‹ TaineChapitre 57 sur 102 · Voir plus haut, p. 23 à · texte numérisé non relu

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fatigue aussi à tant d'anecdotes sur tant de troubles locaux, et il imagine (pp. 335 à 365) « un tour de France dans le cabinet du ministre de l'Intérieur ». Il suppose qu'un soir, quinze jours après Tonverture de la Convention, Roland ait voulu contempler, dans le raccourci d'un tableau, l'état du pays qu'il administre. « Ses commis, dit-il, ont déposé sur sa table la correspondance des dix dernières semaines, rangée par ordre; en marge, il retrouve l'abrégé de ses propres réponses; sous ses yeux est une carte de France, et, partant du Midi, il suit du doigt la grande route ordinaire. .A chaque étape, il feuillette le dossier correspondant, et, négligeant d'innombrables violences, il relève seulement les grands exploits révolutionnaires*. M™« Roland, j'imagine, travaille avec lui, et les deux époux, seuls sous la lampe, réfléchissent en voyant à l'œuvre la bête féroce qu'ils ont lâchée en province conomeà Paris. »

A la faveur de cette hypothèse littéraire, Taine recommence son rabâchage d'anecdotes sur les troubles. Il s'en lasse bientôt et s'interrompt pour dire (p. 349) : « La nuit s'avance, les dossiers sont trop nombreux et trop gros, Roland voit que, sur quatre-vingt-trois, il n'en pourra guère feuilleter que cinquante; il faut se hâter, et, de l'Est, ses yeux redescendent vers le Midi...»

La puérilité de cet artifice romanesque est instructive en ce qu'on y saisit sur le vif le peu de patience de Taine à achever, quand il la commence, une enquête,

i. Ici Taine ajoute cette note : « Des résumés, par ordre de dates ou par ordre de lieux, et semblables à celui qu^on va lire, se rencontrent parfois avec les dossiers. Je n'ai fait ici que la besogne du commis ordinaire, en me conformant aux habitudes méthodiques de Roland. »

et sa facilité, qu'il avoue, à conclure sur une partie des éléments.

Recommence alors (pp. 349 à 365) le monotone défilé des anecdotes suspectes. Il faudrait un volume pour en critiquer les sources, pour en critiquer la rédaction tendancieuse ou fantaisiste *. Par exemple (p. 355), Taine dit que, u dans la Drôme, les volontaires du Gard ont forcé la prison de Montélimar et haché un innocent à coups de sabre ». Haché un innocent! Le rapport du chirurgien, que Taine cite en note, dit en eflet que « cet innocent », nommé Audiffred, reçut des blessures, surtout « deux plaies à la tête » (Arch. nat., F^ 3190). Taine a beau ajouter, de son cru, que ces plaies étaient « grandes », ce que ne dit pas le chirurgien, cela ne constitue pas un homme « haché à coups de sabre». Généralement, un homme haché est un homme mort. Or, le chirurgien constate qu' Audiffred est vivant et, selon lui, il ne mourra que s'il reste en prison. D'autre part, cet innocent haché est-il bien un innocent? Taine assure qu'il l'est, parce qu'il désire qu'il le soit. Mais si on consulte le dossier, aux Archives nationales, on y trouve un mémoire du père d'Audiffred, qui tend sans doute à prouver qu'Audiffred fils est innocent, ou plutôt qu'il y a erreur de personne. Mais ce mémoire n'est pas si probant et l'affaire est plus compliquée que ne le dit Taine. Il est possible qu'en effet cet Audiffred fût innocent, mais je n'en sais rien, et Taine n'en savait pas davantage.

1. Parmi les nombreuses inexactitudes de détail que je relève dans cette partie du livre de Taine, il en est qui ne sont peut- 4>tre que des fautes d'impression, comme quand il dit (p. 336) (luMn marchand de blé, à Castres, fut assommé « à coups de bâton et de poids ». Dans l'original, il y a pieds et non poids (Arch. nat. F^ 3271).

il^:

Ce sont toujours, chemin faisant, les mêmes contradictions. Ainsi, dans son volume sur la Constituante, Taine avait condamné en bloc, avec les épithètes les plits flétrissantes ou les plus dédaigneuses, tout le personnel administratif élu. Le voilà maintenant qui exalte (p. 359) « les administrations de département, composées en beaucoup d'endroits de libéraux, amis de Tordre, éclairés, intègres et défenseurs persévérants de la loi ». C'est .qu'il veut dénigrer les Jacobins par comparaison.

Dans cette partie de son livre, Taine est censé raconter l'histoire de l'évolution de l'esprit public en France entre le 10 août 1792 et les élections à la Convention nationale. Or, c'est le moment où les Français changèrent d'opinion politique et, de monarchistes, devinrent républicains. Taine ne dit pas un mot des causes et -des effets de ce grand changement, et, quant au fait de ce changement, il ne le constate même pas. Il ne voit, il ne relate que des actes de pillage, d'incendie, de meurtre.

La seconde période de la « seconde étape » de la conquête jacobine va de la réunion de la Convention nationale à la chute des Girondins.

Si je comprends bien le dessein de Taine, il veut montrer par quels moyens et pour quelles raisons les Montagnards ou républicains démocrates, qu'il appelle « les Jacobins », arrivèrent à supplanter au pouvoir les Girondins ou républicains modérés. Son but est évidemment de dire quelles vicissitudes de l'esprit

public rendirent possibles les journées des 31 mai et 2 juin 1793.

Or, dans cette partie de l'œuvre de Taine, les lacunes sont telles qu'il nous semble indispensable de commencer par rappeler nous-même les principaux événements, les faits dont la réalité est indéniable et dont l'influence est évidente, autrement dit les grands faits significatifs, sans lesquels on ne peut rien comprendre à ces petits faits significatifs que Taine recherche avec prédilection.

Les grands faits, vu l'état de guerre où se trouvait alors la France, sont de deux sortes, je veux dire intérieurs et extérieurs; ils sont simultanés, ou à peu près, et les uns amènent les autres.

Quand la Convention se réunit (20 septembre 1792), les Austro-Prussiens ont envahi la France, sont en Champagne, et le roi Louis XVI est prisonnier au Temple.

La royauté a manqué à sa tâche historique, qui est de défendre le territoire contre l'ennemi : les Français se dégoûtent de la royauté. Conséquence : la Convention abolit la royauté (21 septembre 1792), et, après vingt-quatre heures d'hésitation, elle établit la République (22 septembre), qu'elle proclame une et indivisible (25 septembre).

En même temps et ensuite de grands succès militaires sauvent la France. Au moment même où ils apprennent qu'il n'y a plus de royauté, les Français apprennent la victoire de Valmy, la retraite de l'armée de Brunswick. Les alliés sont forcés de lever le siège de Lille ; on leur reprend les places de Verdun et de Longwy. 11 n'y a bientôt plus un soldat ennemi sur le territoire français. De défensive, la guerre est devenue

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offensive : conquête de la rive gauche du Rhin, conquête de la Savoie, conquête du comté de Nice, conquête de ISi Belgique.

Ces prodigieux succès exaltent Timagination des Français. Ils se font des illusions : par le décret du 19 novembre 1792, la Convention promet secours et fraternité à tous les peuples qui voudront recouvrer leur liberté. En idée, la France révolutionnaire « municipalise » l'Europe et le monde. Nos patriotes voudraient détruire tous les rois, et ils entreprennent une indiscrète propagande en Angleterre.

Autre effet des succès militaires sur l'esprit public : cette République, hier inconnue ou contestée, nullement populaire, la voilà qui a sauvé la France envahie, qui a réussi ce que n'avait pu réussir la royauté ; elle recueille à son profit tout le prestige qu*a perdu la royauté.

On a vu la royauté impuissante. On voit les royalistes en armes contre la patrie ; on voit les émigrés dans les rangs de Farmée envahissante. On s^en indign«. Cette indignation inspire le vote de la loi du 9 octobre 1792, qui porte que les émigrés pris les armes à la main seront guillotinés dans les vingtquatre heures.

Il y a un mouvement d'opinion contre la royauté, d'où sortent la loi du 4 décembre 1792, édictant la peine de mort contre quiconque proposera de relever le trône, et la loi du 16 du même mois, qui bannit tous les Bourbons, à l'exception du duc d'Orléans.

11 y a un mouvement d'opinion contre la personne de Louis XVI, surtout après la découverte (20 novembre 1792) des papiers de l'armoire de fer, qui, divulgués par les journaux, le font accuser de duplicité, de trahison.

LA CONQUÊTE JACOBINE: SECONDE ÉTAPE i71

C'est pourquoi la Convention décrète (3 décembre) qu'elle le jugera elle même. Du IS au 20 janvier 1793, elle émet les votes qui le condamnent à mort et cette sentence est exécutée le 21. L'opinion agissante, consciente, celle des villes, applaudit, et presque partout dans les mêmes termes, à la « juste condamnation du dernier tyran des Français », et nulle part il n'y a d'insurrection contre le jugement; tout au plus quelque oomplaintes sympathiques au roi que l'on chante çà et là. Sur l'opinion passive, à demi-inconsciente, je veux dire sur l'opinion des paysans, l'effet produit semble être celui-ci : ce n'est qu'alors qu'ils comprennent que le roi est vaincu, qu'il n'y a plus de royauté, qu'on est en république, et dans les campagnes, môme vendéennes et bretonnes, cette nouvelle n'excite aucun trouble. Le meurtre de Louis XVI contribue plutôt à républicaniser l'opinion.

La nouvelle du meurtre d'un des juges de Louis XVI, le conventionnel Le Peletier Saint-Fargeau, excite, au moins dans les villes, une indignation qui accélère, si on peut dire, la républicanisation de la France.

Un autre événement donne à ce républicanisme une couleur anticléricale, comme nous dirions. A Rome, le 13 janvier 1793, la populace papaline assassine un agent diplomatique français nommé Bassville : à cette nouvelle, qui se répand en France peu après la nouvelle de Texécution de Louis XVI, les prêtres papistes français deviennent plus suspects encore, plus haïs; il y a comme une recrudescence d'antipapisme, et on peut prévoir un mouvement d'anticatholicisme.

Pendant ce temps, c'est la majorité girondine qui gouverne : les victoires militaires la maintiennent au pouvoir. Mais déjà les Girondins se dépopularisent,

l7è TAINE HISTOKIEN

parce que Roland, ministre de Tlntérieur, veut gouverner contre les Montagnards, parce que M""® Roland semble mener, par çon mari, les affaires de la France, et que rien n*est alors plus impopulaire en France que le gouvernement d'une femme, à cause des souvenirs de la Pompadour, delà Du Barry, de Marie- Antoinette; enfin, parce que les Girondins ont paru vouloir sauver Louis XVI.

Après Texécution de Louis XVI, Roland donne sïi aémission de ministre de l'Intérieur, et Danton s'efforce de créer une majorité gouvernementale avec les Girondins non rolandistes et les Montagnards non maratistes.

Le vœu des « patriotes », des Jacobins, c'est qu'il y ait unité gouvernementale, c'est que le gouvernement soit fort. Or, déjà, malgré leurs victoires militaires, les Girondins paraissent mous, hésitants, modérantistes, non aux paysans, qui ne sont pas informés, mais aux citoyens des villes, qui dirigent en fait la politique générale, et surtout aux citoyens de la ville prépondérante, Paris. Cette prépondérance de Paris, les Montagnards veulent la maintenir pour unifier la défense nationale. Les Girondins veulent réduire Paris à son quatre-vingt-sixième d'influence, et se font, pour cela, accuser de fédéralisme. Les Montagnards veulent gouverner révolutionnairement, c'est-à-dire par des moyens extraordinaires et dictatoriaux, à cause de la guerre. Les Girondins veulent gouverner par des moyens normaux, comme si on était en temps de pçiix.

Tant que la situation militaire reste bonne, cette querelle entre les Montagnards et les Girondins n'aboutit à aucun résultat décisif.

Mais la situation militaire va changer.

La politique propagandiste et la conquête de la Belgique nous brouillent avec les Anglais. L'exécution de Louis XVI nous brouille avec le roi d'Epagne. La Convention déclare la guerre à l'Angleterre et à la Hollande (!«' février 1793), puis à l'Espagne (7 mars 1793). Nous avons presque toute TEurope sur les bras. Un grand effort militaire devient nécessaire .: d'où la levée de 300 000 hommes décrétée par la Convention le 24 février 1793 et qui nécessite un envoi de représentants en mission dans toute la France. Ces représentants ne s*occupèrent pas seulement de la levée : beaucoup d'entre eux furent amenés à diriger l'administration départementale et furent comme des préfets ambulants. Ce fut le commencement d'un nouveau régime, le gouvernement révolutionnaire, dont toute la France, même rurale, sentit les effets, en même temps que ceux de la levée d'hommes.

A Paris, on s'inquiète, on craint que les Girondins n'aient pas l'énergie nécessaire pour faire face à une coalition européenne. Marat, chez qui ce sentiment est devenu de l'obsession, profite de renchérissement des denrées pour provoquer (25 février 1793) une émeute en vue de renverser les Girondins, mais qui n'aboutit qu'au pillage de quelques épiceries.

Si cette émeute avorte, c'est parce que les armées françaises semblent encore victorieuses.

Tout à coup, c'est une série de désastres : évacuation d'Aix-la-Chapelle (2 mars 1793) et levée du siège de Maëstricht par les Français (9 mars); défaite de Dumouriez à Neerwinden (18 mars) et évacuation de la Belgique; trahison de Dumouriez (1" avril); évacuation de la rive gauche du Rhin et retraite de Custine (20 marsler avril). En même temps les paysans vendéens et

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bretons se soulèvent, à Toccasion du recrutement t leurs prêtres excitent ce soulèvement, qu'ensuite les royalistes exploitent.

Puisque les Girondins et môme leur fameux général Dumouriez ont échoué dans la conduite de la guerre, puisqu'ils ont remis la France en péril, les voilà qui, aux yeux du peuple des villes, prennent figure d'impuissants et de traîtres : l'opinion des « patriotes » se tourne de plus en plus vers les Montagnards.

La politique des Montagnards à esprit pratique, la politique de Danton, c'est alors, non pas d'expulser leâ Girondins, mais de les exciter, de les pousser à d'énergiques mesures de défense nationale, mesures révolutionnaires, tendant surtout à comprimer les ennemis de l'intérieur.

Ces mesures révolutionnaires, ce sont uniquement les événements militaires qui les provoquent.

A la nouvelle des premières défaites, grande effervescence à Paris, troubles et émeutes (9 mars 1793), établissement du Tribunal révolutionnaire (10 mars), lois contre les émigrés et les socialistes, comme nous dirions, c'est-à-dire « peine de mort contre quiconque proposera une loi agraire » (18 mars).

A la nouvelle de la défaite de Neerwinden, établissement des comités de surveillance, futurs comités révolutionnaires (21 mars 1793); désarmement des suspects (26 mars); décret mettant hors la loi, sur la motion de Danton, les aristocrates et les ennemis de la Révolution et armant les citoyens de piques (27 mars); suppression de la liberté de la presse par la peine de mort édictée contre les journalistes opposants (29 mars), et, le même jour, nouvelle loi sur les émigrés : ils sont déclarés morts civilement, leurs

biens sont confisqués, ils sont bannis sous peine de mort.

A la nouvelle de la trahibon de Dumouriez, décret pour la formation, dans chaque grande ville, d'une garde de citoyens « choisis parmi les moins fortunés », et abaissement du prix du pain aux dépens des grandes fortunes (5 avril 1793) : c'est la trahison de Dumouriez qui a amené le règne du sans-culottisme; création du Comité de salut public (6 avril); même jour, arrestation de tous les Bourbons, y compris le duc d'Orléans; déportation à la Guyane des prêtres qui n'ont pas prêté le serment de liberté et d'égalité (23 avril); emprunt forcé d'un milliard sur les riches (20 mai).

Les circonstances ne permettant plus de maintenir le décret propagandiste du 19 novembre 1792, la Convention changea sa politique étrangère et déclara solennellement, le 13 avril 1793, « au nom du peuple français, qu'elle ne s'immiscerait en aucune manière dans le gouvernement des autres puissances »; elle demandait la réciproque et, en même temps, édicta la peine de mort contre quiconque proposerait de négocier ou de traiter avec une puissance qui n'aurait pas reconnu la République française.

Comment se fait-il que les Girondins n'aient pas été frappés aussitôt après la trahison de Dumouriez? S'ils obtinrent, en quelque sorte, ce répit, c'est qu'en avril et en mai 1793 les ennemis de la France ne profitèrent pas de leurs succès.

Au lieu de marcher sur Paris, les Autrichiens s'attardèrent à bloquer Valenciennes. Les Prussiens, préoccupés des affaires de Pologne, se bornèrent à faire le siège de Mayence.

Dans cette situation militaire mauvaise, mais non désespérée, le gouvernement se trouvait aux mains des dantonistes, ou Montagnards modérés, par le Comité de salut public, dont Danton était le vrai chef, et les Girondins se ^voyaient encore plus ou moins les maîtres de la majorité de la Convention. Ils bénéficiaient de ce que les Autrichiens ne marchaient pas sur Paris et de ce qu'en Tabsence de danger extérieur imminent et visible les Parisiens hésitaient à se soulever contre les auteurs responsables de la situation.

Ce sont les mauvaises nouvelles de Vendée qui perdirent décidément les Girondins dans l'opinion.

Chaque jour on apprend un nouveau progrès de l'insurrection, qui devient formidable. Les armées catholiq4ies et royales, d'accord avec l'ennemi du dehors, font craindre aux plus braves et aux plus réfléchis une restauration prochaine de l'ancien régime par la jonction possible des insurgés français avec les envahisseurs étrangers. C'est la nécessité de sauver la France qui avait provoqué la, chute de Louis XVI, La même nécessité, en d'autres circonstances, mais plus critiques peut-être, provoqua la chute des Girondins.

Ce fut la politique parisienne, jacobine, d'éliminer violemment les Girondins pour assurer par la force l'unité de la défense nationale et du gouvernement. Menacés, les Girondins prirent les devants, pour se défendre, et essayèrent de terroriser leurs adversaires. Ils y parvinrent à Lyon, où, le 29 mai 1793, eut lieu une sorte de révolution girondine qui, victorieuse, fît périr bientôt le chef des Montagnards lyonnais, Chalier. A Paris, les Girondins furent moins heureux. Si, le 18 mai, ils firent créer par la Conven-

tion la girondine Commission des Douze, et obtinrent l'arrestation de leur injurieux ennemi, le journaliste Hébert, les nouvelles quotidiennes de Vendée étaient si mauvaises, si effrayantes, que la Commune osa demander à la Convention la suppression des Douze : c'est ce jour-là, 25 mai, que le girondin Isnard, qui présidait l'Assemblée, lança contre Paris une imprécation furieuse qui, aussitôt célèbre, tourna l'opinion contre le parti de la Gironde et produisit une sensation analogue à celle qu'avait produite, au temps de Louis XVI, le manifeste de Brunswick. Le 30 mai, la Convention cassa la Commission des Douze. Le 31 mai, le peuple dé Paris, debout et insurgé, exerça sur la Convention une pression morale, en vue d'obtenir l'élimination des principaux Girondins. Le 2 juin, une pression matérielle arracha à l'Assemblée cette élimination.

On peut dire que la journée du 2 juin 1793 fut une journée de défense nationale : c'est pour remédier, par un gouvernement fort, à la situation militaire, et pour comprimer l'effrayante et débordante insurrection de Vendée, que, par un coup brutal, les Parisiens chassèrent les Girondins de la Convention et, dans une vue patriotique, firent cesser la discorde dans le personnel dirigeant en éliminant un des deux partis en querelle, à savoir celui qui était le plus faible et le moins capable de faire réussir la défense nationale.

Tels sont les principaux faits par où se marqua l'évolution de l'opinion publique depuis la réunion de la Convention jusqu'à la chute des Girondins.

TAIMS HISTORIEN.

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Ces faits, vous en chercherez vainement dans Taine, je ne dis pas le récit, mais une mention chronologique, une énumération quelconque. Il dit qu'il ne raconte pas Thistoire extérieure, les batailles, la diplomatie. Mais, si les faits de guerre sont la cause des actes politiques, des événements intérieurs, la cause évidente et indiscutable, n'étaît-il pas indispensable de marquer cette relation entre les deux ordres de faits, relation qui est une relation de cause à effet? Ou, si Taine ne croyait pas qu'il y eût une telle relation entre ces faits, comme la croyance à cette relation était générale parmi les contemporains, comme les insurgés du 2 juin, quand ils demandaient Tarrestation de Vergniaud, croyaient défendre la patrie contre les Autrichiens et contre les Vendéens, n'aiirait-il pas été du devoir de Taine, historien de l'opinion, de constater cette erreur de l'opinion par un rappel précis des faits censés connexes?

En cent dix pages, il n'a que six lignes sur le péril extérieur. C'est (page 409) à propos du k peuple politique qui, à partir du dernier mois de 1792, règne sur Paris et, à travers Paris, sur la France ». Ce peuple politique, ce sont, selon lui, « cinq mille brutes ou vauriens avec deux mille drôlesses ». « Si l'on veut, dit-il, comprendre les événements, il faut apercevoir l'émotion spontanée que soulève en eux le procès du roi, la défaite de Neerwinden, la défection de Dumouriez, l'insurrection de la Vendée, l'accusation de Marat, l'arrestation d'Hébert, et chacun des dangers

qui tour à tour viennent fondre sur leur tête. » Cette insignifiante et équivoque allusion à la défaite et à la trahison de Dumouriez, à l'insurrection vendéenne, c'est tout ce qu'on trouve dans Taine sur la manière dont les Français d'alors furent affectés par la guerre civile et étrangère.

Sur les raisons patriotiques et militaires qui décidèrent l'établissement de la République en septembre 1792, il n'y a pas un mot dans Taine. Je ne sais même pas s'il signale le fait de l'établissement de la République.

Le procès de Louis XVI, il n'en parle que pour dire que la Convention fut alors terrorisée. Le meurtre de Le Peletier Saint-Fargeau, je ne crois pas qu'il le relate.

La levée de 300 000 hommes, qui amena l'insurrection de la Vendée et, par l'envoi des représentants en mission dans toute la France, le commencement du gouvernement révolutionnaire, il n'en parle pas.

En somme, à peu près aucun des grands faits significatifs n'est relaté par Taine. Il ne relate qu'un certain nombre de petits faits significatifs. Or, il faut répéter que ces petits faits, sans le« grands, n'ont pas de sens.

Supposez un historien qui, voulant donner une idée des mœurs et de l'état d'esprit des Parisiens en décembre 1870 et en janvier 1871, produirait de petits faits significatifs pour faire voir le désarroi moral où on se trouvait alors. Les gens, dirait-il, même élégants, en étaient venus à vivre dans les caves de leurs maisons, à se nourrir en grande partie de chats, de chiens. Se promenant dans certaines rues de la rive gauche, on le» voyait se jeter par terre, à plat ventre.

puis se relever, pâlir, courir en criant, revenir en trébuchant se terrer dans leurs caves. Si cet historien ne dit pas en môme temps que Paris était assiégé, que ce siège avait rendu les denrées rares, qu'il y avait bombardement, que les obus pleuvaient sur une partie de la ville, qu'il y avait, à marcher dans la rue ou à vivre dans la maison, danger de mort, s'il ne dit pas cela, s'il ne mentionne pas le grand fait significatif des Prussiens assiégeant Paris, il aura beau accumuler les petits faits significatifs, les choisir pittoresques, on n'y comprendra rien : on croira que les Parisiens avaient perdu la raison.

Rétablissez la réalité, rappelez le grand fait significatif qui explique et cause les petits faits significatifs de la vie quotidienne des Parisiens de ce temps-là, — ces folies paraîtront l'acte tout naturel des gens qui, assiégés et bombardés, se protègent contre la mort comme ils peuvent.

De même pour les Parisiens de 1793. Les « petits faits significatifs » de leur vie sociale n'ont aucun sens, si on ne dit pas quels grands faits de guerre civile ou étrangère les ont causés.

Ces petits faits «significatifs, si on les sépare des grands faits, échappent, pour ainsi dire, à la chronologie, et Taine, qui supprime en effet ces grands faits, a été fort embarrassé pour trouver un ordre dans lequel il classerait les petits faits.

Il a procédé d'abord par tableaux, puis par récits.

De septembre 1792 à avril 1793 (p. 370 à 434), ce sont des tableaux, qu'on pourrait intituler ainsi : Les fonctionnaires et l'épuration ; la physionomie des élections à la Convention; le personnel de la Convention; Paris jacobin; personnel du parti montagnard et du parti

girondin; lâcheté de la majorité de la Convention.

En effet, il n'y a là aucune chronologie; Thistoire est artificiellement immobilisée, et Taine ne pouvait pas faire autrement, puisque, s'il avait voulu indiquer un mouvement, une évolution, une chronologie, il aurait dû mentionner les grands faits significatifs qui marquent cette chronologie; or il ne le pouvait, puisque la mention ou le rappel de ces faits eût ruiné sa thèse et détruit son système dans l'esprit du lecteur.

Puis, du commencement d'avril au 2 juin 1793 (pp. 434 à 470), cela devient un récit — récit de la querelle des Girondins et des Montagnards — parce que les opérations militaires deviennent insignifiantes dans cette période, et que Taine peut se borner à dire les faits de la querelle des deux partis, même les grands faits significatifs de cette querelle, sans que le lecteur s'aperçoive trop de l'omission de ceux des faits de l'insurrection vendéenne qui expliquent la chute des Girondins, ces faits d'insurrection étant moins célèbres que la victoire de Jemmapes, par exemple, ou que la défaite de Neerwinden.

Enfin à ces tableaux et à ce récit s'ajoutent (pp. 470 et 480) des réflexions générales sur le patriotisme aux armées.

Tout cela forme des chapitres III et IV de la Seconde étape de la conquête jacobine. Ces chapitres se subdivisent en paragraphes ou sous-chapitres, dont voici un aperçu critique.

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