Ibid., p
détraquée, est à la merci d'une chiquenaude; souç la poussée des fabricants d'enthousiasme, un revirement brusque va les emporter. Ils considéraient la Constitution comme une panacée, et ils vont la reléguer, comme une drogue dangereuse, dans ce coffre qu'on appelle une arche. Ils viennent de proclamer la liberté du peuple, et ils vont perpétuer la dictature de la Convention. )) Le vague de ces phrases brillantes ne montret-ilpas l'embarras que Taine éprouve à omettre ainsi le grand fait significatif et déterminant, à savoir la capitulation de Valenciennes?
Si on ajourne la Constitution, c'est uniquement, selon lui (p. 27), par la malice des Montagnards, qui veulent mettre la main sur la Convention : < L'astuce achève ce que la violence avait commencé; par les attentats de mai et de juin, l'Assemblée souveraine avait perdu sa légitimité ; par les manœuvres de juillet et d'août, elle en a recouvré l'apparence. Les Montagnards tiennent toujours la Convention à la chaîne; mais ils lui ont rendu son prestige, pour l'exploiter à leur profit. »
Taine avait présenté la Constitution de 1793 comme le chef-d'œuvre du sectarisme jacobin; il s'était bien gardé de dire qu'elle avait été surtout un expédient contre le fédéralisme, un expédient pour rallier la France à la Convention. Le voilà maintenant qui démontre que c'est cette Constitution qui, consacrée par le vote du peuple, fit tomber les armes des mains des insurgés girondins, et il le démontre dans un récit (pp. 28 à 40) superficiel et incomplet, où on peut relever plus d'une inexactitude analogue à celles que nous avons si souvent relevées, et provenant des mêmes causes.
Il était impossible à Taine d'omettre les insurrections de Lyon et de Toulon, si contrariantes qu'elles fussent pour sa thèse; aussi en parle-t-il, non pour en faire un récit, mais pour dire (pp. 43 et 44) que cq sont les exigences maratistes de la Montagne qui royalisèrent Lyon et Toulon. Les habitants de ces villes étaient, selon lui, tout prêts à se soumettre, ne demandant qu'une chose : ne pas être « septembrisés ». C'est parce qu'on voulait les septembriser que ceux de Lyon se révoltèrent, que ceux de Toulon se livrèrent aux Anglais. Quant à l'insurrection royaliste et catholique de la Vendée, Taine y fait à peine allusion et n'essaie même pas de l'expliquer par la crainte d'une « septembrisade » : cependant, c'est la Vendée qui explique la Terreur, et mieux encore que Lyon et Toulon ne l'expliquent.
Donc les Montagnards, à en croire Taine, voulaient « septembriser >> Lyon et Toulon. La preuve qu'en donne notre auteur, c'est celle-ci, et celle-ci seule, (p. 45) : « A Toulon et à Lyon, cinq ou six massacreurs ou promoteurs de massacres, ChalieretRiard, Jussaud, Sylvestre et Lemaille, traduits devant les tribunaux, ont été condamnés et exécutés, après un procès conduit dans toutes les formes. » Or les Montagnards voulaient venger ces condamnés, punir leurs juges. Donc, c'est la peur d'être septembrisés qui poussa les Lyonnais et et les Toulonnais à la révolte. Voilà le raisonnement de Taine.
Voici ce qui s'était passé à Lyon.
Les Girondins et les royalistes (ceux-ci plus ou moins
i^^asqués) s'étaient soulevés contre les autorités légales, avaient pris THôtel de Ville à coups de canon, suspendu la municipalité, arrêté les principaux fonctionnaires montagnards, entre autres Chalier, président du tribunal du district.
C'est la journée lyonnaise du 29 mai 1793, où les Girondins frappèrent les Montagnards, les renversèrent du pouvoir par un coup d'État populaire, par un coup d'État sanglant, que Taine approuve, quand il n'a que des insultes pour le coup d'État non sanglant des Montagnards parisiens au 31 mai et au 2 juin.
Vainqueurs, les insurgés lyonnais, organisés en gouvernement indépendant de la Convention, transformèrent le tribunal criminel de Rhône-et-Loir en tribunal révolutionnaire jugeant sans appel. C'est ce tribunal d'exception, ce tribunal illégal, qui condamna à mort (16 et 22 juillet 1793) les Montagnards Chalier et Rîard. Taine appelle cela « un procès conduit dans toutes les formes », après avoir dit que ces accusés furent traduits « devant les tribunaux », laissant croire au lecteur qu'il s'agit de tribunaux réguliers et ordinaires.
A Toulon, c'est le 12 juillet 1793 que les « sectionnaires », c'est-à-dire les modérés, les Girondins, les royalistes, firent leur insurrection anti-montagnarde, qui, victorieuse comme à Lyon, organisa elle aussi un tribunal révolutionnaire, sous le nom de « tribunal populaire», et ce tribunal condamna à mort, par jugements des 27 juillet, 30 juillet, 2 août 1793, les Montagnards Sylvestre, Jassaud et Lemaille.
Cenesont.là, selon Taine, que peccadilles, ou plutôt ce ne sont qu'actes légaux et louables de défense sociale, et si, quand la Convention voulut punir ces
actes, Lyon se livra aux royalistes, Toulon se livra ai»x Anglais, c'est la faute de la Convention, c'est la Convention seule qui est responsable de cette guerre civile devant l'ennemi (p. 43 et 44).
M Écrasement des cités rebelles, Bordeaux, Marseille, Lyon, Toulon » : sous ce titre, Taine trace une sorte de tableau des actes de vengeance cruelle commis par les Montagnards vainqueurs. Certes, il y en eut; mais il s'agissait de n'en rapporter que d'authentiques, et Taine prend n'importe où n'importe quoi.
Ainsi (p. 47), il dit que fut déclaré traître à la patrie, parmi les Lyonnais, ^c tout individu dont le fils ou le commis, ou même l'ouvrier d'habitude, aura porté les armes * ou contribué aux moyens de résistance ». Mais il n'avertit pas que ce ne fut pas là un décret de la Convention ; c'était une menace des représentants en mission Dubois-Crancé et Gauthier 2, menace qui ne fut pas mise à exécution, et à laquelle succédèrent deux proclamations beaucoup plus douces, l'une du 14, l'autre du 21 août 3.
Taine assure (p. 48) que 12 000 Marseillais furent proscrits, et il l'assure d'après deux témoignages seulement, celui de Mallet du Pan, alors absent de France, et celui d'une Anglaise, Anne Plumptre, qui ne vint en France que sous le Consulat ♦.
La répression à Lyon, il la raconte (pp. 50 à 52) d'après Iles mémoires de l'abbé Guillon de Montléon. Il précise 0t exagère les vagues assertions du royaliste abbé sur
1. 11 y a dans Foriginal : « Aura porté les armes contre leu troupes de la République ».