Année 4876, t. II, p
2. Schérer développe la même idée : « Il lisait Bafuch pour la première fois... » {Étudea sur la Littérature contemporaine ^ t. VU* p. 238.)
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catholique que protestant et surtout que libre-penseur. Mais ces vues n'étaient pas connues du grand public, qui voyait, à l'époque où Taine écrivit, de célèbres disciples de Comte siéger à l'extrême gauche et combattre l'Église romaine.
En 1876, en pleine réaction cléricale, cet éloge du catholicisme par Taine émut même les libres-penseurs modérés. Dans la Critique philosophique du 15 juin 1876, un des collaborateurs de Renouvier, sans doute M. Pillon *, riposta ainsi à ce qu'il avait dit sur le beau rôle de l'Église au moyen âge : « La police intermittente, incomplète, qui, selon M. Taine, a été due à l'ascendant du clergé, a, dit-il, empêché l'Europe de devenir une monarchie mongole. Nous avions cru jusqu'ici que le catholicisme, son sacerdoce théocratique et ses couvents, son dogme à volonté métaphysique ou mystique et ses miracles eussent été tout ce qu'il fallait pour rendre l'Europe semblable à une monarchie mongole, si l'événement n'eût été empêché par ce qui restait d'éléments de littérature, d'administration et de droit, venus du monde romain et conservés malgré tout. M. Taine fait honneur d'avoir « sauvé ce qu'on pouvait encore sauver de la culture humaine » à ceux qui, pendant tant de siècles, ont travaillé à perdre de cette culture tout ce qui pouvait en être perdu (sauf la langue savante, dont ils avaient heureusement un indispensable besoin), et qui, d'une manière tantôt sourde et tantôt ouverte, mais toujours la plus profonde et la plus efficace, ont attaqué, affaibli, détruit les principes de la vie civile, anéanti dans les
1. M. V. Giraud, dans sa bibliographie de Taine, n'hésite pas à attribuer cet article à M. Pillon.
âmes toutes les ressources de Tactivité politique et de Texistence des États libres. Il est vrai qu'ils se sont arrangés pour vivre dans les ruines qu'ils avaient faites, en ont même entretenu quelques parties dans un état misérablement habitable, et permis aux hommes de s'y établir, mais à de bien fâcheuses conditions et auxquelles il n'a été possible de remédier ou de se soustraire qu'autant ou à mesure qu'on ramenait au monde toutes ces choses étrangères ou hostiles à l'esprit de l'institution ecclésiastique : l'administration civile et celle de la justice, le droit , l'organisation communale, les sciences, la pensée philosophique, l'emploi de la raison à l'examen de toutes les sortes de questions et d'affaires. »
Taine ayant dit qu'une preuve de Futilité de l'Église était dans son crédit et ses richesses : « A ce compte, dit Pillon, il faudrait mesurer aussi la valeur morale des bonzes aux rentes qu'ils se font, et l'utilité des sorciers nègres ou esquimaux au crédit que les tribus sauvages accordent à leurs imaginations fétichistes. »
D'autre part, les monarchistes ne tardèrent pas à pardonner à Taine ce qu'il avait écrit de désobligeant pour l'ancien régime, et les journaux de droite applaudirent aux éloges qu'il avait donnés au catholicisme, éloges d'autant plus précieux, d'autant plus efficaces, qu'ils n'émanaient pas d'un croyant. 11 semble que l'Église aime à être défendue par les incrédules.
Les conservateurs n'avaient cependant pas encore reconnu en Taine l'un des leurs, et ils ne savaient pas ce que leur réservait la suite de l'ouvrage, quoiqu'on
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pût déjà le prévoir. Est-ce leurs compliments qui enivrèrent Taine, et le décidèrent à rompre désormais avec les démocrates? Toujours est-il que le voilà homme de droite, et c'est en homme de droite que, flatté de la bienveillance du beau monde, il écrira rhistoire de la Révolution.
I. Documentation. — IL VAnarchie spontanée. — III. Erreurs tendancieuses. — IV. Le personnel de la Constituante. — V. Les Destructions. — VI.. Les Constructions. — VIL La Constitution appliquée. — VIII. Indignation et sarcasmes.
Le premier volume de la seconde partie des Origines de la France contemporaine, intitulée la Révolution^ parut en mars 1878, c'est-à-dire guère plus de deux ans après le volume intitulé l'Ancien Régime.
J'ai déjà dit combien cette rapidité est inquiétante.
Quel est le dessein et le plan de ce volume, qui a pour principal objet la période de TAssemblée constituante?
Taine dit dans sa préface : « Les insurrections populaires et les lois de l'Assemblée constituante finissent par détruire en France tout gouvernement : c'est le sujet du présent volume. Un parti se forme autour d'une doctrine extrême, s'empare du pouvoir et l'exerce conformément à sa doctrine : ce sera le
sujet du volume suivant. » Que le lecteur ne cherche pas d'allusions ou d'applications au temps présent : « A mon sens, dit l'auteur, le passé a sa figure propre, et le portrait que voici ne ressemble qu'à l'ancienne France. Je l'ai tracé sans me préoccuper de nos débats présents; j'ai écrit comme si j'avais eu pour sujet les révolutions de Florence ou d'Athènes. Ceci est de l'histoire, rien de plus, et, s'il faut tout dire, j'estimais trop mon métier d'historien pour en faire un autre, à côté, en me cachant. ^) Comment accorder cela avec la préface du volume précédent, où Taine annonçait f qu'il n'étudiait l'histoire que pour se faire une opinion ; politique et pour s'apprendre à lui-même comment il devait voter? Hier, il disait n'avoir que des préoccuj pations civiques; aujourd'hui, il dit n'avoir que des \ préoccupations historiques. Cette contradiction ne l'inquiète guère, et il ne la remarque même pas. En. réalité, s'il ne fait ni allusions ni applications aux événements de l'année 1877, il continue à rechercher dans l'histoire des origines de la France contemporaine la justification des passions antidémocratiques qu'à éveillées en lui le spectacle de la guerre civile de la Commune.
Quant aux sources, Taine dit qu'il lui faudrait un troisième volume pour en faire la critique. « La place me manque, ajoute-t-il; je dirai seulement la règle que j 'ai observée. » Celte règle, c'est de préférer les témoignages des témoins oculaires, surtout les correspondances manuscrites « des ministres, intendants, subdélégués, magistrats et autres fonctionnaires, des commandants militaires, officiers de l'armée et officiers de la gendarmerie, des commissaires de l'Assemblée et du roi, des administrateurs de département,
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de district et de* municipalité, des particuliers qui s'adressent au roi, à TAssemblée nationale et aux ministres ». Il dit avoir transcrit, le plus souvent qu'il a pu, leurs propres paroles. « De cette façon, le lecteur, placé en face des textes, pourra les interpréter luimême, et se faire une opinion personnelle : il aura les mêmes pièces que moi pour conclure, et conclura, si bon lui semble, autrement que moi. »
Comment Taine a-t-il tenu ces promesses?
La dernière, celle (si alléchante) où il s'engage à produire des textes assez étendus pour que le lecteur puisse conclure à sa guise, il ne Ta jamais tenue, et, quand je dis jamais, je veux dire : pas une seule fois. Du document dont il se sert, il se borne à extraire ce qui favorise sa thèse ou sa passion, et encore, dans ce volume, comme dans le précédent, lui arrive-t-il plus d'une fois d'altérer même ces trop courtes parties de textes si tendancieusement choisies.
L'autre promesse, à savoir de préférer les correspondances aux autres témoignages, il n'en tient nul compte dans l'emploi des sources imprimées.
Il continue à - se servir surtout des mémoires : Ferrières, Montlosier, Bailly, Malouet*. 11 a une prédilection pour les témoins hostiles à la Révolution, même quand il s'agit du pamphlétaire royaliste Montjoie^.
1. Il cite aussi des Mémoires inédits, dont il n'était pas autorisé à nommer l'auteur, qu'il appelle M. X... On a drt que c'étaient les Mémoires de Pasquier, publiés depuis. Je n'en suis pas bien sûr, n'ayant pas pu y retrouver les citations que Taine en donne.
2. Il le cite fort souvent, par exemple p. 7, 13, 32, 42, 44, 54, 60, 103. Il l'apprécie ainsi, p. 54, en note : * Montjoie, suspect en beaucoup d'endroits, mérite d'être consulté pour les petits faits dont il a été témoin oculaire. • Et pourquoi Montjoie mérite-t-il d'être ainsi consulté? Tteine ne le dit pas«
Les journaux, qui sont une source si importante, à condition de les contrôler les uns par les autres, je ne vois pas qu'il en ait sérieusement utilisé plus de deux, à savoir le Mercure de France et le Moniteur.
S'il allègue souvent le Mercure, c'est parce que cette gazette est contre-révolutionnaire, c'est surtout parce que Mallet du Pan y écrit. Ce Genevois pédant, détracteur fielleux de la Révolution, c'est pour Taine « le plus compétent, le plus judicieux, le plus profond ■\ observateur » (pp. 70-71). Il l'admire avec une naïveté ! comique*.
Quant au Moniteur, Taine s'en sert pour le compte rendu des séances de l'Assemblée constituante. Il a (p. 417) une note sur les journaux, où il met le lecteur en garde contre la mésaventure des gens qui citent le Moniteur pour la période antérieure au â4 novembre 1789, et qui ne savent pas que tous les numéros antérieurs à cette date, et même antérieurs au 3 février 1790, (c sont le produit d'une compilation exécutée en l'an IV ». Or lui-même, après nous avoir ainsi mis en garde, cite le Moniteur (p. 151) pour les journées des 16 et 31 juillet 1789, et (p. 221) pour la journée du 24 octobre 1789. D'autres, à ce propos, s'étaient
l. Si Taine croit tant au témoignage de Mallet du Pan, c'est en partie parce que Mallet du Pan est étranger. Mais, pour Taine, les étrangers ne sont croyables que sMls sont par avance de ravis de Taine. Ainsi Gloots est étranger et instruit : Taine se détourne de lui avec mépris parce qu'il est libre-penseur, républicain et démocrate. De même pour les voyageurs français : Malouet, qui a voyagé, sait ce qu'il dit, parce que c'est un conservateur. Mal en a pris à Brissot, qui lui aussi a voyagé, d'être partisan de la Révolution : Taine raille (p. 119) ce « bohème ambulant, ancien employé des forbans littéraires, qui roule depuis quinze ans, sans avoir rapporté d'Angleterre ou d'Amérique autre chose que des coudes percés et des idées fausses ».
trompés par ignorance; lui, il s'est trompé par légèreté. Il est môme à croire que cette note de la page 117 lui a été fournie par quelque personne compétente, et qu'il Ta insérée après coup, sans prendre la peine de mettre son texte d'accord avec les utiles indications qu'on lui avait fournies.
Cela est d'autant plus vraisemblable que la même note énumère, comme « principales sources véritablement contemporaines )>, des journaux dont Taine n'a fait aucun usage.
Taine n'a donc utilisé que deux journaux; il n'a fait que peu ou point d'usage, pour l'époque de la Constituante, du Journal des Débats et des Décrets, du Point da Jour de Barère, du Journal logographique de Le Hodey, des Annales de Carra et de Mercier, du Courrier de Gorsas, du Courrier de Provence de Mirabeau, de la Chronique de Paris, du Patriote français de Brissot, des Révolutions de France et de Brabant de Camille Desnioulins, de VAmi du peuple de Marat, bien qu'il les cite tous (sauf celui de Le Hodey) dans cette note que je crois postiche.
En somme, il n'a fait aucun dépouillement méthodique, ni des principaux journaux, ni même des deux seuls qu'il ait eus presque constamment sous la main.
Il cite quelques lois d'après la collection Duvergier, mais il ne se sert jamais du procès-verbal de l'Assemblée constituante.
Comme ouvrages postérieurs à la Révolution, il cite surtout V Histoire parlementaire de Bûchez et Roux, et VHistoire de la persécution révolutionnaire dans le département da Doubs, par Sauzay, qui sont deux bons recueils de documents, mais dont le second, celui de Sauzay, n'a que peu de choses pour l'époque de la Consti-
tuante. Il aime aussi à alléguer VHistoire de Troyes pendant la Révolution, par M. Babeau, ouvrage moins bien documenté que les deux précédents, mais où sont flattées toutes les passions conservatrices.
Il n'a point lu les nombreuses monographies qui avaient déjà paru de son temps, et il est visible qu'il n'a même pas ouvert le tome VIII du Catalogue de l'histoire de France à la Bibliothèque nationale, tome relatif à l'histoire locale. Il n'a pas consulté davantage le tome II de ce catalogue (histoire politique générale), ni le tome VI (histoire parlementaire). Il n'a fait aucune recherche méthodique dans les imprimés. Il a lu n'importe quoi, au hasard des indications qu'il rencontrait çà et là.
Quant aux sources manuscrites, on a vu qu'il en parle vaguement dans la préface de ce volume. Mais il les avait désignées avec un peu plus de précision dans la préface de l'Ancien Régime, signalant aux Archives nationales, « les cent cartons du Comité ecclésiastique » et « la correspondance, en quatre-vingtquatorze liasses, des administrateurs de département et de municipalités avec les ministres de 1790 à 1799. » Rappelons que « les cent cartons du Comité ecclésiastique », ce sont les cent trois cartons de la série Dxix, et que « la correspondance en quatre-vingt-quatorze liasses », ce sont, dans la série Dxxix, cartons 1 à 94, les pièces diverses que reçut le Comité des rapports de 1789 à 1791 (et non de 1790 à 1799, comme le dit Taine).
C'est le 12 janvier 1876 que Taine commença, pour ce volume, ses recherches aux Archives par cette requête à M. Maury :
€ Je m'adresse encore à votre obligeance pour con-
tlûuer aux Archives les recherches dont j'ai besoin pour commencer mon second volume, et je vous prie de faire demander pour moi les dossiers suivants :
« i° Pièces du Comité des recherches de l'Assemblée constituante.. Liasses contenant les documents sur la jacquerie de juillet-août 1789. (C'est le dernier ouvrage de M. Doniol qui nae fournit cette indication.)
« 2» H, 1453. Dégâts et pertes éprouvés par les localités à la suite d'insurrections.
« Z^ Dans F^ 3184 à 3276, correspondance avec le ministre de l'Intérieur, classée par départements, les dossiers concernant le Tarn-et-Garonne, l'Hérault, le Nord et le Finistère.
« Je viendrai vendredi matin 14 janvier, et je serais bien content si vous me permettiez de travailler au même endroit que Tan dernier. »
On remarquera que Taine suppose par avance, et sans en rien savoir, qu'il y a eu une jacquerie, qu'il y a eu des insurrections causant des dégâts et des pertes. De même, il avait déjà inscrit sur son bulletin de travail, en novembre 1872, une demande de « communication des papiers sur les violences et excès commis en province de 1790 à 1795 », marquant bien ainsi et son idée préconçue qu'il y avait eu des « violences et excès » et son parti pris de ne raconter que les violences et excès*.
On remarquera aussi que, des quatre-vingt-douze cartons de la série F^ qu'on lui a signalés comme
1. La réponse des Archives à cette demande est ainsi conçue : - A communiquer F^ 3184-3276 (23 novembre 1872). . Il résulte de la lettre ci-dessus à M. Maur}' que Taine n'avait point alors profité de cette offre.
relatifs aux « violences et excès », Taine ne veut consulter que ceux qui se rapportent à quatre départements, et encore joue-t-il de malheur dans cette si courte énumération, puisque le département du Tarnet-Garonne, qu'il y range, n'existait pas à l'époque de la Révolution et ne fut créé que sous Napoléon I*'.
Ce qu'il y a aussi de caractéristique dans son bulletin de travail, c'est qu'on y voit à quel point ce curieux à l'esprit ouvert manquait de notions préalables ou de fil conducteur quand il s'engagea dans l'histoire de la Révolution. Cela ressort du vague de ses demandes, qui devait déconcerter les archivistes. Ainsi, à la date du 22 février 1877, il écrit ceci sur son bulletin : <c M. H. Taine demande documents relatifs aux finances (recettes et dépenses) à partir de 1789. » Tant demander, et avec une telle imprécision, c'était en réalité ne demander rien.
Mais laissons ce bulletin de Taine, qui n'offre évidemment, comme les bulletins des autres habitués des Archives, qu'une nomenclature incomplète des cartons qu'il demanda et qu'on lui prêta, et voyons, d'après les références dont il accompagne son texte, quels sont les documents qu'il utilisa réellement aux Archives nationales *.
Voici les cotes qu'il cite dans ce tome l'"^ de ta Révolution :
Dxix, 1, 6, 25 (papiers du Comité ecclésiastique) : il a donc vu trois cartons sur cent trois,
Dxxix, i, 3, 4 (papiers du Comité des rapports) : trois cartons sur quatre-vingt-quatorze ^.
1. Il consulta aussi, aux Archives de la préfecture de police, deux ou trois registres de sections.
F' 3185, 3186, 3195, 3196, 3198, 3200, 3202, 3203, 3204, 3207, 3209, 3215, 3216, 3217, 3219, 3220, 3223, 3225, 3226, 3227, 3229, 3230, 3234, 3235, 3236, 3240, 3246, 3248, 3250, 3253, 3255, 3257, 3264, 3265, 3268, 3269 (affaires de polhce et diverses) : trente-six cartons sur quatre-vingtdouze qu'on lui avait proposés. En plus, il a vu le carton F'' 7090.
H 784, 1274, 1453 (correspondance des intendants, etc.) : j'ai déjà parlé de cette série, à propos de Y Ancien Régime.
KK 1105 (journal-registre relatif aux affaires militaires de Bretagne).
Y 11033, 11441 (papiers du Châtelet; interrogatoires de divers témoins ou acteurs de troubles à Paris).
Les lacunes de cette documentation sautent aux yeux : Taine a omis les deux séries les plus importantes pour l'histoire de l'esprit public, à savoir la série C, qui contient une grande partie des papiers de l'Assemblée constituante, et la série F*« m, série départementale alphabétique , qui est précisément intitulée Esprit public, série très riche, et déjà connue et utilisée au temps même de Taine.
Décrivant la France à une époque, il n'a fait aucune recherche dans les Archives départementales et dans les Archives communales.
Certes, un seul homme ne peut arriver à explorer tant de sources si dispersées. Aussi un tableau approfondi et complet de la France sous la Constituante est-il actuellement impossible à tracer. On peut du moins dépouiller un certain nombre de sources,
cote Dxxix appartiennent en réalité à la série Dxxix biSy qui contient les papiers du Comité des recherchesi
méthodiquement choisies, et en tirer une sorte d'esquisse incomplète et provisoire, qui sera utile, si on ne la donne que comme incomplète et provisoire, qiii aidera d'autres travailleurs et qui rendra possibles d'autres esquisses plus satisfaisantes. Mais ce *rôle modeste ne convenait pas à l'orgueil de Taine.
Ces sources si peu nombreuses, et prises au hasard, comment Taine les utilisa-t-il?
Il suffirait peut-être de dire qu'il les utilisa. avec la même négligence, les mêmes erreurs tendancieuses que dans le volume de Y Ancien Régime.
Sans entrer dans tout le détail d'une critique qui demanderait autant de pages qu'il y en a dans l'ouvrage même de Taine, nous allons donner une idée du résultat, en forme de récit, de tableau ou de thèse, que l'auteur tire ou croit tirer de ses sources, tant imprimées que manuscrites, et, chemin faisant, nous donnerons quelques exemples de l'usage fantaisiste ou partial qu'il en fait.
Comme les « trois livres » dont se compose ce volume, VAnarchie spontanée, la Constituante et son œuvre, la Constitution appliquée, se rapportent à des sujets distincts on du moins qui semblent tels, au lieu de faire un examen d'ensemble de tout le volume, comme nous l'avons fait pour VAncien Régime, où tout était mêlé et où il n'y avait presque aucune distinction des époques, nous allons passer en revue chacun de ces trois livres.
Le livre premier, VAnarchie spontanée, se rapporte aux
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événements depuis une époque imprécise (à peu près le commencement de Tannée 1789) jusqu'aux journées des 5 et 6 octobre 1789 inclusivement, et il se subdivise en deux parties : 1° avant le 14 juillet 1789 (pp. 3 à 67); 20 après le 14 juillet 1789 (pp. 68 à 142). Essayons d'y saisir la suite des faits et des idées.
1» Avant le iâ juillet 1789.
En avril et en mai 1789 *, il y a eu, selon Taine, des troubles causés par la famine ou par la crainte de la famine et qui se manifestèrent surtout par des pillages de grains en Normandie, en Touraine, en Orléanais (pp. 13-14) et à Montlhéry, Bray-sur-Seine, Bagnols, Amiens, Nantes, Angoulême, Cette, Fougères, Vitré, Saint-Léonard, Bost (Allier), Saint-Didier, Tournon, Ghantenay (près du Mans), Thiers, Nevers, les environs d'Angers (pp. 14-17). Taine en conclut (p. 17) qu' « il n'y a plus de sécurité en France » et (p. 18) que « la première des propriétés, celle des subsistances, est violée en mille endroits ». Mille endroits! Or, il a cité, en tout, dix-sept endroits et, vaguement, trois provinces. Mettons qu'il eût, en effet, cité mille endroits : il dit lui-même (p. 73) qu'il y avait alors en France « quarante mille tas d'hommes,... villes, bourgardes, villages ». Même s'il parlait sérieusement, même s'il avait signalé des troubles dans mille de ces « tas », il n'en resterait pas moins, à prendre au pied de la lettre ses dires, que dans trente-neuf quarantièmes de la France il n'y avait pas eu de troubles.
1. L'auteur donne ces dates, mais ne s'y fixe pas, et il arrive souvent qu'il n'indique aucune époque, comme quand il dit (p. 8) que « la révolte maintenant est universelle, comme autrefois la résignation » : il n'y a pas moyen de comprendre si ce maintenant signifie avant ou après la convocation des États généraux.
De mai à juillet 17^9, il signale des brigands et des brigandages dans le pays de Caux, dans les environs de Rouen, d'Étampes, dans quelques villages limitrophes de la Picardie et du Cambrésis, enfin près d'Uzès, et de ce que des voleurs et des assassins se montrent il en conclut (p. 20) que « ce sont là désormais les nouveaux chefs ». Les chefs de quoi ? Les chefs de la Révolution.
Ces brigandages deviennent aussitôt sous sa plume (p. 26) une w sédition sociale », où la théorie du Contrat social lui semble infuse. La preuve, c'est que, dès le mois de mars 1789, M. de Caraman, commandant en chef en Provence, trouvait que maintenant les émeutes étaient concertées au nom de Tégalité ; c'est ainsi qu'il y avait des soulèvements contre les impôts en dix-sept endroits de Provence, que Taine nomme, et « dans plus de quarante villes ou bourgades » de Provence, qu'il ne nomme pas. Il en conclut ou semble en conclure que, puisqu'il y a « sédition sociale » en Provence, il y a « sédition sociale » dans toute la France.
Puis il recommence, sans qu'on sache pourquoi, à parler (pp. 30-31) du pillage des grains, en y ajoutant des faits de délits de chasse, et il énumère des troubles dans vingt-quatre endroits des environs de Paris.
Enfin (pp. 34 à 67) il passe aux troubles de Paris, raconte quelques anecdotes, et fait un récit de la prise de la Bastille.
Cette prise de la Bastille, il ne l'attribue qu'à une fantaisie ou une frénésie populaire. Il est presque muet sur les causes de l'insurrection. Les troupes appelées par la cour, dans l'évidente pensée d'un coup d'état, il n'en dit pas un mot. Il ne dit pas un mot du
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fameux discours de Mirabeau, du 8 juillet 1789, où, demandant le renvoi des troupes, il exprimait les appréhensions et les griefs des patriotes : « Cependant, disait-il, quelle a été la suite de ces déclarations et de nos ménagements respectueux? Déjà un grand nombre de troupes nous environnait. Il en est arrivé davantage, il en arrive chaque jour; elles accourent de toutes parts; 35 000 hommes sont déjà répartis entre Paris et Versailles. On en attend 20 000. Des trains d'artillerie les suivent. Des points sont désignés pour des batteries. On s'assure de tous les passages; nos chemins, nos ponts nos promenades sont changés en postes militaires. Des événements publics, des faits cachés, des ordres secrets, des contre-ordres précipités, les préparatifs de la guerre en un mot, frappent tous les yeux et remplissent d'indignation tous les cœurs*.» Dans ces troupes, il y avait des régiments étrangers, mercenaires dévoués au roi et qu'on croyait prêts à tout contre les Parisiens et les députés. Taine n'en parle pas. Il ne dit pas que quand, le 10 juillet au soir, le roi reçut l'adresse où l'Assemblée nationale demandait le renvoi des troupes, il refusa ce renvoi, et, par une ironie blessante, offrit de transférer les Etats généraux à Noyon ou à Soissons. Le 11 juillet, renvoi de Necker, triomphe de Marie- Antoinette; on n'attend même pas, pour entreprendre le coup d'état, que toutes les troupes soient arrivées : un ministère est formé, dont la liste reste secrète, mais tout le monde sait que le baron de Breteuil et le maréchal de Broglie, absolutistes forcenés, en sont chefs. Alors
1. Lettres de Mirabeau à ses commettants^ éd. de 1791, p. 435 et
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poui: déjouer le coup d'état, Paris se soulève et prend la Bastille.
Ces causes de Tinsurrection parisienne, Taine n'y fait que l'allusion suivante (p. 52) : « Le 12 juillet, à piidi, à la nouvelle du renvoi de Necker, un cri de fureur s'élève au Palais-Royal. » Et il n'a garde de dire ce que signifiait ce renvoi, il n'a garde d'avertir le lecteur qu'il s'agissait d'un coup d'état de la cour contre la représentation nationale et contre Paris, si bien qu'à le lire, les Parisiens, insurgés sans qu'on sache pourquoi, ont l'air de fous furieux.
2" Après le îâ juillet 1789,
Les suites du 14 juillet, c'est-à-dire la révolution à forme municipale, d'abord dans les villes à la nouvelle de la prise de la Bastille, puis dans les campagnes à la suite de la grand'peur^ ce mouvement parti du centre et qui y retourne par une force d'unification, ce mouvement fédératif où se forme la patrie nouvelle, union de municipalités spontanément organisées, Taine ne le signale pas, ne le voit même pas.
Il ne parle de la grand'pear (p. 77 à 80) que pour dénoncer la crédulité du peuple, après quelques anecdoctes sur la famine et les soupçons. Les comités élus, cette forme et ce moyen de la révolution dans les villes, il n'en parle (p. 73) que pour signaler leur impuissance, et il ne cite (p. 74) qu'un seul cas dô cette impuissance, celui du comité du Puy-en-Velay.
Mais il cite (pp. 71 à 75) des exemples de violences contre les autorités de l'ancien régime, contre les autorités militaires de la Bourgogne, de Caen, de Bordeaux, de Metz, de Bretagne, contre l'intendant de Franche-Comté, contre les autorités judiciaires de Rennes, de S.trasbourg, de Besançon, oubliant son
projet qui était de montrer Timpuissance, non des autorités anciennes, mais des autorités nouvelles.
Puis il énumère (pp. 80 à 89) des attentats contre les personnes et les propriétés publiques à Strasbourg, à Cherbourg, à Maubeuge, à Rouen, à Besançon, à Troyes. Suivent (pp. 90 à 94) quelques petits faits de non-paiement des impôts, d'insurrection contre la gabelle, de destruction de barrières, et surtout de délits de chasse, qui Tindignent particulièrement : il trouve effroyable (p. 93) que les capitaineries soient envahies et que les paysans, qui ont tant souffert du droit de chasse, tuent et mangent le gibier royal.
Il croit voir (pp. 94 à 106) une guerre systématique contre les privilégiés, parce qu'il y a eu des violences contre les nobles à Secondigny (en Poitou), à Mamers, à La Flèche et près du Mans. De ces quatre seuls exemples il conclut (p. 96) que « partout {sic) les nobles et les prélats sont devenus suspects ». Quatre pages plus loin, il oublie cette conclusion et affirme (p. 100), quoiqu'en vérité il n'en sache rien, que « nulle part on ne voit que le village insurgé exerce contre son seigneur une vengeance personnelle ». D'autre part, il assure (p. 97) que ces « explosions sont isolées » dans rOuest, le Centre et le Midi, mais que la conflagration est universelle dans tout l'Est, à savoir en Alsace, Franche-Comté, Bourgogne, Maçonnais, Beaujolais, Auvergne, Viennois, Dauphiné, et il cite quelques cas d' ce explosions », mais sans qu'il soit possible d'établir une statistique sur ses données; car tantôt il précise et nomme les faits, les endroits, tantôt il parle vaguement (p. 103) de « près de quarante châteaux et maisons seigneuriales pillés ou brûlés ».
On le voit : pour la période d' « anarchie spontanée »
postérieure à la prise de la Bastille, Taine procède, comme pour la période antérieure, par généralisations fantaisistes. De quelques dizaines ou, si Ton veut, de quelques centaines de petits faits de désordre, il en conclut que toute la France fui troublée à cette époque. Je n'ai point lu, et personne n'a lu, tous les imprimés et tous les documents d'archives où peut subsister la trace de ce qui s'est passé dans chaque commune, soit avant la prise de la Bastille, soit après. Tout ce que je puis dire, c'est que mes lectures ne justifient en rien les généralisations de Taine. 11 est sûr que dans quantités d'endroits la Révolution se fit paisiblement. On connaît l'exemple de la petite ville de Meulan, dont M. Raoul Rosières a raconté l'histoire et où on passa, sans trouble aucun, de l'ancien régime au nouveau i. Il serait facile de citer, en l'état actuel de nos connaissances, des centaines d'exemples de ces passages pacifiques.
Taine n'en veut citer aucun. Il ne signale même pas, en cette année 1789, un seul acte de vertu, de sagesse, d'intelligence, de concorde, de fraternité. Il n'y eut, selon lui, que gens malfaisants, que crimes, que sottises, que désordre moral et physique.
Son procédé de statistique sociale de l'année 1789 est à peu près aussi juste que si, pour donner une idée de l'état de la France en l'année 1907, on se bornait à produire un choix des faits-divers horrifiants publiés par le Petit Journal ou le Petit Parisien.
On a vu que, pour la période antérieure au 14 juillet 1789, Taine ne racontait ni ne mentionnait aucun
l.La Révolution d4m8 une petite ville. Paris, 1888, in-12. Voir notamment pp. 32 à 35.
des événements qui avaient influé sur Tesprit public. Il en est de même pour la période postérieure. La seule allusion qu'il fasse à des faits qui ne soient pas des faits de pillage ou de meurtre, c'est quand il énumère (pp. 122 et 123) quelques-uns des grands décrets de la Constituante, mais il ne les énumère que pour dire que la Constituante ne fut pas libre en les votant.
La conclusion, c'est (p. 138) que la « fraternité nouvelle » est « un convoi funèbre de toutes les autorités égales et légitimes, un triomphe de la brutalité sur l'intelligence, un mardi-gras meurtrier et politique, une formidable descente de la Courtille, qui, précédée par ses insignes de mort, traîne avec elle les chefs de la France, roi, ministres et députés, pour les contraindre à gouverner selon ses folies et pour les tenir sous ses piques, jusqu'au moment où il lui plaira de les égorger * ».
Du moins, dans ce tableau si partial de VAnarchie spontanée, les éléments dont Taine le forme sont-ils de bonne qualité historique? L'auteur les met-il en œuvre avec probité et soin ? J'ai déjà dit qu'il m'était matériellement impossible, faute de place, dp critiquer tout le détail de cette collection de « petits faits signifi-
1. Cette conclusion, Taine l'avait fait prévoir, au cours de ce livre sur VAnarchie spontanée, par les plus injurieuses métaphores, soit quMl traite le peuple de « brute énorme » qui a pris le mors aux dents et dont les « ruades deviennent plus fortes » (p. 65), soit qu'il rappelle « la liberté aboyante et monstrueuse » de Milton (p. 66), soit qu'il montre dans le Français de 1789 « le singe grimaçant, sanguinaire et lubrique • (p. 70). Voir aussi avec quel mépris il parle (p. 119) de Camille Desmoulins, de Loustallot et de Danton.
catifs». Voici du moins quelques remarques, quelques exemples.
Je ne mentionne pas les inexactitudes peu graves : transcriptions non littérales S erreurs de date*, petits lapsus', références erronées, etc.*. C'est toujours le même genre de négligence que dans le volume de l'Ancien Régime,
Voici un exemple d'erreur tendancieuse, entre autres.
Taine dit (p. 15) : « A Amiens, après une émeute fort
1. Ainsi (p. 31), à propos de troubles à Montlhéry en mars 1789, Taine dit : « La maréchaussée est découragée, écrit le subdélégué... » Or, si on se reporte au texte de la lettre (Arch. nat., H, 1453), on y lit : « La maréchaussée, insultée et battue, ne peut plus espérer de mettre Tordre; elle est découragée... » Taine ne peut pas se défaire de Thabitude qu'il a prise de retoucher le style des textes qu'il cite pour les améliorer littérairement. Voir par exemple, en les comparant avec les originaux, comment il récrit (pp. 50 et 119) des passages de Camille Desmoulins; ou (pp. 53 et 63) de Bailly; ou (p. 121) de Marat; ou (p. 138) de Montlosier.
2. Il date (p. 14) du 15 avril 1789 une lettre de M. Ballainvilliers, intendant du Languedoc, qui est du 3 avril, et (p. 34) du 18 juillet une lettre de « l'intendant d'Alençon », qui est du 24 juillet : ces erreurs sont petites, mais par trop nombreuses.
3. Il dit (p. 90) : « Vers la fin de septembre (1789), je trouve une liste de trente-six comités ou corps municipaux qui, dans un rayon de cinquante lieues autour de PariSj refusent de protéger la perception des taxes. » Je me reporte au texte (H, 1453) : je n'y trouve que seize comités, dont quelques-uns sont éloignés de Paris de plus de cinquante lieues; et encore tous ces seize ne refusent-ils pas : il y en a qui sont seulement dénoncés comme » inactifs ».
4. Par .exemple (p. 71), je n'ai pas pu retrouver dans H, 1453 ni dans KK, 1105 les pièces que Taine y signale. A propos de Foullon^ conseiller d'État (p. 62), il renvoie à Poujoulat, Histoire de la Révolution (p. 100). Or, ni au tome I*' ni au tome II de cet ouvrage il n'est question de Foullon à cette page, ni même, si j'ai bien cherché, ailleurs (Bibl. nat., La 32/248). On aura d'autres mécomptes semblables, pour d'autres références, dans les notes des pages 46, 48, 49, 62, 99, 104, 118, 139.
vive, ils (les officiers municipaux) se décident à prendre le blé des Jacobins (en avril 1789) et à le vendre au peuple, dans une enceinte de troupes, à un tiers au dessous de sa valeur. » Ce pillage d'un couvent de moines pour nourrir le peuple n'a-t-il pas un air d'anticléricalisme brutal ? Or le texte porte (Arch. nat., H, 1453) que ce blé appartenait, non aux Jacobins, mais à quatre boulangers qui avaient leur magasin dans ce couvent.
Si on veut voir combien Taine est crédule et léger dans sa documentation, il faut vérifier les références qu'il donne à l'appui d'une assertion, non accessoire ou insignifiante, mais que hii-même juge importante, par exemple (p. 103) quand il assure qu'après la prise de la Bastille le peuple ne s'attaquait plus seulement aux châteaux et aux abbayes, mais aux « maisons bourgeoises ».
Voici les sources qu'il cite en note :
« Désastres du MâconnaiSy par Puthod de la Maison- Rouge (août 1789). — Ravages du Maçonnais. — Arthur Young, 27 juillet. — Roux et Bûchez, IV, 211 , 214. — Mercure de France, 12 septembre 1789 (Lettre d'un volontaire d'Orléans). « Le 15 août, quatre-vingt-huit brigands, « se disant moissonneurs, se présentent à Bascon*, en <( Beauce, et le lendemain à un château voisin, où ils « demandent sous une heure, la tête du fils du seigneur, « M. Tassin, qui ne se racheta que par une contribution « de 1 200 livres et le pillage de ses caves. »
Il semble qu'un fait ainsi affirmé d'après cinq témoignages défie toute contestation.
Mais on remarquera d'abord que l'extrait même que