‹ Taine, Historien et sociologueChapitre 15 sur 26 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l'égalité et ses conséquences

Revenons à Taine. Cette entreprise de la régénération, il la considère comme une suite logique du Co7i~trat social (toujours le Contrat !). « Car, dit-il, d'après le Contrat social la régénération est le véritable objet de tout gouvernement. » Je ne crois pas que cela ressorte si clairement du Contrat, En tout cas, voici un fait qui me parait très significatif; ni Robespierre, ni Saint-Just, ni Billaud, en 1789, 90, 91, 92 ne montrent dans leurs discours qu'ils se souviennent ou qu'ils se ressentent de cette idée de la régénération ; ils ne la montrent, ils ne la sortent, que plus tard et il faut voir dans quelles circonstances. Sous l'obsession de son système d'explication, Taine tente une analyse et une ordonnance des idées, telles qu'elles ont du, selon lui, se suivre dans l'esprit des Jacobins. Ils se sont dit : « Tl y a deux déformations capitales de l'homme naturel, dans ces hommes actuels que nous avons à réformer. C'est d'abord la reli-

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gion dogniati(Hio, afiirmative el formaliste qu'ils professent, évidi'mment étrangère à l'homme naturel ; détruisons-la. » Et ils ont persécuté tous les cultes, y compris celui qui fut un moment le culte olliciel de la République.

« Secondement c'est l'inégalité sociale; rétablissons l'égalité primitive. » Et ils ont pris des mesures tendant à niveler toutes les fortunes. Pour réprimer l'égoïsme individuel, ils ont imposé des gènes et même infligé des peines à l'agriculteur, à l'industriel, au commerçant, au marchand.

Pour atteindre ce même égoïsme, jusque dans l'àme de leurs contemporains dégradés, pervertis, ils ont conçu, ils ont rêvé des plans d'éducation, etc.

Tout cela, en ellet, rappelle assez bien le discours sur l'inégalité, et des endroits nombreux de Y Emile, du Contrat social. Seulement je remarque que ces ressouvenir^ de Rousseau apparaissent chez eux assez tardivement, et lorsque déjà ils ont pour ennemis ceux que tout à l'heure, au nom de la régénération, ils vont dépouiller, incarcérer ou supplicier ; les aristocrates de race, les riches, les agriculteurs, les commerçants, les marchands. Il est fâcheux pour la thèse de Taine que l'intérêt le plus pressant, celui de défendre leur domination et leur vie même, s'accorde si bien chez ces réformateurs avec les idées spéculatives qu'on leur prèle. L'intérêt pousse leur conduite dans le même chemin que les idées. Cela jette un grave soupçon sur l'influence exclusive que l'on attribue aux idées en celte affaire.

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Les fonctions publiques sont des carrières ouvertes à l'aclivilé, à l'ambition des particuliers en sus des carrières offertes par le commerce, l'industrie, l'agriculture. Que les carrières dont l'Etat dispose soient ouvertes à tous ou à quelques-uns, cela fait une ditférence, d'abord pour les particuliers et ensuite pour l'Etat môme. Il est trop clair que l'Etat disgracie le particulier, à qui il refuse ses carrières. Mais lui-même, litat, il perd évidemment quelque chose à cet arrangement ; il se restreint, il se limite dans le choix de ses agents ; il risque ainsi de s'enlever l'emploi de capacités qui lui auraient été profitables. Au contraire l'Etat qui admet tous les hommes à concourir pour ses emplois, ne désavantageant, ne favorisant ainsi personne, fait d'abord de Tégalité, et l'égalité n'est pas chose tant à dédaigner, car c'est la justice ; n'est-il pas juste en effet, n'est-il pas dû que celui qui participe aux charges suivant ses ressources, participe aux avantages suivant ses mérites personnels? — Et en même temps, l'Etat agit pratiquement, d'une manière avisée, en s'offrant le choix libre et sans limites des capacités. Et ajoutons encore ceci : il sollicite l'ambition de tous, aiguillonne, pousse à l'effort et à l'étude préparatoire.

Or, que faisait l'ancien régime? Les hautes charges dans l'armée et dans l'Eglise, il les accordait exclusivement aux personnes de haute naissance, comme si c'était un mérite, une peine, un travail d'être né ainsi, ou une garantie de capacité. Il accordait à la fortune, à l'argent, les hautes charges de la magistrature, puisqu'il les

vendait. Et ce qui rend ce procéd<;plus inexcusable, c'est que, pour les hauts administrateurs, pour les intendants qui lui importaient davantage parce qu'ils l'aidaient plus directement à se faire obéir, l'Etat, strictement dit, le roi, choisissait pard'autrcs principes;ici il écartait les gens nés, et recherchait les capables. Il n'ignorait donc pas tout à fait la bonne méthode de recrutement, puisqu'il s'en servait là où il étaitj si je puis dire, personnellement intéressé.

La Constituante, en déclarant tous les Français également appelés à obtenir les fonctions de l'Etat, énonça le principe juste et à la fois pratique ; cela ne peut pas faire doute pour un esprit non prévenu. Tous étaient appelés, conviés à se présenter, prévenus d'ailleurs qu'ils auraient à faire preuve de capacité, de mérite personnel, pour être accueillis. Restait à régler la question délicate : comment, par qui, les candidats seraient-ils appréciés et élus ? Quels seraient les juges du mérite ?

Sur ce point la Constituante commit une grave erreur. La masse, le populaire, c'est-à-dire l'incompétence, fut, de par la Constituante, investi du pouvoir de juger la capacité et d'élire à presque toutes les fonctions administratives, militaires, judiciaires, religieuses.

Le principe instauré par la Révolution demeura après elle, et on put juger de sa valeur, lorsque, au lieu d'être appliqué par la masse incompétente, il le fut par un individu possédant lui-même le mérite personnel, la compétence exigible d'un chef suprême; il est généralement reconnu (et par Taine lui-même) que, sous Napoléon, toutes les branches de l'administration oiîrent une proportion exceptionnelle d'hommes capables.

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Il s'agit pour nous, non pas seulement de constater les opinions que Taine a professées sur cette question du recrutement des fonctionnaires, mais de démêler, sous ses opinions, les concepts psychologiques qui en furent les racines et les points d'appui.

A première vue, il n'apparaît pas que Taine ait une opinion hostile au principe de la Constituante ; il semble plutôt lui donner son assentiment. Mais l'énorme erreur commise par cette assemblée, au point de vue de l'application et de la pratique, ne pouvait pas échapper à ses yeux plutôt malveillants. U l'a relevée, et il n'a pas eu tort. Son tort, à mon avis, a été de ne tenir aucun compte des circonstances, qui furent certainement atténuantes. Mais cela, chez Taine, est la faute de l'historien proprement dit. Cette considération des circonstances, qu'il a négligée, Taine la remplace par une thèse psychologique, laquelle appartient à notre sujet, et vaut qu'on s'y arrête.

« Dans les objets et dans les individus, le Français « saisit aisément et vite un trait général, quelque carac- « tère commun. Ici (c'est-à-dire dans la conception que « le Français va se former du droit individuel) ce carac- <; tère est la qualité d'homme ; il (le Français) la dé- « tache... il l'isole... sa notion sommaire ne répond <( qu à un très mince extrait de l'homme total... il omet ft une quantité de caractères dûs à la géographie, l'his- « loire, etc.. Ils (les caractères) sont trop nombreux

« pour lui... il est impropre aux pensées complexes. Son « idée partielle et superficielle lui semble adéquate et «complète. A ses yeux la qualité d'homme prime et « absorbe toutes les autres ; non seulement elle a une « valeur, mais cette valeur est unique. Partant, tous les « hommes se valent et la loi doit les traiter tous en « égaux. » {Le régime moderne^ t. I", page 301, édition in-8).

Ainsi, selon Taine, si le Français décide que tous les hommes se valent, c'est que dans les hommes il n'a vu que la qualité abstraite d'homme, et s'il n'a vu que cela, c'est que son esprit a une défectuosité qui est chez lui naturelle, une défectuosité de race — et cette conception abstraite a abouti à un fait politique : « tous les Fran- « çais se valant en tant qu'hommes, tous les Français se- « ront traités par la loi sur le pied d'une parfaite i^ga- « lité ».

Le fait politique est indéniable ; mais qu'il soit sorti du concept indiqué par Taine, je n'en vois aucune preuve. Examinons, sans faire de supposition arbitraire, les antécédents du fait en question. Sous l'ancien régime, il fallait, pour obtenir certains emplois publics, appartenir d'abord à une certaine classe. La capacité de remplir l'un de ces emplois n'était pas un titre, et ne servait de rien à qui n'appartenait pas à cette classe. En revanche, appartenir à la classe privilégiée suffisait fort souvent, et l'on obtenait l'emploi sans en être capable... Vint la Constituante qui abolit la distinction légale des classes. Il fut décidé qu'on demanderait à tous les postulants d'une place la même capacité et qu'on ne

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leur demanderait pas autre chose. Aucune exclusion préalable tirée de la naissance, de la famille ou dé la fortune. Telle est, simplement considérée, l'égalité dont Taine fait assez de bruit. Peut-on inférer de là que les auteurs du nouveau régime avaient dans Tesprit cette idée : « Tous les hommes se valent ». Je ne le vois pas du tout. Et même je verrais plutôt le contraire, car d'abord ils supposent des capables et des incapables. « Venez, disent-ils aux candidats, venez faire la preuve « de votre capacité. Sachez que nous vous jugerons « d'après votre valeur personnelle et non d'après celle « que vos aïeux ont pu avoir. Tout ce qui n'est pas à «vous personnellement, intimement, ne compte pas; « naissance, position sociale ou fortune héritée, rien de « tout cela ne nous touche ; tout cela nous est égal. »

A quoi aboutit cette égalité dénoncée par Taine? Elle aboutit à donner, théoriquement du moins, une nouvelle valeur, une valeur officielle, proclamée, contre-signée parla puissance publique, à la supériorité, à l'inégalité personnelle du mérite, laquelle est sans conteste la plus réelle et la plus solide des inégalités.

C'est possible, nous répond Taine, mais le gros des Français ne l'entend pas ainsi, parce que « l'amour- « propre, si vit chez les Français, intervient pour inter- « prêter et appliquer la formule. Puisque tous les hommes « se valent, dit le Français commun, le Français général, « je vaux n'importe quel homme. Donc, si la loi confère « un droit à l'un quelconque de mes concitoyens, il faut « qu'elle me le confère aussi. Touîe porte ouverte à « quelqu'un ne peut en droit rester fermée pour moi.

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« Quand le législuleur confère à quelqu'un le droit de « voter, il faut qu'il me le confère aussi, même si je ne « sais pas user de ce droit, même si je suis capable d'en « user de fa<;on nuisible pour la communauté». Ici, je me vois obligé d'arrêter Taine et de lui dire : Permettez, vous avez négligé, je crois, de faire une distinction nécessaire ; vous avez mêlé ensemble la question des emplois publics et la question de l'électorat. Souffrez que nous traitions ces deux questions à part ; vous verrez que nous en raisonnerons plus sûrement. Pour l'instant, considérons uniquement la question des fonctions publiques.

Vous nous alléguez un Français commun ou général qui s'imagine valoir autant que tout autre pour remplir l'une quelconque des fonctions publiques. Qu'il y ait quelque part un Français tellement aveuglé par son amour propre, ce n'est pas du tout impossible — je vous concède même que son existence est probable ; mais ce Français, absurde jusqu'au ridicule, est-il exceptionnel, ou est-il commun, comme vous le prétendez? C'est là le point. — Au reste, je l'avoue, nous sommes ici l'un et l'autre engagés dans une psN'chologie hypothétique, où la démonstration expérimentale est impossible. Aussi, pour mon compte, à une affirmation résolue, je n'opposerai qu'une croyance, défiante d'elle-même. Je crois que quantité de paysans, d'ouvriers, sont capables de se dire in petto : « Ah, si J'avais été instruit « comme AJ. X. on M. Z., il me semble que j'aurais pu « aussi bien que lui remplir la place de maire, de dé- « pute, etc. » D'aucuns disent, et je l'ai déjà concédé :

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« je suis sûr», mais toujours sous la condition énoncée.

Ainsi donc je crois que ces mômes hommes sont rarement assez sots, assez dénués de sens pour penser : Tel que je suis, sans instmiction, ni manières^ ni usage et connaissance du monde, je ferais aussi bien qu'un autre un ambassadeur, un ministre, un général, etc. — Voyezvous, en effet, que cet homme dise : Tel que je suis, je ferais aussi bien que tout autre un ingénieur, un homme de loi, un artiste, un littérateur, un musicien?

Sous un régime où les places sont accordées à la naissance, à la position sociale, on voit souvent se manifester avec éclat l'incapacité des fonctionnaires. C'est alors que le Français, supposé parTaine,est particulièrerement sollicité à se dire : « Je ne ferais pas plus mal que ceux-ci, je vaux autant qu'eux ». Mettez en regard le recrutement des administrations sous Napoléon, tel que ïaine confesse qu'il a été : on voit maintenant partout des hommes manifestement propres aux places qu'ils occupent ; ne vous paraît-il pas que le Français, ce Français infatué de lui-même, sera moins encouragé, moins enclin à se croire l'égal, l'équivalent possible de ces hommes qui font si bien leur métier? Cette opinion ne m'est pas personnelle; je connais au moins un homme éminent qui la partage : c'est ïaine (page 328 de l'édition in-S'^). « Jamais, dit-il, en parlant de l'administration « impériale, jamais les fonctions publiques n'ont été at- « tribuées, et exercées de façon à mieux désarmer les « passions mauvaises... l'enyie, la rancune anti-sociale « et les regrets de Vhomjne qui n'est point parvenu ». Finalement Taine, de ce Français qu'il allègue, n'a.

me somblc-t-il, aperçu que l'un des aspects. Il ne l'a vu que dans un de ses rôles. Ce môme Français, juge si complaisant de lui-même, se trouve, par la nature des choses, institué spectateur et juge à l'égard des Français qui l'environnent. Dans cette nouvelle situation, il apporte la même disposition d'esprit qu'au théâtre, devant les caractères divers de la pièce. Désintéressé maintenant, oublieux de ses prétentions qui ne sont pas ici en cause, il ne pense pas du tout que tous les auteurs de la vie administrative et politique se vaillent. Il les tient au contraire pour inégaux. On ne nous fera jamais croire que, dans la troupe des acteurs, aucun ne lui apparaît plus capable ou plus moral qu'un autre, ou le contraire. Donc le Français pense à la fois que les hommes sont égaux et qu'ils sont inégaux ; c'est selon le point de vue où il se place momentanément ; son opinion publique — j'entends celle qu'il applique aux autres, à tous les hommes, hors lui — n'est pas du tout si aveugle et si sotte que Taine veut bien le dire.

Taine, ai-je dit,. n'a pas de répugnance déclarée contre le principe de la Constituante ; il n'en méconnaît pas les elTels avantageux à l'Etat, pourvu que le principe soit appliqué par un gouvernement muni des lumières voulues. Après cela, il s'est exprimé avec une sympathie discrète, et comme un regret voilé, sur ces temps anté -révolutionnaires où les fonctions publiques les plus hautes, dans toutes les parties de l'Etat, étaient réservées à une caste étroite. « Pour la grande masse des fonctionnaire de ce temps là, dit-il, il en résultait que la perspective de l'avancement était limitée. Chaque carrière avait

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une borne assez proche que l'on apercevait dès l'enlrée; cela sollicitait assez modérément rémulation de ceux-là mêmes qui avaient l'ambition d'arriver jusqu'au terme et au couronnement de leur profession. De plus, généralement, on avançait sur place, on achevait sa carrière en même lieu, parmi les mêmes contemporains. Par suite on cherchait un complément d'intérêt et de satisfaction dans les plaisirs de la sociabilité. On s'amusait et on s'employait à amuser les autres. Les Français d'alors étaient gais, aimables, un peu le'gers — parfois même trop légers, à ce qu'on disait d'eux chez les peuples voisins, »

Il y a du vrai dans celte psychologie. Souvent Taine a, comme cela, d'heureuses rencontres, que l'on constate avec plaisir, sans trop s'enquérir si elles lui appartiennent entièrement. Ce qui en tous cas est bien à lui^ c'est la manière agréable dont il les expose, ou plus volontiers, dirai je, dont il les conte. A ces endroits-là, il y a en Taine, comme une fugitive apparition de cette àme de l'ancienne France, avec laquelle il sympathisait.

A ce tableau de l'ambition modérée sous l'ancien régime, succède un autre tableau qui fait pendant, contraste, contre-partie systématique.

Taine maintenant explique avec beaucoup de verve» de brio, ce que l'ambition est devenue sous i\apoléon. (( Sollicitée par des perspectives presque illimitées d'avancement, et par des prix d'une énorme valeur, cette ambition, encore accrue et avivée d'autre côté par les stimulations de r honneur (au sens mondain) que Napoléon a eu soin d'exciter simultanément, cette ambition, dis-je.

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a étë portée au dornier degré d'intensité. » Quand l'am])ilion est portée à ce point aigu, Taine lui donne un autre nom, il l'appcllo l'cgoisme cru. VA voici sa conclusion qui, je l'avoue, m'étonne un peu : «c'est cette ambition elîrénée, cet égoïsme cru, qui a causé l'elfondrement du gouvernement impérial. » ('omment cela? 11 s'entendait pourtant bien, ce gouvernement, à choisir ses agents et à leur faire rendre toute la somme de labeur, d'intelligence et de conscience qu'ils contenaient : cela est inexplicable ! Si en Taine, l'historien nous [regardait, nous aurions quelques observations critiques à lui présenter ici. Peut-être pourrait-on lui soutenir que, cherchant à toujours plus embrasser, à mesure que d'autre part les ressources, dont il disposait, devenaient moindres par l'usure, les dépenses, Napoléon a du se trouver finalement incapable d'étreindre et de retenir; bref, qu'à lui tout seul, grâce à ses plans, à ses projets démesurés. Napoléon a parfaitement suffi à se perdre.

Mais ce Napoléon historique ne nous regarde pas. En revanche, ce qui appartient bien à mon sujet, ce sont, chez ïaine, des assertions où je crois voir une psychologie invraisemblable.

Par exemple, je ne comprends pas comment la ruine de l'empire a pu être causée, si peu que ce soit, par l'ambition de ces administrateurs civils, que Taine nous dépeint, si constamment tenus en crainte et en haleine, par cela qu'ils sentaient toujours, même à distance, peser sur eux le regard sévère et pénétrant du maître le plus exigeant qui fut jamais. — Et, à la fin de ce passage, voici venir une idée qui^ je le confesse, me parait

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d'une fausseté criante : « C'est, assure-t-il, qu'en fin do « compte, le sentiment du devoir^ la volonté de bien « faire sans récompense a trop manqué. »

Ce jugement implique une croyance que j'estime erronée sur le jeu respectif dans les alfaires humaines du dévouement, et de Tégoïsme, quand celui-ci est bien dirigé, mis en accord avec l'intérêt public par des institutions sagement combinées. Jamais le dévouement n'a joué dans l'histoire le rôle que Taine paraît lui attribuer. Quant à la métaphore par laquelle Taine se résume : « L'égoïsme cru a été un ressort qui, toujours tendu, a « fini par de'traquer les rouages de la machine impé- « riale. » C'est, à mon avis, figure de rhétorique, métaphore prestigieuse, et rien de plus.

Le chapitre se ferme sur cette affirmation : « Après lui (Napoléon), sous ses successeurs, le même « mécanisme jouera de même pour se casser de même « au bout d'une période plus ou moins longue. Jusqu'ici « la plus longue de ces périodes a duré moins de vingt « ans. »

Nos successifs gouvernements. Restauration, Louis- Philippe, deuxième République, second Empire, troisième République, Taine prétend d'une phrase, d'un mot, les expliquer : « La faute en est à l'égoïsme cru », c'està-dire, si l'on se reporte à la définition de cet égoïsme, à l'ambition etTrénée des fonctionnaires civils et militaires. — Voilà l'histoire philosophique de nos révolutions du XIX® siècle bien simplifiée, au moyen d'une psychologie qui présente elle-même un caractère étonnant de simplicité.

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Taino, je l'ai (]é|à dit, a porté sur la question des fonctions publiijues et sur celle delà capacité électorale un seul et même jugement, motivé par des considérants communs. 11 a dit (à propos de la première loi électorale formulée i)ar la (lonstiluante) qu'accorder à tous ou presque tous le droit de voter était la conséquence la plus déraisonnable, la plus excessive, de notre concept égalitaire.

Il me semble qu'il y a sur ce point quelque chose à répondre. Assurément au temps de la Révolution et, hélas ! encore aujourd'hui, la majorité des hommes devrait être privée du droit de vote, si on n'accordait ce droit qu'aux gens capables de l'exercer avec intelligence, conscience et scrupuleuse délibération.

Mais, d'autre part, n'accordez ce droit qu'à une catégorie, à une classe, vous devez présumer à priui-i, d'après ce que vous savez de l'homme en générai, que cette classe exploitera dans son intérêt le mandat à elle confié. Et l'expérience historique est là pour montrer que celte présomption fut dans le passé une réalité constante. Ne citons que deux exemples, ceux-là suffisent ; vo5'ez ce qui s'est passé sous le régime du suffrage restreint pendant le règne de Louis-Philippe — et observez, comme l'aristocratie anglaise s'est servie, à son profit, jusqu'à nos jours, ou peu s'en faut, de sa prépondérance politique — Donnez à tous le droit de vote, vous serez mal gouvernés ; donnez-le exclusivement à

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quelques-uns, vous serez gouvernés au bénéfice de ceuxci. Comment échappera celte alternative? Ce n'est pas mon affaire de l'indiquer, heureusement pour moi ; peut-être l'avenir verra-t-il se fonder un régime où aucun homme ne sera privé du droit de faire, par un représentant de son choix, entendre ses doléances et ses vœux; mais où ce représentant — pur représentant, en effet — ne sera que le porte-voix de ses commettants, sans avoir en sus la mission et le pouvoir de réaliser leurs vœux, parce qu*à raison de son origine et de son émanation, sa compétence pratique ne paraîtra pas assez présumable. — Chercher, indiquer, comment et en quelles mesures ces vœux sont susceptibles de réalisation et les réaliser, en etîet, serait alors la fonction de quelques individualités désignées par leur compétence ou la présomption de leur compétence. — Désignées par qui et comment ?

Encore une fois, je n'ai pas charge de le dire.

Je m'expliquerai toutefois sur un point, parce qu'en le traitant, je reviens à Taine qui est mon sujet. Les hautes et compétentes individualités, dont je viens déparier, seraient, je le crois, le cas échant, choisies, sans acception de classes, pour leur valeur propre et personnelle, démontrée déjà plus ou moins par leurs écrits ou par leurs actes, et ce serait là, en quelque manière, observer le principe de la Constituante. Taine, en même occasion, conseillerait de chercher la compétence dans une classe qui serait quelque chose d'à peu près équivalent à l'aristocratie anglaise.

Pour rester fidèle à mon sujet, qui est la psychologie Lacombe. 14

210 LIVRE II. — LE aÉGIME MOnERNE

de Taine, je reprends le portrait du Français électour dont j'ai cité le début, (^et électeur, typique selon Taine, continue de parler ainsi : <( Quand le législateur métaux « mains de mes concitoyens un bulletin de vole, il est « tenu d'en mettre un pareil dans les miennes, même « s'ils- savent s'en servir et si je ne sais pas m'en servir, « même si le suffrage restreint est utile à la commu- « naulé, et si le suffrage universel est nuisible à la com- « munaulé. Tant pis si je ne suis souverain que de nom... «j'aime mieux la privation pour tous des libertés, « que des libertés et des avantages pour quelques- « uns... etc. "

Il me semble entendre dans ces propos, non ce que dit l'électeur, mais Taine, exprimant son propre jugement sur cet électeur. Je ne nie pas du reste qu'il n'existe de ces intraitables réclamants de l'égalité^ capables de l'exiger à tout prix et à tous risques.

(Dans des circonstances malbeureuses (en 1870), j'ai entendu des hommes très valides et très propres à la guerre, réclamer à grands cris, au nom de l'égalité, qu'on fît partir avec eux des invalides, bien et dûment constatés). iMais Taine, ici, comme ailleurs, se donne le tort de généraliser à l'excès.

La plupart du lemps le Français égalitaire ne dit pas, comme Taine le lui fait dire : « tant pis si mon vote est nuisible », mais il dit : « Je suis capable de bien voter », alors qu'il ne l'est pas, et c'est ce que Taine lui reproche d'ailleurs ; ou encore, il fait valoir des arguments qui méritent quelque attention. Il dit : « Je ne suis pas ins- « truit, parce que je suis pauvre, ce n'est pas ma faute ;

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■« mais tout pauvre que je suis, je paye encore quelque « chose, et ce peu est relativement pour moi ce qu'est, « pour le riche, sa quote part d'impôt. En tous cas, je « paye, aussi intégralement que l'homme instruit et « riche, ma part dans l'impôt le plus lourd, celui du ser- « vice militaire. En temps de guerre, je paye comme lui « l'impôt du sang. Quand ce n'est plus moi qui paye ce- « lui-ci, c'est mon frère ou mon fils. Si mon pays subit « une défaite, une invasion, une déchéance, les contre- « coups en viennent jusqu'à moi par bien des routes. Et « vous voulez que, quand en haut lieu on prend telle déci- <i sion qui intéresse mon pauvre revenu, mes membres, « ma vie ou celle des miens, moi seul je n'aie aucune ma- « nière de faire entendre ce que je désire ou ce que je « redoute? Je ne suis pas orateur, je ne suis pas écri- « vain, quel moyen autre que le vote ai-je pour que Ton « pense cà moi, qu'on compte avec moi, avec mes a craintes, mes désirs, mes légitimes aspirations à la « paix, au bien-être, etc., etc. ? »

Je m'arrête, sachant très bien qu'à mon tour c'est plutôt moi qui parle que l'homme supposé. Cependant, tout n'est pas de moi non plus dans ce monologue. 11 est indubitable que l'homme du peuple, l'ouvrier, le paysan, sentent, obscurément si vous voulez, mais assez puissamment, que, sans le vote, ils sont dans l'Etat comme rien, comme une quantité négligeable, et par suite négligée toujours en quelque mesure ou quelque occasion.

Le problème que l'avenir aura à résoudre, c'est, je crois, de concilier ces deux choses : le droit, à mon sens incontestable, qu'a tout homme, même pauvre et igno-

ranl, de faire entendre sa voix, son cri ou son soupir là où il va de sa vie, de ses membres, de ses chétives ressources— cl l'incontestable intérêt que nous avons tous, riches ou pauvres, savants ou ignorants, à trouver une institution, un régime qui tire de la foule et mette en fonction les hommes les plus capables de gérer nos intérêts communs.

Taine, le regard uniquement sollicité par l'une des données, ignorant ou insoucieux de l'autre, n'a pas véritablement aperçu le problème. 11 s'est demandé où l'on pourrait bien trouver cette aristocratie intellectuelle dont nous avons besoin ; il ne s'est pas demandé comment on pourrait assurer les intérêts du plus grand nombre contre la gérance égoïste de ces habiles, qui ne seraient peutêtre alors que trop habiles.

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