CHAP. VIII. — LA QUESTION DES DROITS FÉODAUX
1.000 francs, pour nous dispenser de payer une rente annuelle de 50 francs, nous perdons à jamais l'intérêt de nos 1.000 francs, soit 30 francs. Nous ne voyons pas en quoi notre condition devient plus avantageuse (1). «Et ils ajoutaient : « Encore si nous devions véritablement, mais nous ne devons pas et parce que nous avons longuement, séculairement, payé cette dette fausse, voilà que nous serions maintenant obligés de continuer à la payer sous une autre forme il est vrai, mais aussi réellement ! Si vous voulez avoir raison de nous, commencez par nous prouver que la créance seigneuriale est bonne, et que notre dette est issue d'une juste cause ».
Forts des décrets de l'Assemblée, les seigneurs créanciers prétendirent naturellement percevoir leurs revenus annuels (circonstance dont Taine ne parle pas ; il ferait même volontiers supposer le contraire). De là des Jacqueries en 1791. Elles étaient irrépressibles, nous l'avons vu. La législative crut ramener l'ordre, la sécurité, en abolissant au moins la clause par laquelle le débiteur, contestant une concession originelle, était tenu de prouver l'inexistence de cette concession. Retournant les rôles, la Législative obligea le seigneur à prouver la concession originelle (décrets de juin et d'août 1792). Changement très considérable dans ses effets, qui pourtant ne satisfit pas les paysans, ni les seigneurs. Réclamations des deux parts, procès à l'infini, continuation même des Jacqueries sur certains points du territoire. Excédée de cette
(1) La Constituante, en réalité, prit le parti de sacrifier le tenancier (de quoi Taine ne lui tient aucun 3orapte).
question, certaine d'ailleurs que quelque loi qu'elle fît, le paysan tiendrait parole et ne payerait rien, la Convention, par son décrelde juin 93, abolit sans rachat toutes les redevances d'origine seigneuriale, ne réservant que les rentes foncières consenties entre particuliers ordinaires. Il y avait peu de rentes qui offrissent ce caractère avec une évidence incontestable.
On peut supposer que de vraies rentes foncières aient péri injustement dans cette vaste destruction, mais on peut soutenir, d'autre part, que la Convention, si elle fut peut-être injuste (1), fut certainement pratique ; elle prévint une quantité de maux (violences, pilleries, incendies, etc.) en se résolvant à accomplir elle-même un mal moindre.
En somme, la solution de la Constituante blessait bien plus grièvement l'équité ; et elle eut immédiatement des effets funestes. Pendant deux ans et demi, elle fut la principale cause des violences populaires dans les campa^^nes. Ainsi, la Constituante, à bonne intention, fit sur ce point plus de mal que la Convention ; et su prudence calculée fut une imprudence effective.
La Législative rçsta également en arrière des vœux populaires. Ces assemblées furent traînées à une lîn qu'elles ne voulaient pas.
Dans cette affaire-ci, comme dans l'affaire du pouvoir monarchique, un esprit qui, plus qu'homme, aurait vu clair dans les forces en instance pour produire l'avenir^
(1) C'est un procès à iaslruire ; il u'est pas puur le momeol en état d'être jugé.
CHAP. VIll. — LA QUESTION DES DROITS FÉODAUX 139^
leur aurait dit : Vous serez obligés d'aller jusqu'à ce point ; allez-y donc tout de suite. S'il est des réformes qu'on fait imprudemment par trop de hâte, on peut aussi être imprudent par trop de lenteur à réformer.
Il est des situations où l'équité absolue est impossible à pratiquer et cela par la faute d'un monde immense de coupables, car c'est la faute d'une série nombreuse de générations. Quand on ne veut pas avoir à la fin les décrets d'une Convention, il ne faut pas que pendant des siècles les forts exploitent et les faibles supportent des régimes tels que notre Moyen Age et que notre monarchie absolue.
Maintenant, ai-je besoin de demander si dans toute celte affaire, quelqu'un autre que Taine aperçoit des indices décelant l'action de Yextrait mince ou du contrat de Rousseau? Je ne le pense pas. Dès que les principaux auteurs d'un mouvement sont des paysans, on est certain qu'aucun livre, aucune lecture n'y est pour rien et encore moins une pensée abstraite quelconque. Et rappelez-vous en plus ce que dit Taine du paysan de la fin du xviii^ siècle qui n'a pas dépassé la mentalité du Moyen Age, qui est parfaitement illettré, mais qui, en revanche^ porte dans la défensive de sa pauvre bourse un entêtement animal, d'ailleurs très compre'hensible.
CIIAIMTHE IX
Le volume de la Cotiquéte Jacobine correspond à la période qui, des élections pour la Législative, s'étend jusqu'à la Journée du 2 juin (violation de l'Assemblée, expulsion des Girondins). Le premier chapitre de ce volume, seul, appartient bien spécialement à mon sujet.
Un nouvel organe politique se forme, nous dit Taine ; à côté du gouvernement légal, s'élève un gouvernement illégal, exercé par un parti ; et ce second gouvernement s'affermit, s'organise, tandis que le premier s'afîaisse, tant qu'à la On le second prend la place du premier et devient légal à son tour. De cette évolution quelles sont les causes?
ïaine nous dit : « Dès l'origine, une théorie s'est rencontrée, non pas improvisée, mais profondément enfoncée dans la pensée publique, nourrie /jar le long travail de la pJiilosophie antérieure : C'est le dogme de la souveraineté du peuple. 11 signifie, ce dogme, que le gouvernement est moins qu'un commis, un domestique. «C'est nous, disent les Jacobins, nous, qui l'avons institué «e gouvernement, et, après comme avant l'institution,
nous restons ses maîtres... Nous sommes toujours libres^ de modifier ou de reprendre le pouvoir que nous lui avons confié... Nous avons le droit d'agir sur ce gouvernement par voie immédiate et directe, de peser sur lui à chaque instant, au besoin de le rejeter par-dessus berd. Nous ne sommes pas faits pour subir ïarislocratie de nos ynandataires, après avoir secoué l'aristocratie des privilégiés... L'assemblée nationale usurpe, quand elle fait des décrets que nous n'avons pas ratifiée et qui nous déplaisent. La municipalité de Paris abuse quand elle fait des règlements, sans les soumettre à la sanction des électeurs... Aussiy a-t-il des insurrections, fort légitimes... Au reste, toutes les insurrections sont légitimes; le peuple y est toujours dans son droit, par la raison qu'un maître a toujours droit d'exiger que son commis ou son domestique se conforme à ses volontés à lui, maître. »
Telles sont bien, en eflet, à peu près les idées qu'expriment alors les chefs du parti avancé, Loustalot, Camille Desraoulins, Fréron, Danton, Pétion, Robespierre, Marat, etc.
Leur erreur est palpable : Ils prennent pour des commis des gens qui sont des mandataires, des gens qu'on n'a pas dû choisir pour qu'ils obéissent servilement, mais pour qu'ils gérassent, selon leur conscience et selon leur capacité, des affaires que les mandants étaient incapables de gérer eux-mêmes. Etant, par supposition et en vérité, plus capables que la masse de leurs mandants, ces députés sont à leurs mandants comme un avocat, un architecte, un médecin sont à leurs clients ; c'est-à-dire de&
142 LIVRK PREMIEH. — LA IlÉVOLUTION
personnes de confiance qu'on consulte ou qu'on laisse agir — et qu'on ne commande pas. — Est-ce que votre médecin est votre commis?
Seconde erreur et plus grave ; ils disent : « nous sommes le peuple ». Vous? le peuple? — Non. Le peuple n'est pas dans la population de Marseille seule, ou de Bordeaux seul, ou de Paris seul ; il n'est que dans le corps total des électeurs français. Vous croyez, vous, Parisiens ou Marseillais, n'être tenus à rien envers les gouvernants, qui sont l'un mandataire de Lille, l'autre de Bordeaux, l'autre de Rouen, etc. ; vous vous trompez grossièrement... Vous êtes tenus de respecter les mandataires d'autrui, si vous ne respectez pas les vôtres. Admetlriez-vous que Toulon ou Rouen touchât à vos mandataires? Donc, s'il vous plaît, ne parlez pas d'action directe. L'égalité, que vous invoquez sans cesse, vous le défend. Quant à changer à tout bout de champ vos man- <lants particuliers, si ce n'est pas injuste, c'est au moins absurde. Vous serez donc toujours en train de faire des ■élections, ou en train de décider si vos mandataires sont à révoquer, si des élections sont à faire. Et à chaque instant vous présenterez donc, aux députés des autres parties de la France, de nouvelles personnes avec qui elles devront s'aboucher et s'entretenir. Imaginez que les autres collèges électoraux en fassent autant ; cela devient d'une impraticabilité évidente ; cela devient ua gâchis grotesque. En fait, cela aboutit à la domination des agités, des brouillons, surtout des ambitieux qui trouveront tous les mandataires inacceptables, tant queux-mêmes ne seront pas ces mandataires.
ClIAP. IX. — LA CONQUI^TE JACOBINE 143
C'est la domination inévitable d'un petit nombre sur le grand.
Si telle demeure votre humeur, la seule chose logique ijui vous reste à faire, c'est de supprimer le régime des députés ; c'est de proclamer le gouvernement direct du peuple, un régime oii les électeurs, toujours sur pied, dans toutes les communes de France, légiféreront à jet continu. Essayez-en un peu, pour voir ce que cela donnera.
Taine s'étonne que «des politiques, des législateurs, des hommes d'Etat se soient attachés à celte théorie ». Je ne Tois pas pourquoi il s'en étonne ; car lui-même nous en a dévoilé tout le mystère, en nous faisant remarquer que les Jacobins, dans le temps où ils soutiennent cette théorie du peuple absolument souverain, absurdement souverain, ne sont encore que les chefs d'un parti en minorité, et qui de celte situation veulent s'élever à celle de gouvernants ; et en nous faisant présager que lorsque <;es hommes seront devenus gouvernants, ils sauront parfaitement donner à la souveraineté du peuple le sens et la tournure qui s'accommoderont avec leurs intérêts de gouvernants. En revanche, Taine ne s'étonne pas que des masses ignorantes, absorbées par le travail quotidien, aient adopté cette théorie, et se la soient « enfoncée dans l'esprit ». C'est là précisément ce qui m'étonnerait. Combien y a-t-il d'hommes, dans une masse populaire, qui soient capables de concevoir une idée spéculative, et qui, l'ayant conçue (par extraordinaire), soient d'humeur à se conduire par cette idée plutôt que par une passion ou par un intérêt? Au reste, Taine semble se ranger inconsciem-
144 LIVRK PHEMIER. — LA HÉVOLUTION
ment à cet avis. « Dans toute société dissoute, dil-il, le» passions populaires sont la seule force etîective... Un peuple misérable, alîamé, se fait arme de tout ; pour l'opprimé, une doctrine est vraie quand elle l'aide à se délivrer de l'oppression. »
£t voici comment il s'explique l'état mental de ce» chefs, de ces hommes d'Etat, dont il parlait tout à l'heure. « Ceux-ci sont mus par un amour-propre exagéré ou par le raisonnement dogmatique. Or, ni l'amuur-propre exagéré, ni le raisonnement dogmatique ne sont rares dans l'espèce humaine... En tout pays, ces deux racines de l'esprit jacobin subsistent indestructibles et souterraines... Les jeunes sont volontiers jacobins. » Ainsi, Taine reconnaît qu'en tout pays on a parfois l'esprit français, puisqu'on a l'esprit jacobin; et que volontiers, c'està-dire ordinairement, pendant une période de jeunesse, les hommes, par tous pays, raisonnent à la française. Il me semble que cela fait une brèche dans ses théories sur l'esprit français, sur l'esprit classique, sur l'influence de Rousseau. « La plupart de ces jeunes s'assagissent et se désintéressent de ces idées , quand l'air politique est calme. Mais quand, sous un vent d'orage, les clôtures sociales viennent à craquer, les jeunes, en grand nombre, demeurent jacobins. » Et voilà qui est encore une manière de concession, carTaine reconnaît ici que les circonstances extérieures ont le pouvoir de raccourcir ou de prolonger
ClIAP. IX. — LA CONQUIvTE JACOBINE 145
l'ascendant des idées théoriques. J'engage vivement le lecteur à lire dans Taine même cette théorie que j'appellerai volontiers la thèse du Jacobin univei'sel. Notez que je ne la trouve pas fausse... vraie plutôt, mais curieuse à la place où elle est, et dans l'entourage que Taine lui donne.
Une page, qui sollicite encore davantage notre attention, est celle-ci. « Lorsqu'une doctrine séduit les , hommes, c'est moins par le sophisme qu'elle leur présente que par les promesses qu'elle leur fait ; elle a plus de prise sur leur sensibilité que sur leur intelligence ; car si le cœur est parfois dupe de l'esprit, l'esprit bien plus souvent est la dupe du cœur. Un système ne nous agrée point parce que nous le trouvons vrai, mais nous le trouvons vrai parce qu'il nous agrée, et le fanatisme religieux ou politique, quel que soit le canal théologique ou philosophique dans lequel il coule, a toujours pour source principale un besoin avide, une passion secrète, une accumulation de désirs profonds et puissants auxquelsla théorie ouvre un débouché . » {^Conquête Jacobine, t. I, p. 29). Voilà une excellente page, d'une psychologie incontestablement juste — saufensadernièrephrase : Car la théorie n'ouvre pas un débouché aux passions ou aux intérêts qui sont les vrais mobiles ; c'est affaire aux circonstances extérieures d'ouvrir ce débouché ; la théorie a une toute autre fonction; elle est chargée de justifier ou de pallier les actes, en couvrant les vraies causes, intérêts, passions, du masque d un motif purement intellectuel, spéculatif, désintéressé.
Cette page, excellente, en soi, est-elle d'accord avec Lacorabe. 10
140 LIVRE PREMIEn. — LA RKVOLUTION
celles qui précèdent? Je ne crois pas. Que dit-elle en effet? regardez y bien ; elle dit linulementqueles hommes, quand ils adoptent une théorie, l'adoptent moins pour le sophisme, autrement dit pour le raisonnement qu'elle contient, que pour l'assistance qu'elle apporte à quelqu'un de leurs intérêts ou à quelqu'une de leurs passions. Je suis absolument de cet avis. Kt les faits nous donnent raison à tous deux. Je rappelle ici que ces Jacobins, ces sectaires de la souveraineté populaire, dont Taine vient de nous entretenir, sont avant tout, selon lui, les disciples de Housseau, formés ù l'école du Coii' /ra/ 50cta/(l). Or, un exemple, tout à fait saillant, va nous montrer que chez les prétendus disciples de Rousseau, l'intérêt, la passion, décident de leur fidélité à la doctrine de Rousseau ; fidèles tant que cela leur sert, non autrement.
Il n'y a pas dans la Révolution assurément d'homme qui apparaisse autant que Robespierre le disciple docile, admiratif et constant de Rousseau. (Taine n'y contredirait pas.) Robespierre, c'est l'Iiomme du culte officiel de l'être suprême, de la persécution des athées et de la bienveillance pour les prêtres catholiques. Voyez comment il se conforme aux idées du contrat social. H approuve systématiquement tout ce que fait le peuple, non pas en
(1) Sur le sujet de Jean-Jacques et de son Contrat, on trouvera peut-être que je suis un peu insistant (c'est-à-dire lourd). C'est que je vois là l'occasion d'apporter ma contribution à un sujet infiniment plus large, à la très importante question, à peine effleurée encore, de la puissance etTective des idées, de leur rôle propre dans les aflaires humaines, parmi les autres forces sollicitantes.
CIUP. IX, — LA CONQUKTE JACOBINE 147
corps seulement, ce serait du Rousseau, mais en groupes tumultuaires, ce qui n'est pas le moins du monde du Rousseau. Il proclame le peuple essentiellement bon, c'est du Rousseau, mais cette flatterie profite à ce moment là à son autorité sur les masses; et si j'en crois ïaine (et je l'en crois), Robespierre a vise ce profit, bien plus que l'avantage de s'accorder avec Rousseau. Robespierre proclame que le peuple, la multitude est toujours intelligente et avisée, ce qui n'est plus du Rousseau ; car Rousseau pense assez mal de l'intelligence des masses. Tant qu'il est dans l'opposition — opposition déclarée, violente, contre les Girondins — opposition sourde, mais effective contre le premier comité de salut public, dominé par ÎJanton, Robespierre professe l'absolue soumission des pouvoirs publics aux volontés du peuple en corps, du peuple en détail, comités, clubs, rassemblements quelconques ; et il s'aide merveilleusement de cette doctrine contre les gouvernants. 11 devient gouvernant à son tour, il entre au comité de salut public; dès lors il commence à pratiquer le métier de précepteur hautain, de législateur impérieux du peuple. Il agit plus que personne pour faire suspendre la constitution de l'an II, trop démocratique. Il accorde, pour sa part, des pouvoirs arbitraires aux représentants en mission, pouvoirs en vertu desquels les représentants cassent, annulent ou établissent toutes les administrations, jugent et guillotinent, demandent des comptes à tout le monde, clubs, comités, municipalités, et n'en rendent à personne, si ce n'est au comité dont il est, lui, Robespierre. Et quand il devient le maître de ce comité, il entend que la Con-
vention, comme le peuple, et ses collègnes du comité, comme la (Convention, marchent exactement sur ses pas. Le moindre écart, la plus timide opposition, sont punis avec la dernière rigueur, autant que cela dépend de lui. Où sommes-nous là? en pleine dictature, dictature de quelques hommes, et à la fin même d'un seul. Housseau a bien parlé de dictature, mais il s'agit chez lui d'un dictateur choisi directement et régulirTcinent par le peuple, en certaines circonstances extraordinaires; et cela est bien dillérent.
liobespierre demeure le disciple absolu de Rousseau sur un point ; il faut noter cette exception, elle est une sorte de contre épreuve : c'est quand il proclame le culte de l'être suprême. Etait-elle nuisible à ses intérêts, celte doctrine ? Oh ! que non, c'était plutôt le contraire. — En résumé, Robespierre lire à soi Rousseau ou le lùche selon les temps et les circonstances, au gré de ses intérêts.
L'évolution politique accomplie par Robespierre, son elîronté revirement d'un libéralisme outré, démagogique, à un régime absolument arbitraire, illibéral, et le plus illibéral qu'on ait jamais vu, ce revirement, dis-je, ne lui a pas été particulier ; le même cercle a été parcouru par tous les montagnards.
Je désire qu'on ne se méprenne pas sur mon véritable sentiment; ce n'est pas d'avoir renié ou délaissé leur première conception de la souveraineté populaire pour en adopter une seconde que je blâme les Jacobins et les Montagnards, mais d'avoir trop longtemps professé et exploité cette première conception absurde et funeste.
Je ne les blnme pas davantage d'avoir ajourné la pra-
tique de la Constitution de 93, d'avoir même délaissé, sans bruit, les institutions établies par la constitution de 91 (telles, par exemple, que les élections des tribunaux par le peuple) ; le pouvoir exécutif,le pouvoir central, national qui avait été affaibli, énervé presque jusqu'à l'impuissance, devait être restauré ; les circonstances périlleuses ou l'on se trouvait en faisaient une condition absolue du salut ; j'estime même que l'on procéda à cette œuvre de restauration avec des hésitations, des lenteurs qui étonnent à première vue. La première méthode adoptée pour résoudre ce problème, l'envoi par exemple d'une foule de représentants dans les provinces, avec un pouvoir dictatorial, donna, parmi quelques bons effets çà et là, des résultats plutôt déplorables, mais il faudrait, pour en juger délinilivement, peser les difficultés de toute sorte avec lesquelles les gouvernants de cette époque furent aux prises... Cette difficile appréciation, nous n'avons pas heureusement à la faire ; elle n'est pas de notre sujet.
Selon Taine, cette première manière de concevoir et de pratiquer la souveraineté du peuple que nous venons de voir, les Jacobins la tiennent de Rousseau ; ils l'ont puisée dans son Contrat social.
Si c'est du Rousseau, c'est du Rousseau adultéré, fal-
8ifid(l); ù parler plus précisément, c'est du Rousseau intorproté ou sélectionna' pour la justification de procédés que l'on entend se permettre et qu'on se serait permis, en tout état de cause, parce que les intérêts et les passions, que l'on avait, ne pouvaient triompher qu'à l'aide de ces procédés.
Encore, selon Taine, le concept jacobin dériverait tout entier de cet article du Conh'at social oùWousseau pose en principe que chacun des contractants fait un abandon complet de lui-même, se livre à la discrétion de la communaul»', corps et bien,
« De là, dit Taine, sont logiquement sortis les réquisitions infinies de denrées et de marchandises, les confiscations, les séquestres, les réquisitions de personnes pour toutes sortes de services ; l'Etat a tout pris, parce qu'il avait été convenu qu'il pouvait tout prendre ; et il s'est fait pédagogue, théologicien, moraliste, censeur des mœurs, directeur des idées et des sentiments, parce qu'il avait été convenu que l'Etal était tout, et que les particuliers n'étaient rien. » Logiquement? alors nous serions ici devant un cas très rare, car ce n'est pas précisément la logique qui mène le monde ; mais regardons-y de plus près. Si quelque chose apparaît en saillie dans le système de Rousseau, c'est l'annulation de la liberté, de la spontanéité individuelle sous les volontés de la majorité; mais d'une majorité constatée, indubitable, issue des votes d'une assemblée régulière du peupleentier. Or^
(1) Si j'en parle ainsi, ce n'esl pas pour défendre Rousseau dont l'intérêt me touche peu.
si quelque chose me semble aller au pôle opposé, c'est-àdire à l'indépendance anarchique de l'individu, c'est la souveraineté, comme l'entendent les Jacobins, dans l'opposition. C'est cette faculté, ce droit qu'ils accordent à toute portion du peuple, à tout individu même, de parler au nom du peuple, de protester contre les résolutions prises par les pouvoirs établis, de s'insurger même quand ils sont tyrannisés, ce dont eux-mêmes sont seuls juges, remarquez bien ce point, car cela revient à dire : on s'insurgera ad libitum.
Il n'avait qu'à distinguer les pratiques des Jacobins, dans l'opposition, de celles qu'ils adoptèrent quand ils furent les gouvernants, Taine aurait vu que leur première conduite ne peut pas dériver logiquement du Contrat social. Quant à leur seconde conduite, nous allons voir ce qui en est.
Je remarque d'abord qu'ici ce ne sont pas les individus, sujets dans le corps social, qui spontanément font abandon d'eux-mêmes, qui se livrent librement à l'omnipotence de l'Etat, mais c'est l'Etat, strictement considéré, c'est un gouvernement qui impose ses exigences aux sujets par des mesures coactives singulièrement énergiques, ou par une commination vraiment effrayante. 11 s'agit de voir si ces gouvernants trouvent leur compte à appliquer logiquement le principe de Rousseau, s'ils trouvent à cela faire la satisfaction des intérêts que poursuivent ordinairement les hommes, appétit de pouvoir ou d'argent, satisfaction de vanité, d'or-
152 LIVBE PRKMIER. — LA RÉVOLUTION
gueil, etc., OU si, au contraire, il en coule quelque chose à leurs intérêts, à leurs passions ; car dans le premier cas il sera évidemment raisonnable de soupçonner que les intérêts ont agi autant, et même beaucoup plus que la logique pure. Pour éclaircir ce doute, il faut considérer d'un côté les circonstances et d'autre la logique. Or, dans les circonstances, voici ce que je vois : un gouvernement que la guerre extérieure, les dissensions intestines, la nécessité de se défendre, au dehors et au-dedans, l'absence de crédit, de ressources régulières, rendent extrêmement besogneux. Si dans une telle situation, ce gouvernement prend de toutes mains et de tous côtés, l'argent, les denrées, bref les choses nécessaires, je n'en suis pas surpris d'autant qu'il a la force ou qu'il y supplée par la violence. Je vois un gouvernement, qui est hostile aux classes supérieures, et à qui presque toutes les classes sont devenues hostiles plus ou moins, frapper à coups redoublés sur les personnes par lesquelles il se croit menacé, et je n'en suis pas surpris ; je vois un gouvernement, qui, comme tous les gouvernements, n'aime pas les critiques, les oppositions, qui est même infiniment susceptible sur les critiques, parce qu'il a des raisons exceptionnelles de craindre pour son existence politique et corporelle, je n'en suis pas émerveillé ; et je me dis qu'aucune théorie n'est nécessaire pour qu'il se conduise, comme il se conduit, que ses intérêts y suffisent, qu'il se conduirait de même en l'absence de toute théorie, et que s'il en allègue pourtant une, il faut qu'elle lui serve à quelque chose, et je vois qu'effectivement elle lui sert à colorer sa conduite, à couvrir ses mobiles inté-
ressés, ce qui est encore un expédient parfaitement humain ; car on n'avoue que jamais qu'on agisse par intérêt, surtout quand on est gouvernement.
Taine nous fait remarquer que la conception jacobine de l'Etat est une conception rétrograde. « Elle entreprend de ramener V homme moderne dans une forme sociale que depuis dix huit siècles il a traversée et dépassée... celle qu'on voit dans les vieilles cités grecques et latines... à Rome et à Sparte, que les Jacobins prennent pour modèles. »
Assurément, en faisant leurs œuvres, les chefs, un Robespierre, un Saint-Just, d'autres encore ont assez souvent pensé à Sparte, à Rome, (je sais gré à Taine de s'en souvenir) mais qu'ils aient pris ces cités antiques pour modèles au sens strict du mot, je ne l'admets pas; et Taine, je crois, ne l'admet pas davantage; son langage passe au delà de sa pensée. Ils ont imité Sparte et Rome juste dans la même mesure où ils ont copié le Conù'at so- €ial ; je veux dire qu'ayant résolu certains actes, adopté certaine conduite, en vertu de leurs intérêts et de leurs passions du moment, ils ont trouvé bon de rappeler, d'invoquer Sparte et Rome, comme à d'autres moments ils invoquent Rousseau, pour se confirmer à eux-mêmes et pour persuader aux autres, la justesse ou la justice de leurs procédés gouvernementaux.
Au reste, dans ce chapitre de Taine, de bonnes pages suivent, sur l'évolution des idées et des sentiments poli-
tiques, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours; je les laisse à regret; mais la citation en serait trop longue. Et cela finit excellemment. « Non seulement, dit Taine, les circonstances sont dillérentes, mais le fond de l'àme a changé et il s'est développé dans l'homme moderne un sentiment qui répugne au contrat antique... Deux mots nouveaux, conscience et honneur, expriment deux idées inconnues aux anciens. La première de ces idées est d'origine chrétienne, la seconde d'crigine féodale. » Il y aurait quelque réserve à formuler au sujet de ces origines ; et on pourrait ajouter encore peut-être que ces idées n'ont pas été absolument inconnues au.>c anciens, mais passons ; il y a dans l'assertion de Taine une assex bonne mesure de vérité. Après cela, viennent quelques lignes éloquentes, et toutefois suffisamment vraies, sur la conscience religieuse, celle que le croyant, dans sa pensée, rapporte à Dieu, comme à la source d'où elle descend. Et puis tout à coup cette idée, digne du vrai Taine, du Taine primitif. « Par ce dialogue qui a duré dix-huit siècles, la conscience s'est affinée, et l'homme a conçu la Justice absolue ; qu'elle réside en un maître tout puissant, ou qu'elle subsiste en elle-même, à la façon des vérités mathématiques, cela n'ôte rien à sa sainteté, ni partant à son autorité. » Voilà qui est très bien et fortement dit. Taine, en bonne voie, continue ainsi : « en môme temps un autre sentiment a surgi, non moins précieux, et plus vivace, plus humain, plus efficace encore, l'orgueil. Dès lors, non seulement, l'homme se fait respecter par autrui, mais il se respecte lui-même; il a le sentiment de l'honneur. Chez la femme moderne, le sen-
timent du devoir est un premier gardien de la pudeur, mais il a un auxiliaire plus fort que lui, je veux dire l'honneur, ou orgueil interne. Telles sont aujourd'hui les deux idées maîtresses de notre morale européenne ». Voilà, à mon sens, de la psychologie exacte, et Taine est sur la bonne piste. S'y est-il toujours maintenu? Ceci est-il bien d'accord avec ce que Taine pensera et écrira en dernier lieu touchant les racines de notre moralité? Nous aurons plus loin cette question à débattre. Cette conscience, cet honneur, qui sont comme le sanctuaire et comme le chàteau-fort de l'homme, il faut, d'après le nouveau contrat social, que l'homme les livre à l'Etat, et à quel Etat ? à un Etat démocratique ; en théorie à la communauté ; en pratique à la pluralité des voix comptées par tête, à une majorité provisoire, qui abusera de sa victoire, pour violenter la minorité ; plus précisément, à six ou sept cents députés, parmi lesquels il n'en est qu'un que l'électeur soit appelé à choisir, et qu'il ne contribue à choisir que pour un dix-millième. « Ce sont ces six ou sept étrangers à qui je remets mes pleins pouvoirs ! et dans quelles conditions dangereuses ! avec quelles chances d'erreur de ma part et de fraude de la part d'autrui ! et avec quelles garanties de probité ou de compétence chez les candidats qui s'offrent!... Certainement, s'il me fallait renoncer à moi-même, je risquerais moins en me démettant au profit d'un roi ou , d'une aristocratie, même héréditaire ».
lcienrésumantTaine,je l'affaiblis singulièrement; j'avertis le lecteur qu'il y a là un réquisitoire terrible. L'argumentation en est toute tissée de vérités, de réalités in-
456 LIVRE PIŒMIEK. — LA HÉVOLUTION
contestables, et l'orateur vous la porte au visage, avec le geste d'une sourde mais implacable aversion. Contre qui, contre quoi, ce plaidoyer véhément? Contre le régime démocratique '.'certainement. Contre le régime parlementaire? 11 semble ; mais non, il faut distinguer ; il n'y a d'accusé ici que le régime parlementaire, manié par le sulTrage universel ; un autre régime parlementaire existe, par exemple l'anglais, que Taine met hors de cause, nous le savons assez par ailleurs. S'il n'est pas un démocrate, Taine est incontestablement un libéral... seulement, il aimo mieux encore tout subir plutôt que la démocratie. « Je risquerais moins, dit-il, en me démettant au profit d'un roi » et, en disant cela, lui historien, il se montre vraiment trop oublieux de l'histoire. Remarquez bien le fond de son accusation : selon lui la démocratie, comprise à la façon de Rousseau, est détestable parce qu'elle exige de l'homme l'abandon de sa conscienceet de son honneur intimes. Or, il y a eu, et c'est là ce qu'il oublie, il y a eu des royautés qui ont bien autant entrepris contre la conscience, sinon contre l'honneur. Taine nesesouvient pas des procédés de Louis XIV à l'égard de ses sujets protestants. Il ne se souvient pas des procédés de Philippe II et de la complicité constante des rois espagnols avec l'inquisition, ni de bien d'autres événements, où des rois de tout pays en ont agi fort malhonnêtement avec cette malheureuse conscience de l'être humain.
« Si dans toute constitution moderne, le domaine de l'Etat doit être borné, c'est dans la démocratie moderne qu'il doit être le plus restreint ». Oh! d'accord.
CHAP. IX. — LA CONOUÊTE JACOBINE lo7
« Tâchons donc de reconnaître les limites du domaine légitime de l'Etat. » Là-dessus, Taine a trente pages dont les idées ne sont pas neuves. Elles ne pouvaient plus l'être à cette date; mais elles pouvaient encore être appuyées d'idées accessoires, elles pouvaient être circonstanciées, illustrées de détails sensibles, déduites étroitement les unes des autres, exprimées dans une langue forte et convaincante.,. Tout cela Taine la fait admirablement. Ces trente pages, à tous égards, ne laissent rien à désirer.
Toutefois sommes- nous pleinement d'accord avec lui? Non pas. Que la démocratie, entendue à la manière de Rousseau, soit un concept rétrograde, que l'application totale de ce concept dans notre société moderne soit impossible, que son application, en ce qu'elle a de réalisable, soit plutôt funeste, très bien, j'y consens, pour mon compte ; mais, première dissidence à ce sujet, je ne crois pas au rôle historique du concept de Rousseau,, comme Taine y croit ; et ce n'est pas là une dissidence d'érudition seulement ; c'est une dissidence en psychologie générale, car selon nous, la théorie de Rousseau, non seulement n'a pas en fait exercé l'ascendant que Taine lui attribue, mais étant donnés les hommes en général, et les motifs que déterminent ordinairement leur conduite, cet ascendant lui était dénié d'avance par des influences d'une force supérieure.
Dissidence plus grave : Taine, je l'ai dit, a placé sa confiance d'homme politique, et quant au présent et quant à l'avenir mvme.dans un certain parlementarisme, le parlementarisme à l'anglaise ; et nous, loin de là,.
nous avons fort envie de lui retourner le mi^mc compliment (au fond) qu'il adresse à la conception jacobine et <le lui dire : « C/est là une forme que la mentalité de l'homme moderne a dépassée ou au moins est en train de dépasser; une forme non pas précisément rétrograde, mais arriérée. »
Quant à la démocratie, question capitale, problème h résoudre, dont la solution réiléchira puissamment sur nos destinées, nous aurions à dire bien des choses, mais ce n'est pas ici le lieu. Ici, sommairement, nous dirons qu'il doit y avoir manière de concevoir la démocratie autrement que Rousseau, et que si l'on veut écarter la forme démocratique de Rousseau, il faut même trouver cette autre manière. Tainc, autant que personne, tient à écarter la démocratie de Rousseau ; seulement il ne la remplace par rien, par aucune sorte de démocratie ; il n'en voit pas la nécessité ni la justice; et c'est une énorme lacune dans cette grande intelligence.
Taine a fait du Jacobin un portrait autour duquel on a mené un certain bruit. Pour les uns, ce portrait était merveilleux de vérité et de rendu, pour d'autres il n'était que fantaisie et fausseté. La contestation dure encore. Je crois qu'il est toujours imprudent à^ portraiturer iowiQ collectivité un peu large, laquelle, par conséquent, a dû contenir des hommes passablement différents ; et qu'on fait ainsi, d'une diversité réelle, une unité forcée et factice.
Pour moi je ferai à propos de ce prétendu portrait une autre observation. Taine nous dit : « La France vivante échappe au Jacobin. 11 n'a dans sa tète que des généralités sans substance... que l'homme on soi... des unités toutes pareilles et égales. En cela il suit le procédé du siècle et les traces de Jean-Jacques. Son cadre mental est le moule classique » c'est-à-dire cet esprit français, si étroit, dont Taine nous a déjà tant parlé.
Je remarque qu'à ce compte le Jacobin ne diffère pas essentiellement du Constituant ; au fond, pour Taine, c'est le môme homme, au moins quant à l'intelligence, sinon quant au caractère. Tl nous paraissait pourtant, à en juger par la conduite des uns et des autres, par leurs œuvres, par leurs lois, qu'ils ne se ressemblaient pas tant que cela. Je crois bien que Taine, ici, a un peu péché par indiscernement ; il a trop vu les gens en bloc.
Et voici qu'en avançant dans ce volume, et y rencontrant son jugement sur les Girondins, je suis porté à faire la môme critique. Sans doute, Taine n'a pas laissé de distinguer quelque peu les Girondins d'avec ces Jacobins qui les ont envoyés à l'échafaud ; mais il me semble qu'il n'a pas marqué ce qui les séparait, essentiellement. « Ils ont en commun, dit Taine, le dogme de la souveraineté du peuple » et c'est, ajoute-t-il, ce qui affaiblit singulièrement leur résistance contre les Jacobins. La vérité est que Jacobins et Girondins, en prononçant ce même mot de souveraineté, l'entendent fort différemment : pour les Girondins, le peuple est souverain quand tous ses membres votent paisiblement, régulièrement dans les comices et y nomment les représentants
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qui feront la loi ; mais hors de ces conditions, il n'y a (jue des foules, il n'y a pas de peuple investi d'un droit de gouvernement. En somme, les Girondins professent le principe fondamental de notre régime actuel, celui du gouvernement des majorités ; les Jacobins (des Clubs, de la Convention) professent que la souveraineté réside non pas seulement dans le peuple entier, mais dans toutes ses fractions, même dans chaque individu. Pour eux, celte souveraineté n'a pas d'intermittence, elle n'est soumise à l'observation d'aucune forme régulière. Ceu.xci logiquement vont à l'anarchie, en tout cas au fédéralisme le plus extrême, ce qui est la môme chose ; tandis que les Girondins pourraient bien aller au régime le plus concentré et le plus autoritaire.
J'entends qu'on proteste : « i\e sont-ce pas les montagnards, les Jacobins qui ont précisément instauré, contre le régime semi-anarchique de 1789, le gouvernement le plus concentré, le plus autoritaire, le plus fortement armé contre toute résistance ? » D'accord. Seulement, les Jacobins hors du pouvoir, et les Jacobins au pouvoir, cela fait deux ; je n'ai voulu parler que des Jacobins hors du pouvoir ; vous m'objectez les autres ; ce qui fait que votre objection ne vaut pas. Mais finalement quelle réllexion nous vient à l'esprit, lorsque nous voyons Taine rapprocher ainsi les Constituants, les Girondins, les Montagnards, en alléguant unprocédé commun deraisonnement, qui selon lui exerce sur tous un ascendant primordial et capital? Cette prétendue communauté, chargée d'expliquer, d'éclairer les tragiques dissidences qui ensanglantent la Révolution française, fait justement tout
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le contraire ; avec elle nous comprenons moins qu'auparavant.
Les Jacobins, comme les Girondins, comme les Constituants, tous les gouvernants de la Révolution, en un mot, ayant également perdu de vue, selon Taine, le Français réel, le Français vivant, ils ont naturellement méconnu les vœux, les besoins de ces Français. Taine, lui, par ses longues éludes historiques ayant découvert le Français, aurait dit nettement à ce Français ce qu'il lui fallait; or voici ce qu'il lui aurait conseillé : 1*^ De laisser le roi juge et maitre des réformes à faire ou à ne pas faire. 2° De conserver ses nobles et ses prêtres comme corps politiques privilégiés. 3° De payer ou de racheter les droits féodaux.
Par les deux premières propositions, Taine eût révolté l'élite intellectuelle de la nation ; par la dernière, il eût soulevé les 90 centièmes du peuple, non pas abstrait, mais vivant. Il n'y a pas à contester ; car le peuple, tantôt celui des villes, tantôt celui des campagnes, a cru voir en de nombreuses occasions que ses mandataires, ses députés (constituants, législatifs, conventionnels), étaient disposés à faiblir, à faire des concessions tantôt au roi (question du veto), tantôt aux privilégiés question des droits féodaux;, et chaque fois que le doute lui est venu, chaque fois qu'il a soupçonné une velléité de concession, ou même de temporisation, il s'est violemment et généralement ému. Ces émeutes populaires, ces Jacqueries Lacorabe. 11
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dont Taine fail si grand emploi ont eu, les trois quarts du temps, pour point de départ, les soupçons dont je viens de parler. Ce sont là des faits absolument avérés et c'est là comme une demi expérience de la politique proposée par Taine. Quel mouvement gigantesque, universel, formidable eût répondu à la proclamation nette de cette politique ! Il est curieux qu'après avoir, comme historien, raconté tant de mouvements populaires dus aux appréhensions du peuple pour les conquêtes de la Révolution, Taine ait persisté dans une philosophie si utopique !