l'appelle (p. 261), « ce merveilleux Voltaire
l'un, Tesprît scientifique, et fait le satire de Tautre, Tesprit classique.
Qu'est-ce, au juste, que Tesprit classique? r\\ a une « forme fixe » d'intelligence que les Français du XVIII® siècle emportent avec eux sur leur « nouvelle tour )), c'est-à-dire sur ce « grand et magnifique ' édifice de vérités nouvelles que l'esprit scientifique a construit ». « Cette forme fixe, dit Taine (p. 241) est l'esprit classique, et c'est elle qui, appliquée à l'acquis I scientifique du temps, a produit la philosophie du i siècle et les doctrines de la Révolution. On reconnaît 'sa'présence à divers indices, notamment au règne du style oratoire, régulier, correct, tout composé d'expressions générales et d'idées contiguës. Elle dure deux siècles, depuis Malherbe et Balzac, jusqu'à Delille et M. de Fontanes; pendant cette période si longue, nulle intelligence, sauf deux ou trois, et encore dans des mémoires secrets comme Saint-Simon, dans des lettres familières comme le marquis et le bailli de Mirabeau, n'ose et ne peut se soustraire à son empire. Bien loin de finir avec l'ancien régime, elle est le moule d'où sortent tous les discours, tous les écrits, jusqu'aux phrases et au vocabulaire de la Révolution. Or, quoi de plus efficace qu'un moule préalable, imposé, . accepté, dans lequel, en vertu du naturel, de la tradition et de l'éducation, tout esprit s'enferme pour penser? Celui-ci est donc une force historique, et de premier ordre. »
On voit qu'il excepte de Vesprit classique les écrits de Saint-Simon, ceux du père et de l'oncle de Mirabeau, l'orateur. Plus loin (p. 245), il ajoute à ces exceptions La Fontaine, La Bruyère, Voltaire. Si on le pressait, on sent qu'il y ajouterait Molière et le Bossuet des ser-
mons. Que reste-t-il alors? Et voilà que nous ne savons plus trop ce que c'est que cet esprit classique.
Chemin faisant, il essaie de préciser autrement. Maintenant l'esprit classique, c'est la « raison raisonnante ». En 1789, dit-il (p. 250), la langue française <« n'est que l'organe d'une certaine raison, la raison raisonnante, celle qui veut penser avec le moins de préparation et le plus de commodité qu'il se pourra, qui se contente de son acquis, qui ne songe pas à l'accroître ou à le renouveler, qui ne sait pas ou ne veut pas embrasser la plénitude et la complexité des choses réelles ». « Par son purisme, par son dédain pour les termes propres et les tours vifs, par la régularité minutieuse de ses développements, le style classique est incapable de peindre ou d'enregistrer complètement les détails infinis et accidentés de l'expérience. »
Cette raison raisonnante, elle a la faiblesse de notre cerveau : « La plus simple opération mentale, dit Taine (p. 312) une perception des sens, un souvenir, l'application d'un nom, un jugement ordinaire est le jeu d'une mécanique compliquée, l'œuvre commune et finale de plusieurs millions de rouages qui, pareils à ceux d'une horloge, tirent et poussent à l'aveugle, chacun pour soi, chacun entraîné par sa propre force, chacun maintenu dans son office par des compensations et des contrepoids. Si l'aiguille marque l'heure à peu près juste, c'est par l'effet d'une rencontre qui est une merveille, pour ne pas dire un miracle, et l'hallucination, le délire, la monomanie, qui habitent à notre porte, sont toujours sur le point d'entrer en nous. A propremeot parler, l'homme est fou, comme le corps est malade, par nature; la santé de notre esprit^
comme la santé de nos organes, n'est qu'une réussite fréquente et un bel accident. Si telle est la chance pour la trame et le canevas grossier, pour les gros fils à peu près solides de notre intelligence, quels doivent être les hasards pour la broderie ultérieure et superposée, pour le réseau subtil et compliqué qui est la raison proprement dite et se compose d'idées générales? Formées par un lent et délicat tissage, à travers un long appareil de signes, parmi les tiraillements de l'orgueil, de l'enthousiasme et de l'entêtement dogmatique, combien de chances pour que, dans la meilleure tète, ces idées correspondent mal aux choses? Làdessus, dès à présent, il suffit de voir chez nos philosophes, chez nos politiques, l'idylle en vogue. — Si tels sont les esprits supérieurs, que dirons-nous de la foule, du peuple, des cerveaux bruts ou demi-bruts? Autant la raison est boiteuse dans l'homme, autant elle est rare dans l'humanité. »
D'où une conclusion conservatrice : suivre la tradition, innover le moins possible.
Libre-penseur, Taine exalte (p. 273) l'utilité sociale de la religion : « La religion est de sa nature un poème métaphysique accompagné de croyance. C'est à ce titre qu'elle est efficace et populaire; car, sauf pour une élite imperceptible, une pure idée n'est qu'un mot vide, et la vérité, pour devenir sensible, est obligée de revtHir un corps. Il lui faut un culte, une légende, des cérémonies, afin de parler au peuple, aux femmes, aux enfants, aux simples, à tout homme engagé dans la vie pratique, à l'esprit humain lui-même dont les idées, involontairement, se traduisent en image. Grâce à cette forme palpable, elle peut jeter son poids énorme dans la conscience, contrebalancer l'égoïsme naturel, enrayer
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rimpulsion folle des passions brutales, emporter la volonté vers Tabnégation et le dévouement, arracher rhomme à lui-même pour le mettre tout entier au service de la vérité ou au service d'autrui, faire des ascètes et des martyrs, des sœurs de charité et des missionnaires. Ainsi, dans toute société, la religion est un organe à la fois précieux et naturel. D'une part, les hommes ont besoin d'elle pour penser l'infini et pour bien vivre; si elle manquait tout d'un coup, il y aurait dans leur âme un grand vide douloureux et ils se feraient plus de mal les uns aux autres. D'autre part, on essayerait en vain de l'arracher; les mains qui se porteraient sur elle n'atteindraient que son enveloppe; elle repousserait après une opération sanglante; son germe est trop profond pour qu'on puisse l'extirper. )>\
Conservateur, Taine aime à se moquer du radica-/ lisme. Ainsi (p. 521) : « On leur a prêché qu'ils sont/ souverains, et ils agissent en souverains. Étant donné! leur état d'esprit, rien de plus naturel que leur con-* duite. Plusieurs millions de sauvages sont ainsi lancée par quelques milliers de parleurs, et la politique de? café a pour interprète et ministre l'attroupement de laj rue. D'une part, la force brutale se met au service du\ dogme radical. D'autre part, le dogme radical se met \ au service de la force brutale. Et voilà, dans la France \ dissoute, les deux seuls pouvoirs debout sur les débris / du reste. »
Le radicalisme, l'esprit classique (c'est la même chose) ont pour but de façonner tous les citoyens de la même manière par la même éducation, et comme dans un « couvent laïque » (p. 325). Ce dessein, Taine le j dénonce et s'en indigne.
Lui-môme, d'ailleurs, fut amené, quelques années
plus tard, à résumer les théories du livre de V Ancien Régime, M. Gabriel Monod, dans la Revue historique ^ avait fait un article sur une partie de la suite de cet ouvrage qui s'appelle la Conquête jacobine. Taine lui répondit par la lettre suivante * :
6 juillet 1881. Boringe, Menthon-Saiot-Bernard (Haute-Savoie).
« Cher Monsieur,
« Je vous remercie des paroles aimables que contient votre article, et je vous demande la permission de marquer le point central de notre divergence.
« Tolite la question est à savoir en quoi consistent les principes de 89. Je ne les avais pas étudiés, lorsque j'ai écrit les phrases que vous citez de moi sur Carlyle; je m'en tenais à l'opinion courante, à l'impression superficielle; pardonnez-moi, si je me hasarde à croire que vous faites de même, ainsi que Michelet et tant d'autres, ainsi que la majorité des Français en 1789.
« Mais Malouet, Gouverneur Morris, Mallet du Pan, Pitt, Burke et Washington ont vu plus avant dès l'abord et j'ose dire que leur jugement a été confirmé par l'expérience. Pourtant, en 1881, c'est encore un embarras, et peut-être un danger, que de juger comme f eux.
' « Les principes de 1789 se réduisent à un seul, le dogme de la souveraineté du peuple, entendu à la façon du Contrat social. Les hommes de ce temps ont construit leur notion de l'État, non seulement a priori,
1. M. G. Monod Ta publiée dans un article intitulé : M. Taine et la Révolution française (voir la Revue bleue du 9 juillet 1904).
mais avec un point de départ particulier et une méthode particulière (Ancien Régime, p. 303-311); le produit a été une théorie essentiellement anarchique (i6., p. 311-315), essentiellement despotique et anarchique (ib., p. 319-324), aboutissant d'un côté à une société semblable à celle des Mamelucks en Egypte ou de la garde turque des derniers Califes, de l'autre côté à un couvent Spartiate, ou au gouvernement des jésuites dans le Paraguay.
« Voilà le moteur central des événements; c'est ce germe morbide qui, infiltré dans le sang d'une société souffrante et profondément malade, a déterminé la fièvre, le délire et les convulsions révolutionnaires. Si cela est vrai, tous les jugements que l'imagination, la sensibilité, la sympathie portent sur les hommes de 89 et de 9(f, sur la Fédération, sur Tœuvre des Constil tuants, doivent être changés; leurs illusions, leur ■ enthousiasme, leurs embrassades ne peuvent inspirer que de la pitié; il me semble voir un pauvre aveugle affamé qui, ayant fourré les mains dans un trou de rivière, croit avoir saisi un poisson et le montre triomphalement; défait, le prétendu poisson est une vipère. De là, les contradictions que vous me reprochez et qui, cela posé, n'en sont plus. En 1789 et même en 1790, beaucoup d'hommes sensés, honnêtes et même cultivés, tout en se sentant mordus, se refusaient à croire que le poisson fût une vipère. C'est encore le cas aujourd'hui : j'ai montré dans les lois de la Constituante ie double effet anarchique et despotique du dogme de la souveraineté du peuple; le volume que vous venez de lire montre ce dogme anarchique appliqué parles Jacobins; le volume que j'écris sur le gouvernement révolutionnaire montrera les Jacobins appli-
quant le dogme despotique. Si je puis écrire le cinquième volume, sur le Régime nouveau, vous y verrez, dans la Constitution de la France, telle qu'elle a été fixée vers 1808, l'application des deux mêmes dogmes, non plus à l'état aigu mais à l'état chronique. Ce qui caractérise la France depuis 1808 jusqu'aujourd'hui, ce qui la distingue des autres nations, c'est la présence des deux mêmes principes au fond de la structure politique et sociale, de ses révolutions si nombreuses et de sa centralisation si funeste. Au fond, elle a été démolie et rebâtie d'après un principe faux, dans un esprit étroit et superficiel, qui est l'esprit classique. Et depuis la première phrase jusqu'à là dernière de mon livre, cet esprit est mon objet unique et principal. »
Voilà la théorie politico-historique de Taine sur l'ancien régime, l'esprit classique et la Révolution.
C'est un paradoxe antihistorique.
S'ir était vrai que la Révolution, une révolution violente, eût été la conséquence nécessaire de l'esprit classique, pourquoi le même esprit classique n'a-t-il pas produit, à l'étranger, des explosions semblables?
C'est ce que M. Albert Sorel a spirituellement objecté à Taine.
Critiquant le livre de VAncien Régime dans la Revue historique (numéro de juillet 1876), il a montré que, non seulement les mœurs, mais les idées françaises, régnaient en Europe plus absolument encore qu'en France. « Elles y produisaient ou y accompagnaient, \ de même qu'en France, l'esprit classique. Cet esprit
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gouverne toute la littérature allemande. » « La vie de cour à la française était la vie de toutes les cours de TEurope. Tous les principicules copiaient et parodiaient , les mœurs, l'étiquette, surtout les abus et les folies^ de Versailles. » Frédéric II en Prusse, Catherine en . Russie, se règlent sur l'esprit classique. Vie de cour, esprit classique, c'est, selon Taine lui-même, la caractéristique de l'Angleterre littéraire au xviii' siècle. Or, si cela « n'a produit de révolutions ni en Angleterre, ni en Prusse, ni en Russie, si, au contraire, Joseph II est mort tout juste à temps pour en épargner une à son pays, et si cette révolution a éclaté en France avec une violence si extraordinaire, les causes de ces phénomènes ne doivent pas être cherchées uniquement ( dans un étal d'esprit qui était le même dans tous ces pays, mais dans des circonstances particulières à chacun d'eux ». Ainsi parle un ami, un admirateur de Taine, et son observation, si judicieuse, détruit toute la théorie de l'esprit classique et de l'esprit révolutionnaire.
Et d'ailleurs les révolutionnaires intelligents, ceux dont Taine ne voulait pas connaître le témoignage, avaient bien eu conscience de ces « circonstances particulières » dont parle M. Sorel. Dans la conclusion de son Précis de VHistoire de la Révolaiion, Rabaut Saint- Étienne écrivait, à la fin de 1791 : « La Révolution fran- . çaise a donc été le produit des lumières, qui avaient pénétré, plus que chez d'autres peuples, dans toutes les classes de citoyens. Elle a commencé du moment où les hommes ont réfléchi, les fautes de trois règnes l'ont mûrie, la résistance des privilégiés l'a accélérée, et l'impétuosité française l'a consommée. »
D'autre part, cet esprit classique, cette raison rai-
sonnante ont-ils existé autrement que dans Timagination de Taine?
En vingt endroits de son livre, il reproche aux « philosophes » de légiférer pour Thomme abstrait.
Et, pour lui, le type de cet abstracteur, c'est Jean- Jacques Rousseau.
Il ne s'est même pas demandé ^si le Contrat social n'était pas, comme le déclare l'auteur lui-même, une dissertation sur les institutions de Genève. En tout cas, il n'a pas lu ou n'a pas voulu lire les écrits où Jean-Jacques Rousseau a fait preuve d'esprit pratique.
11 y eut deux circonstances où Rousseau eut à préparer des lois ou des institutions, non pour des hommes abstraits, comme dit Taine, mais pour des hommes réels, c'est-à-dire pour les Polonais et pour les Corses.
En 1772, le comte Wielhorski avait demandé à Rousseau, en même temps qu'à Mably, un plan de constitution pour la Pologne. Rousseau ne fît pas ce plan, mais il écrivit, la même année, ses Considérations sur le gouvernement de Pologne, Il y disait, au début : « Si on ne connaît à fond la nation pour laquelle on travaille, l'ouvrage qu'on fera pour elle, quelque excellent qu'il puisse être en lui-même, péchera toujours par l'application, et bien plus encore lorsqu'il s'agit d'une nation déjà tout instituée... Une bonne institution pour la Pologne ne peut être l'ouvrage que des Polonais, ou de quelqu'un qui ait bien étudié sur les lieux la nation polonaise et celles qui l'avoisinent... »
Pour les Corses, il est bien plus explicite encore.
Paoli lui avait fait demander en 1764, par Buttafuoco, un plan de constitution. Il répondit qu'il ne pourrait le faire sans avoir séjourné en Corse : d'où
un projet de voyage et de séjour, qui fut abandonné. Pendant que Rousseau y songeait encore, voulant avoir quelques notions précises, il les demandait en ces termes, dans la note qu'on va lire, et qui est jointe à sa lettre à Buttafuoco du 15 octobre 1764 :
« Une bonne carte de la Corse, où les divers districts soient marqués et distingués par leurs noms, même, s'il se peut, par des couleurs.
« Une exacte description de l'île, son histoire natu; relie, ses productions, sa culture, sa division par districts; le nombre, la grandeur, la situation des villes, bourgs, paroisses; le dénombrement du peuple, aussi exact qu'il sera possible; l'état des forteresses, des ports; l'industrie, les arts, la marine, le commerce qu'on fait, celui qu'on pourrait faire, etc.
« Quel est le nombre, le crédit du clergé? Quelles sont ses maximes? Quelle est sa conduite relativement à la patrie? Y a-t-il des maisons anciennes, des corps privilégiés, de la noblesse? Les villes ont-elles des droits municipaux? En sont-elles fort jalouses?
« Quels sont les mœurs du peuple, ses goûts, ses occupations, ses amusements, l'ordre et les divisions militaires, la discipline, la manière de faire la guerre, etc.?
««L'histoire de la nation jusqu'à ce moment, les lois, les statuts; tout ce qui regarde l'administration actuelle, les inconvénients qu'on y trouve, l'exercice de la justice, les revenus publics, l'ordre économique, la manière de poser et de lever les taxes, ce que paie à peu près le peuple, et ce qu'il peut payer annuellement et l'un portant l'autre.
« Ceci contient en général les instructions nécessaires : mais les unes veulent être détaillées; il suffit
de dire les autres sommairement. En général, tout ce qui fait le mieux connaître le génie national ne saurait être trop expliqué. Souvent un trait, un mot, une action dit plus que tout un livre; mais il faut mieux trop que pas assez ».
J'ai reproduit toute cette note, parce qu'elle est la meilleure réponse aux dires de Taine, qui reproche à Rousseau de n'avoir légiféré que pour des hommes abstraits. On voit au contraire quelle bonne méthode de documentation préalable Rousseau voulait suivre, et déjà sa curiosité avait presque, en de certaines occasions, les procédés de recherche scientifique que Taine annonce plutôt qu'il ne les emploie, en tout cas ceux-là même qu'il reproche à Rousseau de n'avoir pas connus.
Cependant, dans le paradoxe de Taine, comme dans tout paradoxe, il y a une part ou parcelle de vérité.
Il est sûr que beaucoup de gens de ce temps-là, surtout parmi les médiocres, avaient une tendance à raisonner in abstracto. Cela vient, non de l'esprit classique, mais du fait que presque toute vie politique avait été, depuis longtemps, supprimée en France : il n'y avait ni tribune ni journaux libres.
Mais il y avait aussi une tendance réaliste, opportuniste. Ainsi ces proclamateurs des droits de l'homme ne sont partisans ni de la république ni du suffrage universel. Ils veulent, pour cette époque et ce pays, une monarchie bourgeoise et un suffrage censitaire. r Ces deux tendances, on les retrouve dans la Révolution, comme dans l'ancien régime, souvent dans le même individu. Les démêler, les préciser, faire voir comment elles se combinèrent ou se contredirent chez les Français du xviii* siècle, c'eût été la tâche d'un
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historien, — tâche modeste, peu productive de gloire littéraire. Taine n'en voulut pas. Il préféra essayer de justifier par les faits une théorie brillante et préconçue. De même qu'il ne partait en voyage qu'avec une idée faite sur le pays à voir *, il aborda l'étude de la Révolution avec le parti pris d'en attribuer l'excès ou l'échec à l'esprit classique et à une philosophie d'où il lui semblait qu'était sorti ce cousinisme qu'il détestait tant.
Ce qui est notable, c'est ique Taine, qui s'est tant acharné contre l'esprit classique, aime et excelle à écrire, à composer selon les règles de la rhétorique traditionnelle, en se bornant à enrichir sa langue de termes techniques empruntés aux sciences naturelles. 11 est, plus que quiconque, l'homme des beaux morceaux bien tournés. Cet esprit <îlassique qu'il bafoue, il est en lui, il le mène, il l'égaré loin de ces réalités qu'il avait promis de décrire méthodiquement et en savant; il fait de lui un artiste qui ne songe qu'à amuser, à émouvoir, à étonner. Bourreau de l'esprit classique, oui, Taine le fut, si l'on veut, mais il en a été aussi, et surtout, la victime-
Ainsi, et pour résumer ces critiques, on voit que le livre de VAncien Régime^ si vaste que fût la curiosité de l'auteur, repose sur une base documentaire insuffisante en ce qu'elle est étroite et fantaisiste. Taine n'a pas eu plus de méthode ni de patience dans l'usage de ses sources qu'il n'en avait eu à les choisir. Improvisateur fiévreux, et, pour ainsi dire, illusionniste, il a le don de l'inexactitude, et son érudition, on l'a vu