‹ Taine, Historien et sociologueChapitre 14 sur 26 · DE LA TERREUR · texte numérisé non relu

DE LA TERREUR

On a fait à Taine, historien de la Révolution, un reproche grave. On lui a reproché d'avoir peint le régime révolutionnaire, le régime terroriste, sans donner pour fond à ce tableau l'image des dangers de la patrie qui, seule, rend ce tableau compréhensible. Le reproche est juste, incontestablement ; mais peut-être que le tort de Taine s'atténue par un tort que d'autres historiens s'étaient donné, en sens inverse. Il y a au sujet de la Révolution deux opinions tranchées, et comme deux écoles. Si Taine, et d'autres avec lui, ne tiennent presque aucun compte de l'immense lutte que nos révolutionnaires soutinrent contre l'Europe, il est des historiens qui voient dans cette lutte l'unique cause des excès incontestables de la Révolution.

Taine ne nomme jamais ces historiens de l'école adverse ; nulle part, il ne les cite pour les critiquer ; mais on aurait tort, à mon avis, de croire qu'il n'a point songé à eux. Il me semble au contraire qu'il les a toujours présents et vivement présents à l'esprit ; et qu'il s'est

1G4 LIVRE PHEMIER. — LA ItÉVOLUTION

imaginé leur répondre de la manière la plus forte, la plus convaincante, en procédant comme il l'a fait. Il lui a paru qu'il n'y avait rien de plus décisif que de composer un tableau de la Terreur, avec une multitude de traits exacts et saisissants. J'^t de fait, aucun historien avant lui n'a exposé la Terreur avec tant de détails, et si bien choisis pour en donner une im[)ression d'horreur. Il ne s'est pas aperçu qu'avec tout cela l'argument de ses adversaires restait debout, et qu'à raconter, en grand nombre, des actions atroces, il ne prouvait pas pour cela que ces actions fussent incapables de ])rovenir d'une exaspération du patriotisme. Finalement, Taine, qui n'était pas un déballer, mais un admirable peintre d'histoire, a obéi, sans s'en douter (comme il arrive toujours), à l'impulsion de ses facultés, et satisfait à l'intérêt de son genre de talent.

Je ne crois pas sortir de mon sujet propre, qui est Taine, en montrant, ou du moins en essayant de montrer, contre les adversaires de Taine, que le péril national, allégué par eux comme la cause unique des excès de la révolution, n'est pas une explication aussi certaine, aussi défmitive et incontestable qu'ils l'imaginent, ou, pour mieux dire, que cette explication n'explique pas tout. Une part, et assez grande, des actes révolutionnaires reste problématique, au point de vue de leurs causes.

Il est évident que ce problème est d'ordre psycholo-

ClIAP. X. — LE GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 165

gique. Taine, qui pourtant était un psychologue, l'a esquivé, sans s'en douter. IMais ses adversaires le supposent résolu. J'estime qu'il est loin de l'être. Après cela, je déclare tout de suite que je ne prétends pas le résoudre : il y faudrait un volume, et surtout il y faudrait une préparation qui me fait défaut. Je veux simplement montrer, ou essayer de montrer, qu'il y a vraiment question à débattre.

Il est certain qu'il y a eu danger national, et même grand danger ; mais que le danger ait tout fait, que la Terreur ait été uniquement l'effet du patriotisme exaspéré, c'est décider avec simplicité une question qui, même à première vue, apparaît comme très complexe.

Quand un grand nombre d'hommes ont coopéré à l'un de ces mouvements historiques, vastes et nécessairement hétérogènes, tels que la Terreur, il est invraisemblable, mettons improbable, si vous voulez, qu'ils aient tous obéi à un mobile à la fois exclusif et commun ; ici par exemple, il est improbable que tous ceux qui, à un degré quelconque, furent les auteurs de la Révolution n'aient été purement que des patriotes en colère ; qu'ils n'aient pas apporté dans leur activité l'être mêlé qu'est l'homme ; improbable que dans la Terreur on ne retrouve pas l'influence des passions égoïstes, dont l'homme ne se dépouille jamais entièrement, intérêt, ambition, haine, jalousie, etc., etc.

Admettons, je le veux bien, que le patriotisme, exas-

péré par lo <lanr,'or national, ou par le dan^^er des institutions révolutionnaires, ait été le mobile principal et universel des hommes qui firent la Terreur ; après cela, nous sommes, je crois, tenus de sii[)|)oser que ce mobile a dû ôlre chez un très grand nombre d'entre eux, sinon chez tous, plus ou moins adultéré par le mélange d'autres mobiles^ moins hautement proclamt'îs, ou tout à fait inavoués. Admettre, sans plus ample informé, l'absence totale de ces mobiles, dont la coexistence se montre partout ailleurs dans l'histoire, serait céder, pour une raison ou une autre, à la séduction d'une hypothèse fort paradoxale.

Pour qui veut atteindre en celte atfaire la vérité psychologique, la vraie vérité, il y a donc une enquête (oh! délicate, difficile, j'en conviens) à entreprendre, en vue de reconnaître ce qui a réellement appartenu à l'impulsion patriotique, et ce qui est issu de motifs moins purs.

Comment accomplir cette œuvre de discernement , comment faire ce départ avec probabilité, sinon avec certitude? Par quelle [méthode? — Le principe méthodique est des plus connus ; à l'énoncer, il est des plus simples. On le pratique presque instinctivement chaque jour. En tout cas il a été appliqué, pratiqué dans la question qui nous occupe. Il consiste à considérer le plus nettement, le plus complètement possible, d'un côté la cause prétendue, d'un autre côté l'effetjOu les effets y attribués, et à rapprocher^ rattacher tout anneau de la

chaîne des effets à quelque anneau des circonstances de la cause, au moyen d'une vérité psychologique généralement admise. Les historiens partisans du danger, cause unique, n'ont pas absolument failli à cette tâche, mais ils n'ont pas, non plus, rempli toutes les conditions découlant logiquement du principe méthodique. On comprendra quelles lacunes je leur reproche par l'exposé que je vais tenter de ces conditions.

11 faudra d'abord, je crois, distiiiguer, dans le péril en question (plus nettement qu'on ne l'a fait), deux périls, l'extérieur, celui qui menace notre nationalité, l'intérieur, celui qui menace les nouvelles institutions, le gouvernement momentané et la personne même des gouvernants.

Il est clair, en effet, il est incontestable que le souci du péril extérieur, les émotions que ce péril suscite, les actions qu'il provoque, appartiennent au sentiment patriotique, c'est-à-dire à un mobile qu'on peut considérer comme altruiste, comme désintéressé, parce qu'il y entre, avec l'inquiétude pour soi-même, une forte proportion de préoccupation pour d'autres que soi.

Le souci du péril intérieur n'a pas de racines psychiques aussi pures. — 11 se peut sans doute que l'homme, qui s'émeut de ce souci, obéisse à une impulsion d'un ordre élevé, par exemple s'il s'inquiète pour les institutions nouvelles, parce qu'il les regarde comme avantageuses au peuple, à la nation, à l'espèce humaine; mais il se

i68 LIVRK PREMIER. — LA RÉVOLUTION

peut aussi que cet homme soit mené par l'esprit de parti, c'est-à-dire par la tendance, trop incontestable, du caractère humain à entrer dans une lutte politique ou religieuse, pour y déployer le fanatisme de sa propre opinion et l'intolérance du sentiment d'autrui. Et déjà chez celui-ci, nous avons affaire à un mobile qu'on doit classer parmi les mobiles égoïstes. — Il se peut que l'homme en question ait un intérêt privé à la conservation des nouvelles institutions, comme les acquéreurs de biens nationaux, comme les bourgeois, les militaires, les écrivains, tous gens que les privilèges économiques et honorifiques de la noblesse blessaient en tant de façons, et encore comme l'homme du peuple si méprisé, qu'on exalte maintenant, et qui conçoit des espérances démesurées. — Il se peut que tout ce qui compose le personnel gouvernemental et administratif mêle à des convictions plus ou moins sincères, une forte dose de crainte pour sa situation, pour son pouvoir, et même pour sa vie, étant donnés ses actes passés. Et tout ceci est vraiment très supposable. Or, il est évident que nous avons maintenant affaire à des mobiles qu'une complaisance systématique peut seule qualifier de patriotisme.

Est-il possible de reconnaître, dans l'un quelconque des acteurs révolutionnaires, s'il obéit plutôt aux mobiles égoïstes qu'aux mobiles désintéressés? Y a-t-il pour cela des marques sûres, ou même seulement probables? Absolument sûres, cela est rare, je pense; mais probables, cela est fréquent, je le crois.

En regard de cette dislinclion-ci, dans une sorte de parallélisme, il faudra établir d'autres distinctions.

Distinguer d'abord le gouvernement révolutiomiaire d'avec le régime terroriste. J'entends par gouvernement révolutionnaire les mesures qui ne tendent qu'à redonner vie et force au gouvernement exécutif et central, à unifier, concentrer ce pouvoir qu'avaient atîaibli, dispersé, dissipé les lois de la Constituante.

Comme exemple de ces mesures^ je rappelle l'établisment du Comité de salut public, et la création d'un agetit natio72al dM^vh^ Ae chaque département, de chaque district, de chaque municipalité, C'est là un ouvrage qui fut évidemment nécessité par les circonstances, et qui, excès à part, est inattaquable dans son principe, dans l'intention première (on sait qu'il ne devait être que temporaire). — Le régime de la Terreur, lui, est constitué par les lois qui organisèrent la suspicion^ les tribunaux exceptionnels, surtout par l'intention même de terroriser au moyen de supplices accumulés, prompts et systématiques. On ne peut trop souvent rappeler que ce régime fut baptisé la Terreur, non par ses adversaires ou ses victimes, mais par ses inventeurs, tout les premiers.

11 serait très utile, je crois, de distinguer dans la Terreur, plusieurs Terreurs, d'après les différents motifs, les

170 LIVHE PRRMIBR. — LA RÉVOLUTION

«liiïrrentes jiistilications que donnent de leurs mesures les auteurs du régime terroriste.

Tne observation, au préalable :

Avant d'être un régime proclamé, un système officiel, la Terreur a commencé, ce me semble, par être, chez nos aïeux de la Hévolulion, un procédé spoiUanè — procédé où il y eut peut-être quelque action d'un instinct naturel et général chez l'homme; où il y eut, en tout cas, une disposition héritée, ou inspirée par l'éducation et par les exemples de l'ancien régime. Cette disposition, je la définis : la tendance à frapper toute résistance, toute opposition par les peines les plus graves, ou même immédiatement par la peine la plus grave, sans égard aux dilTérentes gravités de l'opposilion, et cela afin d'intimider, et de suppléer par l'intimidation aux moyens réels de coercition. Cette tendance, je la vois agir dans les pénalités qui furent très promplement appliquées aux émigrés et aux prêtres insermentés.

Quant à la Terreur systématique, il semble bien que Danton en ait été le promoteur. Il a le premier usé du mot, comme d'une formule de gouvernement à adopter par son parti, et déclaré que, lorsqu'on n'avait pas la force réelle pour vaincre, il fallait contenir par l'intimidation.

Une fois le système adopté et pratiqué, un besoin assez naturel de justifier ce système fit imaginer, avec plus ou moins de sincérité, toutes sortes de complots qui furent imputés aux adversaires. Alors, la Terreur frappa du dernier supplice des actes réels de révolte contre le gouvernement, et, en sus, beaucoup d'actes

purement supposés, ou même sciemment forgés, l'être soupçonné, suspecté, ce fut déjà être coupable. 11 importe de le remarquer, les suspects n'étaient pas ce que nous appelons aujourd'hui, dans la langue juridique, des prévenus. Pour nous, un prévenu est un homme soupçonné d'avoir commis un acte précis, qui a eu lieu réellement. Le suspect fut un homme qui, à raison de sa naissance ou de sa position sociale, ou de ses relations, de ses alliances, était jugé capable de nourrir intimement des sentiments d'hostilité à l'égard du gouvernement. Il y eut certainement des gens guillotinés rien que pour être tombés en suspicion, et comme une suite logique de cet état. Cette terreur-là est certainement la plus en vue dans l'histoire ; elle a été la plus remarquée.

Robespierre, Saint-Just, Billaud, et, à leur suite, les partisans du gouvernement révolutionnaire poussèrent plus avant ; ils étendirent infiniment l'exercice de la Terreur, par le but nouveau qu'ils se proposèrent d'atteindre. Ce but, officiellement proclamé, n'était rien moins que la régénération nationale, laquelle, dans la pensée de ces hommes d'Etat, devait promouvoir à son tour la régénération des peuples européens.

Remarquez le chemin parcouru : à la première étape, il s'agissait seulement d'un régime exceptionnel et bref, nécessité par la guerre, et qui devait cesser le jour de la paix ; maintenant, en assignant pour terme à ce régime l'accomplissement de la régénération, les gouvernants se donnent une bien autre carrière ; ils espacent leur règne à l'infini.

Le projet de la régénération fut énoncé parfois en des

172 LIVRE TREMIER. — LA Rl^VOLUTION

termes autres, mais équivalenls : on se «léclar:iit résolu à mellri; lu lerhi à f ordre du Jour. Dans son discours du 7 mai 94, Robespierre disait : « i^'immoralilé est la base du despotisme, comme la vertu est l'essence de la r(5publique ». Il faut bien les en croire, lui et ses disciples ; ils ne visèrent pas, en cette occasion, le pdril extérieur (nous verrons d'ailleurs tout à l'heure s'il existait) et pas davantaj^e le péril intérieur, du moins un péril précis, urgent, absolument contemporain ; car voyez, s'il vous plaît, quels sont les périls qu'ils prétendent écarter, détruire : c'est l'existence des commerçants, des industriels, voire même des agriculteurs qui veulent vendre librement leurs produits ; c'est l'existence de Thomme riche (de plus de 3 ou de 6.000 francs de rente) ; c'est l'existence de l'homme d'une culture raffinée ; celle de l'homme qui a de certaines manières et, enlin, l'existence de l'homme égoïste. Ces périls-là dataient, il faut en convenir, du plus lointain de l'histoire ; il fallait donc qu'ils sortissent de sources psychiques bien profondes et bien constantes dans l'àme humaine. — Quelle témérité de vouloir parer en quelques mois, en quelques années, ou même dans le cours d'une génération, à des périls si invétérés, si enracinés! Les terroristes espéraient-ils donc vivre un siècle et gouverner jusqu'à la fin de cette longue vie?

Plus étonnant encore le choix des moyens adoptés : la prison, la guillotine. Comment ont-ils fait pour ne pas voir l'évidence, à savoir que chaque coup frappé, pour supprimer un adversaire, devait leur en susciter dix, atteints dans leurs affections ou leurs intérêts ou

leur sécurité personnelle, en sorte qu'en prétendant mettre lîu au péril séculaire, perpétuel, ils accroissaient en proportion indéfinie le péril contemporain, immédiat. Quels esprits, quels caractères, cela suppose-t-il? Plus que jamais, nous avons ici le sentiment d'une énigme psychologique.

Leurs procédés rappellent ceux que l'histoire nous montre, hélas ! trop souvent employés par une race pour en détruire une autre (mais non pas pour la régénérer, s'il vous plait). Ils rappellent mieux encore les procédés employés par les prêtres d'un culte, pour se débarrasser des sectateurs d'un culte rival, comme, par exemple, l'extirpation des Cathares du midi au xiii® siècle, le massacre des Vaudois du Piémont, l'expulsion en masse des maurisques d'Espagne, etc.

Quels mobiles sommes-nous conduits par là à leur supposer?

N'est-ce pas ce qu'on appelle le fanatisme, auquel tout humain est malheureusement sujet, c'est-à-dire, cette orgueilleuse et agressive conviction qu'on a pour soi la vérité et la justice, qu'on les possède dans toute leur plénitude, ce qui vous constitue en droit de gouverner les autres despotiquement, de les contraindre et de les punir, si l'on en a le pouvoir. Cet état d'esprit, si dangereux pour les voisins, fut avec éclat celui de Saint-Just, de Robespierre, de Billaud, et, obscurément, de combien d'autres ! Et ce n'est assurément pas la même chose que le sentiment qui porte l'homme à défendre jusqu'à la mort l'intégrité de son pays, son indépendance, ses institutions, comme un bien et un honneur légués par les

174 LIVRE l'RKMIER. — LA RÏCVOLUTION

ancêtres, transniissibles aux descendants ; pas la même chose surtout que ce sentiment, par lequel quiconque est de votre pays, quand ce pays est menact' par l'étranger, vous devient cher, et vous lient à camr comme un frère. Si l'on songe, déplus, à la situation que ces gouvernants s'étaient faite, si on se les représente placés, comme ils l'étaient, sur une étroite plateforme instable, à une hauteur vertigineuse, au-dessus d'un monde d'ennemis, qui sapait les bases de leur fragile support, on comprendra qu'il faut bien leur supposer, outre leur fanatisme, l'instinct de la conservation ; et alors on pensera que l'idée de la régénération fut pour eux, en même temps qu'une dernière théorie, une suprême espérance. — Oh ! chimérique sans doute, autant que celle du naufragé, qui, tombé au milieu de l'océan, plutôt que de prendre son parti et de se laisser couler au fond, nage obstinément, automatiquement, ayant le rivage impossible devant ses yeux hallucinés.

De l'un des deux termes du problème, la terreur, le danger, considérons d'abord celui-ci ; considérons-le du dehors, en nous en tenant aux apparences saillantes^ incontestables; et confrontons rapidement les moments divers, que le péril présente, avec les moments de la terreur.

Il y a un premier moment, où le danger de voir surgir tout à coup les Allemands aux portes de Paris, sembla assez proche, et assez probable, pour jeter dans

CnAP. X. — LE GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 175

l'àme des foules parisiennes un trouble profond, colère ou alïaissement, selon la trempe de chacun. Ce moment fut de courte durée ; peut-être du 2G août, jour où l'on connut à Paris la reddition de Longwy, mais plus sûrement du 31 août, jour où les Prussiens arrivèrent sous Verdun, jusqu'au 21 septembre, tout au plus. — 11 est même probable que les masses furent rassurées avant cette date, car le général en chef, Dumouriez, arrivé à Grandpré, derrière l'ennemi, était rassuré dès le 4 septembre ; et Servan, ministre de la guerre Tétait également à cette date. Le 7, Dumouriez n'éprouvait d'autre sentiment qu'une joyeuse espérance de soldat : « Si le roi de Prusse marche sur Paris, écrivait-il à Kellerman, je m'attache à son flanc gauche, il vous aura sur les talons et les Parisiens devant lui ; il né pourra donc nous échapper que par l'effet d'un miracle. » Il n'est pas probable, on en conviendra, que cette vaillante espérance soit restée un mystère entre les généraux et le ministre de la guerre. Celui-ci avait, au contraire, tout intérêt à la faire partager à ses collègues, Roland, Danton, à ses amis les Girondins, à ses adversaires de la Commune (1).

Du 21 septembre 92 à janvier 93, s'ouvre une période de succès plutôt inattendus et d'espoirs plutôt démesurés ; elle va jusqu'en janvier 93. Alors nos soldats sont arrêtés dans leur course victorieuse hors des frontières, ils piétinent sur place, dessinent même un mouvement de recul.

(1) D'ailleurs à partir du 10 septembre, au plus tard, il était visible pour le peuple même que les ennemis n'avançaient plus.

170 LIVRE l'HEMIElU — LA RÉVOLUTION

Aprî's la défaite de Neerwinden et la fuite de iJumourie/ (avril 93), commence la seconde période vraiment périlleuse. Cependant le danger ne dut pas alors paraître aussi proche, aussi urgent. Les esprits ne durent pas en être aussi impressionnés, aussi affolés ; parce que c'était la seconde conjoncture périlleuse et qu'on s'était parfaitement tiré de la première; parce que les troupes constituées étaient plus nombreuses, mieux armées, mieux disciplinées, plus conliantes, ayant assez souvent affronté les ennemis avec succès. Et l'on voyait très bien que, retenus par les fâcheux souvenirs de leur retraite en 'J2, les ennemis avaient adopté le système prudent et traînant de prendre une à une nos places fortes, avant de risquer une marche sur Paris.

En revanche, ce qui se manifeste nettement et au premier coup d'oeil, c'est que la crainte du péril intérieur grandit maintenant de jour en jour, et finalement domine de beaucoup, dans les esprits, la crainte du péril extérieur. Et ce n'est pas sans raison, car le soulèvement de la Vendée éclate sérieusement en avril; puis en mai, juin, juillet, août, viennent les insurrections de Lyon, Marseille, Toulon.

Cependant, dans le mois d'août, le péril extérieur redevenait effrayant... non, disons plutôt qu'extrême redevenait notre impuissance à nous défendre contre ce péril, si les ennemis voulaient bien exploiter notre faiblesse ; mais nos ennemis, divisés entre eux plus que jamais, et capitalement préoccupés d'autres projets, oubliaient Paris, pour regarder du côté de la Pologne.

C'est pourquoi nos gouvernants, de leur côté, font

voir, par les mesures auxquelles ils s'attachent principalement, qu'ils sont moins préoccupés de la défense nationale que de leur domination à l'intérieur. Sans doute la Convention vote des décrets en vue de se procurer des armées de plus en plus nombreuses; mais sans aucune idée fixe, aucun plan étudié. Un jour on adopte un mode de recrutement raisonnable et régulier, un autre jour, l'absurde levée en masse a la préférence. En tout cas, rien qui pare directement et immédiatement au péril extérieur.

C'est avec une tout autre constance et une plus ferme résolution qu'on met en usage les procédés purement révolutionnaires ou terroristes. La frontière du Xord est ouverte, l'ennemi irait droit à Paris s'il le voulait bien ; à cela nos gouvernants parent en envoyant Custine à l'échafaud, puis la reine, et en pressant le procès des Girondins, à quoi on ajoute des sévices contre les commerçants, les industriels, les capitalistes, et des mesures, telles que le maximum, pour s'attacher les esprits populaires. Sans doute, il serait exagéré de dire qu'ils oublient l'ennemi extérieur à leurs portes, mais si ce n'est pas là le dernier de leurs soucis, ce n'en est pas évidemment le premier.

Au reste, pour notre sujet, ce qu'il nous importe de savoir c'est moins la réalité du péril, que la croyance au péril, telle que nos gens l'ont eue, et le sentiment du péril, tel qu'ils l'ont éprouvé : un péril a beau être réel, il n'existe pas, si on ne le sent pas. Il y a des signes témoignant que nos gens l'ont assez peu senti. En voici un, entre autres : le 4 septembre 93, lorsque Dunkerque Lacorabe. 12

I7K LIVHE PREMIER, — LA nÉVOLUTloN

était rncore assiégée et ne devait ùtre délivrée que trois jours plus tard, que la victoire de Ilondschoote (gaguée cinq jouis plus tard) n'était pas encore gagnée, Robespierro, un esprit plutôt pessimiste, certainement, disait aux .lacul)ins : « Ilest vrai que malgré la perte de Toulon, notre position est brillante ; il \\(i nous reste ^\yïs qu'à écraser les usuriers et ceux qui alTament le peuple ; à exterminer les intrigants, qui osent calomnier un patriote tri que l'acbc. » Calomnier l*achc ! quel crime abominaltle ; rien que la mort des Girondins n'était capable d'expier ce forfait : on le leur lit bien voir. — Exterminer les calomniateurs de Pache, voilà ce qui était à faire d'urgence.

Même langage, ou à peu près, tenu par une grande députalion populaire qui se rend à la Convention, le 3 septembre. « Il est temps, dit-elle, de mettre fin aux menées des ennemis de la liberté (péril intérieur, vous le voyez} et de sauver le pays par une mesure énergique. Il faut que la nation se lève en masse, et » — se jette sur l'ennemi? — non, « qu'elle saisisse les suspects, et que, gardant leurs familles comme otages, elle les envoie à la frontière » — d(?fenseurs enthousiastes, pensez-vous 1 — « et les force à combattre l'étranger, en faisant marcher derrière eux les bandes formidables des sans-culottes » — formidables, sans doute, mais postérieurement.

Si telle était l'assurance de nos gens, avant la délivrance de Dunkerque et la victoire de Ilondschoote, on imagine ce qu'elle dut être après. Des insuccès survinrent, il est vrai, mais ils furent promplement etlacés,

ClIAP. X. — LE GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 179

plus qu'ciTaccspar la victoire de Watlignies, le IG octobre 93. A cette nouvelle l'ivresse populaire fut telle que le gouvernement, pour y répondre dignement, se vit obligé d'envoyer au général Jourdan, l'ordre très simple « de purger le territoire français des ennemis qui le couvraient encore», et cela dans les vingt-quatre heures.

Le mois de décembre 93 fut encore plus favorable aux armes de la République, lïoche remporta les victoires de Werdt et du Glisberg, Landau fut délivré, les lignes du Wissembourg furent reprises. D'autre côté, Lyon était soumis, Toulon arraché aux Anglais, la Vendée vaincue, capable encore peut-être d'occuper, mais non plus d'inquiéter sérieusement. Le roi de Prusse découragé s'était depuis deux mois retiré de la coaliation.

Aucun moment propre ù exciter une vive alarme dans l'année 1794^ au moins jusqu'au 9 thermidor. Au contraire la victoire de Fleurus (27 juin) nous livre à peu près la Belgique.

On ne peut contester que, de la date de Waltignies au 9 thermidor, le péril extérieur n'aille diminuant, — et que la Terreur n'aille sévissant toujours avec plus de fureur.

Marie-Antoinette, suppliciée le jour même de Wattignies, était en prison depuis le 10 août 92, c'est-à-dire depuis quatorze mois. Au moment de septembre 92, on n'avait pas jugé que, ])risonnière, elle fût encore un danger pour la République, puisqu'on ne l'avait pas

tuée ; et pas tlavanlar;;e au moment d'avril !KJ, quoique à ce momenl-là Robespierre eût proposé son supplice.

L'historien donc doit se demander comment, par quel mobile, quelle pensée, les gouvernants furent portés à regarder son emprisonnement comme une sécurité insuflisante, et sa mort comme indispensable au salut de la France. — Peu do jours après, les vingt-un Girondins emprisonnés, et épargnés pendant quatre mois (quatre mois très périlleux), furent aussi tout à coup envoyés à l'échafaud.

Est-ce que vraiment il parut alors, — après Waltignies, je le rappelle, — que la prison ne suflisait pas à garantir la France du péril que l'existence de ces vingt et un prisonniers lui faisait courir? ou bien obéit-on à d'autres mobiles que les appréhensions patriotiques? I\'oublions pas une circonstance, qui importe à la solution de notre problème : les soixante-qninze députés, qui avaient protesté contre le 2 juin et qui, depuis, avaient été tolérés dans l'assemblée, furent alors saisis sur leurs bancs, d'un coup de lilet ; et l'on discuta s'il fallait les tuer, comme les vingt et un, ou seulement les emprisonner. La première alternative fut près d'être adoptée. La souveraine intervention de Robespierre les enleva à l'échafaud provisoirement, car Robespierre n'obtint leur emprisonnement qu'en faisant valoir une observation, incontestablement judicieuse : il dit « qu'on les aurait toujours sous la main, à la disposition de l'échafaud, si on jugeait un jour qu'ils fussent dangereux, même en prison. » Robespierre n'était pourtant pas un imprudent, trop peu sensible au péril national. On peut

se demander pourquoi personne ne fit observer alors que la prison provisoire, accordée sous le bénéfice de l'échafaud toujours possible, devait suffire également à l'égard des vingt et un.

En somme, quel est le moment où le péril extérieur s'est montré avec les apparences les plus propres à troubler les âmes? C'est bien, je crois, vers le 1°"^ septembre 17')2. Et alors éclatent, en elfet, les massacres de septembre. Il semble donc incontestable que ceux-ci, du moins, aient été l'etFet du patriotisme exaspéré.

On l'admettrait, si un flot du peuple s'était spontanément porté sur les prisons et y avait anéanti, d'un coup rapide, les prévenus politiques qu'elles contenaient. Mais les massacres n'ont pas duré moins d'une semaine. Ils ont été accomplis par trois ou quatre cents personnes au plus, cela est avéré aujourd'hui ; et c'est là un fait d'une signification capitale.

On a étendu le massacre sur des prisonniers, tels que les jeunes gens de Bicôtre, qui n'avaient aucune couleur politique. Et c'est là un détail que l'on doit signaler comme énigmatique, comme posant une question psychologique. Et enfin, il semble que déjà, avant la prise de LongAvy, c'est-à-dire avant ce violent coup de tocsin et la troublante apparition du péril national, le massacre ait été résolu... précisément par ceux-là môme qui, plus . tard, de l'hôtel de ville, le dirio-èrent... sans v mettre eux-mêmes la main.

Questions connexes à éclaircir (je dis questions psychologiques). Pourquoi le parti montagnard fit-il (ce à

quoi rien ne robligeait, ce semble) son credo des massacres de septembre?

Si les massacres de Paris ont été une explosion populaire de colère et de crainte à la fois, devant un péril inattendu, par quelle penst'C, quel sentiment a-t-on voulu Télendre officiellement, par une circulaire partie du ministère de la Justice ? Pourquoi le massacre des prisonniers d'OilOans? etc.

Forcé d'être très incomplet, je laisserai de côté les jugements et les exécutions de masses, de collectivités, celles qui frappèrent la Vendée, Lyon, Toulon, Bordeaux, etc.. Je m'arrêterai un instant sur les tribunaux révolutionnaires.

11 y a là des faits, des formes, des circonstances qui me paraissent très significatifs et très instructifs.

Le premier tribunal exceptionnel, dit le tribunal du 10 août (établi en elîet après la journée du 10), se présente comme un tribunal de ressentiment politique, puisqu'on le crée expressément pour venger les victimes populaires, qui ont péri à l'assaut des Tuileries.

Exceptionnel en cela que ses sentences doivent être sans appel, et que sa composition doit être toute populaire, il se distingue cependant des tribunaux que l'on verra plus tard par un trait important : il a charge de punir des faits accomplis ; les autres seront des tribunaux de punition sans doute, mais aussi de prévention ; ils auront charge de rechercher, de frapper des actes non

accomplis, qui existent seulement, à ce que l'on suppose, dans l'intention ou le désir des accusés. Cela fait une assez grave dilTérencc. — Le tribunal du 10 août condamna vingt-deux personnes en sept mois, c'est bien peu par comparaison. Ces sept mois courent du 10 août 92 au 10 mars 93 ; donc ils contiennent ce premier moment de danger, qui troubla les esprits dans les premiers jours de septembre 92, et les troubla avec plus de raison, ce semble, qu'en aucun autre moment. La modération du tribunal du 10 août est, par la, un phénomène remarquable. Cela suscite une question : Quelle fut la cause de cette modération relative?

Au tribunal du 10 août succéda le tribunal, olTiciellement appelé tribunal révolutionnaire (quelque temps après sa naissance). Celui-ci jugea sans appel ; ses sentences furent exécutoires dans les 24 heures ; la peine, ordinaire on peut le dire, qu'il dut appliquer et qu'il appliqua, fut la mort. En 15 mois, qui vont du 10 mars 93 au 10 juin 94, il condamna 12G9 personnes. L'accroissement des condamnations est sensible. Cependant ce chilTre de 1269 ne donne qu'une idée incomplète de la réalité.

Dans le cours presque entier de cette période, le tribunal révolutionnaire de Paris fut secondé dans son œuvre par un grand nombre de tribunaux révolutionnaires qui, plus ou moins instables, fonctionnèrent en province. Ls tribunaux ordinaires, en elïet, à certaines conditions réglées par la loi, pouvaient devenir et devinrent assez souvent tribunaux révolutionnaires... Une centaine de représentants, investis d'un pouvoir illimité,

IHi LIVrtE PHEMIKH. — LA REVOLUTION

instituèrent autant <le juridictions criminelles qu'ils le jugèrent à propos.

Entre le 10 mars 03 elle 10 juin Oi se place le second moment dangereux, je le rappelle : dos deux dangers, l'extérieur, lintérieur, ce dernier fut le plus vivement senti ; et cola est assez compréhensible^ avec la Vendée, Lyon, etc. Vers le milieu à peu près de cette période, en fm d'octobre, lo danger s'atténue des deux côtés, et, en fin d'année, on peut dire qu'il n'a plus rien d'assez extraordinaire, d'assez urgent ou menaçant, pour troubler des courages ordinaires. La France est toujours en guerre sans doute, et la guerre montre toujours à la nation, qui la fait, quelque risque national en perspective ; mais combien de nations, en combien de circonstances, ont supporté cette épreuve, sans recourir à nos mesures terroristes? Or, de janvier au 10 juin 1)4, la moyenne des condamnations ne faiblit pas : l'intensité de la Terreur reste la même. Il y a lieu déjà de se demander pourquoi.

Et voici que le tribunal révolutionnaire est investi de pouvoirs nouveaux, d'une latitude plus grande, par le décret du 22 prairial, et tout de suite [il condamne mille quatre cents personnes dans le court espace de six semaines du 10 juin au 27 juillet. Et s'il ne continue pas de ce train, nous savons comment il en fut empêché, assurément contre son gré. Je me demande s'il était possible que cela durât seulement un an encore ; et, d'autre part, je ne vois pas^ en dehors d'un événement analogue à Thermidor, ce qui aurait pu barrer sa durée — et avec quelque etîroi, je suppute, à mille quatre cents victimes

CnAP. X. — LE GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 185

par six à sept semaines, quel eût été le total de ses victimes au bout de l'année (1).

Il y a peut-être quelque chose de plus signiûcatif, plus expressif encore que l'accroissement des condamnations, ce sont les modifications apportées au statut officiel du tribunal, ou à ses procédés efTectifs, Dans l'été de 93, au plus fort du second péril, le tribunal observe encore les formalités essentielles, qui sont les garanties dues à tout accusé. Il écoute encore des témoignages ; il consent à entendre le défenseur qu'il accorde à l'accusé, exemple le procès de Charlotte Corday. En octobre 93, le tribunal brusque la terminaison du procès des Girondins ; en avril 94 il étrangle honteusement la défense des Dantonistes. Pour les accusés qui viennent plus tard, il n'y a plus de vrai jugement, rien qu'un simulacre. Pas de témoin à décharge. Pas de défenseur. Le prévenu, toujours mêlé k d'autres, qui n'ont pas le même sujet d'accusation, est interrogé à peine ; et la sentence tombe

(1) Nous avons déjà remarqué ailleurs où menait logiquement le dessein de la régénération nationale. Avec ce dessein-'là, la fin de la guerre n'aurait pas amené la fin du régime terroriste. Et par suite les gouvernants auraient évidemment invoqué le mécontentement, la désaiTection, la sourde révolte, incontestable d'ailleurs, des intérêts ei des sentiments hostiles. En vérité, cela aurait pu durer dix ans et plus, ai l'on écarte tout à fait la pensée d'un thermidor. Et voyez-vous la besogne totalisée du tribunal révolutionnaire au bout de di.x ans ! — « L'un des maîtres du temps, Robespierre, Saint-Justou tout autre, aurait peu à peu détendu le ressort.» — Alors quelques-uns de ses compétiteurs l'auraient tué, pour avoir opéré cette détente, ou les parents des victimes l'auraient tué, grâce aux moyens offerts par la détente. Toujours un thermidor.

brusquement sur sa bouche ouverte pour défendre sa vie. Enfin en prairial, juges et jurés reçoivent la permission légale de se dispenser de tout travail d'information, de toute enquête, de tout interrogatoire même, si bon leur semble. Ils improvisent leur conviction comme il leur plaît, aussi vite qu'il leur plait; et d'autre part ils savent ce que leurs maîtres demandent : qu'on aille rondement en besogne, et qu'on en abatte beaucoup.

Voilà où l'on en est dans le mois de thermidor, où aucune menace, plus sérieuse, ne plane sur la République. Certainement cette aggravation des procédés judiciaires, en regard de la diminution des dangers, appelle, nécessite une explication.

Il faudra, pour cela, sonder psychologiquement, sinon toutes ces condamnations, au moins un assez grand nombre d'entre elles (variées en espèces), pour y relever ce qui est préservatif, précaution prise contre le danger extérieur ou intérieur, et noter, d'autre part, ce qui paraît répondre à d'autres causes, intérêts d'ambition, esprit de parti, etc.

Il sera nécessaire d'apporter à cette besogne une analyse attentive, un soupçon éveillé sur tous les documents (actes d'accusation, déposition des témoins, réponses des accusés).

Même, à première vue, que de questions ! Voici la reine Marie-Antoinette emprisonnée dès le 11 ou 12 août 02, et on ne la guillotine qu'en octobre 93 (le 16 ou le 18) : elle a donc traversé le péril de septembre 92, et ce qui est plus significatif celui d'avril, de mai, de juin 93, sans qu'on ait jugé son exécution nécessaire,

et son existence de prisonnière périlleuse jusqu'à mioctobre. J'ai déjà relevé cet exemple, je le répète ici pour le joindre à d'autres.

]\lme [{oland, arrète'e vers le 2 juin, n'est exécutée qu'en décembre 94. En quoi M°^° Roland menaçait-elle alors l'intégrité du territoire ou la domination du Comité de Salut public ?

Même question pour André Chénier, qu'on garde cinq mois en prison, pour Barnave qu'on y détient plus d'un an, pourM"^"^ Elisabeth, suppliciée encore bien plus tard ! (J'en passe bien d'autres). Il y aura lieu de chercher pourquoi ces prévenus ont paru pendant des mois incapables de nuire, grâce à la prison, et pourquoi, à tels et tels moments, on les juge si dangereux qu'il ne faut rien moins que la mort, pour s'en garantir.

Autre question : dans quel but, par quelle cause, par quelle pensée ou disposition psychologique, a-t-on^ comme cela est arrivé souvent, fait partager à la femme ou la sœur d'un prévenu (ou à d'autres parents) la destinée de ce prévenu ? On envoie M'"^ Desmoulins rejoindre son mari dans la mort, x)!'"® P[ébert de même. Un cas typique est celui des Rosanbo : M. de Rosanbo père est supplicié, avec une troupe de magistrats, pour avoir, en fm 89, protesté contre la mise en vacance des parlements ; à la suite on emprisonne M. deMalesherbes, son beau-père, M™° de Rosanbo, sa femme, M"^'^la comtesse de Chateaubriand sa lllle (23 ans), et M. de Chateaubriand, son tout jeune gendre (2i ans), et on les guillotine. Je ne suis pas sur que le danger explique cela, qu'il l'explique, à lui seul, complètement.

188 LIVRE l'REMIEH. — LA REVOLUTION

Tl arrive assez souvent que l'accusateur public, ou le président, transporte l'interrogatoire sur un bien singulier terrain, et pose au prévenu des questions surprenantes, dont la psyciiologie demanderait à être déterminée.

Le duc d'Orléans doit, sous peine de mort, répondre victorieusement à la question que voici : a iN'est-ce pas par suite d'une combinaison d'une profonde astuce que que vous avez voté la mort du Tyran, tandis que Sillery, qui vous était attaché, a voté contre? » Comment prouver l'absence d'une combinaison astucieuse ? Tirez-vous donc d'atlaire avec des juges qui vous disent : « Vous n'avez pas voté la mort du Tyran, donc vous conspiriez » ou, au contraire : « Vous avez voté la mort du Tyran, mais dans un dessein perfide, donc vous conspiriez. »

Procès des Dantonistes ; on pose cette question à Lacroix : « Lacroix, n'avez-vous pas demandé l'arrestation des 22 (les députés Girondins) et de tous les appelants, et cela dans l'intention perfide de soulever tous les départements contre Paris, d'accord avec Hérault? » A quoi le prévenu répond, naturellement, qu'il n'a pas eu cette intention perfide. Le président, les juges, les jurés, là-dessus, hochent la tète et passent à la condamnation. Quel moyen a Lacroix de prouver qu'il n'avait pas l'intention qu'on lui prête? Supposez Robespierre, Marat, attaqués de la même question, eux, les principaux auteurs de l'arrestation des 22 ; ils étaient interloqués tout de suite et irrémédiablement.

A Brissot, on demande de prouver qu'il n'a pas fait déclarer la guerre parce qu'il savait que la France n'était pas prête à faire cette guerre, et dans l'intention de livrer la France à ses ennemis.

Cette manière de procéder semblerait bien indiquer une volonté déterminée de perdre le prévenu, quoi qu'il réponde, quoi qu'il prouve, quelque chose qu'il ait faite ou qu'il n'ait pas faite. Je n'affirmerai pas qu'on en ait usé de cette manière dans tous les procès. Je dis qu'il faudrait, pour la solution de l'hypothèse ici discutée, relever combien de fois il est arrivé que l'accusateur public ait tout simplement fait ce qu'il devait feire, c'est-à-dire démontré nettement aux jurés que l'existence du prévenu était un péril réel.

Vous dites : a le danger, toujours le danger, rien que le danger ». Je vois cependant qu'on recherche et qu'on punit très fréquemment d'anciens actes, des opinions anciennement exprimées à une date où le danger n'existait pas, et sans aucun effet perceptible sur les dangersactuels. Que Barnave, emprisonné depuis plus d'un an et, par suite, neutralisé, ait été constitutionnel en 1791, qu'estce que cela peut bien faire à la situation présente ? Même question pour les ex-membres du Parlement qui ont rédigé, en fin de 89, une protestation restée secrète, si bien qu'on ne la connaît que par hasard en 94 (ou 93).

Le juge punit des opinions qu'il a professées tout comme le prévenu, de la même manière, dans le même temps. A ce reproche du juge: « Vous avez loué ou servile Tyran à telle époque », que de fois le prévenu pouvait répondre : « Hélas ! oui, comme vous-même. »

190 LIVRE PHEMIEH. — LA BKVOLUTION

— Croyez-vous que l'accusaleur, le témoin à charge, lejugi.', le juri'', qui vont condamner, no se souviennent pas, qu'en ellct, ils ont élé ceci ou cela, qu'ils ont dit ou fait telles choses, il y a do cela à peine trois ans? Xon, ils n'ont pas ouhlié; c'est inadmissible. Ils se souviennent, au contraire. Peut-être — et c'est encore une question psychologique à résoudre — est-ce parce qu'ils se souviennent trop hien qu'ils sont inflexibles !

A un autre point de vue encore, il serait utile do distinguer plusieurs Terreurs et de les sonder séparément. Au point de vue des personnes qu'elle frappe, il va la Terreur sur les prêtres, sur les militaires, sur les représentants des anciennes institutions ou des anciens partis, sur les amis et coreligionnaires. Celle-ci, oh 1 celle-ci, quelle énigme ! et combien, je crois, renseignante elle serait, si on la résolvait parfaitement. Car, c'est ici, surtout, que la thèse du danger apparaît avec un caractère simpliste.

Comment en sont-ils venus jusque-là de se guillotiner les uns les autres? Le travail exigible, selon moi, — je me répète exprès, — serait de scruter toutes ou presque toutes les condamnations que les révolutionnaires se sont infligées entre eux : les procès mortels qu'ils se sont faits, procès des Girondins, des llébertistes, des Oantonistes, des Constituants comme Barnave ou Duport du Tertre, du duc d'Orléans, des Robespierrisles, etc., il faudrait

CflAP. X. — LE GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 191

en lire les documenls à la loupe — j'entends celle de l'analyse psychologique. Pas une expression un peu saillante dans l'acte d'accusation, dans les dépositions des témoins, dans les réponses de l'accusé ; pas un détail relatif au nombre et à l'assemblage des co-accusés ; pas le moindre incident dans les audiences; pas une circonstance du milieu environnant, plus ou moins loin, ne devrait passer sous les yeux de l'enquêteur attentif, scrupuleux, pointilleux, sans qu'il en essayât l'interprétation psychologique, sans qu'il fit effort pour découvrir, auprès des motifs déclarés, ceux qu'on n'a pas dû dire, qu'on n'a pas dits.

Que Robespierre, Saint-Just, Barrère, Billaud, Collot, Amar, Yadier, Voulland, etc. se soient accordés à tuer Danton, Desmoulins, Hérault, Lacroix, etc., à tuer ou laisser tuer Hébert, Chaumette, Clootz, Gobel, Bazire, Chabot, Fabre, etc., que peu après Robespierre, Saint- Just, Couthon aient voulu tuer Billaud, Collot, et que ceux-ci, avec le concours de Vadier, d'Amar, de Tallien, etc., aient tué Robespierre, Saint-Just et Couthon, gens du même parti, du même gouvernement, du môme comité, c'est un spectacle bien extraordinaire dans toute l'histoire. On a peine à admettre d'abord que le sentiment, l'appréhension d'un danger, ait produit cet effet étrange, l'entre-égorgement de gens compagnons dans ce même danger.

Il y a là, très vraisemblablement, de sourdes influences qu'on peut conjecturer, présumer, mais qui restent à préciser, à vérifier, les unes venant sans doute de quelques caractères individuels, les autres des passions

192 LIVRE PftKMIER. — LA RÉVOLUTION

propres au temps, les autres des passions éternelles de l'homme.

On nie dira : « Ce que vous proposez n'at-il donc pas été fait ou tenté déjà par quelque historien? » J'ai répondu d'avance ; j'ai dit plus haut que le procédé logique de confronter un elTet donné avec une cause prétendue était presque instinctif; c'était dire implicitement qu'on avait dû l'appliquer, qu'on l'avait appliqué à la Révolution. Mais à mon avis, cela n'a pas été fait avec la rigueur et la persistance systématiques qui étaient nécessaires ; surtout il y a manqué la liberté d'esprit exigible. Des historiens, les uns, prévenus par l'idée que le danger avait causé tout ce qui nous étonne ou nous révolte dans la Révolution, ont cru la chose assez évidente, pour n'avoir pas tant besoin d'être démontrée ; d'autres sont partis dans leur histoire avec la prévention contraire, qu'ils ont également tenue pour suffisamment justifiée par les faits apparents. C'est que la partialité politique a agi chez tous ; le parti, auquel chacun s'était rangé dans les luttes de son temps, a déterminé !a position que chacun a prise à l'égard des partis en lutte dans la Révolution. Les uns estimèrent, d'après leur parti actuel, qu'ils étaient solidaires des actes du parti révolutionnaire, à peu près correspondant. Les autres crurent de bonne guerre, et de légitime attaque, de rendre leurs adversaires du moment solidaires des actes excessifs de 93. Rien n'a été plus fatal à la recherche de la vérité, que cette solidarisation acceptée ou subie, de même que rien n'est plus déraisonnable au fond. — Nous avons eu l'histoire polémique en abondance ; nous avons eu l'histoire

r.nAP. X. — LE GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE 193

pittoresque ou dramatique à plaisir : nous n'avons pas encore tout à fait l'histoire psychologique.

Concluons avec plus de précision encore. Tant qu'on ne regarde que de loin (et l'on croit parfois alors regarder de haut) les événements de la Révolution, la thèse du péril apparaît assez aisément comme vraie, ou tout au moins comme plausible. Dès qu'on y regarde d'un peu plus près, on commence à douter qu'elle suffise à tout expliquer. Lorsqu'on y pratiquera la rigoureuse observation analytique, qui est due, quelle conviction en résultera-t-il ? Je n'en sais rien, et par suite je me garderai d'en rien affirmer, sinon que ce ne sera pas tout à fait l'opinion reçue de tel côté, ni l'opinion reçue de tel autre. Ce sera cependant et forcément quelque chose qui se rapprochera plus, beaucoup plus peut-être, de l'une que de l'autre. Au reste l'intérêt n'est pas dans ce résultat, qui n importe quà Vesprit de parti : il est dans la connaissance en soi de la vérité psychologique, qu'on atteindra sûrement quand on ne cherchera qu'elle.

Lacombe. 13

Page 1