‹ Taine, Historien et sociologueChapitre 19 sur 26 · CHAP. III. — LA RELIGION ET LA SCIENCE EN DÉSACCORD · texte numérisé non relu

CHAP. III. — LA RELIGION ET LA SCIENCE EN DÉSACCORD

deux iastitulions : la religion, la science. Il les pose alors face à face et nous donne sur l'une comme sur l'autre ses opinions ultimes.

Taine en est venu à dire (comme d'autres qui ne sont pas de son bord) : « La science change le monde, mais c'est l'homme qu'il faudrait qu'elle changeât ! Et elle ne le change pas. L'homme est resté le même. » Or^ je vous le demande, le monde que la science a pouvoir de changer, n'est-ce pas même chose que le milieu^ Et Taine n'a-t-il pas dit que le milieu influait gravement sur l'esprit, les œuvres et les actes de l'homme? Si la science change le milieu et que le milieu change l'homme, l'homme n'est pas resté le même. Si, au contraire, l'homme est resté le même, il faut que le milieu n'exerce aucune influence. Il me semble bien que Taine est tombé dans une contradiction dont il ne s'est pas aperçu. (J'aurai à en relever tout à l'heure une autre.)

Il est évident qu'il y a un homme éterael. C'est l'homme considéré d'une certaine manière, l'homme vu sous le jour d'une forte abstraction. On constate, par exemple, que l'homme, depuis le commencement du monde, n'a toujours que cinq sens, lesquels ont toujours fonctionné élémentairement de la même manière ; qu'il est pourvu des mêmes organes intérieurs — pas un de plus — qu'à son début, d'où il suit qu'il a toujours été pressé des mêmes besoins fondamentaux ; et qu'enfin cet homme abstrait, général, éternel, est fondamental ; qu'il est le suhstratum par rapport aux variations que les circonstances de temps et de lieu viennent jeter, comme une draperie superficielle, sur son ossature immuable. — Mais, tout de

mùme... ces variations superficielles, à un certain point de vue, n'en sont pas moins d'une efticacilé cxlrèniement sensible et inipoitaiile sur les procédés réciproques des hommes entre eux, sur leur laçon de se traiter niutuollement — el même sur les sentiments intimes qu'ils éprouvent les uns pour les autres.

Taine observe que, certaines circonstances étant données, une époque de révolution notamment, le sauvage reparait avec une étrange et terrible promptitude dans le civilisé. Il y a du vrai ; mais aussi il y a du faux, une large — et heureuse — part de faux. liemarquez d'abord que, pour que l'homme civilisé redevienne le sauvage, il faut des conditions spéciales, exceptionnelles et passagères de leur nature, tandis que le sauvage est sauvage tout le temps. Secondement, les civilisés, soumis à Taclion néfaste d'une révolution, ne redeviennent pas tous sauvages (M. de Malesherbes, par exemple, et assez d'autres), tandis que, dans une tribu de cannibales, tous sont cannibales au môme degré ou à peu près. On pourrait conséquemment dire que les temps révolutionnaires durent chez les sauvages des siècles et des siècles, tandis qu'ils ne sont chez les civilisés qu'un bref moment, et encore un bref moment pour quelques-uns. Si cela ne fait pas pour le philosophe, assis à l'aise devant son bureau, dans un cabinet plein de sécurité, une différence sensible, cela en fait une pour la masse des hommes exposés aux sévices d'un temps de révolution.

Rémarquez comme Taine argumente : « Du sauvage au civilisé, aucune différence intérieure, rien qu'une diffé-

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rence extérieure, apparente, puisque le sauvage reparaît parfois dans le civilisé. »

On pourrait tout aussi bien se servir du même argument pour prouver que, de l'animal à l'homme, il n'y a pas, intimement ^ de progression morale ; car l'animal, lui aussi, reparait dans l'homme à de certains moments ; et d'autre part la morale humaine se manifeste déjà dans certains animaux. — JMais... au fait, Taine a descendu cette pente : il nous parle plusieurs fois du gorille lubrique et féroce, que tout civilisé récèle encore immuablement.

Puisque je suis sur ce chapitre de l'homme général, tel qu'il est vu par Taine, je l'achèverai. Au point de vue intellectuel, l'homme, selon Taine, est tout ce qu'il y a de plus fragile. Ce point d'équilibre entre nos facultés mentales, que nous appelons notre raison, est tout à fait instable ; c'est même une réussite assez rare : notre cervelle est toujours en instance de produire des concepts fous, ou tout au moins des hallucinations.

Il me semble que Taine exagère quelque peu. 11 y a certes parmi nous des fous et des hallucinés, mais ils ne sont pas en majorité. Un homme ordinaire, et même exceptionnel, peut avoir des hallucinations, mais ce ne lui est pas habituel. L'animal homme, s'il était tel que Taine l'imagine, serait moins bien doué que la plupart des animaux supérieurs, qui ne sont ni fous, ni hallucinés, mais bornés dans leurs connaissances et dans leurs facultés de raison, ce qui n'est pas du tout la même chose. Et il aurait péri de bonne heure, parce qu'il ne se serait pas suftisamment adapté aux divers milieux terrestres ; la multiplication de l'espèce humaine, parmi des con-

ditions très diverses, est un fait qui suffit, jo crois, à convaincre Taine d'exag«^ration. i\os concepts ne sont jamais tout à fait vrais ; nous n'atteif^nons que des vérités relatives; et par suite nos actions ne sont qu'à peu près ajustées sur la réalité environnante ; — et encore ceci : notre vue ne s'étend pas au delà d'un cercle borné ; — voilà ce qu'on peut dire de nous ; mais, en somme, notre esprit, d'après les résultats, paraît être encore plus en instance de produire des concepts à peu près vrais que des concepts fous.

Au suj^t de cet homme général, Taine s'est exprimé souvent avec une sorte de violence contenue : « C'est le gorille féroce et lubrique. » — « C'est le Carnivore c< primitif qui a des dents comme le chien et le renard et « qui les a enfoncées à l'origine dans la chair d'autrui ; et « qui égorge encore, comme à l'origine, pour un morceau <i de poisson cru. »

Je vois autour de moi quelques personnes des deux sexes que j'ai peine, je l'avoue, à me représenter en fonction de gorille féroce. J'accorde certes, car cela est trop évident, l'existence encore persistante de l'homme de proie ; mais il y a aussi, incontestablement, des cœurs simples, si tendres qu'on peut les fouler à son aise, qui se laissent faire, ne se défendent pas, de peur de blesser en se défendant ; il v a des âmes trop oiïensées parla vue des soufîrances, en qui la sympathie douloureuse devient un état fixe, détachées à la fin d'elles-mêmes, et toujours perdues dans quelque autre. — a Taine, dira-t-on, reconnaît parfaitement l'existence du saint. » — Ce n'est pas assez, je lui demande de reconnaître l'existence du

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