Almanach delà Révolution, p. 81. Cf. ibid,, p
l'assemblée constituante 99
égalitaires sur les successions. Il assure même (p. 2i0) que la Constituante traita les nobles comme Louis XIV avait traité les protestants. « Cent mille Français ijiîhassés à la fin du xvii® siècle, cent vingt mille Fran-
Eis chassés à la fin du xviii^ siècle, voilà la démocratie tolérante qui achève l'œuvre de la monarchie into- •ante. » On avait cru, jusqu'à Taine, que ces émigrés avaient quitté volontairement la France pour y rentrer en armes, avec l'étranger, et y rétablir Fancien régime. Eux-mêmes, les émigrés, s'en vantaient comme d'un titre de gloire. Ces émigrés, Taine ne veut voir en eux que des exilés, de malheureux exilés !
La suppression des ordres religieux l'afflige et l'indigne (pp. 214 à 219 et 224). 11 conteste (p. 219) le droit de la nation à s'emparer des biens ecclésiastiques; il s'imagine et assure que l'origine et la destination de ces biens sont établis par de visibles « titres authentiques ».
Il se plaint de la suppression des anciennes provinces croit (p. 222) qu'en créant les départements u on i'à découpé géométriquement la France comme un damier «. Il ne comprend pas que ce fut un moyen d'unité. « L'Assemblée nationale, dit Rabaut Saint- Ëtienne, fut obéie avec transport, quand, sur le plan de M. l'abbé Siéyès, elle ordonna la division du royaume en 83 départements, subdivisés en districts et en cantons. De toutes les parties du royaume accoururent plus de deux mille députés des villes et des bourgs, pour faire valoir leurs prétentions; et après trois mois du travaille plus étonnant et le plus pénible, la division fut achevée. Ainsi l'on put dire qu'il n'y avait plus de provinces : ce mot a même disparu de
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noire langue. Ainsi le royaume fut un, et la crainte des républiques fédéra tives fut dissipée*. »
Puis, Taine revient aux affaires du clergé, regrette la suppression de la dîme, ou plutôt le caractère égalitaire de cette suppression (p. 225), juge sévèrement (pp. 234 et suiv.) la Constitution civile du clergé (qui n'est pourtant pas une « destruction »), et s'amuse à une fantaisiste statistique des prêtres réfractaires (pp. 238, 239 et 257).
Tel est le chapitre sur les « destructions » de la Constituante.
Passons aux a constructions ».
Taine n'entend parler que des constructions politiques et sociales. Il veut bien reconnaître qu'en d'autres matières, qu'il désigne vaguement (p. 277), la Constituante « a semé de bons germes ». « Mais, dit-il, en tout ce qui regarde les institutions politiques et d'organisation sociale, elle a opéré comme une académie d'utopistes, et non comme une législature de praticiens. » Un roi désarmé, annihilé, quarante mille municipalités souveraines, les citoyens actifs surchargés et dégoûtés, une minorité fanatique (club des Jacobins) qui dirige tout selon cette Déclaration des droits « dont tous les articles sont des poignards dirigés contre la société humaine, et il n'y a qu'à pousser le manche pour faire entrer la lame » (p. 275) : voilà le régime nouveau. « Le chef-d'œuvre de la raison
ji. Àlmanach de la Révolution^ 1" éd., p. 160.
spéculative et de la déraison pratique est accompli ; en [ vertu de la Constitution, Tanarchie spontanée devient [ l'anarchie légale. Celle-ci est parfaite; on n'en a pas vu de plus belle depuis le neuvième siècle. »
Telles sont les grandes lignes du tableau.
Le détail est imprécis, fantaisiste et comme insaisissable. Bien plus précise, Une et nuancée était la critique que Louis XVJ fit de la Constitution dans son manifeste du 20 juin 1791. C'est que Louis XVI connaissait bien la Constitution et était de sang-froid. Taine l'a mal étudiée, l'a à peine parcourue, et il est d'ailleurs dans un perpétuel état de fièvre qui lui ôte le sens du réel.
Par exemple, dans son analyse du système électoral (p. 267), il se trompe sur les conditions exigées pour être citoyen actif, et il ne parle même pas des conditions pour être électeur ni pour être député. Or ne pouvaient, sous ce régime, être élus députés que les citoyens qui payaient une contribution directe équivalente à la valeur d'un marc d'argent et qui en outre possédaient une propriété foncière. Cette condition de posséder une propriété foncière, si le lecteur de Taine Tavait connue, il n'eût plus rien compris aux reproches d'égalîlarisme démagogique que cet auteur adresse à la Constituante : aussi Taine ne la lui fait-il pas connaître. J'imagine que, par passion, il en vient luimême à l'oublier de bonne foi.
Il croit (p. 258) que la loi exclut les curés des municipalités, ce qui est faux, et oubliant cette affirmation qu'il a .pourtant lancée* d'un ton imperturbable, il raconte (p. 295) l'histoire de l'abbé Carion, qui était à la fois curé et maire d'Issy l'Évêque.
Voulant prouver que le nouveau personnel municipal
était ignorant, il cite comme sérieux (p. 258) le propos que Rougier de La Bergerie, député de l'Yonne, tint à la tribune, le 8 novembre 1791, disant que « sur quarante mille municipalités, il y en a vingt mille où les officiers municipaux ne savent ni lire ni écrire ». Mais il laisse ignorer que cette boutade souleva des murmures, d'après le Moniteur j qui la rapporte, et que ni le Journal des Débats et des Décrets ni le Journal logographique ne la mentionnèrent. Selon lui, cette ignorance des officiers municipaux rend leur mauvaise volonté plus nuisible à l'État en matière de contribution : ils ne comprennent pas et ne veulent pas comprendre les articles de loi sur la confection des rôles; et, comme preuve, Taine dit en note (p. 259) : « Moniteur ^ XI, 283, séance du 2 février 1792 ^ discours de Cambon : « Ils « s'en retournent croyant entendre ce qu'on leur a « bien expliqué, mais reviennent le lendemain pour « recevoir de nouvelles explications. Des avoués refu- « sent de se rendre sur les lieux pour diriger les muni- « cipalités, disant qu'ils n'y entendent rien. » On croirait qu'il s'agit des officiers municipaux de toute la France : non, il s'agit de ceux d'un seul district, que l'orateur ne nomme pas. Et cet orateur n'est pas Cambon, comme Taine l'assure, mais un excentrique sans autorité, Jacob Dupont I
Toutes ces critiques, fondées ou non, se résument à dire que la Constituante fut trop radicale. C'est le sens, c'est parfois le style des pamphlets aristocratiques d'alors. Lisez entre autres celui qui est intitulé :
1. On remarquera que Taine, dans ce chapitre sur les constructions de la Constituante, parle de Tépoque de la Législative. Mais ces anachronismes sont si fréquents dans son livre qu'il est impossible de les relever tous.
Il est temps^, et qui est daté « Tan II du règne de l'anarchie * » : « Travailler à donner subitement à la France une Constitution nouvelle, c'est travailler au grand œuvre. Ceux qui se disent adeptes le sont-ils • véritablement? On crie sans cesse ; Régénération! Liberté! Je n'aperçois encore ni l'un ni l'autre dans les procédés chimiques de Messieurs de l'Assemblée nationale. — Les Français sont les enfants de VEurope, et faime à jouer avec eux, Voltaire! auriez-vous pu conserver votre opinion, si vous eussiez été témoin des Jeux de ces enfants depuis le 13 juillet jusqu'au mois de février 1791? N'auriez-vous pas plutôt cru que, semblables aux Caraïbes qui le matin vendent leur hamac sans se souvenir qu'ils en auront besoin au déclin du jour, ils étaient devenus assez insensés pour détruire en un moment les sources de leur existence? »
Le réquisitoire de Taine contre la Constituante n'est que le résumé des récriminations des contre -révolutionnaires d'alors. Ainsi, dans la « réclamation (31 août 1791) d'une partie des députés des trois ordres V des États libres et généraux de France contre les i décrets illégaux, l'acte constitutionnel et l'état du royaume' », on pouvait déjà lire ceci, qui est le fondement de la thèse de Taine : « Au lieu de ce bel ordre qu'on admirait en France, ralliant tous les intérêts, comprimant toutes les passions, garantissant toutes les propriétés, et renfermant en lui-même, pour comble de bonheur, les germes précieux de sa propre