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Temps du 12 mars

2. Voir les articles de Sainte-Beuve sur VHistoire de la Littérature anglaise, dans les Nouveaux Lundis, t. VIII, p. 56 et suiv.

8 TAÏNE HISTORIEN

Sa théorie du milieu, elle explique les médiocres littérateurs, la médiocre littérature : elle n'explique ni les hommes de génie ni les œuvres. Elle explique Campistron, et non Racine. Sans doute, les grands artistes sont le produit de leur temps, mais jusqu'à un certain point. Si leur siècle les fait, il est presque aussi vrai de dire qu'ils font leur siècle, ou plutôt qu'ils font le siècle suivant, l'âge suivant. Les contemporains de Hugo ne se reconnurent pas tous en lui, et la plupart d'entre eux furent scandalisés par Hernani, qui s'imposa plus tard comme un chef-d'œuvre. Peutêtre pourrait-on dir^ que nous admirons et comprenons bien plus et bien mieux Shaskespeare que ses contemporains ne le comprenaient ou ne se reconnaissaient en lui.

Quand Taine écrit son Histoire de la Littérature anglaise, c'est donc déjà un esprit systématique qui fausse souvent ce qu'il touche.

Philosophe, oui, mais aussi et surtout littérateur.

On le voit tout le temps amoureux de la gloire littéraire et de l'Institut. Un prix à l'Académie française, pour lui c'est la gloire. Sa correspondance le montre corrigeant son Tite-Live, d'abord refusé, le corrigeant avec la plus souple docilité, non quant aux détails de style, mais quant aux idées essentielles, pour obtenir enfin le prix. Plus tard, célèbre et maître, il présenta aussi et sans succès sa Littérature anglaise à un concours académique.

Ce travailleur, cet homme d'étude et de cabinet, bénédictin laïque, si vous voulez, n'a du bénédictin

que la studiosité : il est fort habile à se faire valoir, il a un goût très réaliste de la réclame. Il écrit à sa mère, le 14 novembre 1853 : « Il faut absolument qu'au moment où le livre sera fini, j'aie assez de relations pour pouvoir le faire trompetter. Sans grosse caisse, Icipublic ne vient pas; il se trouve qu'on a écrit pour les étoiles, auditoire poétique, mais insuffisant*. »

Avec ses airs d'écolier naïf, il sait très bien s'attacher aux influences utiles, Guizot, Renan, Sainte- Beuve. Je ne connais pas de flatterie plus ingénieuse que sa lettre à Sainte-Beuve, quand il lui envoya son volume des Philosophes ^.

Sa poétique, c'est que, pour plaire au public, il faut l'étonner.

En cela, il est romantique. Il recherche et adore le pittoresque, Ténorme, le truculent. Il aime et outre la manière de Michelet. Mais si Michelet déforme la vérité, c'est par besoin esthétique ou pour moraliser : Taine la déforme pour étonner.

Il est lui-même étonné de tout, et cette ingénuité a été signalée par k. de Vogué fort plaisamment, quoique sans intention plaisante, puisque c'est près du lit de mort de Taine qu'il écrivait ceci : « J« l'ai vu maintes fois, avec son trésor d'expérience et du haut de sa gloire, écouter, attentif comme un écolier, le plus modeste interlocuteur; incapable du plus léger mensonge, il tenait pour importante et vraie toute parole tombée d'une bouche humaine. Cette sublime crédulité l'a peut-être égaré dans l'appréciation des docu-

i. Vie et Correspondance f t. II, p. 19- 2. Ibid,, t. U, p. 148.

ments historiques ; elle était touchante par le respect de l'âme d'autrui qu'elle attestait chez celui que les imbéciles appelaient un « matérialiste »*.

Littérateur, et littérateur classique, lui qui a tant vilipendé Tesprit classique, chez lui Tordre, le mouvement, Tenchaînement des idées, la structure et les parures sont selon les recettes de la rhétorique scolaire, avec, en plus, la couleur locale des romantiques.

Il a deux styles, l'un pour le public, l'autre pour le privé.

Le style de ses lettres, surtout dans les deux premiers volumes de sa Correspondance j est le plus souvent quelconque, même négligé ou commun, parfois incorrect 2.

Dans ses livres, il s'applique, s'évertue, un peu comme un élève à l'ancien concours général. C'est une série de morceaux soignés et brillants. C'est beau tout le temps.

Même cette théorie de la « faculté maîtresse » qu'il cherche à déterminer en chaque individu n'est peutêtre qu'un procédé littéraire de simplification élégante. Il se moque du xvii" siècle qui peignait, en l'inventant, le type de l'honnête homme : il peindra, en l'inventant, le type du jacobin.

1. E.-M. de Vog:ué, Devant le Siècle, Paris, 1896, in-16, p. 293.

2. Dans des « Notes sur Paris », prises pour lui-môme et publiées dans Vie et Correspondance, t. II, il écrit, p. 244 : • Renan n*est pas du monde, il ne sait pas causer aux femmes. - La môme négligence, alors moins usitée qu'aujourd'hui, il la répète aux pages 59 et 168 du môme volume. Il l'évite toujours dans ses livres.

Historien de la littérature, historien de l'art, Taine se vante de s'appuyer surtout sur l'observation. Mais il n'observe qu'avec une idée préconçue. Écoutez làdessus M. Gabriel Monod : « Lorsque, dit-il, je le vis pour la première fois, en 1866, au moment où j'entreprenais mon premier voyage d'Italie, il me dit : « Avez- « vous une idée sur la civilisation italienne et sur l'Italie? a — Non, puisque je n'y suis pas encore allé. — Vous « avez tort; pour ne pas perdre de temps, il faut vous « faire d'avance une idée de ce que vous allez étudier, « et voir ensuite si cette idée est conforme à ce que « vous voyez. » M. Monod répondit : «Je craindrais de trop voir les choses à travers l'idée préconçue que je m'en serais faite*. »

Tame n'avait pas cette crainte, et il oubliait de s'appliquer à lui-même ce qu'il avait dit jadis de Royer-Collard : « Son penchant inné lui faisait une doctrine préconçue, et toujours une doctrine préconçue fausse, invente ou omet les faits 2. »

Comment s'y prend-il pour observer, quand il a sous les yeux les choses qu'il décrit?

Il observe très vite. Quelques semaines de voyage lui suffisent pour se sentir assez documenté sur les Pyrénées, sur l'Italie, et aussitôt il improvise un livre.

Je crois plutôt que le livre se fait dans son esprit au moment même 011 il regarde.

Un coup d'œil, et il rentre dans sa chambre pour écrire.

1. Gabriel Monod, Taine et la Révolution française, dans la Revue bleue du 9 juillet 1904.

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