CDAP. III. — LA BELIGION ET LA SCIENCE EN DÉSACCORD
pour les natures intellectuelles; et l'on sent queTaine lui-môme, en traitant ce grand sujet, n'échappe pas à l'émotion. 11 était, de naissance, un esprit scientifique ; ses idées très précoces sur le déterminisme le prouvent assez.
Cependant, déjà, on peut apercevoirchez lai la sourde activité des tendances qui l'amèneront finalement à professer sur le compte de la science une opinion assez ambiguë. Remarquez, s'il vous plait, quelle fonction il lui prête ici, en nous la présentant pour la première fois: elle est l'un des deux éléments qui ont constitué le poison dont la vertu malfaisante a fait délirer les hommes de la Révolution. Il a beau dire après cela que la science, en soi et isolée, est parfaitement bonne, c'est tout de môme nous faire faire connaissance avec elle sous de douteux auspices ; et il n'en reste pas moins qu'en une certaine combinaison — et qui sait? peut-être en plusieurs autres (nous verrons cela plus tard) — cette substance, salutaire en soi, peut devenir l'ingrédient trop efficace d'un violent poison.
L'élément qu'il ne faut pas que la science rencontre dans une tête, sous peine de s'amalgamer avec lui, et de produire ainsi l'empoisonnement intellectuel, c'est Y esprit classique. Tout lecteur de Taine sait en gros ce que Taine entend par ce terme. Ce qu'on n'a peut-être pas assez remarqué, c'est qu'au règne de l'esprit classique^ Taine a, en différents temps, assigné une étendue, une durée très différentes. Au moment où il écrit le livre de L'ancien régime, Taine estime que l'esprit classique» naît et meurt entre Malherbe d'un côté et Delille d'autre côté » ; Lacombe. 16
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mais auparavant, alors qu'il écrivait l'histoire de la littérature anglaise, il nousaaflirmé qu'une certaine manière déraisonner, trop simjjle, trop élémentaire, était propre à l'homme fran(,ais ou aux Français de toutes les époques, était par conséquent en lui un trait de race, et par suite encore un trait définitif immuable. Laquelle de ces opinions faut-il accepter ? A prendre celle-ci, qui en date est la première, la conclusion serait grave, car il en résulterait que la science, dans une tète française, peut, par heureuse chance, être une bonne chose, mais peut aussi être tout le contraire ; et cela ne laisse pas que de nous donner une impression inquiétante tant sur le Français, que sur la science elle-même.
Si, du concours, de l'accord des divers savoirs, à la lin du xviii" siècle, on peut dire que la science naît, que la science existe pour la première fois, on peut dire aussi, suivant Taine, qu'au même moment éclate le premier conflit de la science avec la religion. Et c'est pour Taine l'occasion de nous exprimer, pour la première fois, son sentiment sur le rôle de la religion, sa fonction dans notre monde.
En effet, nos gens du xviii® siècle, endoctrinés par la science, mais imbus d'esprit classique, découvrent tout à coup que les institutions sous lesquelles ils vivent — et parmi lesquelles la religion tient le rang le plus éminent — sont insupportables. Toutes leur semblent marquées
COAP. m. — LA RELIGION ET LA SCIENCE EN UÉSACCOnD 2\'i
au coin de l'injustice ou de la dt'Taiion : « Ce qui les conserve, ce qui les soutient encore, c'est purement le préjugé, selon nos gens ». — « Mais, leur n-plique Taine, le préjugé héréditaire est une sorte de raison qui s'ignore, lia ses titres aussi bien que la raison elle-même... Comme la science, il a pour source une longue accumulation d'expériences. » — On serait curieux de connaître quelques-unes de ces expériences et de les comparer à ce qu'on appelle de ce nom en science: Taine n'en cite aucune ; il suit son idée et il se met à parler de la religion, en général. « A certains moments, dit-il, des hommes ont saisi par une vue d'ensemble, l'univers infini : la face auguste de la nature éternelle s'est dévoilée tout d'un cou[). » — .le me demande si vraiment Taine parle de la religion ; si en parlant de la religion, inconsciemment, il ne songe pas à la science, ne se souvient pas d'elle, de ce qu'il vient d'en dire. — Quoi! Mahomet, Bouddha, le Christ ont eu une vue d'ensemble par laquelle ils ont saisi l'univers infini! Taine croit-il à la justesse de leurs vues d'ensemble, lesquelles de Jésus à 13ouddha diffèrent assez? Il croit, nous le savons, au tableau de la nature esquissé par la science ; et d'autre part il déclare que ce tableau de la science diffère absolument du tableau que la religion chrétienne présente de cette même nature : alors quoi? On se demande comment tout cela s'arrangeait dans l'esprit de Taine.
« La religion est de sa nature un poème métaphysiqu e, accompagné de croyance... A ce titre elle est populaire..^ La vérité, pour devenir sensible, est obligée de revêlir un corps. Il lui faut un culte, une légende, des cérémonies...