‹ TaineChapitre 80 sur 102 · Voir plus haut, pp. 45 et · texte numérisé non relu

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assignats de mille francs, c*est dire qu'il valait un peu plus de 1 680 francs (numéraire) en juin 1793, un peu plus de 2 040 francs en décembre 1793, un peu plus de 1 360 francs le 9 thermidor an II. Si beau et gras qu'il pût être, il ne paraît pas vraisemblable que ce cochon valût tant que cela : c'est seulement sous le Directoire, en prairial an IV, au moment de la chute des assignats qu'il aurait valu plus de 4 000 francs en assignats *.

Le 7 mars 1793, la Convention abolit la faculté de tester en ligne directe : Taine, citant ce décret (page 96) parmi les tentatives d'égalisation des fortunes, supprime les mots : en ligne directe, quoique le texte même du décret indique nettement que la Convention écarta une motion tendant à abolir la faculté de tester même en ligne collatérale.

De ces exagérations, de ces anachronismes, Taine croit pouvoir conclure (page 97) : « Il ne restera rien des énormes excoissances qui suçaient la sève de la plante humaine; en quelques coups brusques, nous les avons amputées, et la machine lente que nous installons à demeure en rasera les dernières fibres, s elles parviennent à repousser. »

Taine parle ensuite (pages 102 à 109), des tentatives que, selon lui, firent les Jacobins pour détruire régoïsme d'individu, Tégoïsme de groupe, et aussi

1. En effet, d'après le tableau officiel de la dépréciation des assignats, un assignat de 100 livres valait 42 livres en juin 1793, 51 livres en décembre 1793, 34 livres le 9 thermidor an 11, 3 sols et 7 deniers à la fin de prairial an IV.

pour détruire la famille, en vue de réaliser cet idéal : l'État propriétaire, l'État capitaliste, TÉtat industriel. Il énumère des mesures contre les marchands, contre les accapareurs sans dire que ce sont des mesures de circonstance et pour la guerre. Il voit et dénonce un système jacobin de proscription de l'esprit de localité, de l'esprit départemental et communal. La famille, c'est par le divorce qu'on la détruit, et aussi par la diminution ^e l'autorité paternelle, puisque « le père ne dirige pas l'éducation de son enfant; c'est l'État qui s'en charge » (p. 108). Ainsi Taine croit ou fait croire, ici, que certains systèmes pédagogiques, comme le plan posthume de Le Peletier, étaient passés dans les lo;s et dans les faits, ce qui est faux.

Sa conclusion première, c'est que les attentats jacobins contre la famille augmentent le nombre des enfants abandonnés, et ses références à ce propos sont bien caractéristiques de sa manière de travailler.

En effet (page 108, note 1), il fait cette citation, entre guillemets : « Le nombre des enfants abandonnés, qui, en 1790, n'excédait pas 23 000, est aujourd'hui (an X) de plus du 63 000 en France » , avec ce renvoi : « Statistique de la France^ par Auvray, préfet, an X. » Or, voici ce que dit Auvray : « Le gouvernement, surpris de la masse énorme des enfants abandonnés, a remarqué que le nombre de ces enfants, qui en 1790 n'excédait pas 23 000, est aujourd'hui de plus de 62000. Cet accroissement ne paraît pas avoir eu lieu dans ce département; et si les états qu'on a transmis sur cet objet n'ont pas été exagérés à dessein, on peut attribuer cette augmentation... i. » Et il énumère diverses-

1. Auvray, Statistique de la. Sarthe, an X, in-8, p. 83. Bibl. nat., L. 31/9(j|). Taine cite d'autres statistiques, entre autres celles

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causes, assez longuement. Donc le préfet Auvray est sceptique sur la statistique môme que Taine lui attribue, et Taine se garde bien de faire connaître ce scepticisme au lecteur.

Plus loin (pp. 109 à 119), c'est un tableau des tentatives jacobines pour diriger, régénérer, former les âmes. Le culte de la Raison, le culte deTËtre suprême, le culte des martyrs laïcs, la religion du civisme sont présentés par Taine comme la mise en acte d'une mauvaise philosophie, et pas du tout comme des mouvements de circonstance, sortis de la guerre étrangère et de la guerre civile. Le voilà qui développe ce qu'il a déjà indiqué sur renseignement des enfants par l'État, et qui, plus nettement encore que tout à l'heure, présente les projets de Le Pelelier et de Saint-Just comme si c'étaient des lois, et des lois appliquées. 11 exagère (p. H 2) l'antagonisme de la « morale révolutionnaire » et de la « morale chrétienne ». Ayant lu que dans les écoles on faisait Téloge des journées du 14 juillet, du 10 août, du 21 janvier, du 31 mai, il ajoute à ces journées (p. 113) celle du 2 septembre sans alléguer ombre de preuve à Pappui de cette assertion.

Voulant prouver que les Jacobins imposaient partout, et de force, le civisme extérieur pour déterminer le civisme intérieur, il cite (p. 116) un arrêté du représentant Lequinio, qui invitait les habitants de la Charente-Inférieure « à célébrer le jour de la décade par un banquet fraternel, servi sans luxe et sans apprêt »,

du Lot-et-Garonne et de la Meurthe, mais les passages qu'il en donne entre guillemets ne sont point littéraux. D'ailleurs, étaitil correct d'aller demander aux préfets de Napoléon des renseignements sur ce qui s'était passé entre le 14 frimaire et 9 thermidor an II ?

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et ce texte, ce seul texte, lui suggère cette incroyable généralisation : « Aux jours de fête, chaque particulier descend ses provisions et dîne en famille avec ses voisins dans la rue. »

Parlant ensuite des débaptisations de personnes et de lieux que les Jacobins imposent pour changer les mœurs en changeant les noms, il déclare (p. 117) que le conventionnel Laloy s'appelait de son vrai nom Leroi, ce que personne avant lui n'avait ni dit ni su, et c'est encore là, quoique petite, une des plus jolies inventions de cette verve créatrice.

Ce morceau (pp. 118 et 119) se termine par de charmantes phrases sur l'orthodoxie dogmatique des Jacobins, sur le sentier de la raison, sur le moule unfque et rigide où ces mauvais philosophes voulaient refondre tous les Français.

Le second chapitre du Programme jacobin débute par un développement (pp. 120 à 149) qui a un tout autre caractère que les fantaisies historiques dont nous venons de parler. Ce n'est plus ni un récit ni un tableau : ce sont des considérations générales sur l'État, ou plutôt c'est une critique de la doctrine ou du régime qu'on appelle parfois étatisme.

Selon Taine, la conception jacobine de l'État est rétrograde, en ce qu'elle ramène l'homme moderne dans une forme sociale que depuis dix-huit siècles il a traversée ou dépassée. Rome et Sparte, si vantées par les Jacobins, étaient des couvents ou des armées; la cité antique était une confrérie militaire ou religieuse dans laquelle l'individu abdiquait au profit de la com-

munauté, un peu comme dans les sociétés animales, et aussi par un socialisme autoritaire. La société vraiment moderne est tout autre. L'individu s'en dégage Le christianisme a séparé, dans la société, ce qui est société civile de ce qui est société religieuse. Puis le schisme qui a divisé l'église catholique au xvi^ siècle a amené la tolérance par la diversité des sectes et des opinions. La guerre est devenue moins fréquente. L'individu n'a plus besoin, pour vivre, de s'aliéner tout \ entier. Deux sentiments nouveaux, deux mots nou- ! veaux dirigent les hommes : conscience^ honneur, celui-là ' d'origine chrétienne, celui-ci d'origine féodale. Contre i cette forme moderne de la société s'est dressée une I forme archaïque, la démocratie, qui exige que Findij vidu abdique sa conscience et son honneur aux mains de la communauté, ou aux mains de représentants dont il ne nomme qu'un seul, ou plutôt, ce seul, il ne contribue à le nommer que pour un dix-millième ; parfois même il ne le nomme pas du tout, ce qui arrive quand le candidat pour lequel il a voté n'est pas élu. Que doit donc être l'État? Simplement une force publique, pour la sécurité des individus. A ce titre et pour cela, il peut légitimement me contraindreà payer des impôts. • S'il exige au delà, s'il se fait philanthrope ou péda- ' gogue, il usurpe. De même s'il impose une religion. C'est ce que l'État a fait en France, et Taine montre les accroissements tyranniques de l'État, comment l'État en est venu à absorber l'individu. Au contraire, l'État devrait le moins possible contraindre l'individu. Quand l'État veut tout faire, il le fait maL Que l'État se renferme donc dans ses attributions et dans ses droits (la force publique, la justice) ; qu'il ne remplisse que son devoir, mais qu'il le remplisse tout entier, envers les

individus, c'est-à-dire qu'il les mette dans des cbnditions de liberté qui leur permettent de se développer au physique et au moral.

« Par cela seul, dit Taine (p. 147) que l'État respecte et fait respecter aux mains des individus les sources individuelles, il développe en eux et autour d'eux la volonté et le talent de produire bien et beaucoup, la faculté et le désir de produire toujours mieux et davantage, en d'autres termes toutes les énergies et capacités diverses, chacune en son genre et à son endroit, avec toute l'ampleur et toute l'efficacité qu'elles comportent. Tel est son office et son office unique. D'abord, auprès des sources troubles et froides, comme l'amour de soi et l'amour-propre, dont le travail réclame sa surveillance; ensuite, et à plus forte raison, auprès des sources chaudes et pures, dont la bienfaisance est sans mélange, comme les affections de famille et les amitiés privées; auprès des sources rares et de qualité supérieure, comme la passion du beau, le besoin du vrai, l'esprit d'association, le patriotisme et^ l'amour de l'humanité; enfin, et à plus forte raison encore, auprès des deux sources sacrées, salutaires entre toutes, auprès dé la conscience qui dévoue la volonté à son devoir, auprès de l'honneur qui attache la volonté à son droit. Qu'il empêche d'y toucher et qu'il s'abstienne d'y toucher; qu'il fasse cela, et qu'il ne fasse que cela ; sa retenue est aussi nécessaire que sa vigilance. Qu'il monte la garde alentour; et, sous cette garde, il verra se former spontanément, en chaque moment et en chaque lieu, juste au degré dont le moment et le lieu sont susceptibles, les travailleurs les plus laborieux et les plus compétents, l'agriculteur, l'industriel et le négociant, le savant et l'artiste, l'in'

venteur et le propagateur, le mari et Fépouse, le père et la mère, le patriote, le philanthrope et la sœarde charité. »

Au contraire, si, « comme nos Jacobins », l'État tente de confisquer à son profit toutes les forces naturelles, il « dessèche sa propre source ». Les Jésuites, au Paraguay, avaient transformé les Indiens en automates. M Du moins, c'étaient par des moyens doux, et auparavant, ils (les Indiens) n'étaient que des brutes. Ce sont des hommes que le Jésuite révolutionnaire entreprend aujourd'hui de transformer en automates, et par des moyens durs. »

Cette théorie de Taine sur TÉtat et l'individu, elle est intéressante, elle est noble, elle est digne d'un philosophe, et Taine l'exprime en des formules parfois belles. Ce n'est plus ce pédant forcené qui mutilait les textes et les faits pour les insérer de force dans sa thèse. Il se raconte lui-même avec sincérité, avec exactitude ; ce sont les exercices de son cerveau qu'il irelate avec loyauté et vérité, par une expression un peu trop éloquente, mais toujours probe. Ces pages de doctrine, jetées tout à coup au milieu d'un récit violent, sont comme un intermède où on retrouve, où on applaudit le penseur, l'artiste.

Peut-être estimera-ton chimérique d'espérer, comme Taine, ou plutôt d'être certain que, sous le regard de l'État, discret et réduit, les aptitudes utiles se formeront spontanément. Peut-être s'explique-t-on mal cette abstention de l'État qui est, en même temps, une vigilance, et une vigilance telle qu'on ne voit pas bien comment elle pourrait s'exercer utilement sans cette instruction publique que Taine fait profession d'abhorrer. Peut-être se demandera-t-on si ce tableau idéal

des devoirs de l'État envers les individus ne correspond pas, en quelques-uns de ses traits, à l'esprit même de 4789, que Taine a tant raillé et décrié. Mais ce sont de nobles pages, qui font réfléchir, et où il y a une critique utile, quoique un peu grosse et vague, des excès de la démocratie.

Taine descend bientôt de ces hauteurs pour s'acharner encore, par l'histoire, contre les méchants Jacobins, ou plutôt il ne les avait jamais perdus de vue, et, il l'avait dit au moment même où il planait le plus haut, c'est contre le « Jésuite révolutionnaire », qu'il esquissait en si beau style sa cité idéale.

Il revient donc aux Jacobins (pages 449 à 458), à ces despotes plus dangereux, dit-il, que Philippe II, Louis XIV, Cromwell, Frédéric II, Pierre le Grand, Mahomet, Omar, qui du moins n'entreprenaient pas de « refondre l'homme tout entier ». Les Jacobins veulent changer l'homme intérieur. Dès lors, la Révolulion a contre elle, non seulement les partisans de l'ancien régime..., mais encore tout homme imbu de la civilisation européenne... » Dès lors! C'est le contraire, qu'il faudrait dire : c'est parce que les « Jacobins » ont contre eux ces ennemis, c'est parce qu'ils ont à soutenir une guerre étrangère et ,une guerre civile, qu'ils entreprennent une réforme profonde et violente, l'expérience leur ayant appris qu'il n'y a pas de révolution sérieuse et solide si on ne change les dispositions intimes des hommes.

Certes, les républicains actifs, dirigeants, ne furent qu'une minorité. Mais Taine exagère la petitesse de

cette minorité, et il Texagère, selon son habitude, par des généralisations abusives. De ce qu'en brumaire an II, un agent du gouvernement ou « observateur » n'a trouvé à Martigues (Bouches-du-Rhône) que « dix-sept patriotes »; de ce qu'un autre n'a trouvé à Bergues (Nord) que « quarante » personnes pour former la Société populaire, et de ce qu'un épicier, membre du Comité révolutionnaire d'Angers, disait, à une date indéterminée, qu'il n'y avait pas dans cette ville « soixante révolutionnaires », Taine en conclut, page 153, que « leur Église (l'Église de& Jacobins) compte à peine un orthodoxe contre quinze à vingt dissidents ». Puis, parlant du Comité de salut public, qui est « à la tête de la faction » et à qui il attribue « une autorité sans limite », il remarque avec mépris que cette autorité, si elle est sans limites, n'est que déléguée, et qu'un « déplacement de la majorité » peut empêcher cette douzaine de meneurs et leur œuvre, ne remarquant pas que c'est là la condition d'existence des ministères dans cette monarchie parlementaire qu'il aime, et parlant donc comme si c'était la monarchie absolue qu'il voudrait. Il oublie ce qu'il a dit, et il se contredit avec verve, par exemple quand il prétend (page 155) que chez les Jacobins « toute discipline manque », lui qui a souvent dénoncé cette discipline comme féroce, ou que, « en vertu de ses principes, chaque Jacobin demeure indépendant », lui qui a montré, peu de pages avant, que l'État jacobin absorbait l'individu et lui ôtait toute indépendance.

La conclusion, c'est que, tandis que les autres despotes « appellent à eux l'élite ou la majorité de la nation, les Jacobins ne régnent que par la guillotine ».

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