‹ Taine, Historien et sociologueChapitre 16 sur 26 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

AFFAIBLISSEMENT DE L INSTINCT SOCIAL, DE L INITIATIVE INDIVIDUELLE ET DE l'iNDÉPËNDANCE DES COLLECTIVITES

Lorsque la Constiluaiile abolit les provinces et établit les départements, Taine s'indigne ; cet acte, pour lui, n'est rien moins qu'un crime. — Par leurs coutumes particulières, par leurs privilèges, par leurs corps représentatifs, ces provinces étaient, dit-il, un obstacle ou au moins un tempérament imposé à l'omnipotence de l'Etat.

Par la même raison, Taine regrette l'ancienne église, qui s'entretenait elle-même sur ses biens ; il regrette les magistrats de l'ordre judiciaire et les magistrats municipaux qui, ayant payé leurs charges, détenaient leurs fonctions à titre de propriétaires à peu près inamovibles.

Passant ensuite assez légèrement sur la période libérale de la Révolution, où les juges et les magistrats municipaux, élus par le peuple, sont indépendants et même trop indépendants du pouvoir central, Taine se hâte d'arriver au régime napoléonien. Avec une sévérité inflexible et juste, il expose l'accablante pression que Napoléon exerça sur les administrations et les corps créés par la

llévulution, départements, municipalités, clergé concordataire, université, etc.. Continuant son âpre réquisitoire, il montre que les gouvernements successifs jusqu'à 1870 sont restes fidèles au système impérial, parce qu'ils le trouvaient fort commode pour gouverner. — Ici, comme ailleurs, Taine a eu la louable ambition d'appuyer ses jugements sur des vérités générales de l'ordre psychologique : c'est cette psychologie qui nous importe» et dont l'examen est en ce moment notre vrai sujet.

Ce que je rencontre d'abord dans ce chapitre, c'est non pas précisément une ps)'chologie, mais plutôt une physique du gouvernement. « Le gouvernement est un instiumenl; la loi de tout instrument, qu'il soit mécanique, physiologique, ou social, est la même ; l'in^t^ument n'est bon, il ne remplit bien l'office qu'on attend de lui qu'cà une condition, celle de s'en tenir précisément à cet office et de ne pas lui en adjoindre un autre. » — Taine, on le voit, ouvre sa théorie du gouvernement par une comparaison; et pour avoir considéré son objet, non en lui-même, mais au travers d'une comparaison superposée ou juxtaposée, il suscite tout de suite une objection ; nous sommes obligé de faire observer qu'en fait le gouvernement est une association de dilférents individus, réunis dans des conditions prescrites, pour accomplir des besognes différentes en elles-mêmes, ayant chacune une tin spéciale, quoique tendant à un résultat commun. Pour parler net, un gouvernement est

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fait de plusieurs ministères et ayit par plusieurs ministres ; et c'est, non le gouvernement, mais le ministre, chaque ministre, qui répond plutôt à l'idée d'un instrument. On s'explique ainsi qu'un gouvernement, si d'ailleurs chaque ministre est un bon instrument, puisse s'acquitter convenablement d'offices aussi différents que celui de constituer une marine d'un côté, et de constituer d'autre côté une armée de terre, ou celui d'organiser un système d'instruction publique.

Ce qui suit cette première comparaison décevante vaut beaucoup mieux : c'est la définition de l'intérêt social.

« Tant qu'un homme ne s'intéresse qu'à soi, à son succès personnel, il s'intéresse à bien peu de chose... Heureusement, pour mieux placer son effort, l'homme a d'autres objets plus vastes et plus solides : une famille, une commune, une église, une patrie, toutes les associations dont il est ou devient membre, toutes les entreprises collectives de science, d'éducation, de bienfaisance, d'utilité locale ou générale, la plupart pourvues d'un statut légal... et voilà un nouveau ressort d'action antagoniste au premier. Si fort que soit le premier, parfois le second prévaut... mais ces cas sont rares... contre l'instinct égoïste, V instinct social est faible... C'est pourquoi il est dangereux de l'affaiblir; il faut, au contraire, le secourir. » On ne peut qu'approuver cette conclusion.' Toutefois, Taine exagère, je crois, sur un point. Tl ne semble pas que l'égoïsme soit toujours, et par nature, l'antagoniste de l'instinct social. Assez souvent, Tun est complémentaire de l'autre. Taine, parmi les objets qui

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suscitent et exercent l'instinct social, vient de nommer la commune, la municipalité : évidemment, un bon maire, de bons conseillers municipaux, en soi«,mant les intérêts de leurs administrés, soig'nent leurs intérêts particuliers dans la mesure où ceux-ci se trouvent mêlés avec ceuxià.

AlTaiblir l'instinct social ou le secourir cela dépend de l'Etat, de sa conduite à l'égard des sociétés, des collectivités or^^anisées, « car quelle que soit la société provinciale ou mimicipale, enseignante ou hospitalière, religieuse ou laïque, c'est l'Etat qui en adopte ou en fabrique le statut... c'est à lui d'agréer ou d'imposer le bon statut. Il doit, avant tout, se préoccuper de laisser à l'instinct social tout son jeu... Deux erreurs sont capitales : Le statut doit compenser les avantages des sociétaires avec leurs obligations, sans quoi l'individu regimbe et se dérobe, c'est ainsi que l'Ancien régime a péri. D'autre part, si le statut retire aux intéressés la conduite de la société, l'intéressé passe à l'état de spectateur oisif et critique : le second défaut est le vice intérieur du régime moderne dont les effets sont de paralyser dans la nation la meilleure partie de l'àme... de pervertir l'esprit public. Si ce régime dure, la faculté humaine de l'esprit public cesse. Les individus ne savent plus s'associer entre eux... coopérer de leur propre mouvement en vue d'un but défini... sous des chefs librement choisis. Toutes les dispositions de cœur et d'esprit sans lesquelles aucune association n'est viable, se sont amorties en eux, faute d'exercice... La collaboration spontanée telle qu'elle se pratique chez les peuples sains

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est hors de leur portée... Ils ne choisissent plus leur constitution, ni leurs gouvernants... ils les subissent. Cette puissance centrale elle-même n'a sous la main qu'un corps social appauvri, inerte et flasque... un organisme simplifié à l'excès, d'espèce inférieure, un peuple qui n'est plus qu'une somme d'unités désagrégées et juxtaposées, bref une poussière ou une boue humaine ».

J'approuve tout à fait l'intention libérale, l'amour de l'indépendance et de l'initiative individuelle qui ont dicté cette page sensiblement indignée, et s'il y a quelque outrance, comme je le crois, cette outrance ne me déplait pas précisément, en raison de sa cause. Je ne puis pourtant m'empècher de dire les réflexions que cet éloquent morceau me suggère.

Je regrette d'abord que des corps publics tels que sont nos départements, nos municipalités, tels que furent les administrations provinciales sous l'Ancien régime, aient été mêlés et confondus par ïaine avec des associations privées, telles que les corporations d'avant 89, et telles que nos sociétés actuelles d'industrie, de commerce, d'assistance, produites par l'initiative des individus. Je regrette encore plus qu'il mêle ces corps administratifs, que je viens de nommer, départements, municipalités, avec des œuvres absolument individuelles, comme le travail du savant, comme l'héroïsme de l'explorateur. Je remarque d'ailleurs, qu'après avoir fait ce rapprochement indu^ ïaine consacre toute son attention et son intérêt sur les corps administratifs.

Cette confusion a eu, ce me semble, des conséquences fâcheuses. Dans les pages qui suivent, on rencontre une

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assimilation dont on est singulièrement frappé. Taine prétend qu'une commune, une municipalité ressemble essentiellement ù une de ces maisons de Grenoble, dont cliaque ét;ige appartient à un propriétaire distinct. Et ce n'est pas là une comparaison làcliée en passant, mais une comparaison longuement développée, poursuivie jusque dans les détails. Finalement, des rapports qui s'établissent forcément entre les co-propriétaires de cette maison exceptionnelle, Taine prétend faire le modèle des rapports raisonnables qui doivent s'établir entre la commune et l'Etat ; et la comparaison qu'il a trouvée dans son imagination, il nous la donne comme une preuve de la justesse de ses idées sur cette matière.

Or, plus ïaine développe son assimilation, plus la fausseté en apparaît avec évidence. On se dit que si le territoire de la commune est, au point de vue du Code civil, un ensemble de propriétés privées, elle est aussi autre chose, elle est une partie de la France ; on se dit que la fonction électorale de chacun des propriétaires de la commune et les fonctions déléguées par eux au maire et aux conseillers municipaux n'ont plus aucune ressemblance avec l'exercice d'un droit de propriété ; et qu'enfin les administrations municipales ressemblent plutôt, en petit, à l'administration civile de l'Etat. On se dit qu'une commune, un département sont des espèces de gouvernements subordonnés, et que cela apparaît par la similitude des pouvoirs et des besognes. La commune et le département par leurs conseils s'imposent comme le fait la nation. De même que l'Etat fait exécuter et paye des travaux d'utilité publique, la commune et le départe-

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ment ont leurs entreprises, leurs travaux publics. La commune a une police et des agents de la force publique à elle, elle a toujours des fonctionnaires à elle. D'elle à l'Etat, les pouvoirs et les besognes diffèrent évidemment en étendue, mais non en nature.

Nous avons entendu Taine qualifier de crimes, dans le régime moderne, la suppression des anciennes corporations telles que la magistrature et le clergé de 1789. Cependant voici quelles idées il exprime ailleurs. « Tous les corps sont égoïstes », un corps, comme un individu pense d'abord et surtout à lui. Si parfois, il sacrifie quelque chose de son privilège, c'est pour s'assurer l'alliance des autres corps. En ce cas, qui est celui de l'Angleterre, tous ces privilèges^ qui transigent entre eux et se soutiennent les uns, les autres, composent parleurs réunions les libertés publiques.

Souvenez-vous c< que l'égoïsme est l'antagoniste perpétuel de l'instinct social ». Apprenez maintenant « que tous les corps sont égoïstes ». Ce qui n'empêche pas « qu'ils sont les conservateurs et les organes de linstinct social ». Et tâchez de concilier ces propositions, qui ont bien l'air de se contrecarrer. Mais il y a encore plus de difficulté à digérer ce qui suit. « Quand un de ces corps cède quelque chose de ses privilèges, c'est pour obtenir l'alliance de quelque autre corps (vue intéressée, sans conteste ; alliance défensive et probablement aussi offensive, en certains cas). N'empêche^ aftirme encore Taine,

que ces privilrj^es des dilîércnts corps composent par leur réunion l'ensemble des libertés publiques ». Donc, plus il y a de ces privilèges dans un pays, plus le pays est libre ; la masse des privilèges fait une masse de libertés ! Après tout, je m'oxplique l'opinion de Taine : Lorsqu'un corps, s'appuyaut de ses privilèges, et de Talliance des autres corps, fait échec au gouvernement, Taine applaudit, parce qu'il pense au fond que toute limitation imposée à l'action gouvernementale est un bien en soi. Seulement, ainsi généralisée, je crois que son opinion est contestable ; en tout cas, il oublie ou méconnaît qu'en la circonstance présente, le bien possible s'accompagne d'un mal certain, qui est l'exercice d'un privilège.

11 ne voit, lui, dans le privilège qu'une garantie accordée ou conquise contre l'action du gouvernement. C'est effectivement l'un des côtés du privilège, mais le privilège en a une autre moins louable. Le privilège est ordinairement, sinon toujours, un bouclier ou une épée mise aux mains du privilégié pour lui permettre de combattre avec avantage contre les non-privilégiés dans une lutte économique, ou politique ou sociale. Taine va, luimême, nous le démontrer par des exemples.

« Même en 1789, le clergé, dans ses cahiers, tout en consentant à tolérer le>> non-catholiques , trouve l'édit de 1788 trop libéral ; il veut qu'on les exclue des charges de judicature, qu'on ne leur accorde jamais l'exercice public de leur culte ; et qu'on interdise les mariages mixtes ; bien plus, il demande la censure préalable de tous les ouvrages de librairie, un comité ecclésiastique pour les

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dénoncer, et des peines infamantes contre les auteurs de livres irréligieux ; enfin, il réclame pour lui-même la direction des écoles publiques, et la surveillance des écoles privées. »

Il faut avouer que ces privilèges du clergé, considérés en soi, isolément, n'apparaissent pas précisément comme des libertés générales, mais peut-être que par leur réunion avec d'autres, ils prendront un meilleur air ; nous allons bien voir.

« Dans les villes, par le resserrement du droit électoral, par la vente réitérée des offices municipaux, la puissance publique avait livré toute l'autorité municipale à une étroite oligarchie de familles bourgeoises privilégiées aux dépens du contribuable, à demi détachées du gros public, mal vues du public et que la confiance de la communauté ne soutenait plus. »

Quand il fait de la philosophie politique, vous le voyez, Taine défend avec véhémence les corps privilégiés ; quand il fait de l'histoire, il accable ces mêmes corps de ses dépositions.

En son office d'historien, il n'épargne pas davantage les états provinciaux, ces états qui constituaient (il va nous le dire) tout l'essentiel des provinces, de ces provinces si regrettables et dont l'abolition ne fut rien de moins qu'un crime. « Par malheur, au xviu® siècle, le pli était pris. Depuis trois siècles, la puissance publique n'avait pas cessé de violenter les corps spontanés. Sur les irais quarts du territoire, dans tous les pays d'élection, elle avait supprimé les états provinciaux. De l'ancienne province, il ne restait qu'une circonscription ad-

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minlstralive et un nom. (Juaul à ceux des étals provinciaux qu'on avait épartrnés, et qui subsistaient encore, l'esprit de routine y dominait, « constitués qu'ils étaient en 1879 comme en 14 il) ». l^etenons, s'il vous plaît, son dernier mot sur les provinces : « Sans ses états provinciaux, la province n'est qu'un nom ». Ce juj^^ement me semble parfaitement juste.

Les passages que je viens de citer, je les ai tous pris dans un même chapitre — dans un chapitre, cela est peut-être assez curieux, ou Taine prétend nous prouver que la Révolution, en détruisant l'ancien régime, nous a tout de suite « mis en perte » du côté de la liberté.

D'abord, en remplaçant, comme autorité suprême, l'ancienne monarchie par un corps législatif, la Révolution selon lui n'a pas mieux limité l'arbitraire gouvernemental, pas accru l'indépendance de l'individu. Loin de là, cette indépendance était mieux garantie par l'existence des corps que la Révolution a supprimés, noblesse, clergé, parlements provinciaux, assemblées provinciales, corporations de métier, corps de ville. Et depuis la Révolution, le régime ne s'est pas amélioré. Les créations révolutionnaires, les institutions où nous vivons, tendent plutôt à amener une progression dans l'arbitraire de l'Etat et dans la dépendance de l'individu.

Ce n'est pas encore tout : déprimé et garotté par l'Etat, l'individu perd de plus en plus, avec l'habitude d'agir, la faculté d'initiative, il se désintéresse des inté-

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rets publics ; il s'enfonce et se confine dans le soin égoïste de ses affaires particulières. De plus en plus chacun s'isole ainsi moralement, ce qui fait que de plus en plus la nation apparaît à l'esprit du philosophe comme une poussière d'hommes qu'un mailre absolu (unique ou collectif, peu importe) agite ou immobilise, manie enfin comme il lui plaît.

Le tableau est sombre ; est- il fidèle?

La supériorité de l'ancien régime sur le nôtre en fait de liberté individuelle et de garantie contre l'arbitraire, ne me parait pas du tout évidente. Je vois dans l'ancienne France des protestations s'élever, des agitations se produire, venant tantôt d'un des derniers états provinciaux, tantôt d'un parlement, tantôt du clergé, tantôt d'un corps de ville. Je n'aperçois pour ainsi dire jamais une résistance qui ait été finalement victorieuse de la volonté du roi ou de ses ministres, quand ils ont voulu sérieusement maintenir l'une de leurs pratiques habituelles ou imposer quelque contrainte nouvelle. On convient généralement que sous Louis XIV tout a plié ; mais sous l'insoucieux Louis XV, tous les mouvements des divers parlements, et même leur branle concerté, ontils abouti à quelque résultat valable ? Et sous le débonnaire Louis XVI, lequel de ces corps, garants de la liberté individuelle, a empêché que Beaumarchais fut mis à la Bastille par le même roi, débonnaire, mais sujet à des accès d'humeur? Lequel de ces corps a défendu avec succès la bourse des contribuables contre les dilapidations de l'aimable Galonné?

L'ancienne monarchie était, a-t-on dit, un absolu-

tisme tempéré p.ir l'opinion ; il y ;i du vrai, mais il serait encore plus vrai de dire qu'elle était tempérée par le tempérament particulier du prince, tempérée quand le prince était tempérant, politiquement parlant.

On a beaucoup af^ité ce problème de la limitation du pouvoir gouvernemental. En fait le pouvoir n'a jamais été contenu que par la force matérielle des sujets agissante ou menaçante, menaçante au point de bien persuader le gouvernement d'une action procbaine et victorieuse. Celte ultima ratio des peuples manquait sous l'ancien régime. La noblesse avait perdu la force militaire qu'elle avait au Moyen Age. Les parlements et les Etats provinciaux disposaient tout au plus] de l'émeute locale, force aléatoire, capricieuse, insuffisante en tout cas, le milieu d'alors étant donné.

Pour prouver qu'en déférant le pouvoir suprême à un corps législatif, le régime moderne n'a pas limité mieux la contrainte de l'état sur les particuliers, Taine prend un exemple qui semble d'abord bien choisi et vraiment décisif : celui de l'impôt dont le chiflre a crû sans arrêt depuis 1789. et dont le quantum est jusqu'ici demeuré absolument à la merci du corps législatif. Donc sur ce point, ce corps tient la place et joue exactement le rôle d'un roi absolu. C'est à examiner de près.

L'impôt tout entier entrait dans la cassette particulière du roi, qui, h. son gré, l'appliquait aux services publics ou à ses fantaisies privées : nul compte à rendre qu'à Dieu, Or, tout ce qui remplace aujourd'hui le roi, président, députés, sénateurs, ministre», est strictement rationné, ne prend à l'impôt qu'une part rigoureuse-

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ment déterminée. Nul personnage, dans l'Etat, n'a pouvoir de détourner vers ses besoins ou ses plaisirs personnels ce qui doit alimenter les services publics. C'est là un progrès qui, ce me semble, n'est pas sans importance. Sans doute le parlement (chambre et sénat) possède théoriqiiementle pouvoir d'imposer le contribuable, comme il le ju^e bon. llpeut, ce semble, augmenter àsa fantaisie le chiffre de l'impôt — << c'est comme l'ancien roi ». — Attendez, s'il vous plait. Qui nommait le roi? la naissance. Qui nomme le député et le sénateur? Le contribuable. Le pouvoir d'imposer appartient à un homme qui doit son existence politique au contribuable. Si le premier peut trop charger le second, le second à son tour peut tuer politiquement le premier, qui le sait et ne se soucie pas d'être tué. Par conséquent, s'il arrive que le contribuable soit trop imposé, c'est bien de sa faute, c'est qu'il est encore trop insoucieux de ses intérêts, ou qu'il ne voit pas encore assez clair dans ses affaires. Ce n'est pas le vice du régime. Il n'y a rien dans le régime qui empêche l'électeur de brider ses maîtres, puisqu'ils sont d'abord ses créatures (1).

Le contribuable, qui tient les cordons de la bourse, tient encore autre chose, il tient le fusil. La force armée,

(1) Devant le pessimisme do Taine, je suis loin d'admirer béatement le régime moderne ; et je le prouverais abondamment, si c'était ici le lieu. Noire régime est fondé sur le droit de gouverner accordé aux majorités temporaires; nous n'avons pas encore su y ajouter une pièce nécessaire, celle qui nous assurera contre les tendances naturelles à toute majorité de se perpétuer, par l'emploi abusif des moyens gouvernementaux. MrIs cela 'viendra, sûrement.

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dont le gouvernant se sert à l'occasion pour contraindre, opprimer le gouverné, c'est lui-même gouverné (jui la constitue. Tout le inonde soldat et tout le monde électeur, cela fait avec l'ancien régime une diiïérence qui n'est pas négligeable. Jamais l'individu n'a <'té aussi bien armé contre l'arbitraire de l'Etat. Au reste, sur ce point, Taine n'a pas évité de se contredire. Cette faculté de consentir l'impôt par ses représentants, Taine observant que Louis XVI l'accordait à la nation, aux états généraux de 1781>, ajoute « c'était assez pour obtenir tout le reste : Qui tient les cordons de la bourse tient tout ». Or, voyez maintenant : cette faculté, qui était tout, quand Louis XVI la concédait, n'est presque plus rien, aujourd'hui que nous la possédons, non comme une concession bénévole du prince, mais comme un droit.

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Deux libertés constituent évidemment toute la liberté : 1° la liberté de penser qui implique celle de pailer, d'écrire ; 2" la liberté d'agir, de travailler.

Je voudrais bien savoir quel corps, sous l'ancien régime, garantissait à l'individu la liberté des opinions politiques, ou religieuses, ou philosophiques, ou scientifiques, ou même seulement historiques. Au contraire, on peut en nommer plusieurs qui surveillaient attentivement les opinions (clergé, parlements, ministres, intendants, censeurs, voire même académies) et qui les

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surveillaient sans bienveillance et pas précisément pour encourager les opinions nouvelles ou individuelles.

Je prends au hasard deux journaux actuels. L'un contient un article où les ministres et la majorité de la Chambre sont dégradés et salis à plaisir ; l'autre est pire, car celui-ci, en termes clairs et posés, sans ironie ni amertume apparente, nous persuade que les ministres «t la Chambre viennent de commettre une injustice, qui est en même temps une maladresse politique. Ces inspirations de la liberté individuelle n'auraient pas été publiées sous l'ancien régime, ou l'auraient été clandestinement, c'est-à-dire avec très peu d'effet. Leurs auteurs, découverts, eussent été punis, non par des juges personnellement désintéressés, mais par les personnes offensées ou au gré de ces personnes.

Venons à la liberté d'agir, de travailler. Elle était fort réglementée, ce qui a toujours voulu dire limitée. Les trois quarts et demi du temps, celui qui voulait exercer un métier manuel ou une profession industrielle (voire même une profession libérale, comme la médecine, la chirurgie) était d'abord tenu de se faire admettre dans une corporation, dont l'entrée était loin d'être libre, dont la porte était souvent fort étroite. Pour se faire ouvrir cette porte, il fallait payer en argent ou en longs services. Une fois admis pouvait-on au moins y faire librement l'ouvrage dont la confection était le privilège de cette corporation ? pas du tout, ce n'était que conformément aux statuts qu'il était permis de tisser le drap, ou de le teindre, ou d'y découper un habit — ou de faire une paire de bottes — ou demédicamenter un malade, etc..

Chacun des membres de la corporation était surveillé par les autres et par les inspecteurs jurés ; chaque corporation était jalousement surveillée par quelque autre corporation, et à l'occasion accusée d'excéder son privilège, piaidée, ruinée en procès.

Le commerce pas plus libre que l'industrie, barrière» aux confins de la nation, barrières au dedans. 11 n'était pas jusqu'à la pauvre agriculture, que les intendants ne s'avisassent de surveiller, de régler ; parfois même les parlements s'en mêlaient.

J'ai beau chercher, je ne vois d'aucun côté celte liberté supérieure dont nous parle Taine. Je ne vois pas ces corps « dévoués à la défense des libertés. «

Je vois que dans la mesure de ses forces, avec un succès d'ailleurs variable et aléatoire, chacun défendait ce que Taine appelle si curieusement des libertés. Le courtisan défendait ses pensions, les ducs et pairs leurs droits de préséance, la noblesse et le clergé leur droit à ne pas payer certains impots, les villes et les provinces leur droit à se redimer de la gabelle, les officiers nobles leur droit à obtenir seuls les hauts grades de l'armée, les cordonnier à faire exclusivement les souliers neufs, les apothicaires à se réserver la vente de certains médicaments que leur disputaient les épiciers, etc.. Je vois que chacun s'etlorçait à maintenir à son profit quelque forme d'inégalité qui lui avait été concédée souvent à prix d'argent. Mais de liberté, proprement dite, je n'en aperçois point.

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Et comme nous avons moins de liberté, nous avons, à ce qu'il parait, moins d'initiative, moins d'envie d'agir, moins d'énergie dans l'activité : c'est là pour Taine un fait certain dont il s'attriste profondément.

La préface du premier tome de son ouvrage : Le régime moderne, contient les lignes suivantes :

« Les grandes institutions du consulat et de l'empire n'ont pas encore atteint leur terme historique, consolidation ou dissolution : depuis 1800, à travers huit changements du régime politique, tout l'ordre social a subsisté, presque intact. Quel en sera le succès où l'insuccès définitif? Nos enfants le sauront. » Ils pourront juger. « Aujourd'hui, quatre actes seulement ont été joués. Nous ne pouvons que pressentir le cinquième ». Et voici quant à lui ce qu'il pressent. « A force de vivre dans cette forme sociale, nous la trouvons naturelle; nous avons peine à en concevoir une plus saine. Depuis trois générations elle nous comprime et nous avons contracté les infirmités qu'elle comporte, arrêts de développement, troubles de lasensibilité, instabilité de l'équilibre interne, travers de l'intelligence et de la volonté, idées fixes et idées fausses ». Il me semble que ceci n'est pas pressentir, mais déjà juger et condamner.

Ce que Taine appelle i<;i dans un langage métaphorique l'arrêt de développement, il le nomme ailleurs, en langage plus simple mais plus clair, le manque d'initiative.

La cause de notre manque d'inilialive, il la exposée, il l'a dénoncée le lon|j^ de trois volumes où les paji^es éloquentes ne inan(|uent pas; éloquence tantôt grave et triste, tantôt émue d'une irritation sourde et contenue. Instructifs certes ces trois volumes ; ils témoi|^nent à coup sur d'une information consciencieuse. Peut-être peut-on trouver que cette information, Taine l'a trop rapidement conduite; il a évidemment tente de remplacer le temps, qu'il refusait à son œuvre, par la fièvre du travail et par l'énergie deTeMort.

Jl raconte d'abord la pression accablante exercée par Napoléon I^"" sur toutes les administrations locales, créées par la Révolution. Il montre ensuite l'exemple de Napoléon suivi par les gouvernements postérieurs, et l'intervention de l'Etat conservée, pour sa commodité, jusque dans l'époque contemporaine; bref il expose et en grands détails notre régime de centralisation excessive. « Depuis la constitution de l'an VIII, dit-il, un agent national, un préfet, installé et maintenu au centre de chaque déparlement, régit par lui-même ou par ses bureaux, corrige et annulle à son gré l'activité administrative des conseils généraux, des conseils municipaux et des maires, tient les uns et les autres dans une subordination étroite et décourageante. »

Ce tableau est assurément exact quand il s'agit du gouvernement de Napoléon I*"", exact encore pour la restauration et pour le second empire, un peu forcé pour le règne de Louis-Philippe. Après 1870, Taine est bien obligé de reconnaître que les attributions des conseils généraux et des corps municipaux ont été sérieuse-

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ment accrues ; mais alors l'instilulion du suffrage universel lui offre une échappaloiro.

« Le suffrage universel, dit-il, est une si malheureuse innovation, que la dépendance des corps locaux devient maintenant un bien relativement. » Ce n'est pas là répondre droit à l'objection; c'est répondre à coté. Admettons le caractère nuisible du suffrage universel. La compression que l'Etat exerçait s'est tout de même relâchée. On a dû agir davantage en vertu de ce fait. 11 se peut qu'on ait agi avec plus de maladresse, à cause du suffrage universel, qu'on ne l'aurait fait sans cela; il n'en reste pas moins qu'on a dû agir plus; et la thèse de Taine en reçoit une atteinte.

Je ne méconnais pas pour cela ce que ces volumes de l'ancien régime contiennent de psychologie vraie, et de philosophie historique incontestable. Assurément le passage de Napoléon dans notre histoire fut calaïuiteux, autant pour nos affaires de l'intérieur que pour nos relations avec les nations voisines. Le Régime administratif que nous lui devons, a durement posé sur nos habitudes et sur notre àme même. Il faut sympathiser avec le profond sentiment de libéralisme, dont Taine fut animé, et qui lui a inspiré un grand nombre de fortes pages, absolument belles.

En dépit de quelques exagérations, sans importance en la cause, son réquisitoire formidable contre Napoléon reste un incomparable morceau d'histoire.

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Ainsi Taine a jugé, avec une presque complèlo justice, le rf^gime de centralisation que nous avons subi pendant près d'un siècle. Kt cependant il en a tiré des conséquences fausses, à mon avis. Le jugement rigoureux qu'il prononce contre notre société, le pronostic désespéré qu'il porte sur notre avenir me paraissent inacceptables. C'est qu'autour de notre régime administratif, assez mauvais, des choses favorables naissaient et s'élevaient, qui ont échappé au regard de Taine. .le dirai tout à l'heure lesquelles.

Avoir de l'initiative, c'est tenter de faire quelque chose qui n'a pas encore été fait, c'est inventer, c'est innover. L'invention est un témoignage d'initiative, môme alors qu'elle n'est pas réalisable, si d'ailleurs on a fait elîort pour la réaliser.

Quelqu'un qui ferait le dénombrement des inventions effectives du xix'' siècle et en regard le dénombrement des inventions du xvii« siècle ou du xviii® trouverait fort étonnante l'assertion de Taine. Que serait-ce s'il avait l'intinie patience de parcourir la collection imprimée des brevets d'invention, et s'il s'informait ensuite des efforts conscients, du travail dépensé, des risques pécuniaires acceptesetcourus.il admirerait à quel point une opinion préventive peut aveugler un grand esprit.

Plus jeune, Taine avait été, au reste, plus clairvoyant, comme le prouvent les lignes suivantes (Article sur Troplong et Montalembert, 1837).

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« C'est l'invention qui mesure la force morale. Pour chercher, pour découvrir, pour appliquer, il faut souhaiter avec passion. La décadence de l'invention attestait à Rome l'affaiblissement des courages, la fécondité de l'invention annonce chez nous l'énergie du ressort intérieur. Ce siècle qui n'est pas achevé a produit plus que ses aines. »

Pour faire simplement du commerce, ou de l'industrie dans la France moderne, livrée àla concurrence illimitée, il faut bien plus d'énergie — les naufrages y étant chaque jour d'une fréquence effrayante — qu'il n'en fallait du temps où l'industriel, le commerçant s'assevait à un comptoir déjà ancien, souvent héréditaire, environné de concurrents dont le nombre était préfixé et incressible, et attendait là, avec une sécurité presque complète, le client, qui de son côté avait des habitudes héréditaires.

D'autres témoignages de notre esprit d'initiative existent, qui sont en môme temps témoignages de notre esprit de solidarité. Or, Taine prétend que le sentiment de la solidarité entre concitoyens a baissé chez nous, comme l'initiative. Tel de ses disciples va jusqu'à nous voir tous noyés dans la boue de l'individualisme, de l'égoïsme absolu, dans l'indifférence complète du voisin et des intérêts collectifs. Il me semble voir précisément le contraire, il me semble voir que l'individu est devenu, pour ainsi dire, moins individuel. Les questions politiques, les questions sociales, les questions locales elles-mêmes passionnent un assez grand nombre de nos contemporains ; l'esprit de parti, dont je n'aime pas d'ailleurs les

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excès, mais qui cnlin n'est pas du tout l'indilTérence, me parait suflisaiiiment répandu. Comljien était dilîérent le i bour^^eois provincial du xvn° siècle et xviii" siècle, uni- | quement délassé ou diverti de ses alîaires privées par les commérages de sa petite ville, par les petites rivalités de clocher, parles galanteries, le jeu et les farces, parce train de vie terre à terre que les lettres et les mémoires du temps nous décrivent. Quels esprits ! et quels horizons ! Pas d ejournaux, pas de clubs, point ou peu du cercles. Lié dès sa naissance aux idées, aux atîections, aux rancunes traditionnelles dans sa famille, ou dans sa cité, l'homme d'alors vivait et mourait dans ce même étroit réseau (1). Aujourd'hui l'homme de cette classe s'attache, volontairementet par choix, à quelque opinion, à quelque parti, qui possède des adhérents sur toute la surface du territoire, et si c'est là encore une prison, toujours est-il que cette prison est beaucoup plus large. Les gens, qui professent une même opinion, s'unissent aujourd'hui sur une aire beaucoup plus étendue, et vibrent à l'unisson plus vivement. Il en est de même de ceux qu'unit quelque intérêt ; j'en parlerai tout à l'heure.

Ceux des jugements de Taine qui sont erronés (à mon avis) procèdent tous d'un môme aveuglement, du moins il me le semble ainsi : médecin politique, en

(1) Au reste, qu'on lise L'Ancien régime, Taine lui-même y a très bien dépeint la vie locale de l'ancienne bourgeoisie. Il a signalé éi^alement l'apathie vraiment étonnante des populations provinciales au moment même où le sort de la révolution se décide à Paris.

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qu*Hc d'un remède pour nos maux, qui ne sont pas tout à fait de son imagination, qui sont bien réels en partie, Taine n'a cessé de chercher ce remède en arrière, ou à côté; dans notre ancien régime, ou bien dans le régime actuel de l'Angleterre ; et c'est là, mais surtout dans notre ancien régime, qu'il a cru le trouver. Des prédécesseurs au reste lui avaient déjà indiqué du doigt celui qu'il a finalement adopté, à savoir l'existence au milieu de l'Etat de certains grands corps, plus au moins autonomes, clergé, aristocratie, parlements provinciaux. Ce choix une fois fait, il n'est pas venu une minute à l'esprit de Taine qu'il y avait peut-être, dans les nouveautés de notre temps, des ressources aptes à guérir la maladie qu'il déplorait.

Historien littéraire, il avait déjà manqué à faire un compte suffisant des individualités : historien politique, il n'a pas aperçu quelle valeur nouvelle pouvait donner à l'individu la liberté du livre, du journal, de la conférence créée par le régime moderne ; et que tel, avec un peu de talent et d'énergie, peut aujourd'hui se rendre redoutable au gouvernement..., qui jadis aurait pourri à la Bastille ou séché de dépit et de colère dans une impuissante obscurité. Et, comme d'autre part, il n'a pas reconnu ce fait que la lecture des journaux, la fréquentation des conférences, des réunions publiques, l'usage du droit de vote, de l'éligibilité, (bien que ce soit là une activité individuelle, rare et discontinue) suscitent cepen-

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dant et entretiennent l'instinct social, on peut dire qu'il n'a vraiment />a5 eu le sens des moyens modernes.

Et cela devient bien plus saisissant quand on considère ce que l'individu peut accomplir de grand dans toutes les directions, en s'unissanl à d'autres, en formant des associations pleinement libres, exemptes de toute attache, de tout caractère officiel, ouvertes à tous, ne demandant à leurs membres ni naissance, ni rang, ni condition sociale particulière et privilégiée.

Ce mouvement d'associations, de syndicats, de confédérations qui emporte aujourd'hui notre pays vers un état social encore indéfinissable, Taine l'a vu naître ; et, croyons en ses amis, il a eu un moment de surprise. A en juger par son œuvre, la surprise n'a pas duré ; en tout cas, elle n'a pas opéré. En se remettant à sa table de travail, Taine a, sans hésitation ni doute, repris son œuvre dans le même esprit qu'auparavant, avec la même fin préconçue devant les yeux.

Depuis lors, le mouvement jugé par lui sans importance, s'est tellement élargi, tellement amplifié qu'il fait naître d'un côté des espérances audacieuses et, d'autre part, d'assez vives appréhensions. Ces forces libres commencent même à exercer visiblement un pouvoir d'intimidation sur les forces officielles. Il ne faut pas songer à faire ici le dénombrement des sociétés qui depuis un siècle sont nées, ou tout au moins ont pris un développement imprévu ; c'est là un immense sujet (qui, d'ailleurs, dépasse mes forces).

J'essayerai seulement de faire sentir combien cette armée des sociétés nouvelles est imposante par le

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nombre, et combien, psychologiquement parlant, elle est signilicalive par sa variété ; peu de mots, je crois, y suffiront.

Certes, les sociétés de secours mutuel sont d'un f^enre déjà ancien ; mais ce qui est bien nouveau, ce qui peutêtre n'avait pas été présumé, c'est leur immense multiplication. Actuellement la mutualité compte, assure-t-on, au moins trois millions d'adhérents. — Les syndicats agricoles, nés récemment, s'élèvent déjà à plusieursmilliers. — D'après un discours officiel qui est d'hier, la confédération du travail réunit sous son hégémonie 300 syndicats d'industriels ou d'ouvriers urbains. J^eaucoup de ces syndicats sans doute n'ont encore que peu d'adhérents, mais on peut en citer un (le syndicat du livre) qui en possède à lui seul 30.000. — L'ancienne France assurément a connu les établissements de crédit, les entreprises de commerce ou d'industrie créées et entretenues par l'association des capitaux ; c'est encore là un genre assez ancien ; mais combien plus nombreux aujourd'hui que jadis ces corps formés par la collaboration des intérêts : compagnies de chemin de fer, de navigation, grandes banques, grandes usines, compagnies d'assurance sur la vie, contre l'incendie, contre la grêle, contre les accidents ; sociétés coopératives de consommation, sociétés coopératives de production, etc.. et surtout combien plus grand le nombre des gens qui, actionnaires ou obligataires, sont englobés dans ce vaste ' système.

Que le lecteur fasse ce que j'ai fait : qu'il prenne garde seulement pendant quelques jours, aux sociétés que son

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journal iiicnlionMora, incidemment, j)ar occasion; il apprendra l'existence de sociél(5s qu'il ne soupçonnait pas ; il sera sûrement étonné, et par ce qu'il aura ap[)ris, il concevra à peu près l'étendue de ce qu'il aurait à apprendre, s'il voulait tout savoir.

l'assons sur les sociétés dont la (in est l'intérrt écomique, l'exploitation de quelque industrie, la gérance de quelque bien, ou encore la défense de quelque intérêt professionnel, comme les syndicats d'agents des postes, et les amicales d'instituteurs. Arrivons à des créations qui témoignent d'un esprit de solidarité plus recherché et qui sont en outre profondément marquées d'un caractère nouveau (qu'elles aient d'ailleurs la forme d'association permanente ou celle de congrès, de réunions temporaires, à époques fixes.) Celles-ci ont en vue des intérêts moraux, intellectuels, esthétiques, patriotiques. Voici par exemple les associations pour propager la tempérance, — pour défendre la faiblesse humaine contre l'alcoolisme, — pour répandre hors de France, la langue française — pour secourir les blessés de la guerre — pour secourir les blessés du travail et de la circulation. — Voici les femmes françaises — et les femmes de France. — Les associations pour la protection de l'enfance — pour l'assistance des jeunes détenus — pour conserver les monuments historiques — pour la défense de l'arbre. — Pour honorer certaines tombes — pour acheter des tableaux et les donner au Louvre. — Voici le Touring-Club^ les sociétés de gynmastique, etc. Ouant aux sociétés savantes, je n'en parle pas ; cela me mènerait trop loin. Mais, ne vous semble-t-il, comme moi,

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que l'existence de ces sociétés si diverses révèle une précieuse gradation ? Ne vous semble-t-il pas que les hommes d'aujourd'hui ont de la solidarité qui les lie une idée plus nette et aussi un sentiment plus délicat, puisque, partis d'institution où l'intérêt matériel est visible, comme les sociétés de secours mutuel, ils en sont venus à former des sociétés où il n'y va que d'une communauté déplaisir ou de goût, telle que la société pour la préservation des paysages, ou pour l'achat de tableaux ?

De celte très superficielle revue, rapprochons les affirmations deTaine sur la décadence indéfinie et inévitable de l'esprit d'association et de solidarité, et nous en tirerons pour nous-mômes une salutaire crainte des théories préconçues.

Il y a eu de tout temps des prophètes ou des pronostiqueurs politiques, qui naturellement ont prophétisé ou pronostiqué à faux. Je n'en connais pas qui aient été plus malheureux dans leurs prophéties et plus cruellement démentis par les événements, que Taine ne l'est par ce mouvement si considérable, si apparent, si démonstratif des associations modernes.

CIlAlMTHi: III

LA lU LIGION ET LA SCIENCE EN DESACCORD. INSUFFISANCE DE LA SCIENCE, LA MORALITÉ EN DANGER

C'est en exposant l'état des esprits à la fin\lu xviu' siècle que Taine a, pour la [)remière fois, exprimé net-tenient ce qu'il pensait du rôle de la science dans les alFaires humaines (V. Ancien régime, livre 111).

A cette tin de siècle, les sciences se trouvaient avoir

ait des progrès éclatants, grâce à Newton, Euler,

d'Alembert, Lagrange, Laplace, grâce à Lavoisier,

Franklin, Coulomb, Priestley, Builon, NA'erner, Lamarck,

et d'autres encore.

Les de'couverles accomplies par ces grands esprits, dans les directions les plus diverses, mathématiques, cosmographie, physique, chimie, histoire naturelle, avaient abouti à un résultat prestigieux. De leur ensemble, de leur union, un concept immense avait surgi ; l'imposante image d'un univers, régi par des lois indéfectibles, et parfaitement un dans ses dimensions illimitées, était apparue pour la première fois à l'esprit humain. Taine a très bien fait sentir ce que cette apparition, d'une incomparable beauté, eut d'impressionnant, d'enivrant même

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