CHAPITRE ly
I. Jacobins, jacobinisme. — II. Sens équivoque du mot Jacobin dans Taine. — III Érudition fantaisiste sur les Jacobins. — IV. Documentation. — V. Les élections de 1791. — VI. Personnel de la Législative. — VII. Politique de la Législative. — VIII. La journée du 10 août 1792 : Danton et Panis.
Le tome premier de la Révolution avait paru en mars 1878, le tome second parut en mai 1881. Il a pour titre : la Conquête Jacobine^ et se rapporte, ou à peu près, à la période comprise entre le 1«' octobre 1791 (réunion de rAssemhlée législative) et le 2 juin 1793 (chute des Girondins).
Jusqu'ici, Taine avait paru vouloir donner une idée de l'évolution de l'esprit public. Le voilà maintenant qui déclare, en une nouvelle préface, que, « dans ce volume, comme dans les précédents, on ne trouvera que l'histoire des pouvoirs publics * ». Or, il n'a point
1. Taine y rappelle aussi que, n*ayant pas de principes politiques, il a entrepris son ouvrage pour s'en procurer, et il
raconté l'histoire des pouvoirs publics dans les précédents volumes, et il ne la racontera ni dans celui-ci ni dans les suivants. Il ajoute qu'il ne fait pas l'histoire « de la diplomatie, de la guerre, des finances, de l'Église ». De quoi donc fait-il Thistoire? Il l'ignore Vlui-même. Cependant, quoi qu'il en dise, c'est toujours et surtout de l'évolution de l'esprit public qu'il va parler, en démontrant, si on peut dire, la jacobinisation de cet esprit.
Il n'est guère possible de critiquer les sources, la documentation de ce tome II de la Révolution, si on n'en précise auparavant le sujet même, en recherchant ce que Taine a entendu par ces mots \ jacobins, jacobinisme, qu'il emploie sans cesse.
Analysons donc d'abord le livre I«', intitulé : les Jacobins, qui est comme une vaste introduction à la Conquête jacobine, et où l'auteur semble vouloir dire ce que c^est que les Jacobins et comment, sous la Constituante, jusqu'aux élections de 1791, ils se sont préparés à la conquête du pouvoir.
Il y a deux chapitres, dont l'un pourrait être intitulé : le Jacobin, l'autre les Jacobins.
Essayons d'y saisir la suite des idées.
Dans le chapitre premier, Taine signale un parti qui, exploitant les passions populaires, forme un gouvernement illégal, à côté du gouvernement légal, et, se substituant à ce gouvernement légal, devenu impuissant, finit par devenir légal à son tour.
annonce en avoir trouvé un qui, dit-il, « consiste tout entier dans cette remarque qu'une société humaine^ surtout une société moderne f est une chose vaste et compliquée ». C'est une boutade sarcastiqu« contre les hommes de la Révolution, à qui Taine reproche de n'avoir pas eu conscience de la complexité des choses et de la difficulté de leur tâche.
Cet accident vient de la popularité d'une théorie : lé dogme de la souveraineté populaire.
L'idée d'alors, selon Taine, c'était que le peuple devrait gouverner directement; en tout cas, il ne doit déléguer son autorité que provisoirement ; même ainsi, ses délégués tendent à en abuser; d'ailleurs tout gouvernement abuse ou empiète. Donc, le peuple doit, à chaque instant, intervenir lui-même pour rudoyer ou écarter les conducteurs, pour « sauver le navire » (p. 5); donc, toute émeute est légitime, et Taine le prouve par des extraits de Camille Desmoulins et de Marat (p. 7 et 8). Ainsi, au-dessus du gouvernement légal, il y a un pouvoir anonyme, le peuple, tyran soupçonneux (p. 9).
Ici Taine signale (p. 10) la naissance de l'esprit jacobin : il naît « de l'amour propre exagéré » et du « raisonnement dogmatique ».
La plupart des jeunes gens, dit-il (p. il et 12), sont jacobins au sortir du collège; c'est comme une maladie dé croissance; ils sont choqués de voir que la société n'est pas l'œuvre de la logique, mais de l'histoire. L'adolescent se dit qu'il n'a point « consenti » cette société, que c'est une hiérarchie où il se sent subalterne.
Dans une société bien constituée, on se guérit vite du jacobinisme. Dans une société en dissolution, tout développe la maladie; chacun s'y croit bon politique, et, à la française, improvise une constitution.
Conclusion (p. 18) : « Ce sont là nos Jacobins; ils naissent dans la décomposition sociale, ainsi que des champignons dans un terreau qui fermente. »
Le Jacobin (p. 10 et 20) n'agit que d'après « un axiome de géométrie politique >, formé de « notions
élémentaires », qui sont « Thomme en général, les droits de rhomme, le contrat social, la liberté, l'égalité, la raison, la nature, le peuple, les tyrans ». 11 ne voit pas les hommes réels, il ne veut pas les voir. « Si, par le canal des oreilles ou des yeux, Texpérience présente y enfonce de force quelque vérité importune, elle n'y peut subsister; toute criante et saignante qu'elle soit, il l'expulse; au besoin, il la tord et Tétrangle, à titre de calomniatrice, parce qu'elle dément un principe indiscutable et vrai par soi. »
Ce Jacobin, Taine en raille le vocabulaire pauvre, le moule classique, la stérilité intellectuelle. Un vrai homme d'État ne se meut qu'avec lenteur et sagesse : le jacobin est plus agile, plus rapide (p. 23) : « Car, s'il faut de longues réflexions pour démêler ce qui convient aux vingt six millions de Français vivants, il ne faut qu'un coup d'œil pour savoir ce que veulent les hommes abstraits de la théorie. En effet, la théorie les a tous taillés sur le même patron et n'a laissé en eux qu'une volonté élémentaire; par définition, l'automate philosophique veut la liberté, l'égalité, la souveraineté du peuple, le maintien des droits de l'homme, l'observation du contrat social. Cela suffit : désormais, on connaît la volonté du peuple, et on la connaît d'avance; par suite, on peut agir sans consulter les citoyens; on n'est pas tenu d'attendre leur vote. En tout cas, leur ratification est certaine; si, par hasard, elle manquait, ce serait de leur part ignorance, méprise ou malice, et alors leur réponse mériterait d'être considérée comme nulle; aussi, par précaution et pour leur éviter la mauvaise, on fera bien de leur dicter la bonne. »
Ces « fantômes de sa cervelle raisonnante », le Jacobin
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les respecte : il les respecte par conviction, il les respecte aussi par orgueil, par infatuation, par amourpropre (p. 24, 25, 29, 32).
Ne cherchez « dans le programme de la secte » rien qui ressemble à un régime libéral, et ici Taineénumère les conditions d'un régime libéral (p. 25 et 26) sans s'apercevoir que cette numération, c'est le programme même de la Société des Amis de la Constitution de Paris à ses débuts : ce qu'il faut aux Jacobins, selon Taine, c'est tout le Contrat social, et ce qui le prouve, c'est une citation de Rétif de la Bretonne!
Que nul ne conteste au peuple une portion de sa souveraineté : c'est, aux yeux des Jacobins (selon Taine), crime de lèse-majesté populaire (p. 27). D'où la dictature, les proscriptions : hors la secte, hors la loi (p. 28).
Voilà le Jacobin. Voici les Jacobins. ^ ^
Le chapitre II fait voir la formation et le personnel du « parti ».
Peu de nobles, peu de grands bourgeois, peu de paysans. Le jacobinisme se recrute (p. 35) dans la couche inférieure de la bourgeoisie et dans la couche supérieure du peuple. Il en faut retrancher les hommes bien installés dans leur métier, dans leur profession. Reste une minorité, très petite, novatrice et remuante, composée de débutants, de désœuvrés, de « tous ceux qui ont été déracinés parle bouleversement universel » (p. 35 et 36).
Dans cette minorité, au premier plan, des gens assez instruits (p. 36), et, au second plan, des gens insuffisamment instruits (p. 37); enfin des bêtes de proie, des vagabonds (p. 38). C'est une « secte •> par la communauté du dogme (souveraineté du peuple) : c'est
une « faction » par la communauté du but (conquête du pouvoir politique).
Par inertie, dégoût, fatigue, la majorité laisse le / champ libre à cette minorité, à ces « purs » qui / veulent se inettre à Técart et au-dessus des patriotes. I Multiplication des « Sociétés populaires * ». « Partout » ^ ! et à peine installés, ces clubs se mettent à « travailler . la populace ». Le « parti » s'oppose à la liberté de la j presse : la preuve, c'est que le journaliste contre- . révolutionnaire Mallet du Pan a reçu une délégation du Palais-Royal, qui Ta invité à se modérer. Enfin, ; dans les élections, les gens sages s'abstiennent, et le « club » vote presque seul (p. 42 à 54).
Ici, s'interrompant, Taine raconte en quelques mots ! la fondation du club des Jacobins de Paris, puis ses débuts (p. 55 et 62), et il assure, sans en donner aucune preuve, que ce club puisait abondamment dans la caisse du duc d'Orléans.
Puis, revenant à son propos, il déclare (p. 63) que, « dans toute la France, tous les Jacobins réunis ne font pas trois cent mille », mais ils sont une « bande dans une foule », ce qui leur permet d'exercer un « despotisme plus absolu que celui des souverains asiatiques». Des deux gouvernements en présence, l'un, celui de l'ancien régime, est odieux, quoique ce soit un fan. tome, ou plutôt parce que c'est un fantôme; l'autre, celui que vient d'établir la Constituante, est inutilisable; un troisième gouvernement, celui des Jacobins, « prend sa place et y reste » (p. 64). Les Français lui
1. Sic. Taine, comme presque toujours, môle les époques. Au début, les clubs de Jacobins n'étaient pas des « Sociétés populaires », mais des réunions de sociétés de citoyens actifs, autrement dit des groupement de bourgeois.
obéissent, par habitude d'obéir, et parce que la France est un État centralisé. Et puis, le Jacobin a la foi, la résolution (p. 66 à 69). La majorité lui cède ou elle est vaincue par lui, parce qu'elle a des scrupules et qu'il n'en a pas.
Au jeu politique, la majorité croit de son devoir de suivre des règles (p. 74). « Au contraire, la minorité a résolu d'avance qu'à tout prix elle gagnera; à son avis, c'est son droit; si les règles s'y opposent, tant pis pour les règles. Au moment décisif, elle met un pistolet sur le front de l'adversaire, et, renversant la table, elle empoche les enjeux. »
D'ailleurs, dès le commencement, les Jacobins (p. 70) ont « lâché contre la société l'émeute des rues et la jacquerie des campagnes, les prostituées et les brigands, les bétes immondes et les bètes féroces ».
J'ai tâché de résumer fidèlement ces généralités où Taine s'efforce à définir, à peindre tantôt le Jacobin, tantôt les Jacobins,
Le Jacobin, c'est un type, un être de raison, que Taine construit littérairement, comme La Bruyère construisait le portrait du Distrait, et que, pour ma part, je n'ai jamais rencontré dans l'histoire de la Révolution. Je n'en dirai donc rien, si ce n'est qu'il est assez étrange qu'au moment même où Taine se plaint que les révolutionnaires aient substitué aux hommes réels un automate philosophique, lui-même substitue ou superpose aux Jacobins réels un automate sorti de sa raison raisonnante.
Les Jacobins, il nous montre des gens qu'il appelle ainsi et qui ont réellement existé. Mais il applique ce nom tantôt aux membres des divers clubs de Jacobins, tantôt aux révolutionnaires avancés, aux hommes de gauche en général. 11 est vrai que, sous la Révolution, le mot fut employé dans les deux sens, mais pas en même temps, je veux dire que c'est seulement après la fermeture du club des Jacobins de Paris que l'on se mit à appeler Jacobins, par dénigrement, les citoyens suspects d'opinions démocratiques. Taine emploie, pour la même époque (c'est-à-dire aussi bien pour l'époque antérieure au 9 thermidor que pour l'époque postérieure), le mot Jacobin dans ce double sens, et il le fait sans avertir le lecteur du sens qu'il donne, en chaque cas, à ce mot. Dans la même page, parfois, les deux acceptions se mêlent et se confondent. Souvent, on sent que l'auteur ne sait pas bien lui-même s'il veut parler du club ou des hommes de gauche en général .
Parfois même il lui arrive d'appeler Jacobins la masse des Français révolutionnaires ou, comme on disait alors, les « patriotes », modérés ou avancés.
Le « parti jacobin », sous sa plume, c'est tantôt le club ou les clubs, tantôt toute la France révolutionnaire, tantôt une minorité violente dans le grand parti des « patriotes », cette minorité qui arrache le pouvoir à la majorité.
En réalité, il change le sens du mot, l'élargissant, le réduisant, selon les circonstances, selon sa fantaisie.
Cette équivoque — ou plutôt cette confusion —rend très difficile la critique de ce livre sur les Jacobins *.
1. Aussi Tauteur de la table alphabétique et analytique de l'ouvrage a-t-il été bien embarrassé pour y établir Farticle Jacobins.
Taine dit que la marque des Jacobins, c'est qu'ils arborent la croyance à la souveraineté du peuple : mais, une fois la Déclaration des droits publiée, tous les partisans de la Révolution l'arborèrent, cette croyance, qui ne fut donc pas propre aux Jacobins.
Quand il dit que, parmi les Jacobins, il y eut peu de nobles, on se rappelle qu'en février 1790, le club des Jacobins Saint-Honoré fut présidé par le duc d'Aiguillon; en juillet de la môme année, par le vicomte de Noailles; en janvier n91, par le prince de Broglie. Quand il dit qu'il n'y avait de Jacobins que dans la petite bourgeoisie, on se rappelle qu'au club des Jacobins siégeaient tous les bourgeois notables de la majorité de la Constituante, entre autres Barnave et Le Chapelier, et en outre l'élite de là bourgeoisie parisienne, des négociants, des avocats, des médecins, des professeurs, des artistes. Quand il dit qu'il n'y avait pas de paysans parmi les Jacobins, il confond les époques. Sans doute, au début, quand les sociétés jacobines ne comptaient que des citoyens actifs, il n'y siégea que des agriculteurs aisés. Mais quand des sociétés populaires, admettant pauvres et riches, furent créées en beaucoup d'endroits, et jusqu'en de petites bourgades rurales, nombre de paysans adhérèrent à ces clubs démocratiques.
Les faits montrent que l'organisation jacobine ne fut pas l'organisation d'un parti, mais celle de toute la France révolutionnaire.
Taine dit que les Jacobins appliquèrent férocement un dogme politique rigide, immuable.
Voyez le club des Jacobins de Paris, voyez-le, non dans les propos de quelques-uns de ses membres, mais en ses manifestations collectives et officielles, dans les
expressions authentiques de sa pensée : c'est, comme nous dirions, l'opportunisme même. Les Jacobins de Paris suivent l'opinion plus qu'ils ne la font; jamais ils ne la précèdent. Tant que dura la monarchie, ils furent monarchistes. Ils ne renoncèrent à leur titre de Société des amis de la Constitution que quand la Convention eut établi la République. Ils attendirent môme jusqu'à la fuite à Varennes pour se dire démocrates. Le recueil de leurs actes, que j'ai publié, les montre prudents, tâtonnants, flairant les occasions et le vent, changeant avec les circonstances ^
II n'y a donc rien de vrai, rien de solide dans ces généralités de Taine sur les Jacobins.
Un lecteur attentif, même s'il est ignorant, sera mis en méfiance par des contradictions choquantes, comme quand l'auteur dit (p. 16) que « brusquement tout le personnel de l'ancien gouvernement a été écarté », et (p. 65) que le gouvernement des Jacobins « est tout de suite organisé, grâce au personnel docile que lui a légué le gouvernement déchu ».
Les anachronismes ne sont pas moins inquiétants. Ainsi (p. 47) comme exemple des lectures démagogiques qu'on faisait, selon Taine, dans les clubs, au temps de la Constituante il cite le Père Duchesne et le Journal de la Montagne. Or, le Journal de la Montagne n'existait pas encore, et, quant au Père Duchesnej les
1. Voir dans mes Études et Leçonsi !'• série (p. 71 à 92), l'étude intitulée : le Club des Jacobins sous la monarchie.
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deux journaux de ce nom, celui de Lemaire et celui d'Hébert, étaient alors monarchistes constitutionnels.
A Tappui de ses fantaisies, Taine continue à mutiler tendancieusement les textes qu'il cite.
Voulant faire voir le fanatisme corporatif des Jacobins, il dit (p. 45) que le règlement de la Société de Paris porte que les membres devront « travailler à rétablissemment et à raffermissement de la Conatitution, suivant Vesprit de la société ». C'est Taine qui met ainsi en italiques ces derniers mots, pour faire croire qu'il les cite textuellement. Or, le texte du règlement, au lieu de ces mots, a ceux-ci : suivant Vesprit du préambule ci dessus ^ Et ce préambule n'est qu'un appel aux principes mêmes de la Constitution, que la Société se propose de répandre partout, ainsi que « l'esprit des décrets de l'Assemblée nationale ». D'autres Sociétés se formeront, auxquelles celle-ci offrira un centre commun : « Destinées à répandre la vérité, à défendre la liberté, la Constitution, leurs moyens seront aussi purs que l'objet qu'elles se proposent; la publicité sera le garant de toutes leurs démarches. Écrire et parler ouvertement, professer leurs principes sans détour, avouer leurs travaux, leurs vues, leurs espérances, ce sera la marche franche par laquelle elles travailleront à obtenir l'estime publique, qui seule peut faire leur force et leur utilité. La fidélité à la Constitution, le
1. Règlement de la Société des amis de la Constitution, article I" : « L'objet de la Société des amis de la Constitution est : 1» de discuter les questions qui doivent être décidées dans l'Assemblée nationale; 2» de travailler à rétablissement et à l'affermissement de la Constitution suivant l'esprit du préambule ci-dessus; 3° de correspondre avec les autres sociétés du même genre qui pourront se former dans le royaume. » Voir mon recueil, La Société des Jacobins , t. L Introduction, p. zxx.
dévouement à la défendre, le respect et la soumission aux pouvoirs qu'elle aura établis seront les premières lois imposées à ceux qui voudront être admis à ces Sociétés. Les titres pour s'y présenter seront l'amour de l'égalité et ce sentiment profond des droits des hommes qui se dévoue par instinct à la défense des faibles et des opprimés... » Ainsi s'expriment les Jacobins dans ce préambule de leur règlement ; ils parlent comme parlaient tous les « patriotes » d'alors, et il est impossible de distinguer dans ces paroles quoi que ce soit qui diffère des sentiments de la masse des Français, quoi que ce soit qui permette d'attribuer au club un esprit particulier.
Mais cela ne fait point l'affaire de Taine, qui veut que la Société des Jacobins ait plié de force l'opinion à sa politique sectaire, et, avec une incroyable audace, il n'a pas hésité à altérer, comme on l'a vu, le texte de l'article P' du règlement de manière à donner le change au lecteur.
Moins graves, mais aussi audacieuses, sont d'autres altérations de textes, comme quand il donne entre guillemets (p. 58) un passage des mémoires de La Fayette de manière à faire croire que ce passage est textuel. La Fayette y parle des intrigues des deux Lameth aux Jacobins. Taine le récrit de manière à rendre La Fayette bien plus affîrmatif contre les Lameth et les Jacobins qu'il ne l'a été réellement.
A propos du « dogme de la souveraineté du peuple », il renvoie au Contrat social, où il serait dit, selon lui, que le gouvernement n'est qu'un commis, et moins qu'un commis : un domestique. Or, voici ce que dit Jean- Jacques Rousseau : « Les défenseurs du peuple ne sont donc ni ne peuvent être des représentants ; ils ne
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sont que des commissaires; ils ne peuvent rien conclure définitivement ^ » Commissaire et commis, ce n'est pas la même chose. Mais, pour les besoins de sa thèse, Taine a voulu lire commis.
Voulant montrer ce que sont « les idées d'un Jacobin ordinaire en fait d'histoire », il donne (p. 66), d'après Bûchez et Roux, des extraits d'une lettre écrite par un grenadier de la garde nationale parisienne à un ami de province pour justifier l'insurrection du 34 mai 1793. Il en cite entre guillemets le passage suivant, quoiqu'il ne soit pçis littéral : « Sans l'énergie de Paris, Paris et la France ne seraient maintenant habités que par des esclaves, et ce beau sol présenterait sans doute un aspect aussi sauvage et aussi désert que celui de l'empire de Turquie, celui de l'Allemagne ». 11 ferme ici les guillemets, et aussitôt il ajoute, se mettant à résumer : « Gela nous a conduits à donner encore plus de lustre à cette révolution en rétablissant sur la terre les anciennes républiques d'Athènes et autres de la Grèce dans toute leur pureté... » Cela nous a conduits,,. Que veux dire ce cela? Rapprochez-le de la phrase précédente, et vous verrez que ce mot n'a aucun sens. Or, que dit le grenadier dans le vrai texte de sa lettre? Que c'est la trahison de Louis XVI qui a décidé les Français à se mettre en République, et voilà bien, en effet, la vérité historique. Taine biffe le mot, trop vrai, je veux dire trop contraire à sa thèse, et le remplace par un cela, qui n'a pas de sens, mais qui ridiculise le grenadier, les Jacobins, les républicains.
Quand Carrier comparut devant le Tribunal révolutionnaire, un témoin lui attribua ce propos : c Nous