Bûchez et Roux, Histoire parlementaire, t. XX, p
égarer, qu'avant Fépoque où ces événements sont arrivés, j'avais cessé de fréquenter le Conseil général de la Commune (l'Assemblée électorale, dont j'étais membre, avait commencé ses séances); que je n'ai appris ce qui se passait dans les prisons que par le bruit public, et plus tard que la plus grande partie des citoyens, car j'étais habituellement chez moi ou dans les lieux où mes fonctions publiques m'appelaient. Quant au Conseil général de la Commune, il est certain, aux yeux de tout homme impartial, que, loin de provoquer les événements du 2 septembre, il a fait ce qui était en son pouvoir pour les empêcher. » Robespierre n'a donc pas dit : « Je n'y allais plus », selon le propos que Taine lui attribue par fantaisie. 11 a seulement dit qu'il « avait cessé de fréquenter » le Conseil général de la Commune, c'est-à-dire qu'il n'y alla que quelques instants, dans les intervalles des séances de l'Assemblée électorale de Paris.
La conclusion, si on peut dire, de ce portrait de Robespierre, c'est (p. 220) cette phrase bien travaillée : «Tel est le décor de la Révolution, jun masque spécieux, et tel est le dessous de la Révolution, une face hideuse ; sous le règne nominal d'une théorie humanitaire, elle couvre la dictature effective des passions méchantes et basses; dans son vrai représentant, comme en ellemême, on voit partout la férocité percer à travers la philanthropie et, du cuistre, sortir le bourreau. »
Après avoir parlé du trio Marat- Danton-Robespierre, Taine s'occupe, en un second chapitre (pp. 221 à 378),,
des autres « gouvernements », et d'abord de la Convention.
Pas un mot de ce que cette Assemblée a pu faire de bien entre le 14 frimaire et le 9 thermidor an II : Taine ne parle que de ce qu'elle a fait ou subi de mal. Il donne à croire qu'elle fut, toujours et sans exception, terrorisée par les arrestations et les guillotinades. ^
Il assure (pp. 222 et 223) que « sur 76 présidents qu'a eus la Convention, 18 ont été guillotinés, 8 déportés, 22 mis hors la loi, 6 incarcérés, 3 se sont suicidés, 4 sont devenus fous; en tout 61 » et que « tous ceux qui ont été présidents deux fois ont péri de mort violente ». Cette fantaisie abracadabrante ne répond à aucune réalité. Ainsi, pour ne parler que de la dernière assertion, je ne vois que Collot d'Herbois qui ait été deux fois président de la Convention, et il ne mourut pas de mort violente. Et où Taine a-t-il pris cela? II renvoie à Charles Vatel, d'ordinaire sérieux. J'y vais voir *, et il se trouve que cette prétendue statistique des présidents de la Convention n'est pas du tout l'œuvre de Charles Vatel, mais une boutade de l'écrivain royaliste Richer-Serizy, sous le Directoire, dans son violent journal. V Accusateur public.
Non moins imaginaire est la statistique des « crapauds du Marais » (p. 224) que Taine annonce être au nombre de « quatre cent cinquante, trois fois plus nombreux que les Montagnards ». Et ces crapauds dont personne n'a jamais su le nombre et qui, en effet, ne parlèrent guère, Taine exagère encore leur mutisme, disant que « leurs langues, paralysées par l'habitude
1. Charlotte de Corday et les Girondins ^ par Charles Vatel, p. 269,
du silence, restent collées à leur palais », que « le [)lus muet d'entre eux » était Siéyès, et qu'avant le
9 thermidor aucun d'eux « n'ouvrit la bouche ». Or, on a un discours de Siéyès du 20 brumaire an II, et un discours remarquable, où il fait profession de philosophie et renonce à sa pension ecclésiastique de
10 000 livres*.
Voulant dénigrer la Convention, Taine assure (p. 226) que le conventionnel Cusset était « toujours ivre », sur le seul fait que Cusset avait été « ouvrier en gaze » et (p. 227) que les gens qui vinrent lire des vers et chanter des chansons à la barre de la Convention étaient « des rimeurs de carrefours et des polissons de cafés », quand il n'en sait absolument rien. II. rappelle (p. 230) avec insistance, que la Convention fut unanime à voter des mesures terroristes, et il déclare qu'elle ne les vota que par lâcheté, sans vouloir admettre un instant qu'elle ait pu les voter aussi parfois, ce qui est la vérité, par patriotisme^.