Voir plus haut, p. 73, note 1, et p
« ... Ce malheureux, né dans une boutique de pâtissier... Du fond du galetas où sa femme blanchit ses chemises, il est bien aise de gourmander les potentats... » Il n'y a que les riches qui, selon Taine, aient le droit d'avoir une opinion en politique étrangère.
Suivent (p. 136 à 143) d'incohérentes considérations que je n'ai pu arriver à résumer, mais par où Taine aboutit à cette idée juste (p. 143) que la guerre posa la question entre l'ancien régime et le nouveau. Aussitôt il reproche aux Jacobins d'avoir ardemment défendu la France nouvelle, et aux Girondins (p. 146) d'avoir, par la guerre, déchaîné la « brute colossale ».
La brute colossale, c'est le peuple, et, comme exemple de sa cruauté aveugle, Taine cite un passage des mémoires de Philippe de Ségur où iF est dit qu'à Fresnes, près de Paris, en septembre 1792, une « bande de démagogues » ayant voulu faire un mauvais parti à un gros fermier du lieu, suspect de royalisme et d'accaparement, celui-ci réfuta leurs soupçons, et ces u forcenés », changeant d'avis, le firent boire et danser avec eux. Taine ne s'aperçoit même pas que cette anecdote, plus ou moins authentique, tourne à l'honneur de ce peuple jacobinisé, puisqu'on l'y voit prompt à sortir d'erreur et heureux de trouver innocent un homme qu'il avait cru coupable.
Bientôt la « brute » est armée de piques (p. 148), et enfin (p. 149), c'est le triomphe de la « faction ».
Cela, c'est le commencement de la « conquête jacobine » à Paris. Cette conquête commence aussi, et en même temps, dans les départements. Ici Taine place (p. 149 et suivantes) un choix d'anecdotes sur les troubles en province, avant et après la déclaration de
guerre, sans chronologie aucune) et il place ces troubles surtout en Provence et à Avignon.
Ce sont, comme toujours, des statistiques fantaisistes : il assure (p. 177), sans preuve aucune, que la conquête jacobine est plus violente dans vingt départements, moins violente dans soixante.
Il assure aussi (p. 180) que les Jacobins continuent à exclure leurs 'adversaires des assemblées primaires. « Seuls ou presque seuls à voter dans les assemblées primaires violentées ou désertées, les Jacobins peuvent aisément choisir la municipalité et les officiers dé la garde nationale. » Et comme preuve unique, et décisive, il allègue qu'en 1792, à Lyon, le commandant général de la garde nationale était un pauvre ouvrier en soie, nommé Juilliard.
Tel est, dit-il (p. 184), « la fondation de l'État jacobin ». Cet État va bientôt renverser l'autre État, c'est-à-dire la monarchie : « Quand un arbre est déchaussé, il est aisé de l'abattre : à présent que les Jacobins ont tranché toutes ses racines, il leur suffira d'une poussée au centre pour faire tomber le tronc. »
Revenant ensuite à Paris, Taine y montre la continuation de la conquête jacobine, qui s'opère par une troupe armée. Cette troupe, il la compare (p. 195) à une garde prétorienne, à une garde turque et à un taureau.
Son premier grand exploit, ce fut la journée du 20 juin 1792. Taine la raconte, surtout d'après Mortimer-Ternaux, en ayant bien soin d'en omettre les
vraies causes : la défiance du peuple de Paris contre ce roi qui se dérobait à ses devoirs de chef de la défense nationale. A lire Taine, cette première invasion des Tuileries ne fut qu'un délire de malfaiteurs ignorants ou fanatiques.
De même pour la journée du 10 août 1792. Il ne veut pas qu'elle soit un coup patriotique, mais un coup philosophiquey et, à Tappui de cette thèse, il nie (p. 253) que le manifeste de Brunswick ait produit aucune sensation en France, quand, pour s'assurer du contraire, il suffit de lire les journaux d'alors, entre autres le Journal de Perlet du 31 juillet 17,92. Plus tard, contraint par l'évidence, il est obligé de reconnaître (p. 256) que, si le manifeste « n'a pas fait d'impression sur le public )), en revanche il s'est « enfoncé à demeure dans la mémoire » des Jacobins, des sans-culottes, et, dans une autre partie de ce volume (p. 478), il cite le mot de Gouvion Saint-Cyr, disant que « le manifeste de Brunswick donna à la France plus de cent bataillons ».
Son récit même de la journée du 10 août, dont il a emprunté les éléments à Mortimer-Ternaux, n'a d'autre but que de montrer que l'insurrection qui renversa le trône fut faite par la canaille sous la conduite de chefs véreux.
Selon lui (p. 222), le bataillon de Marseille, qui joua un rôle si important dans cette insurrection, était formé « d'aventuriers intrépides et féroces, de toute provenance, Marseillais ou étrangers, « Savoyards, Italiens, Espagnols, chassés de leur pays », presque tous de la dernière plèbe, ou entretenus par des métiers infâmes, spadassins et « suppôts de mauvais lieux », accoutumés au sang, prompts aux coups, tous coupe-jarrets, tirés un à un dans les bandes qui ont
marché sur Aix, Arles et Avignon, Técume de cette écume qui, depuis trois ans, dans le Comtat et les Bouches-du-Rhône, bouillonne par-dessus la barrière inutile de la loi ».
C'est d'après les écrivains royalistes que Taine juge ainsi le bataillon de Marseille. Or, MM. Pollio et Marcel, dans la monographie qu'ils ont consacrée à ce bataillon, ont prouvé, pièces en main, que le bataillon de Marseille était presque uniquement composé de Marseillais, et que c'était l'élite, surtout bourgeoise» de la jeunesse de» cette ville *.
Cette prétendue canaille était-elle vraiment conduite, comme le dit Taine, par des chefs véreux?
Le principal chef de l'insurrection du 10 août, c'était Danton. Or Taine avait eu connaissance des livres de Bougeart et du docteur Robinet, où sont réfutées les accusations de vénalité si souvent lancées contre Danton. Il ne peut passer sous silence cette réfutation, mais elle le gêne. Que fait- il? Il assure, dans son récit (p. 258), que Danton, « par une double infidélité, a reçu de l'argent du roi pour empêcher l'émeute, et s'en est servi pour la lancer ». Puis, en note, il énumëre tous les témoignages hostiles à Danton, ceux de La Fayette, de Mirabeau, de Bertrand de Moleville, de Brissot, de Miot de Melito, et il ajoute négligemment : « La thèse contraire a été soutenue par Robinet et Bougeart dans leur étude sur Danton. La discussion serait trop longue. » Il veut dire qu'elle serait trop intéressante. Cependant, avec un air d'impartialité et de détachement, il ajoute : << Les points à noter sont les suivants : 1® Danton, avocat aux conseils du roi
1. Pollio et Marcel, le Bataillon du iO août^ p. 99, 112 et suiv.
en mars 1787, perd en 1791 environ 10 000 francs sur le remboursement de sa charge; 2* par son contrat de mariage en juin 1787, il ne se reconnaît que 12 000 francs de patrimoine en terre et en maisons, et sa femme ne lui apporte que 20 000 francs de dot; 3° de 1787 à 1791, il a dû gagner peu d'argent, étant assidu aux Cordeliers et absorbé par la politique; Lacretelle Ta vu dans les émeutes dès 1788; 4<> il laisse en mourant environ 85 000 francs en biens nationaux achetés en 1791; 5° probablement il avait, outre cela, des propriétés et valeurs sous le nom de tiers qui les gardèrent après sa mort. »
Ces « points à noter » ne sont pas tous exacts quant aux chiffres, et notamment le docteur Robinet a bien montré que Danton ne perdit pas 10 000 francs sur le remboursement de sa charge *. Mais où il y a perfidie, tendance à calomnier, c'est dans le troisième point, que Taine présente comme acquis, quand ce n'est qu'une hypothèse aussi invraisemblable que malveillante. En effet, si on raisonne par analogie avec ce qu'on sait des autres charges d'avocats aux Conseils, et si on considère l'importance des affaires dont on sait que Danton fut chargé, tout porte à croire qu'il gagna assez d'argent, en ces quatre années, pour rembourser les dettes qu'il avait contractées afin de payer sa charge, et que, plus tard, quand cette charge lui fut remboursée, il paya avec le montant de ce remboursement les biens nationaux qu'il avait acquis.
On remarquera en passant que, dans la fureur de son parti pris, il échappe à Taine de dire que, de 1787 à 1791, Danton fut assidu aux Cordeliers. Les Corde-
1. D' Robinet, Mémoire sur la vie privée de Danton, 3* éd., p. 88.
liers en 17871 A l'idée qu'on pourrait prendre Danton pour un honnête homme, Taine est si ému qu'il en perd tout sentiment de chronologie.
Après avoir ainsi dénigré le chef même de l'insurrection, il s'en prend à ses lieutenants, qu'il salit d'anecdotes colligées sans critique.
Voici une de ces anecdotes, qui s'offre (p. 259) avec un air de certitude érudite : « Panis, le chef du Comité de surveillance, a été chassé pour vol, en 1774, du Trésor où son oncle était sous-caissier. » Et voici la référence : « Archives nationales, F"' 4434 (papiers du Comité de sûreté générale), note sur Panis, avec tous les détails et références du fait. »
J'avoue que, si habitué que je sois aux fantaisies de Taine, ces précisions me firent d'abord croire que le fait était vrai et que Panis était un voleur. Je pris cependant soin de recourir moi-même à la source, et je trouvai, dans F"' 4434, un dossier de pièces saisies chez Hérault- Séchelles et cotées 165 à 218. Les deux derniers numéros (217 et 218) sont les pièces dont Taine s'est servi. La pièce 217 est une chemise sur laquelle est écrit ceci, d'une écriture qui semble être du temps de la Révolution :
a A déposer au Comité de sûreté générale.
« Trouvé dans les papiers de Hérault-Séchelles.
« Note anonyme qui inculpe Panis d'avoir commis des infidélités lorsqu'il était, en 1772, employé à la caisse du ci-devant trésor royal.
« Liasse d'une pièce. »
Voici la pièce elle-même (n® 218), anonyme et non datée :
« Vers le mois de juin ou juillet 1774, Panis fut
renvoyé du ci-devant trésor royal, où il était employé aux empointements (sic) de 1 200 livres.
« Son oncle était sous-caissier; le vieux Duverger était caissier.
« On payait alors avec des sacs de 25 livres de pièces de 2 sous par chaque sac de 1 000 livres. Panis était chargé sous son oncle de peser et d'entasser les sacs. On s'aperçut plusieurs fois que les sacs de sols étaient légers de poids; les garçons de bureau accusèrent PaniS) qui avoua. L'oncle, plein d'honneur, remplit les vides, et le neveu fut chassé.
« Chainault a remplacé l'oncle de Pnais * ; lui ou des garçons de bureau de ce temps pourraient donner des détails plus précis ; il pourrait s'en trouver encore à la Trésorerie nationale. »
Et c'est tout!
Ainsi ce dossier contre Panis ne se compose que de deux pièces : une chemise dont la suscription môme aurait dû mettre Taine en défiance, et une note anonyme qui n'est qu'un bavardage vague et bête. Taine y a vu « tous les détails et références du fait » !
Voilà les fantaisies ou les illusions qui lui font dire que la « première étape de la conquête jacobine » s'acheva, au 10 août 1792, par une insurrection de la canaille sous la conduite de chefs véreux.
1. Ici, en marge, il y a ce renvoi, que je copie textuellement, quoique les derniers mots n'aient pas de sens : « En qualité de caissier. Il demeurait rue Poissonnière, il y a cinq ans; il a marié sa fille à Âmouin, — payeur des rentes, Chainault. «