‹ TaineChapitre 89 sur 102 · Moniteur, réimpr., t. XVIII, p · texte numérisé non relu

Moniteur, réimpr., t. XVIII, p

2. Pour démontrer que la peur dégradait alors les hommes les plus intelligents, il parle du discours du chimiste Fourcroy aux Jacobins, le 18 frimaire an II, il écrit par erreur 18 brumaire, et cite ainsi ce discours : « Après vingt ans de travaux, je suis parvenu, en professant la médecine, à nourrir le sansculotte mon père et les sans-culottes mes sœurs... Sur le reproche que m'a fait un membre de donner aux sciences la majeure partie de mon temps... on ne m'a vu que trois fois au Lycée des Arts^ et cela dans l'intention de le sans-culotliser ». Or, voici dans le Moniteur, réimpr., t. XVIlï, p. 634 (et non 631\ le passage même du compte rendu de la séance des Jacobins : * On procède à la suite du scrutin épuratoire. — Montaut, en faisant l'éloge du mérite et des talents du président (Fourcroy), lui reproche de n'en pas faire assez d'usage à la Convention. — Fourcroy : Je n'entrerai pas dans le détail de la continuité de mes travaux depuis mon enfance. J'atteste que je dois la facilité de m'exprimer autant à l'art qu'à la nature. Si cette facilité a

C'est maintenaut (pp. 233 à 251) le tour du Comité de salut public.

Ces « douze rois », que s'est donnés la Convention « tombée en servitude », Taine veut prouver que ce sont des tyrans sanguinaires, et, en note (p. 234), il réunit quatre textes à l'appui de sa thèse :

1° 4 nivôse * an II, lettre à Barras et Fréron, à Marseille : « Le Comité applaudit aux mesures rigoureuses que vous avez consacrées dans votre arrêté sur Marseille. Marseille appelle de votre part un grand exemple; sans doute, habitués à manier la foudre, c'est à vous qu'il appartient de la diriger encore... Qu'il est beau, citoyens collègues, de pouvoir comme vous, après de longs travaux et une gloire immortelle, qu'il est doux de revenir sous de tels auspices au sein de la Convention nationale I » Voilà tout ce que

été remarquée dans mes cours de médecine, je la dois à l'étude approfondie que j'ai faite de mon état pendant plus de vingt ans. Après ces vingt ans de travaux, je suis parvenu, en professant la médecine, à nourrir le sans-culotte mon père et les sans-culottes mes sœurs. J'ai parlé à la Convention toutes les fois que j'ai cru pouvoir y dire quelque chose d'utile ; mais l'étude des sciences et des arts ne m'a pas permis de m'occuper également de politique et de législation ; et j'ai cru que le sage ne devait point parler de choses qu'il ne connaissait pas parfaitement, mais au contraire se renfermer dans son état. Sur l'espèce de reproche que m'a fait un membre, de donner aux sciences la majeure partie de mon temps, je déclare qu'au contraire je suis resté toujours à mon poste depuis que j'exerce une fonction publique ; qu'on ne m'a vu que trois fois au Lycée des Arts, et cela dans l'intention de le sans-culottiser, — Fourcroy est reçu au milieu des applaudissements unanimes. >• On voit que Tainc, ne laissant subsister que les propos un peu excentriques, a supprimé la phrase si sensée et si digne : « J'ai parlé à la Convention toutes les fois, etc. »

1. Si Taine avait lu de près l'original, il se serait aperçu qu'il y a ici un lapsus, et qu'il faut lire : 4 pluviôse. Voir cette lettre dans mon Recueil des Actes du Comité de salut public^ t. X, p. 400.

Taine cite de cette lettre. Or, c'est une lettre de quatre pages, où le Comité, après avoir « applaudi » en principe aux mesures prises par Barras et Fréron, désapprouve et révoque plusieurs de ces mesures, notamment celle par laquelle ils avaient arrêté de changer le nom de Marseille en celui de Villesans-Nom, En réalité, le Comité blâme les représentants et les rappelle à la modération, mais il leur dore la pilule par quelques compliments. Taine ne relate que ces compliments, il ne parle pas du blâme, changeant ainsi, au profit de sa thèse, le sens même de la lettre.

2® « 7 pluviôse an II, lettre aux représentants en mission à Bordeaux, approbation de leurs arrêtés contre les négociants. » Puis cette citation : « Caché dans l'obscurité de ses complots, le mercantilisme ne peut supporter l'air brûlant et fort de la liberté : les mœurs de Sparte doivent effrayer la mollesse de Sybaris. » La vérité, c'est que, le représentant Tallien ayant pris des mesures contre les négociants de Bordeaux, qui s'entendaient pour déposer tous à la fois leur bilan, le (^lomité approuva ces mesures par une lettre du 7 pluviôse an II, mais ajouta : « Toutefois, il est à propos d'user modérément de mesures partielles ; elles détruisent l'ensemble, l'unité générale*. » Taine relate l'approbation, supprime la réserve, qui, si on lit cette lettre avec attention, en est l'essentiel.

3<> « 20 pluviôse, lettre à Prieur de la Marne, envoyé à Nantes pour remplacer Carrier. » Et cette citation : ^< Carrier a été peut-être mal entouré... Il a eu des formes dures, il a employé des moyens qui ne font pas aimer l'autorité nationale. Dans cette ville. Carrier est

1. Recueil des Actes du Comité de salut public y t. X, p. 465.

usé... Il va partir pour une autre destination. » Taine ne s'aperçoit pas que cette lettre, où Ton voit le Comité de salut public désavouer et rappeler Carrier, tourne contre sa thèse et contredit ouvertement ce que lui-même avait dit de la complicité du Comité de salut public avec Carrier *.

4» « 21 nivôse, lettre à Fouché, Laporte, Albitte, à Commune-Affranchie, signée Billaud-Varenne et toute de sa main. » Et cette citation (non textuelle, quoique guillemetée) : « La Convention a, le !«' nivôse, approuvé les arrêtés et toutes les mesures que vous avez prises. Nous ne pouvons rien ajouter à cette approbation. Le Comité de salut public ramène toutes ses opérations aux mêmes principes; c'est vous dire qu'il suit tous les vôtres, qu'il agit avec vous 2. » Or, quels sont ces arrêtés, quelles sont ces mesures, que la Convention et le Comité ont approuvés? Taine n'en dit rien '.

Ainsi, sur ces quatre textes, qui devaient démontrer la tyrannie sanguinaire du Comité de salut public, il y en a trois, on le voit, qui prouvent au contraire que

i. Voir plus haut, p. 265. La lettre du Comité à Prieur (de la Marne), en date du 20 pluviôse an II, se trouve dans mon Recueil, t. X, p. 766. Taine n'en donne pas tous les passages vifs contre Carrier, notamment celui-ci : « Pour terminer en ce qui concerne Carrier, tu apprendras avec surprise qu'il a maltraité Jullien, notre agent, dont tu connais la douceur de mœurs et l'énergie républicaine; Jullien a dû sortir avec des précautions qu'un agent du Comité ne devrait pas être obligé de prendre ».

2. Ce n'est qu'un résumé de cette lettre, dont ont on trouvera le texte complet dans mon Recueil^ t. X, p. 165.

3. Voir le Rapport fait au nom du Comité de salut public, sur la situation de Commune- Affranchie, par J.-M Collot d'HerhoiSy le i" nivôse, imprimé par ordre de la Convention nationale. Bibl. nat.. Le 38/615, in-8. C'est sur ce rapport que fut rendu le décret approbatif dont il vient d'être question, et dont on trouvera le texte dans le Procès-verbal de la Convention, t. XXVIII, p. 19.

le Comité pratiqua et recommanda la modération, désavouant les mesures terroristes, — et le quatrième texte est si insignifiant qu'il n'y a point à en faire état.

Parmi ces « douze rois », Taine excepte de sa réprobation (page 235) les hommes spéciaux, Robert Lindet, Jeanbon Saint-André, Prieur (de la Côte-d'Or), Garnot. 11 les montre confinés dans une besogne technique, non mêlés aux mesures de politique générale, non responsables de ces mesures, ou, selon une tradition fort accréditée, ayant donné leur signature à la légère, surtout Carnot. J'ai démontré ailleurs la fausseté de cette légende et reproduit en fac-similé, entre autres pièces, le mandat d'arrestation de Danton et celui de Lucile Desmoulins, où s'étale, bien ferme, la signature de Carnot, qui partagea sciemment, en ces graves circonstances, la responsabilité de ses collègues K Puis Taine oublie ce qu'il vient de dire en faveur de Carnot et des « spécialistes », et le voilà qui (page 244) montre les douze membres du Comité « tous ensemble et solidaires... poussés par la théorie et par la peur comme par deux fourches à travers la mare rouge... »

11 s'indigne, en belles métaphores, de ce que le Comité ait frappé les contre-révolutionnaires ; mais il ne dit nulle part ce que les contre-révolutionnaires avaient fait, et même quand il a raison, même quand il flétrit un décret odieux, comme (p. 250) celui du 7 prairial an II, qui portait qu'il ne serait plus fait aucun prisonnier anglais ni hanovrien, sa flétrissure a l'air d'une déclamation, parce qu'il omet de dire quels

1 . Voir, dans mes Études et Leçons sur la Hévolution française^ 1" série, p. 189 et suivantes, le chapitre intitulé : Les responsabilités de Carnot»

actes des Anglais, ou attribués aux Anglais, avaient porté les Français à ce degré de colère.

Chemin faisant (pages 245 à 248) il pousse xiu noir un second portrait de Saint-Just*, où il se garde bien de parler des qualités d*homme politique qui percent dans son discours du 9 thermidor, parce que ce serait avouer que ce « monstre » avait évolué, s'était assagi ; il esquisse aussi une caricature de Barère (pages 248 à 251) avec des anecdotes suspectes dont il n'indique pas toujours la source.

D'autres « gouvernants », ce sont les représentants en mission. En 37 pages (pp. 251 à 288), Taine expose « leur toute-puissance, leurs périls et leur terreur, l'éruption des instincts brutaux, l'approche de la folie, la perte du sens commun, la surexcitation furieuse, le développement des vices, la vanité et le besoin de jouir, le plaisir de voir souffrir et mourir ^ ».

Il croit (page 252, note 1) que « les lettres et arrêtés des représentants en mission sont classés aux Archives nationales d'après les départements ', en deux séries, dont l'une comprend les missions antérieures au 9 thermidor, et l'autre les missions postérieures ». Or, il n'y avait alors et il n'y a aujourd'hui, aux Archives nationales, aucun classement des papiers des représentants en mission qui corresponde en quoi que ce

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