y OIT Moniteur, réimp., t. IV, p
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3 février 1789. En moins de trois mois, il s'imagine avoir fait la psychologie du peuple français. Dès le 29 avril 1789, il écrit : « La grosse masse du peuple n'a pour religion que ses prêtres, pour loi que ses supérieurs, ^ pour morale que son intérêt; voilà les créatures qui, menées par des curés ivres, sont maintenant sur le/ grand chemin delà liberté ; et le premier usage qu'elles en font, c'est de s'insurger de toutes parts parce qu'il y a disette. » Tout homme non passionné rira de ce radotage prétentieux : Taine le transcrit gravement (p. 492) comme un témoignage instructif et préférable aux témoignages français, uniquement parce qu'il est défavorable à la Révolution.
Tout témoignage lui paraît croyable, s'il est hostile, mais doublement croyable, s'il est à la fois hostile et anglais. Il regrette (page 219) qu'on ne voie jamais « un gentilhomme arrêté chez lui casser la tête du Jacobin qui l'arrête ». Et il ajoute en note : « Exemple de ce qu'aurait pu faire la résistance armée de chacun chez soi et pour soi. Un gentilhomme de Marseille, retiré dans sa bastide et proscrit, se munit d'un fusil, d'une paire de pistolets et d'un sabre^ ne sortit plus sans cet attirail et déclara qu'on ne l'aurait point vivant. Personne n'osa exécuter le mandat d'arrêt. » Et à quel témoignage doit-il la connaissance de ce fait extraordinaire? A celui d'Anne Plumptre *, A résidence of three years in France (i802-180o), (t. II, p. 115). Ainsi c'est à une
!• Taine écrit ce nom, je ne sais pourquoi, Plamptree. Voici le titre exact et complet de l'ouvrage ; A narrative of a three years* résidence in France, principally in the southern départements, from the year 1802 to iSOoy including some authentic particuXars respecting the early life of the french emperor^ and a gênerai inquiry into his character, by Anne Plumptre. London, J. Mamman, 1810, 3 vol. in-8. Bibl. nat., L 29/15.
Anglaise, voyageant en France sous le Consulat, qu'il demande des renseignements sur ce qui s'est passé en France sous la Révolution 1
Non seulement Taine se fie aveuglément à des témoignages suspects, mais il généralise d'après ces témoignages. On a vu qu'il aime citer les écrits de M™^ de Genlis, même ses écrits purement romanesques, comme une source importante pour l'histoire de l'esprit public. Dans les Dangers du mondes une des comédies de son Théâtre d'éducation (1780), M°»e de Genlis met en scène deux personnages comiques, une marquise et une vicomtesse, et pour bien faire comprendre aux jeunes filles qui joueront ces rôles comment elles s'y prendronl pour faire rire par un étalage de sensibilité, elle ajoute cette indication : « Toutes les fois que les deux amies se disent des choses sensibles, elles doivent subitement prendre une petite voix claire et traînante, se regarder tendrement en penchant la tête, et s'embrasser souvent *. » Taine attribue (p. 210) à toutes les femmes bien élevées du xviii® siècle l'attitude que M™® de Genlis prête à deux fantoches. Il n'a, pour cela, qu'à déformer un peu le texte. Au lieu de Toutes les fois que les deux amies,,., il fait dire à M"® de Genlis : Toutes les fois que des amies se disent des choses sensibles,.. E\ voilà toutes les Françaises d'alors, sur le prétendu témoignage de M™« de Genlis, convaincues de sensibilité ridicule.
Sa crédulité à tous les témoignages lui joue de mauvais tours. Il a tant de confiance en Tocqueville qu'il n'a pas un instant l'idée que les citations faites par
1. Acte I, scène vii, p. 401 du tome II de Téd. iii-i2 du Théâtre d'éducation. Bibl. nat, Yf, 5983.
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Tocqueville puissent être inexactes. Ainsi, Tocqueville avait dit dans Y Ancien Régime et la Révolution {%^ édition, p. 54), pour prouver qu'il y avait déjà une forte centralisation sous Tancien régime : « Le marquis d'Argenson raconte dans ses mémoires qu'un jour Law lui dit : « Jamais je n'aurais cru ce que j'ai vu « quand j'étais contrôleur des finances. Sachez que ce « royaume de France est gouverné par trente inten- « dants. Vous n'avez ni parlement, ni états, ni gouver- « neurs : ce sont trente maîtres des requêtes, commis i< aux provinces, de qui dépendent le malheur du le « bonheur de ces provinces, leur abondance ou leur « stérilité. » Taine transcrit (p. 320) cette citation sans la vérifier. Or, si on se reporte aux Mémoires d'Argenson, édition de 1825 (page 179-180), on y lit* : ic J'étais intendant de Valenciennes ; je fis grand peur à Law, comme il traversait mon intendance pour fuir à l'étranger. Je le fis arrêter et le retins deux fois vingtquatre heures à Valenciennes, ne le laissant partir que sur des ordres formels que je reçus de la cour. Ce fut alors que j'eus avec lui une conversation assez longue, dont voici ce que j'ai retenu de plus digne de remarque. Law me dit : « Monsieur, jamais je n'aurais <c cru ce que j'ai vu pendant que j'ai administré les (c finances. Sachez que ce royaume de France est gou- <c verné par trente intendants. Vous n'avez ni parle- « ments, ni comités, ni états, ni gouverneurs, j'ajoute terai presque ni rois, ni ministres : ce sont trente « maîtres des requêtes, commis aux provinces, de qui « dépend le bonheur ou le malheur de ces provinces,
1. Cf» Journal et Mémoires du marquis d'Argenson, éd. Rathery, Paris, 1859; t. I", p. 43, en note.
« leur abondance ou leur stérilité. De quelle impor- « tance n'est-il pas que ceux-ci soient bons ou mauvais, « que Ton s'applique à les bien choisir, à les récom- « penser ou à les punir! » On voit que Tocqueville, en supprimant les mots : f ajouterai presque ni rois ni ministres, avait fait dire à Law tout le contraire de ce qu'il avait voulu dire : loin de dénoncer un excès de centralisation, Law se plaignait qu'il y eût anarchie dans l'administration. La déformation tendancieuse que Tocqueville a fait subir au texte de d'Argenson, Taine se l'approprie aussitôt en la reproduisant dans son livre : il a cru Tocqueville sur parole, uniquement parce que Tocqueville est grave. C'est toujours cette même crédulité que M. de Vogué appelle sublime *.
Les affirmations sans preuve, en ce volume comme dans les suivants, sont trop nombreuses pour qu'il soit possible d'en dresser une liste complète. Eh voici une (p. 277) : « On n'avait (au xviii*' siècle) aucune idée juste du paysan, de l'ouvrier, du bourgeois provincial, ou même du petit noble de campagne; on ne les apercevait que de loin, demi-efifacés, tout transformés par la théorie philosophique et par le brouillard sentimental. » Mgis ce ne sont chez Taine que des boutades, au service de sa théorie, et à peine lui ont-elles échappé qu'il les oublie. Celle que je viens de citer, il l'oublia si bien que (p. 431 du même volume), il cite une lettre où Massillon, évêque de Clermont, décrit avec réalisme les paysans de son diocèse.
Son défaut le plus criant, c'est de généraliser au hasard.
Sachant que beaucoup de nobles avaient des dettes, il