‹ TaineChapitre 91 sur 102 · Bibl. nat., Lb 41/21, in · texte numérisé non relu

Bibl. nat., Lb 41/21, in

2. De même, p. 287, il croit qu'un certain Hugues était un conventionnel.

quand le Comité de salut public ordonnait une « épuration complète », cela voulait dire que tous les fonctionnaires devaient être remplacés : non, cela signifiait qu'il fallait remplacer les fonctionnaires suspects d'incivisme.

De ce que le représentant en mission Carrier fit périr beaucoup de gens, Taine en conclut (page 255) que tout représentant en mission <( décapite qui bon lui semble ».

Cherchant à démontrer que le représentant en mission est « un pacha à la chaîne et tenu de court », il assure, au même endroit, que « quelquefois de simples agents du Comité, pris en dehors de la Convention et sans consistance personnelle, de tout jeunes gens, Rousselin, JuUien (de la Drôme), remplacent ou surveillent le représentant, avec des pouvoirs égaux aux siens ». Il a déjà oublié qu'il avait fait de Rousselin un conventionnel; le voilà qui en fait un agent du Comité de salut public! Je le répète : Rousselin * était agent du Conseil exécutif provisoire. Quant au jeune Jullien, ses pouvoirs le subordonnaient aux représentants en mission 3, et, s'il surveilla, fit rappeler Carrier, c'est que Carrier s'était conduit en fou furieux.

1, C'est Rousselin de Saint-Âlbin, dont il a déjà été question. Voir plus haut, p. 204.

2. Voici ces pouvoirs, sous forme d'un arrêté du Comité de salut public en date du 10 septembre 1793 : « Le commissaire des guerres Marc-Antoine Jullien, appelé à Paris par le Comité de salut public, se rendra, comme agent du Comité, successivement au Havre, à Cherbourg, Saint-Malo, Brest, Nantes, La Rochelle, Rochefort et Bordeaux, et reviendra par Bayonne, Avignon, Marseille et Lyon, pour prendre des renseignements sur Tesprit public et le ranimer dans les différentes villes, éclairer le peuple, soutenir les Sociétés populaires, surveiller les ennemis de l'intérieur, déjouer leurs conspirations et eorres-

Pour preuve que les représentants en mission, ces tyranneaux, sont eux-mêmes tyranniquement régentés et morigénés par le Comité, qui les pousse à la rigueur, Taine dit (p. 256) : «A Ricord, en mission à Marseille, 7 pluviôse an II, forte et rude semonce : il mollit, il est allé loger chez Saint-Même, suspect : il est trop favorable aux Marseillais, qui, pendant le siège, « ont fait des sacrifices pour procurer des subsistances »; il a blâmé leur arrestation, etc. » Or, Taine néglige de relater un des griefs du Comité, et non le moindre, qui explique le ton raide pris à régaril de Ricord : c'est que Ricord, en mission à Tarmée d'Italie et dans le Var, puis dans le Var et les Alpes - Maritimes, était saùs pouvoirs à Marseille. D'autre part, pour l'affaire des subsistances et du siège de Marseille, Taine ne donne qu'un résumé équivoque. Voici exactement ce que disait, là-dessus, le Comité à Ricord * : t Lorsque tu t'es plaint qu'on mît en arrestation ceux qui ont fait des sacrifices pour procurer des subsistances, n'as-tu point oublié que c'est lors de la contre-révolution, pour la conso-

pondre exactement avec le Comité de salut public. Il se présentera aux représentants du peuple qui se trouveront dans les lieux de sa mission, leur en exposera l'objet et suivra leurs instructions. Il pourra requérir au besoin Tassistanee des autorités constituées et l'emploi de la force publique, mais ce ne sera qu'après y avoir été formellement autorisé par les représentants du peuple, à moins d'une certitude acquise sur l'arrestation des conspirateurs et dans les lieux où il n'y aurait pas de représentants du peuple, et dans les cas où il serait urgent d'agir pour le salut de la République. Il se présentera aussi aux Sociétés populaires des lieux de son passage pour l'exercice de la mission qui lui est confiée. G.-A, Prieur, B. Barèrb, Garnot. » (Arcb. nat., AFii, 261, et Recueil des Actes du Comité de salut publicy t VI, p. 397.

1. Recueil des Actes du Comité de salut public, t. X, p. 466.

lider, pour alimenter les conspirateurs et leurs satellites qu'ils ont cherché à ramener l'abondance »?

Ces représentants en mission, « montagnards à poigne », qui « piétinent sur place la matière humaine et s'enfoncent dans l'arbitraire comme un sanglier dans sa forêt, ou se vautrent dans le scandale comme un porc dans son bourbier » (p. 258), ils sont corrompus par la toute-puissance, ils rétrogradent « jusqu'aux étranges pourritures de l'Orient et du moyen âge », en eux « reparaissent des pestes exotiques avec leurs croûtes et leurs bubons » (p. 260). Et sans dire quels affreux spectacles de guerre civile affolèrent quelques déséquilibrés, comme Carrier, Taine développe le thème du « délire sanguinaire » des représentants.

Le représentant Duquesnoy était , selon Taine (p. 261), « un dogue aboyant et mordant », à preuve, dit-il, les papiers conservés dans les cartons AFii, 56 et 59. Or, ces deux cartons ne contiennent que des papiers sur l'armée des Ardennes et sur le général O'Moran. Autre preuve (p. 263, note 1) que Duquesnoy •était une brute : Alexandrine des Écherolles s'est plainte, dans ses Mémoires *, des procédés de Marino, membre de la Commission temporaire à Lyon. Elle n'a pas parlé du représentant Duquesnoy, et Marino n'était pas représentant. Qu'importe? Du moment qu'Alexandrine des Écherolles a eu à se plaindre de quelqu'un pendant la Révolution, cela prouve, selon Taine, que Duquesnoy était une brute et que les représentants en mission étaient des brutes.

i. Publiés en 1843, puis en 1879, sous ce titre : Une famille noble sous la Terreur, Bibl. nat., Lm 3/1627, 2 vol. in-8.

Je ne dis pas que Duquesnoy ait été irréprochable : je n'ai pas fait une étude particulière de sa vie politique. Je dis que les références de Taine ne prouvent rien contre lui, et que, contre d'autres, elles ne sont pas plus probantes. Ainsi, 'ontre le représentant Dartigoeyte, il reproduit (p. 266) les plus dégoûtantes accusations thermidoriennes, comme si c'étaient des témoignages impartiaux et .sûrs, et il n'en conclut pas seulement que Dartigoeyle était un « gorille féroce et lubrique », mais aussi que les représentants en mission étaient généralement des gorilles féroces et lubriques.

Ces « gorilles » rendirent-ils du moins quelque service à la défense nationale? Non, dit Taine (p. 268) : Destituer, guillotiner, désorganiser, marcher en avant les yeux clos, prodiguer les vies au hasard, faire battre Tarmée, parfois se faire tuer eux-mêmes, ils ne savent pas autre chose, et perdraient tout, si les effets de leur incapacité et de leur arrogance n'étaient pas atténués par le dévouement des officiers et par l'enthousiasme des soldats. Même spectacle à Charleroi, où, par l'absurdité de ses ordres, Saint-Just fait de son mieux pour compromettre l'armée, et part de là pour se croire un grand homme. Même spectacle en Alsace, où Lacoste, Baudot, Ruamps, Soubrany, Milhaud, Saint-Just et Le Bas, par l'extravagance de leurs rigueurs, font de leur mieux pour dissoudre l'armée, et s'en glorifient ». Les preuves? Taine renvoie à Sybel et aux mémoires de Soult. Renvoyons, nous, à la correspondance des représentants en mission, dans le Recueil des Actes du Comité de salut publicy et aux ouvrages de M. À. Chuquet sur les guerres de la Révolution. On y verra les preuves des services que

des représentants comme Garnot, Saint- Just et d'autres rendirent aux armées, et, s'il y eut des exemples de sottise ou de négligence, les textes et les faits montrent que ces représentants furent souvent intelligents, presque toujours utiles, jamais lâches ^

Mais Taine ne s'attarde pas davantage à parler du rôle des représentants dans les affaires militaires; il n'aime pas à appeler l'attention sur les circonstances de guerre où se trouvait alors la France, et il se hâte de revenir aux affaires intérieures, pour réunir un choix d'anecdotes sur les représentants « infatués et démolisseurs », sur Joseph Le Bon, sur Carrier, donnant comme prouvées toutes les assertions de leurs adversaires. Leur morgue insolente lui est dénoncée par Mallet du Pan qui, absent de France, ne lui en semble pas moins croyable (page 276) quand il les montre, dans un rapport à la cour de Vienne, « traînés dans des carrosses à six chevaux, entourés de gardes, assis à des tables somptueuses de trente couverts, mangeant au bruit de la musique avec un cortège d'histrions, de courtisanes et de prétoriens ». Si l'espion Sénar, dans ses mémoires, avance que Guimberteau, en mission à Blois, se payait des filles publiques sur le produit des taxes révolutionnaires, Taine (page 279) ne met pas en doute la parole de Sénar. Revenant à Saint-Just, il le compare (page 282) à Caligula et au calife Hakem, et (page 283) l'accuse de « fusillades à tort et à travers sur les officiers de l'armée du Rhin », lui reprochant, à ce propos, d'avoir dit que c'était tant pis pour les innocents, que le

1. Tel est le parti pris de Taine qu'il reproche (on l'a vu) à quelques-uns de ces représentants de s'être fait tuer à la guerre!

temps manquait pour les discerner, et que « un aveugle, qui cherche une épingle dans un tas de poussière, saisit le tas de poussière», tandis que Saint-Just avait dit cela à propos d'arrestations en masse, et non à propos de fusillades II croit, sur la foi des thermidoriens (page 288) que le conventionnel Lejeune s'était fait faire une petite guillotine pour couper le cou aux volailles destinées à sa table ^ Il croit tout le mal et, quant au bien, il ne le voit ou ne veut le voir nulle part. 11 importe à sa thèse que Carrier soit le type du représentant en mission.

Jusqu'ici Taine n'a parlé que des grands « gouvernants », individus ou groupes, Marat, Danton, Robespierre, la Convention nationale, le Comité de salut public, les représentants en mission. 11 va maintenant, et c'est l'objet du chapitre III (pp. 289 à 378 de l'édition in-8 2), parler des petits « gouvernants », des agents du gouvernement révolutionnaire, du personnel administratif, soit à Paris (sections, commune, comités révolutionnaires), soit dans les départements (fonctionnaires jacobins).

Tout de suite et avant inventaire, il affirme (p. 290) que c'est « toute la vermine antisociale mâle et femelle », et, dans ce ramassis, « quelques énergumènes de bonne foi », au « cerveau fêlé ».

1. M. A. Kuscinskj a réfuté cette légende dans la revue la Révolution française, t. XLÏ, p. 511 et suivantes.

2. Pages 4 à 112 du tome II, du Gouvernement révolutionnaire, dans l'édition in-12.

i< A Paris, ils sont cinq à six mille. » La preuve qu'en donne Taine, c'est que tel était leur nombre deux ou trois ans plus tard, sous le Directoire, au moment de la conspiration de Babeuf. Et le voilà qui stigmatise le personnel de cette conspiration d'après le compte rendu du procès de Babeuf, dit-il, en réalité d'après VHistoire du Directoire de Granier de Cassagnac. Puis il parle des quarante-huit sections (p. 292), surtout pour dire qu'elles distribuaient injustement les cartes de civisme, et sans donner aucune idée précise de leur organisation. Les sociétés populaires de section, à l'exemple de la société-mère, s'épurent, selon Taine (p. 295), de manière à se réduire « à un noyau de charlatans et de chenapans ». La guillotine réduit encore ce personnel par la suppresion successive de la clientèle des chefs guillotinés, Hébert, Danton, Ghaumelte. D'où cette vue générale (p. 298) : « Le creuset épuratoire a trop longtemps et trop souvent fonctionné; on l'a trop chauffé; on a évoqué de force les éléments sains ou demi-sains de la liqueur primitive; le reste a fermenté et s'est aigri; il n'y a plus au fond du vase qu'un reliquat de stupidité et de méchanceté, l'extrait concentré, corrosif et bourbeux de la lie. »

Suivent (p. 298 à 308) des anecdotes sur « ces souverains subalternes », sur les sectionnaires à quarante sous par jour, ouvriers en bonnet rouge qui chassent des assemblées de section les gens propres et modérés. Ils se ruent à la curée des places, et Taine sait par Mallet du Pan (qui n'en savait rien) que ces places sont à Paris au nombre de 35 000. Puis, oubliant qu'il s'occupe du petit personnel administratif, il insère ici, on ne voit pas pourquoi, deux nouveaux portraits de

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Buchot ^ commissaire des relations extérieures, et d'Hanriot^, commandant en chef delà garde nationale. Sur Buchot, il ne dit presque rien, qu'il n'eût déjà dit. Sur Hanriot, il ajoute, ayant lu dans la Biographie de Leipzig que le pamphlétaire Prudhomme avait dit : « Hanriot débuta par le rôle de domestique chez un procureur nommé Formeg, qui, dit-on, le chassa pour vol ». Taine supprime le dit-on et certifie (p. 310), sans réserve aucune, qu'Hanriot fut « chassé par son patron pour vol ». Il Tavait déjà appelé « septembriseur » : il rappelle u massacreur de septembre ». (Nous avons déjà dit que c'était un autre Hanriot qui avait été compromis dans ces massacres). Il l'appelle aussi « soulard », d'après une légende thermidorienne réfutée par Ernest Hamel, et cependant il a lu Ernest Hamel. Il se moque beaucoup des ordres du jour philosophiques que ce général adressait à la garde nationale. Et pourtant, même dans les passages partialement choisis qu'il en donne, il y a de bons sentiments, du cœur, l'amour du bien public ^.

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