protestantisme, je suis, pour ma part, complètement opposé à ces manières de voir du regretté philosophe, mais je me suis proposé ici de les exposer et non point de les réfuter.

{Le Figaro y 25 mars 1893.)

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