‹ TaineChapitre 78 sur 102 · Mallet du Pan, Mémoires, t. II, p · texte numérisé non relu

Mallet du Pan, Mémoires, t. II, p

garde bien de dire que, le même jour et en conclusion de son rapport, Cambon fit rendre par la Convention un décret qui cassait « tous les arrêtés relatifs aux échanges forcés de matières et de monnaies d'or et d'argent ». 11 faut que le lecteur croie que ces « rafles » ont été un résultat légal du « programme jacobin », et imperturbablement Taine affirme (p. 73) que, « quelle que soit la forme du capital ûxe », FÉtat jacobin en a pris « probablement plus des trois quarts ^ ».

A propos du droit de réquisition, omettant de rappeler qu'il s'exerçait en temps de guerre et pour la défense nationale, Taine dit (pp. 73-74), d'un ton indigné : « Nous déchaussons en un seul jour dix mille particuliers dans un seule ville. » Le fit-on par malice philosophique, par jalousie égalitaire? 11 s'agit de ' l'ordre adressé par les représentants en mission Saint-Just et Le Bas à la municipalité de Strasbourg, le 25 brumaire an II : « Dix mille hommes sont nupieds dans l'armée; il faut que vous déchaussiez tous les aristocrates de Strasbourg dans le jour, et que demain, à dix heures du matin, les dix mille paires de souliers soient en marche pour le quartier général. » D'autres réquisitions procurèrent ainsi, et ailleurs, des vêtements aux soldats. Taine affecte d'y voir l'application d'un socialisme jacobin, quand ce ne sont que des expédients militaires, et, à l'appui de sa thèse, il allègue une lettre du représentant en mission Isoré au ministre de la Guerre Bouchotte, où il y aurait

1. Même page, Taine a Tair de croire que le droit de préemption s'exerçait, au profit de TÉtat, sur toutes les denrées et marchandises. Non, il ne s'exerçait qUe par les préposés des douanes sur les marchandises importées et exportées. Voir les lois du 6 août 1791 et du 4 germinal an II.

qu'en cas de besoin public, « tout appartient au peuple et rien aux individus ». Or, voici, d'après la source même où Taine dit Favoir trouvée *, la pièce en question :

Les représentants du peuple, envoyés près l'armée du Nord au ministre de la Guerre.

Lille, 4 novembre 1793.

« Citoyen sans-culotte ministre, une nouvelle colonne vient de s'élever, à Lille, à l'extrême hauteur des circonstances; elle est composée de mille hommes sansculottes, dévoués à Textermination des conspirateurs. Le citoyen Dufresse commande cette fameuse colonne avec le titre de général de l'armée révolutionnaire du Nord. Les cœurs, enveloppés des préjugés de l'esclavage, vont reconnaître pour les seules déesses du monde l'Égalité et la Liberté. Cette année est celle qui doit clore la Révolution. Tout au peuple, rien aux hommes en particulier. Pourvu que nous restions propriétaires de nos bras et de nos bonnets rouges, nul tyran ne sera sûr de sa vie. Secondez-nous, sansculotte ministre; la République sera bientôt universelle.

« Signé : Châles, Isoré. »

i. Lcgros, La Révolution telle qu'elle est^ t. II, p. 368. — Taine renvoie aussi à une lettre des représentants en mission Barras et Fréron, écrite de Marseille, sans date, et lue à la Convention dans sa séance du 19 brumaire an II. 11 veut faire croire qu'il y a là un exemple de ces odieuses et tyranniques réquisitions jacobines. Or, voici ce que disent Barras et Fréron : « ... Les offrandes se multiplient; tous les citoyens nous apportent des vêtements pour l'armée. Les muscadin.s se popularisent : ils nous apportent leurs blouses. Elles serviront de redingotes à nos défenseurs. Nous avons requis 20000 citoyens riches de Mar^ seille de nous donner, pour l'armée d'Italie, chacun deux che-

On voit à quel point Taine a, comme eût dit Renan, sollicité ce texte.

D'autres écrivains avaient dénigré la levée en masse comme n'ayant été qu'un simulacre. Taine la critique en soi, comme une violence jacobii;ie (p. 74) : « Nous disposons, dit-il, des personnes comme des choses. Nous décrétons la levée en masse, et, ce qui est plus étrange, nous l'efTectuons au moins sur plusieurs points du territoire et pendant les premiers mois : en Vendée et dans les départements du Nord et de l'Est, c'est bien toute la population mâle et valide, tous les hommes jusqu'à cinquante ans que nous poussons par troupeaux contre l'ennemi *. Nous arrêtons ensuite une génération entière, tous les jeunes gens de dix-huit à vingt-cinq ans, presque un million d'hommes; dix ans de fer pour quiconque manque à l'appel; il est qualifié de déserteur, ses biens sont confisqués, ses parents sont punis avec lui ; plus tard, il sera assimilé aux émigrés, condamné à mort; ses père, mère, ascendants, seront traités en suspects, partant incarcérés et leurs bien séquestrés. »

Il n'est guère possible de donner une idée plus fausse de la levée en masse.

C'est après la perte de Valenciennes et la révolte de Lyon que la Convention décréta (16 août 1793) : « Le peuple français déclare, par l'organe de ses représen-

mises. Cela nous procurera iOOOO chemises tout de suite. » {Moniteur, réimpr., t. XVIII, p. 484.)

1. Ici Taine donne comme référence Camille Rousset, les Volontaires, p. 234 à 254. Or, dans ce passage, Camille Rousset essaie, au contraire, de démontrer qu'il n'y avait d'enthousiasme qu'en paroles, et que très peu de gens marchèrent. Selon lui, la levée en masse fut un échec, une fantasmagorie, dans le Nord et ailleurs.

tants, qu*il va se lever tout entier pour la défense de sa liberté, de sa constitution, et pour délivrer, enfin, son territoire de ses ennemis... « Et un décret du 23 août organisa cette levée. Taine a Tair de croire que les Jacobins contraignirent le peuple français à s'encaserner pour qu'ils pussent mieux l'endoctriner. Au contraire : le volontariat était le principe, c'est par exception qu'on décréta une levée en masse : on la décréta pour des circonstances extraordinaires, pour un péril mortel, et on la décréta sans édicter d'abord aucune peine contre les récalcitrants. Où donc Taine a-t-il vu la peine de dix ans de fers? Il l'a vue dans le code pénal militaire, décrété le 12 mai 1793, dont l'article 2 est ainsi conçu : « Tout militaire qui désertera avec armes, chevaux et bagages dans Tintérieur de la République sera puni de dix ans de fers. » Taine n'hésite pas à faire croire que cette peine s'applique, non à la désertion, mais au refus de participer à la levée en masse. Quant à l'assimilation des non enrôlés aux émigrés, il la montre, sans s'inquiéter de l'anachronisme, dans un arrêté du Directoire du 48 octobre 1798 (27 vendémiaire an VII). Or, cet arrêté ne s'applique qu'à des soldats qui se rendaient en Espagne sans passeport K

1. En voici le texte : « Le Directoire exécutif, informé que des réquisitionnaires et conscrits des départements limitrophes de TEspagne, cédant aux insinuations des ennemis de la République, se rendent en ce pays sans passeports ; considérant que, par une conduite aussi répréhensible, ils se sont constitués euxmêmes en état d'émigration, et que l'intérêt le plus pressant de la République exige qu'une punition prompte et éclatante prévienne les progrès ultérieurs de la contagion d'un pareil exemple ; arrête ce qui suit : 1** Les administrations centrales des départements de la Haute-Garonne, de l'Ariège, des Pyrénées-Orientales, de l'Aude, des Hautes et Basses-Pyrénées, des Landes et

Dans le district de .Pont- Audemer, les représentants en mission Delacroix, Louchetet Legendre avaient pris un arrêté pour réunir au chef-lieu de ce district tous les ouvriers tailleurs, parce que l'administration dudit district n^avait pas pris les mesures indiquées pour habiller les volontaires*. Taine en conclut (p. 75) qu'il en fut partout de même, non seulement pour les tailleurs, mais pour les forgerons, les serruriers, les cordonniers. Et il allègue aussi, comme autre preuve de cette convocation « au chef-lieu », le décret du 18 frimaire an II, qui ordonne aux cordonniers de ne faire des souliers que pour les soldats, du 1®' nivôse au 20 pluviôse, et le décret du 14 ventôse suivant, qui permet aux cordonniers de travailler pour les particuliers, mais à la condition de faire chacun deux paires de souliers par décade pour les soldats pendant toute la durée de la guerre.

Ces réquisitions indignent Taine, et il a Tair d*y voir (même page) des actes de la tyrannie jacobine. Or, ce mot de réquisition a deux sens : la réquisition pour le service militaire et la réquisition pour les services civils. Dans le second sens, il est surtout synonyme d* exemption du service militaire. La loi du 23 août 1793,

autres, s'il y a lieu prendront sur-le-champ les mesures nécessaires pour que les réquisitionnaires et conscrits domiciliés dans leurs arrondissements respectifs, qui se sont retirés en pays étranger, soient sans délai inscrits sur la liste des émigrés. — 2« Immédiatement après l'inscription de ces individus sur la liste des émigrés, elles feront séquestrer leurs biens tant meubles qu'immeubles. — 3* Elles feront en môme temps séquestrer les biens, tant meubles qu'immeubles, de leurs père et mère et autres ascendants, sauf à eux à provoquer le partage réglé par les lois des 9 floréal an III et 20 floréal an IV. — Les ministres de la police générale et des finances sont chargés de son exécution. • 1. Arch. nat., D S 1, 10.

sur la levée en masse, autorisait (art. 5) le Comité de salut public à requérir qui il voudrait pour travailler dans les manufactures d'armes. La loi du 18 vendémiaire an II permit (v d'extraire momentanément de la réquisition (militaire) », non seulement les ouvriers pour la réparation et la fabrication des armes, mais les cultivateurs et les imprimeurs. Le Comité fut aussi autorisé à réquisitionner qui il voudrait pour des emplois dans ses bureaux. C'est ainsi qu'une quantité de muscadins se firent ronds -de-cuir ou feignirent d'être ouvriers pour échapper au service militaire, et y échappèrent en effet. Ces réquisitions furent donc souvent, tout au contraire de ce qu'a dit Taine, une faveur extorquée par l'intrigue à la faiblesse du gouvernement.

Quant aux réquisitions qui ne furent pas des faveurs et qui ne s'adressaient pas aux soldats pour les faire rentrer dans la vie civile, Taine en exagère la rigueur, quand il dit par exemple (p. 75) : « Nous menons aux champs la population entière d'une commune ou d'un canton, y compris les oisifs et les oisives » ; bon gré, mal gré, ils moissonneront sous nos yeux, en bande, chez autrui comme chez eux, et rentreront indistinctement les gerbes dans le grenier public. » Et il donne comme référence un arrêté du représentant Ferry. Or, ce n'est pas un arrêté, c'est une lettre circulaire où ce représentant en mission invite les Sociétés populaires du département du Cher à décider les femmes à prendre la faucille pour aller moissonner, en l'absence des jeunes gens, qui sont aux armées. « N'épargnez pas, frères et amis, ces oisifs et oisives, parasites de la société, dont vous avez sans doute quelqu'un parmi iTOUs. » Ainsi parla Ferry, en patriote, non en tyran,

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pour une circonstance exceptionnelle, et s'adressant aux Jacobins d'un seul département ^. On voit comme Taine généralise et aggrave.

Taine continue à flétrir (pages 76 et 77) la tyrannie de rÉtat jacobin, qui force les gens à commercer, à être fonctionnaires, à être citoyens, et il ne dit pas que c'est à cause des circonstances de guerre. Sans doute Robespierre, Billaud-Varenne, Saint-Just et quelques autres profitèrent de ces circonstances pour tenter une régénération des hommes selon leurs idées. Mais ne parler que de ces tentatives, en les attribuant à tous les dirigeants d'alors, et ne pas parler des circonstances de guerre, c'est n'expliquer point pourquoi les Français d'alors obéirent à la férule de ces quelques pédants*^.

1. Arch. nat., AFii, 111. L'exemplaire de la circulaire de Ferry qui se trouve dans ce carton est adressé à la Société populaire d'Indremont (Cliûtillon-sur-Indre). Taine allègue aussi un arrêté du représentant Dartigoeyte, daté d'Auch, le 28 floréal an II, et qui serait dans AFii, 106. Je ne l'y trouve pas, à moins que ce soit un arrêté du 21 floréal (dossier 789, pièce 25).

2. Il y a là, dans ces deux pages, des références ou erronées, ou impossibles à yérifler. Ainsi la note 2 de la p. 76 renvoie aux Arch. nat., F^ 3485, pour l'affaire de Toussaint Girard, notaire à Paris. Or, ce carton est relatif aux journaux français et étrangers pendant Tannée 1856. 11 y a peut-être eu un changement de cote. « Ce Girard, dit Taine, très libéral pendant les premiers temps de la Révolution, avait été président de sa section en 1789. » Or, les sections de Paris ne furent créées qu'en 1790! La note 1 de la page 77 tend à prouver que les Jacobins désignaient des femmes riches (ju'ils forçaient à épouser des patriotes. Références : arrêtés de Dartigoeyte et Pinet, dans Sciout, Histoire de la Constitution civile du clergé^ t. IV, pp. 131 et 135. Or, à la page 131, au lieu d'un arrêté de ces représentants, on ne trouve qu'un reproche vague, fait à Dartigoeyte par Durand-Maillane dans son rapport du 13 prairial an 111 ; et, à la page 135, il y a bien un arrêté de Dartigoeyte et Pinet, mais qui a un tout autre objet (celui de lever une contribution sur les riches). Suivent des renvois aux

Cette régénération des hommes par les Jacobins, Taine en voit tout le plan dans quelques paroles de Saint- Just, de Robespierre, de Billaud-Varenne*, et aussi dans ce mot prêté sans preuve à Carrier : « Nous ferons un cimetière de la France, plutôt que de ne la pas régénérer à notre manière 2. »

Les Jacobins, qui se figuraient « l'homme naturel » comme se le figurait Jean-Jacques Rousseau, veulent le libérer de la religion et des inégalités sociales.

Cela posé, Taine parle d'abord de la politique religieuse des Jacobins (pages 82 à 89). Il ne l'explique que par la haine du catholicisme. Rappelons que, s'il y eut, en 1793 et en 1794, un mouvement antireligieux, c'est parce que le peuple avait vu ou cru voir les deux clergés catholiques, le clergé papiste et le clergé constitutionnel, pactiser avec les ennemis, soit extérieurs, soit intérieurs, delà France nouvelle. Cela, Taine n'en dit pas un mot. S'il parle incidemment (page 84) du décret des 16 et 18 frimaire an II, par lequel la Convention proclama la liberté des cultes, c'est pour le présenter comme un acte d'hypocrisie, en vue de « garder les apparences ». Il cite (page 85) comme exemple et type de la politique religieuse des gouvernants, un arrêté par lequel le représentant Lequinio,

pages 230 et 317 du tome I du Becueil des pièces authentiques servant à Vhistoire de la Révolution à Strasbourg, et il n'y a rien làdessus auxdites pages (et même la page 317 n'existe pas).

1. Les citations, quoique placées entre guillemets, p. 79 et 80, ne sont pas littérales.

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