Nouveaux EssaiSf p
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phases de l'évolution, c'est parce qu'il n'est pas possible de les immobiliser, de les synchroniser] sans que l'anachronisme soit par trop visible et choquant.
C'est pourquoi il ne souffle mot de la lutte de la royauté avec les parletoients, qui cependant est en plein dans son sujet : en effet il n'y a pas moyen de placer la réforme de Maupeou dans la même année idéale que celle de Lamoignon, par exemple. De là aussi le silence sur les Assemblées provinciales, dont les dates d'établissement sont trop notoires.
Négligeant les grands faits, Taine se borne à ce qu'il appelle les « petits faits significatifs* » peu connus, dont la date n'est dans aucune mémoire, et qu'on peut synchroniser sans que le lecteur non érudit s'en étonne.
Quand il décrit la cour, est-ce celle de la Régence, celle de Louis XV ou celle de Louis XVI? Ce sont ces trois cours à la fois, et ce n'est aucune d'elles, mais une sorte de cour imaginaire d'après des faits réels dont le rapprochement est anachronique.
Ce goût de l'anachronisme en vue de la symétrie entraîne même l'auteur au delà des limites qu'il s'est assignées. Ainsi, voulant prouver que le paysan était crédule avant 1789, il allègue (p. 493) des incidents qui ont eu lieu en août 1789, sous le coup de la grand'peur, alors que la Révolution avait déjà passé des esprits dans les faits. 11 cite (pages 264, 302, 304 et en bien d'autres endroits), comme caractéristique de la philo-
1. L* Ancien Régime, p. 276. Dans son livre : de V Intelligence (1" éd., préface, p. 4), il avait dit : « De tout petits faits bien choisis, importants, significatifs, amplement circonstanciés et minutieusement notés, voilà aujourd'hui la matière de toute science. Chacun d'eux est un spécimen instructif, une tôte de ligne, un exemplaire saillant, un type net auquel se ramène toute une flle de cas analogues. >*
Sophie avant la Révolution, VEsqaisse d'un tableau de l'esprit humain f que Condorcet n'écrivit que sous la Convention et dont la publication, posthume, n'eut lieu qu'en l'an III. Ou encore (p. 263) à l'appui de ses réflexions sur « l'esprit et la doctrine » avant 1789, il cite l'ouvrage de Cabanis, Rapports du physique et du moral, qui ne parut qu'en 1802.
On voit tout ce qu'il y a de décevant et d'antiscientifique dans ce procédé de synchronisation.
Ces généralisations abusives, Taine ne les applique pas seulement au temps, mais aussi, comme on le verra, à l'espace. D'un fait qui s'est passé en telle année et en tel lieu, il ne tire pas seulement des conclusions pour d'autres années, mais pour toute la France.
Disons ici que ce procédé n'est pas seulement un procédé d'abstraction philosophique, si on peut dire, mais aussi et surtout un procédé littéraire. Frapper, émouvoir, amuser par une mosaïque de petits faits variés, brillants et étonnants, voilà le but de Taine. Ce but, il l'atteint et il le manque. 11 l'atteint, en ce que celui qui ne lit que quelques pages de son livre s'intéresse et admire. Puis, si on veut tout lire de suite, vient la fatigue par une sensation d'immobilité, ou de perpétuel recommencement, ou de stupéfaction à jet continu.
Taine a supprimé l'évolution dans l'histoire : on ne se sent pas avancer, on piétine sur place, on s'impar tiente. Par un récit, Taine aurait plus instruit le lecteur, mais aussi, il faut bien l'avouer, il aurait moins mis en lumière ses propres qualités d'artiste, de virtuose, il n'aurait pas atteint au genre de gloire qu'il aimait par-dessus tout.
Parions maintenant de la documentation du volume sur Y Ancien Régime.
Puisque évidemment le principal but de l'auteur, quoiqu'il ne le dise pas en propres termes, c'est de décrire l'esprit public, il avait à faire un dépouillement méthodique de source^ essentielles pour la connaissance de l'esprit public, entre autres les remontrances du Parlement, les procès-verbaux des Assemblées du clergé, ceux des deux Assemblées de notables, les papiers des Assemblées provinciales, les cahiers de 1789.
Il n'a point fait ce dépouillement, et ces sources essentielles, il les a ignorées, ou négligées, ou à peine entrevues, comme par exemple les cahiers, dont il a tiré si peu de chose *.
C'est encore pour le même motif : parce qu'il sup prime l'évolution, et que, dans ces documents, l'évolution se marque.
Et c'est aussi par une sorte d'incapacité de rien faire méthodiquement^ patiemment, complètement.
Les sources qui s'offrent à lui au hasard, il y puise au hasard deux ou trois petits faits parmi des milliers, et il croit les avoir explorées à fond, il croit s'être complètement documenté.
Cependant il est juste dédire qu'il est peut-être, parmi ceux qui ont écrit sur le xVlu* siècle, le premier dont la curiosité ait été aussi vaste et qui ait vu ou
1. Sur Tusagc insignifiant quUl fait des cahiers, voir, par exemple, p. 46, 48, 54, 66, 70, 81. Il se sert souvent du médiocre résumé qu'en a donné Prudhomme, par exemple p. 278 et 488*
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signalé autant de sources. Il avait le sentiment ou Tinstinct de ce qu'il aurait fallu faire. Mais c'était un improvisateur, et la patience lui a manqué.
Ni dans ce volume ni dans les suivants, on ne trouvera aucune bibliographie. Cependant Taine parle un peu de ses sources en la préface de Y Ancien Régime.
Pour faire voir ces « forces intimes qui conduisent rétonnante opération », il assure n'en être pas réduit « aux conjectures, aux divinations douteuses, aux indications vagues ». Il croit avoir des témoignages clairs, probants, complets, décisifs.
« Par un bonheur singulier, dit-il, nous apercevons les hommes eux-mêmes, leurs dehors et leur dedans. Les Français de l'ancien régime sont encore tout près de nos regards. Ghïicun de nous, dans sa jeunesse, a pu fréquenter quelques-uns des survivants de ce monde évanoui. Plusieurs de leurs hôtels subsistent encore, avec leurs appartements et leurs meubles intacts ; au moyen de leurs tableaux et de leurs estampes, nous les suivons dans leur vie domestique, nous voyons leurs habillements, leurs attitudes et leurs gestes. Avec leur littérature, leur philosophie, leurs sciences, leurs gazettes et leurs correspondances, nous pouvons reconstituer toute leur pensée et jusqu'à leur conversation familière. Une multitude de mémoires, sortis depuis trente ans des archives publiques ou privées, nous conduisent de salon en salon, comme si nous y étions présentés. Des lettres ou journaux de voyageurs étrangers contrôlent et complètent, par des peintures indépendantes, les portraits que cette société a tracés elle-même. Elle a tout dit sur son propre compte, sauf ce qu'elle supposait banal et familier aux contemporains, sauf ce qui lui semblait technique, ennuyeux et
mesquin, sauf ce qui concernait la province, la bourgeoisie, le paysan, l'ouvrier, l'administration et le ménage. »
Ces indications, on le voit, sont très vagues.
Ces hôtels qui subsistent encore, et dont il annonce des descriptions, il n'en décrira aucun. Et pourquoi n'annonce>t-il pas aussi des descriptions de maisons de paysans? Il y en a encore quelques-unes avec leur mobilier. On pourrait aussi trouver dans les villes plus d'une habitation de bourgeois dont l'agencement est encore intact, au moins pour une pièce ou deux.
Les tableaux et estampes, il ne les décrit pas davantage. Il renvoie vaguement au Cabinet des Estampes
Quant aux lettres et aux mémoires, il accorde la même confiance à ces deux catégories de documents, dont la valeur est si inégale. 11 admet même des mémoires en forme de roman. 11 lui arrive aussi d'admettre des romans et des comédies comme des témoignages de même nature et de même portée que les mémoires et les lettres.
Les témoignages étrangers qu'il annonce, ce ne sont guère que ceux d'étrangers hostiles à l'esprit révolutionnaire, comme Gouverneur Morris. Il ne s'inquiète pas des autres.
Son choix d'imprimés n'est ni critique, ni méthodique. Il a beaucoup lu, mais au hasard et n'importe quoi.
La liste de ses références serait trop longue à reproduire.
Prenons les trente premières pages : il y cite, comme mémoires, ceux de M™« Campan, d'Augeard, de Bouille, de Beugnot, de Lévis, de Chateaubriand, de Bailly; comme relations de voyage, celle d'Young et l'ouvrage
de John Andrews, A comparative view (1785); comme documents plus ou moins officiels, les rapports de Treilhard, de Chasset, de Talleyrand sur les biens du clergé; les rapports de l'Agence du clergé, de 1780 à 1785; la France ecclésiastique, année 1788; la collection des lois de Duvergier; comme écrits divers de contemporains, le livre de Necker, de V Administration des finances; les œuvres de Voltaire et celles de Turgot; le Traité des droits seigneuriaux de Renauldon (1765); VÉtat de la France de Warroquier (1789); comme ouvrages publiés au xix^ siècle, Léonce de Lavergne, Assemblées provinciales; Delbos, Église de France; Paris, la Jeunesse de Robespierre; Boileau, État de la France; Raudot, État de la France, C'est un pêle-mêle de sources bonnes ou mauvaises, contemporaines ou postérieures.
On a vu que, selon Taine, les imprimés ne renseignent que sur la cour et sur la ville. Lui-même cependant en a cité qui renseignent sur la province, almanachs, cahiers de 1789, etc. Mais, quand il disait cela, c'était une boutade qui lui servait de transition brillante pour passer à l'annonce des sources manuscrites.
Ces sources manuscrites *, il n'annonce pas seulement, dans la préface de l'Ancien Régime, celles qui se rapportent à l'ancien régime, mais aussi quelques-unes de celles qui se rapportent à la Révolution.
Ne parlons^, pour l'instant, que de celles qui se rapportent à l'ancien régime^
Taine déclare avoir dépouillé « une multitude de documents manuscrits, la correspondance d'un grand nombre d'intendants, directeurs des aides, fermiers
1. Taine dit qu'elles lui ont été signalées par M. Boutaric, alors chef de section aux Archives nationales. Or, on ne peut pas dire que M* Boutaric fût spécialiste en la matière»
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généraux, magistrats, employés et particuliers de toute espèce et de tout degré, pendant les trente dernières années de Fancien régime, les. rapports et mémoires sur les diverses parties de la maison du roi, les procèsverbaux et cahiers des États généraux en cent soixanteseize volumes*, la correspondance des commandants militaires en 1789 et i790 2, les lettres, mémoires et statistiques détaillées, contenus dans les cent cartons du Comité ecclésiastique ^ »/
Enchanté de sa documentation, Taine s'écrie : « Avec de telles ressources, on devient presque le contemporain des hommes dont on fait l'histoire, et plus d'une fois, aux Archives, en suivant sur le papier jauni leurs vieilles écritures, j'étais- tenté de leur parler tout haut. »
Voyons maintenant, à l'aide des cotes qu'il donne lui-même en référence au bas des pages, quels sont les cartons ou registres qu'il a réellement consultés aux Archives nationales *.
Dans la série Dxix, qui renferme les papiers du
1. Ce ne sont pas du tout les « procès- verbaux des États généraux », ce qui ne veut rien dire. Ce sont, aux Archives nationales, les 174 (et non 176) volumes de la série Bm, que M. A. Brette a décrits en tête de son recueil sur la Convocation des États-Généraux (t. I, Introduction, p. GXXII). Et pourquoi Taine a-t-il préféré la série ^m (copies) à la série B' (originaux)? Il ne le dit pas.
2. Il s'agit sans doute des commandants en chef et en second dans les provinces (cf. Brette, ibid., t. I, p. 424 et suiv.). Je ne trouve rien sur cette correspondance dans VÉtat sommaire des Archives nationales. Il y en a des parties éparses dans la série H et ailleurs. Taine ne donne, au cours du volume, aucune référence, aucune cote pour cette correspondance.