Philosophes français du XIX'' siècley p
12 TÂINE HISTORIEN
Il n'écrit pas devant le tableau, devant le paysage, mais à l'hôtel, devant son écritoire.
C'est lui-même qui nous l'avoue, quand, dans le Voyage en Italie, il raconte l'emploi de son temps après le déjeuner :
« ... Je vais dans un musée, dans une galerie, presque toujours seul; sans cela, impossible d'avoir des impressions à soi, et surtout de les suivre; la conversation et la discussion font sur les rêves et les images intérieures l'effet d'un coup de balai sur une volée de papillons. Tout en vaguant dans les rues, j'entre dans les églises, mon guide imprimé m'en dit l'architecte et le siècle; cela les remet pour moi dans leur entourage historique, et me fait raisonner involontairement sur les mœurs d'où elles sont nées. Rentré chez moi, je trouve sur ma table des livres du temps, surtout des mémoires et des poèmes; je lis une heure ou deux, et j'achève de griffonner mes notes. A mon sens, Rome n'est qu'une grande boutique de bricà-brac; qu'y faire, à moins d'y suivre des études d'art, d'archéologie et d'histoire? Je sais très bien pour mon compte que, si je n'y travaillais pas, le désordre et la saleté du bric-à-brac, les toiles d'araignée, l'odeur du moisi, la vue de tant de choses précieuses, autrefois vivantes et complètes, maintenant dédorées, mutilées, dépareillées, me jetteraient dans les idées funèbres. »
Sa mauvaise méthode d'observation lui valut des critiques d'observateurs plus consciencieux ou plus patients Celles du vicomte Henri Delaborde, dans la Gazette des Beaux-Arts du i^^ juillet 1866, sont aussi amusantes que précises. En voici un passage * :
1. Des opinons de M, Taine sur Vart italien. 11 y en a un tirage à part à la Bibl. nat., Cabinet des Estampes, Yc 24.
<c Nous avons dit que Textrême brièveté du séjour de M. Taine en Italie lui avait permis seulement d'entrevoir les objets qu*il n'hésite pas pourtant à juger ou à décrire. De là, plus d'un témoignage d'inadvertance, plus d'une imprudence dans le récit, même en dehors des appréciations critiques qui dépendent, après tout, du sentiment personnel, et qu'il est loisible à chacun de formuler comme il l'entend. Que M. Taine, par exemple, ne veuille voir dans la Vierge à la Chaise « qu'une sultane aux yeux clairs, sans pensée », se courbant sur son enfant, c avec un beau geste « d'animal sauvage * », libre à lui : on s'accommodera difficilement de ces paroles, en tant qu'interprétation morale du tableau, mais du moins elles ne démentent pas la disposition matérielle et les lignes. En revanche, n'est-ce pas abuser un pendes franchises du style descriptif que de nous représenter une autre vierge de Raphaël, — la Madone du Grand-Duc, — « la tête couverte d'un long voile vert ' », dont la couleur, fort heureusement pour la tradition hiératique et pour le peintre, n'a jamais existé que sous la plume de l'écrivain? N'y a-t-il pas aussi quelque témérité de l'imagi-
1. Je n'ai pu avoir, à la Bibliothèque nationale, toutes les éditions du Voyage en Italie. Mais j'ai eu la 1", parue en 1866 (Inventaire, K 13907) et la 12*, parue en 1905 (8% K 3 653). Ce passage sur la Vierge à la Chaise se trouve au tome II, p. 224 de la 1'* éd. Il est identique dans la 12* : « C'est une belle sultane, circassienne ou grecque... et ses yeux clairs, sans pensée, regardent librement en face... »
2. r* éd., t. Il, p. 224. Au Pitti : « Cinq ou six tableaux de Raphaël se détachent : l'un est une madone que le grand-duc emportait avec lui dans ses voyages; elle est debout en rouge avec un long voile vert, et la simplicité des couleurs ajoute à la simplicité de l'attitude... » 12* éd., t. Il, p. 176 : «... Avec un long voile verdMre... » Cette demi-rectification a dû faire sourire M. Delaborde, s'il l'a connue.
nation à découvrir au palais Doria, à Rome, des paysages, absents en réalité, de Poussin, « les plus « grands », même que M. Taine « ait jamais vus * », ou à signaler « des Palmiers », et qui, plus est, des palmiers « en massifs », dans la campagne de Rome, où personne n'en avait rencontré encore'^? »
Les observations directes de Taine n'étaient pas seulement viciées par ses habitudes littéraires, mais aussi par sa myopie : il y voyait très mal, et ce sont de mauvaises conditions pour décrire la nature ou des tableaux.
Une autre raison de ces erreurs, c'est ce besoin qu'il avait de tout expliquer instantanément par une théorie.
11 faut qu'il s'improvise sur-le-champ une certitude. Il voit tout, il comprend tout, il ne doute de rien. Voilà la cause, voilà Tenchaînement. Il ne dit jamais : « Je lie sais pas, je ne comprends pas, j'hésite. » Non : il tranche, en explicateur souverain, en juge souverain et imperturbable. On ne l'a jamais surpris à s'écrier : « Je me suis trompé. » Il plane et jubile en pleine certitude.
Au début, quand il rumine l'idée de son livre, il a parfois bonne volonté à se mettre en état d'esprit critique. A peine assis à sa table de travail, le voilà pris
1. 1" éd., t. I, p. 334. Au palais Doria : «... Les paysages de Poussin et de Guaspre Poussin, son élève, remplissent une salle presque entière. A force de regarder ces mouvements de terrain savamment disposés, ces premiers plans noirâtres peuplés de grands arbres, et qui font contraste avec la teinte effacée des montagnes lointaines, cette large ouverture du ciel, on finit par se détacher de son temps et se mettre au point de vue du peintre... etc., etc. » Identique dans la 12^ éd., p. 261-262.
2. Je n'ai su retrouver ce passage sur les palmiers, ni dans la 1" ni dans la 12» édition.
par l'ivresse de Tencre. Tout s'exagère, tout se déforme dans son esprit et sous sa plume.
Quelles étaient les opinions politiques de Taine?
A rÉcole normale, le républicanisme de ses camarades lui paraît irréfléchi. 11 veut se faire des opinions raisonnées. Le 1®'' mars 1849, il écrit à son ami Prévost-Paradol qu'il ne veut pas voter parce qu'il ne se sent pas assez instruit pour cela *.
Cependant c'est en démocrate qu'il refuse d'adhérer au coup d'État du 2 décembre 1851 ^ et qu'il écrit « qu'en fait la solution serait l'instruction du peuple ^. » Au début de sa carrière littéraire, il ne se pose pas du tout comme un conservateur en politique. Au contraire, il écrit en 1857 que ce qui empêcha Royer-Collard d'être un vrai philosophe, c'est qu'il était « lié » par « le sens commun, par l'amour de l'ordre et par le christianisme * ».
Après 1870, changement de ton.
La Commune l'épouvante, le désespère. Il écrit, le 20 mars 1871 : « J'ai le cœur mort dans la poitrine ^. »
Retiré à Tours, puis à Orsay (avril-mai 1871), il ne