Bibl. nat., Lk
Voyons son Voyage à la date du 27 juillet. Que dit-il? « Many chateaus hâve been burnt, others plundered ^ » Il ne parle que des châteaux. Il ne dit pas un mot des <f maisons bourgeoises ».
Si enfin je vérifie dans l'Histoire parlementaire de Bûchez et Roux, aux pages 211 et 214 du tome IV, je n'y trouve qu'un long extrait de l'ouvrage intitulé le Château des Tuileries, extrait qui n'a aucun rapport avec les faits dont parle Taine.
Ainsi sur cinq témoignages que Taine produit à l'appui de son assertion, il y en a deux, ceux du Mercure de France et d'Arthur Young, qui la contredisent; un, celui de Bûchez et Roux, qui est muet; deux, celui de deux pamphlétaires bavards et sans autorité, qui la confirment, non par des faits, mais par des propos en l'air.
On n'en finirait pas, si on voulait énumérer tous les cas où il affirme sur d'aussi faibles preuves. De même la liste de ses assertions fantaisistes serait infinie. Sur quelle donnée écrit-il (p. 6) que payer le pain quatre sous la livre à Troyes en 1789, c'était comme si on le payait huit sous aujourd'hui? Où a-t-il vu (p. 123) que « la Déclaration des Droits, repoussée en séance secrète par vingt-huit bureaux sur trente, est imposée par les tribunes en séance publique, et passe à la majorité des voix »? Comment sait-il (p. 139), qu' « en une semaine, cinq ou six cents députés font signer leurs passeports, et se tiennent prêts à partir », quand, au témoignage même du Mercure de France, qu'il allègue, il n'y eut que trois cents députés dans ce cas?
1. Arthur Young, Travels, 27 juillet 1789; p. 146 de l'édition anglaise de 1792 (Bibl. nat., Inventaire, S 8954, in-4<').
Dans le second livre de la Révolution, intitulé VAssemblée constituante et son œuvre, Taine étudie d'abord, en un premier chapitre, le personnel, les circonstances, la méthode de travail de TAssemblée constituante.
Il n'est pas facile d'analyser ce chapitre, où il n'y a ni plan quelconque, ni ordre ni suite aucune dans les idées ou dans les faits : c'est comme une conversation à bâtons rompus où Taine dit pêle-mêle tout ce qui lui vient à l'idée pour discréditer l'Assemblée constituante; c'est un mélange d'anecdotes, d'épigrammes, de reproches indignés, d'injures bien écrites, où il n'y a pas moyen de trouver une vue d'ensemble tant soit peu précise.
Taine reproche à la Constituante (p. 146) de n'avoir pas tenu compte du règlement de la Chambre anglaise des Communes. Qu'eût-il dit, si elle avait adapté aux mœurs françaises des formules étrangères? Selon lui (p. 147), les séances les plus fameuses de la Constituante ne furent que « verbiage et clameur ». Les preuves? Un témoin étranger, Gouverneur Morris, lui en fournit une. c Parfois, écrit cet Américain (cité par Taine, p. 149), au milieu d'une déhbération, un orateur se lève, fait un beau discours sur un sujet différent, et conclut par une bonne petite motion qui passe avec des hourras. Par exemple, pendant qu'ils discutaient un projet de banque nationale présenté par M. Necker, un député se mit dans la cervelle de proposer que chaque membre donnât ses boucles d'argent, ce qui fut adopté d'un seul coup, Thonorable député déposant
les siennes sur la table, après quoi Ton revint aux affaires. »
Il s'agit de la séance du 20 novembre 1789. Si Taine avait pris la peine de contrôler le dire de Gouverneur Morris par les journaux, entre autres par le Point da Jour de Barère, il aurait vu combien était peu sérieux le bavardage de TAméricain.
Prenons un récit plus autorisé encore que celui de Barère, je veux dire le procès-verbal officiel de cette séance, nous y verrons que l'incident des boucles n'eut pas lieu au milieu du débat sur la banque nationale, mais assez longtemps auparavant.
On venait de lire une adresse des citoyens d'Issoudun offrant un don patriotique. « Alors, dit le procèsverbal, un membre de l'Assemblée a offert le don de ses boucles d'argent, et invité les autres membres de l'Assemblée à imiter son exemple. Cette proposition ayant été reçue avec acclamation, l'Assemblée nationale a décrété que tous ses membres feraient le don patriotique de leurs boucles d'argent, et qu'ils porteraient des boucles de cuivre. Et bientôt après MM, les députés suppléants, présents à l'Assemblée, ont prié M. le président de leur permettre de faire le même don patriotique, ce qui a été agréé. Il a été fait lecture d'une lettre de M. l'abbé d'Espagnac à l'Assemblée, dans laquelle il lui rappelle qu'il lui a offert un plan de banque, etc. » Puis on lit une adresse des citoyens de Sainte-Menehould. Enfin on passe à l'ordre du jour, c'est-à-dire à l'affaire de la création d'une banque nationale.
On voit donc que l'interruption burlesque dont parle Gouverneur Morris n'a jamais existé que dans son imagination, d'où elle a passé dans celle de Taine, qui
aime mieux croire aux papotages d'un étranger, s'il est hostile à la Révolution, qu'au récit de Barère, membre de la Constituante, ou au procès verbal officiel des séances.
Il continue son réquisitoire incohérent contre la Constituante en se moquant (p. 150) de la séance du 4 août 1789, sans dire qu'il y avait urgence à sacrifier ainsi une partie du régime féodal, puisque le peuple en avait commencé lui-même la destruction. Aux explications historiques, il préfère une métaphore truculente et classiquement développée : si l'Assemblée constituante fait des sottises, c'est (p. 153) parce qu'elle « a trinqué avec la populace, et, par degrés, sous la pression de ses convives, elle est descendue jusqu'aux boissons frelatées et brûlantes, jusqu'à l'ivresse malsaine et grotesque, d'autant plus grotesque et malsaine qu'elle persiste à se prendre pour la raison ».
Et si l'Assemblée a trinqué ainsi avec la populace, c'est parce qu'elle est mal composée. Taine l'eût voulue (p. 154) composée de fonctionnaires de l'ancien régime, c'est-à-dire des personnes mêmes intéressées à perpétuer l'ancien régime. La belle révolution qu'ils eussent faite! Plus loin il oublie ce qu'il a dit de la médiocrité, de l'insuffisance des Constituants, et il reconnaît (p. 162) qu'ils étaient « jeunes de cœur, sincères, enthousiastes, généreux même, et, de plus appliqués, laborieux, parfois doués de talents rares ». C'est qu'au fond, ce n'est point sur leur mérite personnel que Taine juge les gens, mais sur le degré de conformité de leurs opinions politiques ou philosophiques aux siennes. « Ni le zèle, ajoute-t-il aussitôt, ni le travail, ni le talent ne sont utiles quand ils ne
sont point employés par une idée vraie ; et, si on les met au service d'une idée fausse, ils font d'autant plus de mal qu'ils sont plus grands. »
Les Constituants pensaient mal; donc ils n'ont pu faire que des sottises. Et ces sottises, Taine aime à les signaler. Il s'indigne qu'ils ne voulussent écouter aucun conseil, même des hommes qui pensaient comme eux. « Et si un jour, dit-il (p. 167), à la fin de leur session, le patriarche survivant du parti philosophique, Raynal, porte par surprise la vérité jusqu'à leur tribune, ils s'indignent de sa sincérité comme d'un attentat, ils ne l'excusent qu'à titre d'imbécile. » Taine croit donc que Raynal était bien l'auteur de la fameuse remontrance qui fut lue sous son nom, à la tribune, le 31 mai 1791, quand tout le monde sait que, de l'aveu même des auteurs de cette mystification, la prétendue lettre de Raynal était l'œuvre de Clermont-Tonnecre *.
Taine croit aussi que les tribunes du public dictaient à l'Assemblée toutes ses décisions, et que ces tribunes n'étaient composées que de canailles (p. 167 et pass,).
Il croit enfin (p. 173) qu'en juillet 1791, « toute l'opposition, plus de quatre cents membres, plus d'un tiers de l'Assemblée, est réduite à la fuite ou au silence ». Et il précise sa pensée en ces termes : « A force d'oppression, le parti révolutionnaire s'est débarrassé de toute résistance, et la violence, qui lui a donné l'empire dans la rue, lui donne l'empire dans le parlement. » Or, est-ce bien la violence qui avait fait partir ou se taire les opposants? Les uns étaient
1. Voir là-dessus mon livre, les Orateurs de la Constitaante, 2* éd., p. 345.
partis parce qu'ils croyaient pouvoir mieux servir la contre -révolution hors de TAssemblée que dans TAssemblée. Les autres, au nombre de plus de deux cents, étaient les signataires de la protestation du 29 juin 1791 contre le décret qui suspendait l'exercice de l'autorité royale, et ils annonçaient que, pour bien marquer leur mécontentement, ils ne prendraient plus part aux délibérations. Les opposants n'étaient donc pas, comme le dit Taine, réduits au silence. Ils se taisaient, parce qu'ils voulaient bien se taire.
Assurément, tout n'est pas faux dans les reproches que Taine adresse à la Constituante ; à propos de sa méthode de travail, par exemple, il n'a pas tort de critiquer (p. 175) le décret par lequel elle déclara incompatibles les fonctions de ministre et celles de député. Mais, même quand sa critique ne tombe pas à faux, on sent le parti pris de ne pas comprendre, un parti pris de ne voir qu'un côté des choses.
Le chapitre second du livre sur l'Assemblée constituante est intitulé : les Destructions, Il s'agit des destructions qu'a opérées cette Assemblée, et on voit déjà que, comme elle construisait aussitôt qu'elle détruisait (par exemple, en même temps qu'elle supprimait les intendants, elle établissait les assemblées de département), l'abstraction que fait Taine, en séparant ainsi la destruction des constructions, l'expose à se tromper ou à ne pas comprendre.
Il commence par reprendre (p. 184 et paa«.) son vieux propos, à savoir que la Constituante, élève des philo*
Isophes, n'a point légiféré pour des Français réels, et aussitôt il façonne (p. 185) une statistique des Français réels dont les précisions sont d'une fantaisie abasourdissante : « Sur vingt habitants, dit-il, dix-huit sont catholiques, dont seize sont croyants, au moins par habitude et par tradition. Sur les vingt-six millions vingt-cinq millions ne lisent pas; c'est au plus si un million lisent; et en matière politique, cinq ou six cents sont compétents. » Voilà ce qu'étaient, selon Taine les Français réels. Et oii a-t-il pris les éléments de cette statistique? Il ne le dit pas, il ne le sait pas. Ce sont des hypothèses en l'air qu'il présente comme des résultats de recherches méthodiques.
Selon lui, en fait de destructions, la Constituante aurait dû se borner à supprimer les privilèges des deux ordres privilégiés et à établir le contrôle financier de la nation ; il fallait accepter les promesses de la déclaration royale du 23 juin 1789. Là-dessus, Taine tient le même langage que les aristocrates d'alors. Sa crédulité aux promesses du roi s'exprime en termes presque identiques à ceux dont se servirent, par exemple, les députés de la noblesse du bailliage du Cotentin dans leur compte rendu à leurs commettants : « Le 23 juin, disaient-ils, le roi offre spontanément une charte par laquelle il consent librement, loyalement, à tout ce que les bailliages demandaient : cette charte était un véritable résumé de tous les cahiers, par conséquent elle était conforme aux vœux de tous les Français qui les avaient dictés. La noblesse seule y devait faire des sacrifices ; elle consentait à les faire. Si le tiers état l'acceptait, tout ce que les peuples avaient désiré était effectué sans secousses, sans dépenses, sans sacrifices. Les députés, en moins de
trois mois, pouvaient rentrer dans leurs bailliages comblés de bénédictions méritées. La concorde et le bonheur régnaient entre les citoyens; le royaume de France reprenait de la vie pour mille ans*. » En réalité, le roi accordait le contrôle delà nation en matière de finances, Tabolition des privilèges, si les privilégiés y consentaient, rétablissement d'États provinciaux élus. « Il n'était parlé, dit Rabaut Saint-Étienne, ni de la Constitution tant demandée, ni de la participation des États généraux à la législation, ni de la responsabilité des ministres, ni de la liberté de la presse; et presque tout ce qui constitue la liberté civile et la liberté politique était oublié *. » Il n'était pas question davantage de l'admissibilité aux emplois. C'était une caricature des idées de Necker, qui n'assista pas à cette séance, et cette absence fit qu'on ne prit pas au sérieux la déclaration royale. Le roi y annulait, dans le style et le ton des lits de justice, l'acte du 17 juin, par lequel l'Assemblée nationale s'était constituée, maintenait la délibération par ordre et en trois chambres, sauf quelques cas où il pourrait être permis aux États généraux, s'ils le voulaient, de délibérer en commun. Il faut citer les paroles impératives que Louis XVI prononça, après là lecture de ses volontés : « Vous venez, Messieurs, d'entendre le résultat de mes dispositions et de mes vues : elles sont conformes au vif désir que j'ai d'opérer le bien public; et si, par une fatalité loin de ma pensée, vous m'abandonniez dans une si belle entreprise, seul je ferai le bien de
1. Compte rendu à leurs commettants par les députés de la noblesse u grand bailliage de Cotentin aux États généraux de France de 1789.
Paris, 1791, in-8 de i03 pages. Bibl. nat., Lb S9/5455.
2. Almanach de la Révolution, i'* éd., p. 88. Bibl. nat. La 32/21*.
l'assemblée constituante 97
mes peuples, seul je me considérerai comme leur véritable représentant; et, > connaissant vos cahiers, connaissant l'accord parfait qui existe entre le vœu le plus général de la nation et mes intentions bienfaisantes, j'aurai toute la confiance que doit inspirer une si rare harmonie, et je marcherai vers le but auquel je veux atteindre, avec tout le courage et la fermeté qu'il doit m'inspirer.
« Réfléchissez, Messieurs, qu'aucun de vos projets, aucune de vos dispositions ne peut avoir force de loi sans mon approbation spéciale. Ainsi, je suis le garant naturel de vos droits respectifs, et tous les ordres de l'État peuvent se reposer sur mon équitable impartialité. Toute défiance de votre part serait une grande injustice. C'est moi*jusqu'à présent qui ai fait tout pour le bonheur de mes peuples, et il est rare, peut-être, que l'unique ambition d'un souverain soit d'obtenir de ses sujets qu'ils s'entendent enfin pour accepter ses bienfaits.
a Je vous ordonne, Messieurs, de vous séparer tout de suite, et de vous rendre, demain matin, chacun dans les chambres affectées à votre ordre pour y reprendre vos séances. J'ordonne en conséquence, au grand-maître des cérémonies de faire préparer les salles. »
Les contemporains ne virent là que le langage de l'absolutisme, dicté par l'influence rétrograde de Marie- Antoinette et de la cour. Taine y voit, lui, une charte libérale, que la nation ne repoussa que par caprice philosophique.
Il n'aurait pas voulu qu'on abolît les ordres et les corps, mais seulement qu*on les réformât (pp. 188 et 214). Seule l'aristocratie peut former de vrais
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hommes d'État. « 11 n'y a, dit-il (p. 191), que ce haras spécial pour fournir une recrue régulière de chevaux de course et de temps en temps le coureur admirable qui, dans la lice européenne, gagnera le prix sur tous ses rivaux. »
I II reproche aux Constituants (p. 194) de ne pas avoir I voulu de Chambre haute : ce fut, selon lui, manie Id'égalitarisme. 11 ne dit pas que la cour et la noblesse ^> s'étaient tout à coup alliées contre la Révolution^ et iique c'est cette alliance qui rendit suspecte au peuple toute tentative pour faire participer l'aristocratie à la direction des affaires. Rabaut Saint-Étienne a exprimé, là-dessus, le sentiment des contemporains, quand il a dit : « La noblesse de la cour entraîna avec elle toute la noblesse de province, dont, auparavant, elle était haie et même méprisée. De bonne heure, on parvint à persuader à tous les nobles qu'ils devaient faire ligue commune avec l'autorité; et, par cette guerre de tous contre le tiers état, celui-ci resta convaincu que, s'il n'était pas tout, il ne serait rien. D'autres hommes à abus n'étaient pas encore de la ligue, mais ils se disposaient à y entrer par le pressentiment de ce qu'ils pouvaient perdre ; et le royaume avait deux partis bien prononcés, celui de la cour et celui du peuple. De là sont venus les noms d'aristocrates et de démocrates, de royalistes et de patriotes *. »
Revenant sur les décrets du 4 août 1789, Taine reproche à la Constituante (p. 199) le principe même de ces décrets, à savoir l'abolition du régime féodal. Il critique surtout (p. 202) le décret du 19 juin 1790, qui abolit les titres de noblesse, et aussi (p. 204) les lois