‹ TaineChapitre 96 sur 102 · Voir plus haut, p · texte numérisé non relu

Voir plus haut, p

mot de son juge : « La République n'a pas besoin de savants! » sans même se demander si ce mot est authentique *. Il rappelle aussi, même page, le procèsverbal d'arrestation et d'interrogatoire d'André Ghénier, procès-verbal qu'il appelle, et justement, « véritable chef-d'œuvre de baragouinage et de barbarie ». Il a raison de gémir sur « l'homme de génie livré aux bètes ». Il a tort d'attribuer aux républicains d'alors, en général, cette cruauté et ces âneries. Il a tort de tirer, soit de ce fait exceptionnel, soit d'anecdotes suspectes, cette conclusion (p. 460) : « Le renversement est complet, la France ressemble à une créature humaine que l'on forcerait à marcher sur sa tête et à penser avec ses pieds. »

Cette créature, si on la laisse longtemps dans cette position, finira par s'affaisser. « Le sang, dit Taine, ne circulera plus, la suffocation viendra; le tronc et les jambes pâtiront autant que la tête; les pieds euxmêmes se refroidiront et deviendront inertes. Telle est à peu près l'histoire de France sous ses pédagogues jacobins. » Et dans un chapitre sur les subsistances (pp. 462 à 550), il montre que l'alimentation du peuple français, mis ainsi la tête en bas par le gouvernement révolutionnaire, se fait très mal. Il montre aussi, et

1. Sur cette légende, voir dans la revue la Révolution française, t. XXXVIII, p. 385 à 389, un article de J. Guillaume. Le mot fut fabriqué après le 9 thermidor. On le trouve pour la première fois dans le troisième rapport de Grégoire sur le vandalisme (24 frimaire an III).

surtout, que ce désordre est l'effet d'un plan préconçu, d'un socialisme égalitaire. Il le montre par des anecdotes, et sans aucune enquête d'ensemble et méthodique*. Cette démonstration, il l'avait déjà entreprise à plusieurs reprises : il la reprend et il insiste, lançant les dernières anecdotes qui lui restent comme un combattant brûle ses dernières cartouches.

Certes, Tétai de guerre amena çà et là, en plus d'une commune, par les réquisitions, un collectivisme de fait, et j'ai signalé ailleurs ces cités collectivistes *. Le spectacle de ce collectivisme de fait provoquera même plus tard le communisme de Babeuf. Mais ce n'est point ce que dit Taine. Parlant des subsistances, dont l'état de guerre rendait si difficile la production et le rassemblement, il ne parle même pas de l'état de guerre. Les effets économiques qu'il signale ne sont, à ses yeux, que les effets de la doctrine jacobine, brutalement appliquée.

C'est à peu près comme si on racontait la disette dont souffrirent les habitants de Paris de septembre 1870 à janvier 1871, sans dire qu'alors Paris était assiégé par les Prussiens et en n'attribuant cette disette qu'aux théories économiques des hommes du 4 septembre.

Cette remarque suffirait à faire sentir la fausseté de tout ce chapitre de Taine sur les subsistances, où il n'est tenu aucun compte de la cause même qui amena la disette, la famine, les violences, les troubles.

1. Si on veut se rendre compte de TinsufOsance ou plutôt de la nullité de la documentation de Taine sur la question des subsistances, on lira, dans la Collection publiée par la Commission de Thistoire économique de la Révolution, le volume intitulé : Le Commerce des Céréales^ recueil de textes et de notes, par M. P. Caron, (Paris, Impr. nationale et libr. Leroux, 1907, in-8).

2. Voir mon Histoire politique de la Révolution^ pp. 459 et 460.

Voici cependant quelques critiques de détail, non pas toutes les critiques qui s'offrent à l'esprit, mais les plus significatives.

Parlant du socialisme de Robespierre, Taine cite entre guillemets (p. 469) des articles de son projet de déclaration des Droits, mais en les altérant. Ainsi il fait dire à Robespierre : « Le droit de propriété est borné et ne s'applique qu'à la portion des biens garantie par la loi. » Or Robespierre avait dit : « Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par l'obligation de respecter le droit d'autrui. »

La seule fois, ou à peu près, qu*à propos de subsistance il parle de la guerre, c'est pour dire (p. 475) : « Après la déclaration de guerre aux Anglais, tout le commerce maritime [s'écroule]; après la déclaration de guerre à l'Europe, tout le commerce continental. » Or, quand la Convention eut déclaré la guerre à l'Angleterre et à la Hollande, elle ne la déclara plus à aucune autre puissance, si ce n'est à l'Espagne. La déclaration de guerre à l'Europe; c'est une invention de Taine pour ridiculiser l'outrecuidance fanfaronne' de Jacobins.

Jusqu'ici les plus fantaisistes statistiques de Taine avaient eu pour objet des choses ou des hommes. Le voilà maintenant qui (p. 482) s'exerce à une statistique des sentiments. « Il est probable, dit-il, que les motifs désintéressés, l'amour pur du prochain, de l'humanité, de la patrie, n'entrent pas pour un centième dans le total de la force qui produit les actions humaines. »

Après avoir détruit « l'énergie utile » du riche, le Jacobin va s'appliquer à détruire l'énergie utile du pauvre, en détruisant chez lui l'instinct d'acquisition et de conservation. C'est une « saisie universelle des

hommes et des choses » (p. 484). Ce sont des mesures systématiques pour achever la confîscatioa de la grande et moyenne propriété, et pour abolir la petite propriété. Spoliation des créanciers de TÉtat par les assignats. Spoliation des particuliers par les emprunts forcés, les taxes, les proscriptions, les exécutions, et anéantissement du commerce. Destruction des petites fortunes, appauvrissement des pauvres par les mesures contre les laboureurs : on ne leur permet de vendre qu'au marché, on réquisitionne leurs denrées au prix du maximum, on les poursuit pour accaparement. Le paysan refuse de labourer, de semer, de moissonner : il cache ses produits. Résultat : la famine. Ces résultats, parmi les Jacobins qui les provoquent, il en est qui ne savent pas ou ne veulent pas les voir; d'autres les voient et les acceptent. Au nombre de ces « quelques furieux, lucides à force de fureur », Taine place Jeanbon Saint-André et Collet d'Herbois. Pour CoUot d'Herbois, il donne pour preuve qu'à Lyon, quand Collot s'y trouvait, c'est-à-dire après le siège, il y avait disette. Pour Jeanbon, il ne donne aucune preuve ni même aucune référence.

Je laisse de côté les anecdotes suspectes, les sources mal indiquées, les anachronismes *, les affirmations sans preuves ^, les réflexions pédantes, comme quand

1. Gomme preuve que le * jeûne » se prolonge jusqu'après la Terreur, il allègue, p. 495, des témoignages de mars et de juin 1794, c'est-à-dire antérieurs au 9 thermidor.

2. Par exemple, p. 517 : « Notez qu'en ce temps-là les seules contributions directes prélèvent 12 à 13 sous par franc de revenu. » Aucune référence. Plus loin, p. 597, on voit qu'il a pris cela dans les Mémoires de Dufort de Cheverny, qui dit qu'il en était ainsi, non pas dans la France en général, mais dans quelques endroits du département d'Indre-et-Loire de 1797 à 1799.

il lui paraît odieux qu'en messidor an II on ait fait travailler tout le monde à la moisson. Comment se fait-il qu'avec une politique si folle la France ait pu se nourrir? Comment se fait-il que ce « socialisme jacobin » ait sauvé de la famine le peuple et les armées? Comment se fait-il qu'il ait assuré la défense nationale et sauvé la France? Ces heureux succès du jacobinisme, Taine les attribue (p. 514) à « quatre hasards simultanés » : 1° la douceur de l'hiver, les légumes qui suppléent à la rareté du pain dès avril et mai, la moisson, très belle, en avance de trois semaines ; 2<^ l'arrivée du grand convoi de grains d'Amérique, en juin 1794, « grâce au sacrifice de la flotte qui l'a couvert et qui, huit jours auparavant, s'est fait écraser pour lui » ; 3<* le fait que les armées victorieuses se nourrissent en pays ennemis; 4® « enfin, par un suprême bonheur, Robespierre, Saint-Just, Couthon, la Commune de Paris, les Jacobins à principes sont guillotinés le 28 juillet, et avec eux tombe le socialisme autoritaire. »

Je ne discute pas la réalité du premier de ces quatre grands hasards (quoiqu'il y eût beaucoup à dire làdessus). Mais comment appeler hasard l'héroïsme du Vengeur, qui facilite l'arrivée du convoi? Comment appeler hasard les victoires des armées républicaines? Comment appeler hasard le coup d'État du 9 thermidor an II? L'événement qui marqua le succès de la défense nationale, ce fut la victoire de Fleurus, antérieure au 9 thermidor : ce n'est donc pas le 9 thermidor qui sauva la France. Cette journée fut un des résultats indirects de la victoire de Fleurus : on ne voulait plus de la terreur, parce que le péril militaire et étranger, raison d'être de la Terreur, avait disparu.

Quand Taine allègue les quatre hasards, c'est une façon littéraire d'avouer qu'il n'a rien compris à la suite des événements, et qu'il ne s'explique pas comment cette politique « jacobine », qu'il dit folle, a sauvé la France.

Il se demande (p. 545) : v Combien sont morts de misère? » Et il se répond : « Très probablement, beaucoup plus d'un million. » Suit une longue note, où il produit quelques précisions surtout d'après les Statistiques publiées par les préfets du Consulat, sans se demander quelle valeur avaient ces statistiques, en tant qu'elles s'appliquaient rétrospectivement à lépoque de ce gouvernement révolutionnaire dont les fonctionnaires de Bonaparte n'étaient sans doute pas enclins à parler favorablement. Telles qu'elles sont, il les cite inexactement. Ainsi Cochon, préfet de la Vienne, avait dit* : « ... Mais en l'an II et en l'an III, il y a eu à Poitiers beaucoup de troupes, et il est mort dans les hôpitaux un grand nombre de militaires, blessés dans la Vendée. Aussi, le nombre des décès a été en l'an II de 2 094 et en l'an III de 1 036. » Voici comment Taine résume ce passage : « ... Mais, en l'an II, il y a eu 2 094 décès, et en l'an III, 2 032, en grande partie dans les hôpitaux. » On voit que le chiffre de 1036 devient sous sa plume 2032; mais ce qui est beaucoup plus grave, il supprime l'explication que donne le préfet, et cache à ses lecteurs que l'accroissement exceptionnel de la mortalité à Poitiers provenait de la présence dans cette ville de beaucoup de troupes et de militaires blessés. « A Niort, dit-il,

1. Cette série de statistiques est à la Bibliothèque nationale, sous la cote L 31/9.

qui comptait H 000 âmes, la mortalité annuelle, pendant les dix années qui ont précédé 1793, était de 423 décès, ou 38 décès par 1000 habitants. En Tan II, il y a eu 1 872 décès, ou 170 décès par 1 000 habitants : le nombre des décès est plus que quadruplé; en l'an III, il y a 1122 décès ou 102 par 1000 habitants: le nombre des décès est presque triplé ». Source : Statistique des Deux-Sèvres, par Dupin, préfet, 2« Mémoire, an IX. » Or je ne trouve pas de « 2° Mémoire » de Dupin, mais une seule Statistique, par ce préfet, an IX (Bibl. nat., L 31/9, in-8), où je lis (p. 44) : « La population de Niort est de 15 028 individus, sans y comprendre les faubourgs qui en contiennent plus de 2 000. Elle était à peine de 11000 en 1789. Cet accroissement tient à la sûreté dont on a constamment joui à Niort. » Ainsi, dans le mémoire que nous retrouvons, le préfet des Deux-Sèvres signale un accroissement de population à Niort et l'attribue aux bonnes conditions où s'est trouvée cette ville. Dans le mémoire que nous ne retrouvons pas, il aurait dit le contraire! Taine dit ensuite : « En l'an IX, le gouvernement demande aux Conseils généraux si la population avait augmenté ou diminué depuis 1789 {Analyse des procèS'Verbaax des Conseils généraux de l'an IX, in-4o). Sur 58 qui répondent, 37 disent que chez eux la population a diminué, 12 qu'elle s'est accrue, 9 qu'elle est restée stationnaire ; sur ces 21 derniers, 13 attribuent le maintien ou l'accroissement de la population, du moins en très grande partie, à la multiplication des mariages précoces contractés pour éviter la conscription et au grand nombre des enfants naturels. » Or, ouvrez cette Analyse (Bibl. nat., Lf 136/89) : vous y verrez (pp. 650 à 664) que les départements dont les Conseils

généraux répondirent ne furent pas au nombre de 58, comme le dit Taine, mais de 78. Les autres chiffres, sauf celui des accroissements, ne sont pas moins fantaisistes. Si on examine de près ces réponses, on verra qu'il en est beaucoup de vagues, d'insignifiantes, ou qui sont des aveux d'ignorance. Tantôt, il y est dit, par exemple pour la Drôme, que les premiers recensements étaient exagérés, et qu'ainsi on n'est pas sûr d'avoir un point de comparaison solide. Tantôt on fait remarquer, comme pour la Côte-d'Or, qu'on n'a pu obtenir, dans les communes, de recensements fidèles, et que, s'il y a eu augmentation dans les campagnes, il y a eu diminution dans les villes. Beaucoup de Conseils généraux disent que la diminution, quand il y en a, provient des réquisitions pour le service militaire, qui prenait alors tant de gens, si bien qu'au chiffre de la population pour chaque département il faudrait ajouter celui des soldats originaires de ce départemement et présents alors sous les drapeaux.

J'ai essayé, moi aussi, pour contrôler les dires de Taine, de diviser en catégories les réponses des Conseils généraux, et il me semble que finalement on pourrait dire que, sur ces 78 Conseils généraux, 27 ont fait des réponses trop peu précises pour qu'on puisse en tenir compte, à savoir : Côte-d'Or, Côtes-du-Nord, Eure, Forêts, Gard, Jemmapes, Léman, Haute-Loire, Loiret, Lot-et Garonne, Manche, Mont-Tonnerre, Nord, Oise, Orne, Hautes-Pyrénées, Pyrénées-Orientalesi Bas-Rhin, Haut-Rhin, Rhône, Roêr, Sambre-et-Meuse, Haute-Saône, Sarthe, Seine-et-Marne, Var, Haute- Vienne; 5 ont dit que la population était stationnaire, à savoir : Allier, Ardèche, Doubs, Indre, Indre-et-

Loire; 12 ont dit que la population avait augmenté, à savoir : Hautes-Alpes, Aube, Eure-et-Loir, Ille-et- Vilaine, Jura, Loir-et-Cher, Lot, Haute-Marne, Meurthe, Meuse, Vosges, Yonne ; 34 ont dit qu'elle avait diminué, à savoir : Aix, Basses- Alpes, Ariège, Aude, Aveyron, Calvados, Cantal, Charente, Charente-Inférieure, Corrèze, Creuse, Dordogne, Drôme, Haute-Garonne, Gironde, Golo, Landes, Liamone, Loire, Loire-Inférieure, Maine-et-Loire, Meuse-Inférieure, Mont-Blanc, Moselle, Nièvre, Pas-de-Calais, Basses-Pyrénées, Seine- Inférieure, Seine-et-Oise, Deux-Sèvres, Tarn, Vaucluse, Vendée, Vienne. Et encore faut-il avouer que, même dans les réponses qui semblent précises, l'absence ou la médiocrité de preuves devraient nous rendre incrédules. En somme, le plus sage serait peut-être de dire de ce document qu'il ne nous apprend pas grand' chose. Mais on n'obtient jamais de Taineunaveu d'ignorance ou d'incertitude.

Oubliant son projet et son plan, Taine s'était mis à parler de la période postérieure au 9 thermidor; puis, revenant en arrière, il s'était remis à parler de la période antérieure, parfois aussi de toute la Révolu- , tion. Le voilà qui, brusquement et sans dire gare, en revient (pp. 548 à 550) à la période thermidorienne, et montre, d'après les Mémoires de La Revellière-Lépeaux, les membres du Comité de salut public se gobergeant au milieu de la misère publique, sans avertir qu'il s'agit des tout derniers temps de la Convention, puisque La Revellière n'entra au Comité que le 15 fructidor an III. Sans doute les lecteurs instruits et attentifs verront qu'il s'agit de cette période e\trèrae, et non du Comité de Robespierre et de Saint-Just : les autres auront seulement cette impression qu'au

Comité de salut public, en pleine famine, on faisait bombance *.

C'est par cette anecdote que Taine termine et conclut ce chapitre sur les subsistances, où il s'imagine qu'il a tracé un tableau de la situation économique de la France pendant le gouvernement révolutionnaire.

4. D'ailleurs, à travers les exagérations de La. Uevellière (mauvaise langue, s'il en fut), on voit que ces repas qu'il dénonce comme des ripailles n'étaient guère luxueux, même pour répoque. Il avoue que l'un deux consistait en un pot-au-feu !

Page 1