‹ Taine, Historien et sociologueChapitre 4 sur 26 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

LA CONSTITUTION DURABLE EST MANQUEE PAR LA FAUTE DE l'esprit classique

Dans la préface de son Histoire de la littérature an» glaise, Taine écrivait déjà ce qui suit :

a Au siècle dernier on se représentait les hommes de toute race et de tout siècle comme à peu près semblables. On connaissait l'homme ; on ne connaissait pas les hommes. On n'avait pas vu la diversité infinie et la complexité merveilleuse des âmes ; on ne savait pas que la structure morale d'un peuple et d'un cige est aussi particulière et aussi distincte que la structure physique d'une famille de plantes ou d'un ordre d'animaux. Aujourd'hui l'histoire, comme la zoologie, a trouvé son anatomie... (1). »

(1) Si la structure morale d'un peuple ou d'un âge (notez bien cet âge) était aussi distincte que la structure physique d'une famille de plantes, c'est qu'elle serait aussi simple, et alors la diversité infinie, la merveilleuse complexité des âmes ne serait plus qu'une brillante, mais fausse expression. — « Aujourd'hui l'histoire a trouvé son anatomie. » — Mais... l'anatomie, qu'est-ce donc? La connaissance de l'homme physique universel; si, en science morale, on a acquis un savoir qui fasse pendant à l'ana-

30 LIVKE PRBMIEH. — LA HKVOLUTION

Là-dessus, Taine expose sa théorie de Vesprit français.

Cet esprit, propre au Français, rendrait le Français particulièrement apte à abstraire, extraire, siniplilier, mais incapable d'embrasser la complexité de l'àme humaine, incapable d'apercevoir « les ditTérences morales qui distinguent un peuple d'un autre, une race d'une autre, un individu d'un autre individu ».

De cette inaptitude si grave, si étendue, Taine trouve la preuve dans toutes les œuvres de la littérature française, comparées aux produits de la littérature anglaise. En conséquence, elle est pour lui le fait de la race, c'està-dire une défectuosité constitutionnelle, constante, perpétuelle, sur laquelle les circonstances adventices, les époques ditîérentes glissent sans etîet.

Dans son Ancien régime Taine exprime une opinion qui semble différer de la précédente. — Celte défectuosité n'est plus un trait de la race, mais la caractéristique d'une époque. L'esprit français est devenu pour Taine Vesprit classique, et c'est l'esprit de deux siècles. Il va de Malherbe et Balzac jusqu'à Delille et à M. de Fontanes. a Entre Am3'ol, Rabelais, Montaigne d'un côté et Chateaubriand, Victor Hugo, Honoré de Balzac de l'autre, naît et finit le français classique. » Cette seconde opinion est-elle au moins la dernière de Taine sur ce môme sujet?

Nous sommes au xviii® siècle, vers la fin, et voici le

tomie, ce ne peut être que la connaissance de l'homme moral universel.

spectacle que la France offre aux yeux de Taine : « Lorsque nous voyons un homme un peu faible de constitution, mais d'apparence saine et d'habitudes paisibles, boire avidement d'une liqueur nouvelle, puis tout d'un coup tomber à terre, l'écume à la bouche, délirer et se débattre dans les convulsions, nous devinons aisément que, dans le breuvage agréable, il y avait une substance dangereuse ; mais nous avons besoin d'une analyse délicate pour isoler et décomposer le poison. Il y en eut un dans la philosophie du xviii^ siècle et d'espèce étrange autant que puissante, car non seulement il est l'œuvre d'une longue élaboration historique, l'extrait définitif et condensé auquel aboutit toute la pensée du siècle, mais encore ses deux principaux ingrédients ont cela de particulier, qu'étant séparés, ils sont salutaires et, qu'étant combinés, ils font un composé vénéneux (1). Le premier est l'acquis scientifique, le second est l'esprit classique. » Remarquons-le, il s'agit de la philosophie du xvui® siècle et de la politique issue de cette philosophie, il ne s'agit plus de littérature proprement dite ; et puis cette fois l'esprit classique n''agit pas seul, il agit en combinaison avec un autre élément ; c'est pourquoi il produit ici, en philosophie spéculative et en politique pratique, un effet assez différent de celui qu'il a produit en littérature. En littérature, nous lui avons dû de ne posséder que des artistes incomplets, incapables de rendre les dehors pittoresques des choses, les dernières particularités des personnages de roman, de poème, de comédie ou de

(1) Composé des plus fantastiques.

32 LIVKK l'HEMIER. — LA HÉVOLUTION

drame ; maintenant, en politique, nous allons lui devoir de commettre de terribles et pernicieuses bévues.

Celte dernière théorie de Taine sur l'esprit français ou classique, contient évidemment quelque chose de complrmetitaire, mais rien qui constitue une nouvelle contradiction.

A quoi tient-il que la science, bonne en soi, produise ici, pour une part, relfet pernicieux? Aux prog'rès merveilleux qu'elle a faits au xviii® siècle, à ses grandioses découvertes, qui ont entièrement changé aux yeux humains les dimensions et la ligure du monde naturel. De là un enthousiasme particulier, une loi nouvelle, la religion de la science. De là aussi, par contre, l'airaiLlissement d'un sentiment ancien, l'aiïectueux respect pour les choses établies de longue date, en un mot pour la tradition. Les hommes, à la fin du xviii*^ siècle, ont cru et ils ont proclamé que l'humanité venait d'entrer dans l'ère des lumières, qu'elle avait atteint l'âge de la raison. L'âge de la raison! « Oui, dit Taine, d'une certaine raison, de la raison réfléchie, consciente d'elle-même, de celle qui, en effet, crée la science. Rien de mieux si cette raison, instruite par l'histoire, eût compris sa rivale, eût reconnu dans la tradition une sœur à qui elle devait laisser sa part!... Car le préjugé héréditaire est une sorte de raison qui s'ignore. Comme la science, ce préjugé a pour source une accumulation d'expériences. Les hommes après une multitude de tâtonnements et d'essais ont Uni par éprouver que telle façon de vivre et de penser était la seule accommodée à leur situation, la plus praticable de toutes. » Le résultat de ces essais forme l'héritage du

genre humain. Là où il manque, car il y a des peuples à qui il manque, on est sauvage — « Ne pas manger de chair humaine, ne pas tuer les vieillards inutiles ou incommodes, ne pas exposer, vendre ou tuer les enfants dont on n'a que faire, être le seul mari d'une seule femme, avoir horreur de l'inceste et des mœurs contre nature, être le propriétaire unique et reconnu d'un champ distinct, écouter les voix supérieures de la pudeur, de l'humanité, de l'honneur, de la conscience... composent la civilisation des ûmes. » — Sans doute; mais je ne me représente pas quels tâtonnements, quels essais, au sens exact du mot, ont mis fin au canHibalisme, à l'infanticide, à la polygamie. — « En général, continue Taine, plus un usage est universel et ancien (le cannibalisme l'a été), plus il est fondé sur des motifs profonds de physiologie, d'hygiène, de prévoyance sociale. (Nos institutions modernes doivent être fondées sur des motifs bien peu profonds, étant si modernes)... exemples, la séparation des castes dans l'Inde, l'interdiction des spiritueux et des viandes aux lies Hawaï, le droit d'aînesse, etc. » J'ai ouï dire que les motifs d'hygiène ou de prévoyance sociale, que Taine allègue pour chacun de ces usages, ne sont pas si manifestes, et que les savants spéciaux contestent là-dessus entre eux. Pour mon compte, j'observe que Taine a fermé les yeux sur certains usages des plus anciens et des plus répandus ; par exemple il a oublié l'esclavage. Que des essais préalables aient fini par convaincre les hommes que l'esclavage était la seule façon de vivre, accommodée à leur situation, la plus praticable de toutes, je l'admets pour les hommes maitres^ Lacombe. 3

34 LIVHE l'HEMIEK. — LA HÉVOLUTION

mais pour les hommes esclaves, cela me paraît assez douteux. Va pour les maîtres eux-mêmes, je ne l'admets qu'en demandant qu'on m'indique quels essais préalables ont été faits. — Je serais également curieux de savoir quels essais préalables ont persuadé aux veuves de Malabar, que ce qu'il y avait de plus accommodé à leur situation de veuve, c'était de se brûler sur le bûcher de leurs maris. On pourrait multiplier ce genre de questions, indiscrètes peut-être. Je soupçonne que ces expériences qui, selon Taine, fondent l'autorité de la tradition de même que celle de la science, diiïcrent en nature de ce que les savants appellent des expériences, et en diffèrent même fort considérablement.

Il ne faut pas, je crois, donner le nom d'expériences à des vexations permanentes que des hommes, qui étaient les faibles, socialement parlant, se sont résignés à subir, de la part d'autres hommes qui étaient les forts.

Les religions, nous dit Taine, se justifient encore mieux : « A certains moments critiques de l'histoire, des hommes ont saisi par une vue d'ensemble (?) l'univers infini. La face auguste de la nature éternelle s'est dévoilée tout d'un coup ; il leur a semblé qu'ils apercevaient son principe ; du moins, ils en ont aperçu quelques traits. Et, par une rencontre admirable, ces traits étaient justçment les seuls que leur siècle, leur race, un groupe de races, un fragment de l'Jiumanité fût en état de comprendre. » La rencontre serait admirable effectivement. Mais, la preuve, s'il vous plaît? Par exemple, la preuve que l'Islamisme était la seule religion que pussent comprendre les hommes qui l'ont embrassée, où Taine la

voit-il? Où est la preuve, que rFlindou, le Mongol, le Germain, le Latin, le Slave aient reçu la seule religion qui fût adaptée à « des besoins profonds, à des aspirations accumulées, à des facultés héréditaires, à toute une structure intellectuelle et morale? » Encore une fois, que tel peuple ait reçu telle religion, c'est un fait ; mais que ce peuple ne fût pas susceptible de recevoir une autre religion, c'est une supposition téméraire que le fait allégué ne soutient pas.

« Par un autre côté, toute religion est, de sa nature, un poème métaphysique, une pensée par laquelle l'homme embrasse l'immensité et la profondeur des choses... et cette pensée n'est pas abstraite et nue... elle s'accompagne de créations poétiques, de figures divines, ce qui fait qu'elle parle à l'esprit des simples, qu'elle agit puissamment sur tous, qu'elle arrache l' homme à lui-même pour le mettre tout entier au service de la vérité, ou au service cVautrui. » Voilà certes un merveilleux pouvoir et des effets étonnants ! La question est de savoir si ces effets sont fréquents ou rares. Si je m'en rapporte aux vives expressions de Taine, ils sont fréquents. Si je regarde autour de moi, ou dans l'histoire, je les vois plutôt assez rares.

Et Taine continue encore ainsi : « Envisageons l'état, la coutume monarchique: En Europe^ une monarchie est, par origine et par essence, un établissement militaire où l'héroïsme s'est fait le champion du droit. » Rien de plus parfait, alors. Mais contre qui ces rois ontils été les champions du droit? Ne serait-ce pas, par hasard, contre d'autres rois, donc injustes, par supposi-

36 LIVUE l'KEMlHR. — LA HÉVOLUTION

lion?: (( Un lionime s'est rencontr(^ qui a chassé les étranj,'ers, donipléles brij^ands. » Qui donc conduisait, conunandail ces étrangers, ces brigands, car sûrement ils ont ou des chefs? « Cet homme a de plus rétabli la sécurité, restauré l'agriculture, fondé la patrie... Désormais la natiitn possède un centre vivant, et chaque droit trouve un proleclcur visible. Si le prince se renferme dans ses attributions, s'il est retenu sur la pente de l'arbitraire, s'il ne verse pas dans l'égoïsme. » Oui... si... Sans ce si, l'institution monarchique était, comme vous voyez, la perfection même, seulement il y a le si ! — « Tels sont les titres, très valables, du préjugé héréditaire... (i'est une forme aveugle de la raison sans doute... mais quoi ! une doctrine ne devient active qu'en devenant aveugle... Il faut que des hauteurs agitées de l'intelligence, elle descende dans les bas-fonds immobiles de la volonté, passe à l'état de croyance faite, d'habitude prise, pour se transformer en un ressort d'action... La raison s'indignerait à tort de ce que le préjugé conduit les choses humaines, puisque, pour les conduire, elle doit elle-même devenir un préjugé. »

Il me semble que les jugements prononcés par Taine, d'en haut, de très haut, sur les religions, les monarchies, les sources delà morale, etc., dans un style noblement général, et, au reste, d'une éloquence classique très brillante, ne sont pas exempts d'optimisme et peut-être même d'une certaine infidélité, historiquement parlant. Taine parcourut volontiers l'histoire à grandes enjambées (1).

(1) Rappelez-vous que dans sa préface de l'Histoire de la lit-

ClIAP. II. — LA CO.NSTirUTION DURABLE EST MANQUKE 37

Cela l'exposa à passer sur bien des choses, sans les apercevoir. Une de ces choses négligées va me servir de point d'appui pour répondre à Taine. Le Seigneurial, devenu plus tard la féodalité, puis la noblesse, voilà une institution qui a été très étendue et qui a précédé la wonarchie. Pour la France au moins c'est incontestable. En qualité d'institution ancienne, et par conséquent fondée sur des motifs profonds de prévoyance sociale, sur une accommodation parfaite aux besoins, désirs, facultés, bref à la structure mentale des populations, la féodalité était on ne peut plus digne d'être respectée. La monarchie n'a pas laissé de porter sur ce respectable préjugé une main très profane. — Est-ce que par hasard nos rois du xii^ siècle et suivants, furent inspirés par cette même raison lucide, qui égara les gens du xviii® siècle? — Mais passons... Ce que je veux relever ici, c'est ce fait : les populations aidèrent plutôt la monarchie contre la féodalité et lorsque le roi, devenu toutpuissant, gouverna seul et sans partage, elles l'acclamèrent avec vigueur, 11 faut croire que la monarchie avait à son tour construit un édifice approprié à la structure morale et mentale des populations, et c'est là que j'en voulais venir. Que ressort-il de cette suite, de cette succession de régimes? — Que toute institution, après avoir été conforme, autant que vous voudrez, à la raison traditionnelle, cesse à un moment d'être appropriée, parce qu'autour d'elle ou sous elle certaines choses ont

iérature anglaise il esquisse les civilisations aryenne, germanique, sémitique, etc., en quelques pages.

38 LI\HE l'HEMIEH. — LA IIÉVOLUTION

changé, notamment les idées, sentiments ou intérêts des hommes. 11 en ressort que l'immuabilité est une chose utopique, et la plus utopique qui soit.

Et puisque nous devons renoncer à l'espoir de conserver indéfiniment les choses traditionnelles, et nous résigner à des changements inévitables, il s'agit, pour l'homme politique, non de maintenir avec une ferme obstination ce qui existe depuis longtemps, mais de reconnaître ce qui est à éliminer et de décider en ([uelle mesure et à quel moment l'élimination devra avoir lieu ; il s'agit surtout de savoir quelle nouveauté désirableet désirée peut être introduite dans l'existence générale. Pour cela, la raison traditionnelle et aveugle, tant élogiée par Taine, ne peut évidemment pas nous servir; elle n'est plus d'emploi. Nous devons forcément recourir à la raison réfléchie, clairvoyante, à celle qui ne s'ignore pas.

Je reprends Taine. « Par malheur au xviii® siècle, la raison était classique. On ignorait l'histoire : l'érudition rebutait; première cause. L'imagination sympathique était absente : seconde cause. On ne savait pas sortir de soi et on ne se figurait pas les états violents de l'esprit humain. L'homme n'imagine rien qu'avec son expérience. Comment des esprits si policés, si aimables que les gens du xviu® siècle auraient-ils pu épouser les sentiments d'un moine, d'un fondateur barbare et féodal? »

Mais, est-ce que vraiment, auxviii® siècle, il s'agissait

CHAr. II. — LA CONSTITUTION DURABLE EST MANQUÉE 89

de s'imaginer les hommes du v^ siècle? N'était-ce pas plutôt les hommes du xviii^ siècle qu'il fallait connaître? Taine semble nous répliquer quand il dit : « Faute de comprendre le passé on ne comprenait pas le présent ». Est-il bien sur que, si un esprit de notre temps ne comprend pas les hommes du v^ siècle, cet esprit méconnaîtra nécessairement ses contemporains (1)?

Je ne vois pas pourquoi ceci suivrait forcément cela — et Taine ne me l'explique pas, d'autant qu'il continue ainsi : « On n'avait aucune idée juste du paysan, de l'ouvrier, du bourgeois provincial... On ne les apercevait que de loin. » Cette raison-ci, très différente de la précédente, vaudrait mieux, si l'affirmation de Taine était vraie. « Deux ou trois mille gens du monde, de lettrés faisaient le cercle des honnêtes gens et ne sortaient pas de leur cercle. Si, parfois, de leur château et en voyage,, ils avaient entrevu le peuple... » Pas n'est besoin d'aller plus loin, pour sentir l'erreur de Taine, une erreur de fait celte fois. La révolution n'a pas été tant que cela l'œuvre des gens à châteaux, ou en tout cas l'œuvre de châtelains qui n'avaient fait qu'entrevoir de loin les hommes du peuple et de la bourgeoisie. La majorité des députés qui, dans la Constituante, firent l'œuvre législative, se composait de robins, d'hommes de lois, d'avocats, de juges seigneuriaux, de médecins de petite ou moyenne ville, de négociants, de propriétaires et de curés de village. Les uns avaient plaidé, ou jusré pour et

(i) Je demanderai à Taine, en passant, si le fondateur barbare ou féodal qu'il mentionne plus haut s'était, au préalable, instruit du passé des hommes pour qui il fondait.

40 LIVRE l'KKMltB. — LA HÉVOLUTION

contre de petites gens. Les autres avaient soigné ces petites gens, les avaient eus parmi leurs clients ; les autres les avaient sermonnes, confessés. Les chefs, les meneurs, même les nobles, n'étaient pas tant que cela des gens de salon, et hors de là dépaysés. Non, pas mèn)e Mirabeau. Celui-ci avait expérimenté, je pense, assez de conditions diverses, dans sa vie très accidentée, et il avait peu habité les chiiteuux (si ce n'est les châteaux-prisons du roi). Duport, « qui labourait profond », n'était pas un homme de salon. I^afayette avait expérimenté un peuple en révolution.

Quoi qu'il en soit, par la faute de cet esprit classique, les Français du xviii^ siècle qui firent la Révolution et constituèrent notre « Régime moderne », ne possédant qu'une très insuftisante connaissance des hommes, n'apportant qu'un extrait mince de l'homme, conduisirent très mal leur révolution, et constituèrent un régime irrémédiablement frappé de débilité. Pour la tâche qu'ils avaient à faire, connaître l'homme était de peu d'importance et d'efîct ; c'était même d'un trompeur secours, « car, n'en doutez pas, nous dit Taine, il y a un homme français, qui est moralement très dilTérent de l'homme anglais, italien, etc., bref de tout autre homme. Avant de gouverner le Français ou simplement de le conseiller, il fallait le connaître ; or, c'est là une découverte à faire, laborieuse et délicate. » — Mais ce Français, si peu manifeste, comment êtes-vous a priori tellement sur qu'il existe? — « Par une déduction tirée de la biologie générale, de l'histoire naturelle. Ne voyez-vous pas qu'il existe des familles de plantes, des races d'animaux, il

doit y avoir et il y a pareillement des races d'hommes. » En effet, et la différence que vous signalez est incontestable, car elle se manifeste par des difiérences anatomiques que nous pouvons voir et toucher ; celles-ci déterminent les divers animaux à chercher leur nourriture d'une façon différente, à se reproduire diversement, à entretenir avec le monde extérieur des rapports différents. Et nous apercevons que les différences de mœurs, <;onsécutives aux ditïérences anatomiques, sont proporiioimelles à l'importance de celles-ci. Celte suggestive relation m'amène à vous dire : « Montrez-moi donc une différence anatomique qui sépare bien distinctement l'homme Français de l'Anglais, de l'Allemand, etc. »

Remarquons-le d'abord : Le Français n'est pas plus réel que l'homme ; c'est une abstraction, c'est un extrait, de même que Vhomme. L'abstraction est tirée d'un nombre moins grand d'individus, cela est évident, mais enfin c'est une abstraction. Après Taine, on a dit €t répété ce propos qu'on a cru triomphant : a Je vois bien des hommes, je ne vois pas l'homme ». A quoi €*est assez répondre que de dire: « Je vois bien des Français, je ne vois pas le Français ».

Abstraire le Français, est-ce une opération moins hasardeuse que de chercher à abstraire l'homme ? Et, d'autre part, à la supposer réussie, est-ce une opération plus fructueuse, plus utile et de plus d'effet que d'abstraire avec justesse l'homme? Voyons d'abord ce qu'on

peut raisonnablement entendre par celte expression : V homme (je dirais volontiers pour mon compte l'iiomme général). C'est, j'imagine, ce qui se retrouve chez tous les hommes, et toujours, et partout, ce qui, dans le genre humain, est^ universel, permanent, indéfectible. Nous jugerons après si c'est peu de chose que celte communauté^ si c'est lu un extrait aussi mince que Taine veut bien le dire.

L'homme général, cet extrait mince, que contient-il en réalité? Rien moins que tous les besoins dont tous les hommes subissent la stimulation et poursuivent la satisfaction. Cet extrait mince c'est l'homme qui cherche ses aises économiques, un logis sur et confortable, un vêtement protecteur, des repas suffisants, réguliers et assurés — c'est l'homme à qui il faut une femme, des enfants, pour vivre encore un peu par delà la mort, — qui a des besoins d'orgueil et de vanité, veut sortir de la foule et être distingué s'il se peut, — qui désire l'estime et la sympathie de ses semblables, — qui aime à éprouver pour les autres tantôt estime et sympathie, tantôt les sentiments contraires, — qui recherche les plaisirs pris et les émotions ressenties en commun, et a pour cela inventé les beaux-arts de même que les réunions, les assemblées de toute sorte, — l'homme que des curiosités sollicitent, en suite de quoi il ambitionne de cennaître ou s'efforce d'imaginer le monde environnant, et qui invente peu à peu les sciences, les religions, — bref, c'est un fond immense de besoins qui, en restant essentiellement les mêmes chez tous les hommes, reçoivent dans leur satisfaction des formes dilTérentes : et

ce fond est le substralum permanent, indéfectible des modalités infiniment diverses que l'humanité nous présente, parce que les moyens de satisfaction varient avec les diverses ressources des lieux, et avec les inventions mêmes de l'homme dans le cours du temps.

Par comparaison avec l'homme ainsi défini, il est clair que le Français est chose superficielle. Je ne dis pas chose sans importance, je dis superficielle au sens étymologique du mot.

Sur l'homme, sur l'homme moral, de même que sur l'homme physique, une masse de travaux ont été accomplis, quantité d'observations ont été consignées, réitérées, confirmées ou combattues, depuis Platon et Aristote, depuis les tragiques et les comiques grecs, jusqu'à nos psychologues et à nos propres artistes. Taine figure lui-même en assez bon rang parmi les psychologues observateurs de l'homme. Il a écrit un gros ouvrage, V Intelligence, et là, sur l'homme, l'homme général, il a assemblé des faits et des réflexions pouvant remplir deux volumes. Je ne connais pas de livre écrit sur le Français, ni au reste sur l'Anglais, l'Allemand, etc., qui présente pour l'un de ces peuples une somme un peu considérable de particularités, incontestablement communes à tous les membres du dit peuple et étrangères à tous les autres peuples : deux conditions requises pour que ce livre fût un vrai document de psychologie nationale.

Jusqu'ici nous connaissons bien plus sûrement l'homme que nous ne connaissons un peuple quelconque. Et cela n'a rien d'étonnant ; cela devait êtrCy si l'on s'en rap-

44 LIVHE PRKMIKR. — LA RÉVOLUTION

porte à la inarcho générale que la science a suivie dans toutes ses diiections.

En tout ordre de phénomènes la science emploie son premier eflort à saisir le trait qui se trouve commun à la plus grande partie des phénomènes considérés, sinon à tous ; c'est par l'universel, et à son défaut par le général, que toute science débute. La façon d'avancer ensuite consiste à aborder les traits de moins en moins généraux, de plus en plus particuUers; de l'abstrait général et simple en un sens, elle va graduellement au concret complexe, se proposant, pour visée dernière, dans un avenir indéliniment reculé, la conquête de l'individuel, de l'accidentel.

Voici une forme florale, une fleur individuelle. Que veut dire le botaniste quand il affirme connaître celte fleur? 11 veut dire que les caractères que cette fleur présente en commun avec un grand nombre d'autres fleurs lui sont connus. Il sait d'elle ce qui la classe dans telle famille, tel genre, telle espèce. Si, les caractères communs défalqués, il reste encore un résidu, si la plante ofîre quelque trait accidentel, une sorte d'aberration personnelle, on peut en cela même affirmer qu'on la connaît, mais il faut voir comment et à quelle condition ; c'est quand l'apparente singularité de la fleur a été ramenée sous l'empire des lois de la morphologie végétale ; quand il a été reconnu qu'elle est un cas de ces lois, une combinaison particulière de leur concours ou de

leur interférence. Somme toute, cette plante, qui est constituée, qui respire, se nourrit, se reproduit suivant les lois générales de l'organogénie, de la physiologie végétale, à la regarder scientiQquement, qu'est-ce ? Une sorte d'application d'une quantité de lois, un miroir ovi se reflètent des conditions plus ou moins communes, un piédestal qui supporte et met en relief des généralités, et comme un concert d'abstractions de notre esprit qui prennent corps à nos yeux.

Ce qui est vrai de la plante se peut dire de tout autre être, que ce soit un minéral, un animal ou un être stellaire.

Supposons que Newton se fût buté à observer directement les allures de la lune, quand il désira connaître scientifiquement les mouvements de cet astre, il n'aurait pas abouti à connaître môme la lune : aussi procéda-t-il autrement. Il s'avisa d'abord d'une généralisation très hardie pour l'époque, en supposant que la lune tombait vers la terre comme une pomme, comme une pierre, comme tous les corps existants à la surface de notre planète. En second lieu il fit ou plutôt il renouvela l'hypothèse que tous les astres de notre système tombaient semblablement vers le soleil. Mais comme, en fait, ces astres tombaient vers et non pas sur le soleil, Newton dut imaginer une seconde force, agissant en sens contraire de la première : il supposa une projection primitive des astres, analogue à celle d'une pierre ou d'un boulet lancé parallèlement à la surface de la terre. Enfin, généralisation bien plus hardie, bien plus large que la précédente, il s'avisa d'appliquer à ces deux formes

les lois «.élémentaires, générales, du mouvement ; il se dit que la composition des forces perpendiculaires l'une à l'autre devait avoir lieu dans les lointains du ciel comme sur la terre, que le théorème appelé le parallélogramme des forces était aussi vrai au firmament qu'à côté de nous ; bref, que les astres, comme de simples objets terrestres, étaient tenus de suivre la diagonale. Tous les mouvements sidéraux de notre système furent dévoilés par cette assimilation avec les mouvements des corps à la surface de la terre, et la lune fut connue par surcroit; c'est-à-dire qu'on sut d'elle ce qu'elle présentait de commun avec les individus planétaires, ou, pour être plus exact, avec tous les objets terrestres et même toute la matière découverte jusqu'ici.

Par ces exemples qu'on pourrait multiplier à l'infini, il est clair qu'on ne connaît l'individuel qu'après le général et par son moyen ; qu'une réalité concrète donnée s'explique seulement quand on possède les vérités abstraites dont cette réalité est pour ainsi dire tissée. Savoir, c'est généraliser. Bien plus, ce qui est général (au moins à quelque degré), est seul matière à science; l'être n'est connaissable qu'à proportion des éléments généraux qu'il contient; et si, un jour, l'esprit humain devait se trouver en face d'une propriété absolument personnelle, d'un trait vraiment propre à un seul individu, il est évident que cette propriété, ce trait, resterait à tout jamais pour l'esprit une énigme indéchiffrable.

L'homme, en tant qu'objet de science, est-il donc si essentiellement différent des autres réalités, qu'il faille suivre avec lui une marche inverse, s'attaquer tout

d'abord chez lui à la différence individuelle, et s'abstenir d'abstraire préalablement les éléments simples et généraux ?

Pour l'homme physique, d'abord, la question est tranchée. Il est aisé de voir ce qu'on sait à son sujet et ce qu'on ne sait pas. Or ce qu'on sait, ce sont les généralités anatomiques et physiologiques ; c'est l'homme général, biologiquement parlant. Ce qu'on ne sait que fort peu ou pas du tout, c'est ce qui fait que M. Jean est lui, et non un autre, c'est l'idiosyncrasie de chaque homme.

y a-t-il quelque motif d'attaquer le problème de l'homme moral autrement qu'on ne l'a fait pour celui de l'homme physique? Pour ma part je n'en aperçois pas.

Aujourd'hui, cent ans après la Révolution, où en est la psychologie? Que sait-elle de son objet avec quelque rigueur? Des choses absolument communes à tous les hommes. (Souvent des choses communes à l'homme et à l'animal.)

En sommes-nous au point de pouvoir démêler avec précision les éléments du caractère d'un individu donné? Evidemment nous en sommes fort loin. L'Ethologie n'est pas fondée et ne le sera pas de sitôt ; bien des découvertes sont à faire auparavant, car un caractère individuel est, comme l'individu physique même, la somme, le total d'un certain nombre de lois générales, un point de rencontre, un nœud où ces lois se croisent d'une certaine façon, laquelle constitue la physionomie particulière du caractère donné. Or, si celui-ci n'est, scientiQquement parlant, que le produit complexe de lois plus

abstraites et plus générales, ces dernières doivent, de toiile nécessité, avoir été exactcmoiit déterminées, avant qu'on puisse songer à résoudre le problème du produit

complexe.

A présent, dans l'état actuel de la science psychologique, sommes-nous en mesure de connaître, de dégager plus sûrement l'homme d'un peuple donné, le Français, l'Anglais, etc. ? — Considérons, par exemple, le peuple français :

1° Il n'est pas un tout homogène, non plus que les autres. — Prenons-le à un moment précis, au moment de 1789 : il y a un Français en Alsace qui diffère assez notablement d'un autre Français habitant iMarseille (ou Quimper ou Bigorre).

2° Ce peuple, à celte date, a déjà eu une existence séculaire ; d'un siècle à l'autre, il a varié plus ou moins, et il reste de ces siècles divers des institutions, des vestiges de toute sorte qui influencent différemment les hommes de ce peuple. En forçant un peu l'expression, on pourrait dire qu'en 1789 il y a en France des Français qui se ressentent encore des institutions du Moyen Age, d'autres qui rappellent davantage leurs ancêtres du xvi® siècle, d'autres qui sont du xvii^, ou du xviii® siècles.

3° Il y a la différence des classes superposées, différence telle que souvent elle apparaît plus grande entre Un ouvrier et un noble français, d'une part, qu'entre un ouvrier français et un ouvrier anglais ou allemand, d'autre part.

A présent, si je me demande quels sont les besoins particuliers au Français en môme temps que communs à tous les Français de 1789, j'ai beau m'évertuer, je reste court, tandis que je n'ai pas été embarrassé pour énumérer les besoins de l'homme. D'où vient cette facilité d'un côté, cette difOculté de l'autre? C'est que l'homme est constitué par des réalités intrinsèques, si je puis ainsi parler, telles que les besoins économique, génésique, artistique, religieux, etc., tandis que le Français ne présente à mon esprit qu'un assemblage indélimité et changeant, selon les temps, de choses extérieures à lui, supra-naturelles, artiticielles, de choses politiques et sociales : une certaine forme de gouvernement, un certain code, un ou plusieurs cultes, des opinions courantes, des préjugés plus ou moins répandus, des seiititiments passagers, des modes éphémères, etc.

Taine croit avoir découvert et démontré le Français de 89 quand il a constaté, chez un assez grand nombre d'individus, quelques-unes de ces opinions ou quelquesuns de ces sentiments momentanés : par exemple, le Français de 89 est monarchique, le Français est catholique. L'observation est vraie ; les traits qu'elle constate ne sont assurément pas à négliger pour l'homme d'Etat, pour le politique du moment qui veut gouverner ou administrer ce peuple, mais ces traits (1) n'ont pourtant pas la solidité des besoins et des intérêts fonciers de l'homme, tels que le besoin de sécurité, de tranquillité, le besoin économique, etc. L'histoire le prouve. Tel

(1) Notez qu'ils ne sont pas particuliers au Français.

Lacombe* 4

50 LIVRK PRFMIKR. — LA RltVOLUTlOH

Français qui a le culte dfi la royauté en 8'.), qui adore loj'^mo la personno du roi r(?f;nant en 01, tue ce roi deux ans plus tard. Tel, d'aristocrate, devient démocrate, puis retourne à l'opinion aristocratique ou absolutiste. Tel catholique devient incrovant, et tel, d'incroyant, devient catholique. Kt tandis qu'ils manifestent ainsi une étranj^e mobilité dans leurs opinions, dans leurs préjup^és, dans leurs sentiments à l'égard des choses qui ne les touchent pas privdment, qui importent seulement à l'intérêt général, au bien public, à un parti, à une opinion, ces mêmes hommes montrent une parfaite constance, restent fixes et fermes en ce qui concerne leurs intérêts particuliers ; ils demeurent, qui ambitieux, qui cupide, qui libertin, ou prodigue, ou avare, après comme devant. Voilà le spectacle qui nous est offert, sans conteste, par les individualités que les événements historiques ont mises en saillie et en lumière.

Mais les masses obscures, les hommes innommés montrent le même genre de constance et d'inconstance. Voyez le peuple de Paris transporter avec promptitude sa contiance ou son admiration de Lafayette et de Mirabeau à Marat, à Robespierre, et de ceux-ci à Napoléon, adopter avec ferveur la République, et peu après l'Empire ; constant d'ailleurs dans ses mœurs privées, tout autant que les événements lui permettent de les pratiquer (1).

(l) Le peuple de Paris fui constant toutefois dans deux sentiments temporaires : l'aversion pour l'Ancien Régime, l'antipathie contre les nobles de naissance. Pourquoi cette constance exceptionnelle? C'est que l'Ancien Régime, par ses droits féodaux, blessait l'intérêt économique, et que la noblesse de naissance, impos-

Qu'y a-t-il en tout cela qui soit proprement, exclusivement Français? Pas plus la mobilité des opinions que la constance des intérêts et des passions foncières.

Le politique finira par reconnaître que ce par quoi les hommes se ressemblent est toujours plus effectif, et partant plus considérable, que ce par quoi ils diffèrent. L'historien, de son côté, reconnaîtra peut-être que, jusqu'à nouvel ordre, il poursuit vainement la connaissance des races et des peuples, laquelle miroite devant ses yeux et ne se laisse pas saisir. Il soupçonnera que les différences des peuples entre eux, celles du moins qui se laissent saisir, tout extérieures et formelles, relèvent plutôt des degrés différents de civilisation, des diverses phases de l'évolution où ces peuples sont arrivés. Il abandonnera /?royj.90îVeme?2^ la recherche, jusqu'ici décevante, des génies de peuple et de race, pour se livrer à une étude méthodique de la phase ou du degré.

Lorsqu'une théorie a été appliquée, nous sommes en bonne posture pour la juger, car nous avons pour cela les résultats.

Les Constituants ont légiféré en vue de l'homme général, c'est-à-dire qu'ils ont eu devant leurs yeux les be-

aible à acquérir, mortifiait l'araour-propre, et ainsi touchait le peuple à deux endroits éternellement sensibles chez l'homme. Remarquez que le peuple regardait avec plaisir la noblesse impériale dont étaient revêtus des hommes nés dans ses rangs. Cette remarque incidente n'est peut-être pas inutile à mon sujet.

52 LIVBt: l'HEMIEh. — LA RÉVOLUTION

soins naturels et communs aux liomnirs ; et ce sont ces besoins 'qu'ils ont pn'tendu salisfaiic. Le résultat visé a-t-il été atteint en (juelque mesure — ou hien a-l-il été totalement manqué?

Ils pouvaient tout d'abord se tromper sur les besoins ; prendre pour vrais, |)i)ur lécls, do faux besoins. Ont-ils commis celle erreur?

Il leur] a paru que le premier besoin de Ibomme social était l'égalité, fondement de l'équité, de la justice. En conséquence, ils ont déclaré tous les Français égaux en droits et en devoirs. De ce principe, ils ont tiré les résolutions léfzislatives qu'ils ont prises : tous les Français sans distinction de naissance, soumis à l'impôt et aux autres charges de l'Etat; tous les Français admissibles^ à tous les emplois puLlics, sans condition autre que^l'aptilude voulue.

Que disent les résultats? — L'égalité en droits et en devoirs a-t-elle rencontré une résistance sérieuse, en dehors de la classe qui bénéficiait de l'inégalité? Non, elle est entrée tout de suite dans la pratique, dans les faits. Tout de suite il a paru qu'elle s'y maintiendrait invinciblement. Depuis 89, cette égalité a-t-elle été sérieusement menacée? Y a-t il eu à quelque moment des signes inquiétants de retour en arrière? Quelqu'un en voit-il^maintenant à l'horizon?

Les constituants ont cru voir que l'homme économique répugnait fortement à donner son argent sans compensation, sans l'équivalent d'une denrée ou d'un service, et que c'était là une autre forme de l'égalité, de la justice. Ils en ont déduit que le produit des impôts devait être

CllAP. II. — LA CONSTITUTION DURABLE EST MANQUÉE 53

remis aux mains des représentants des contribuables, afin que l'argent de ceux-ci reçût un emploi utile et leur fût restitué sous forme de services publics. Ils en ont déduit que les droits féodaux, étant sans compensation pour le contribuable, n'étaient pas dus. Sur ces deux points l'assentiment de la majorité des Français leur a répondu, comme si nos constituants avaient légiféré en pensant spécialement à l'homme français. L'expérience, encore ici, a montré qu'en visant l'homme général, ils avaient du môme coup atteint avec certitude le Français.

Cependant, est-ce que j'entends dire, par ce qui précède, que les législateurs de la Constituante aient tous, dans l'élaboialion de l'œuvre commune, gardé devant leurs yeux l'homme général comme une sorte de pôle directeur; ce serait commettre une erreur de même espèce que l'erreur de Taine ; ce serait s'imaginer que tous ces législateurs furent pareils ; non ! les hommes, même quand ils sont français, présentent plus de diversité que cela ; et lorsque de la collaboration d'un certain nombre d'entre eux il sort une œuvre quelconque, cette œuvre, en dépit de l'unité formelle qu'elle peut présenter, est toujours le produit réel de mobiles différents et de raisonnements divers. Parmi les législateurs de 89, tels certainement partirent, comme ils l'ont eux-mêmes proclamé, d'un concept général de l'homme. D'autres y allèrent plus simplement et suivirent une marche plutôt inverse ; ils se sentirent d'abord ; ils constatèrent leurs propres aspirations, puis les supposèrent communes à la grande majorité de leurs concitoyens, se généralisant

ainsi eux-mêmes, pour ainsi dire. Il y en eut qui clierchèrent près et loin, dans noire histoire nationale, des lumières pour se guider dans les conjonctures présentes, et qui compulsèrent très bien nos anciennes annales. H )' en eut qui consultèrent l'histoire de l'Angleterre, d'autres, l'histoire de la révolution américaine, d'aucuns allèrent s'enquérir de la Rome ancienne ; on poussa même jusqu'à la léj^^endaire- Sparte : tout ceci, méconnu de Taine, a été parfaitement certifié par d'autres historiens (I).

Je ne puis pas refaire ici toute l'histoire de la Hévolulioii. Je viens d'en rapporter les principaux résultats ; il me semble qu'ils suflisent à juslitier la méthode des Constituants. Toutefois essayons de Vinstance contradictoire. La Révolution s'est heurtée à des résistances. Pour les vaincre, elle a usé de moyens violents ; elle a été, à de certains moments, inhumaine et sanguinaire. Ses partisans se sont combattus et décimés entre eux ; il faut bien que ces hommes aient failli par quelque côté ; cela n'est pas contestable. \\ s'agit de savoir si c'est pour avoir, avec une extrême simplicité d'intelligence, suivi une idée abstraite et fausse, ou si c'est pour avoir cédé à des intérêts et des passions ; si c'est pour avoir mal jugé de l'homme français, ou pour avoir été eux-mêmes l'homme tout à la fois français et général, avec ses fai-

(1) Voir L'esprit de La Révolution cIEdme Champion.

blesses communes, l'ambition, l'amour-propre, le fanatisme de ses opinions, le penchant à la haine et à la fareur. Ici encore, je ne puis parler de tout. Deux séries de mesures appellent particulièrement mon attention ; les lois contre les émigrés, les lois contre les prêtres réfractaires. Est-ce que la Législative (ou la Convention) a porté ces lois froidement, en vertu de son concept de l'homme général, de la méconnaissance du français? Non. L'assemblée était toute puissante, elle remplaçait la royauté ; elle s'est comportée comme un roi absolu. Elle a voulu soumettre, dompter, avec cette colère, cette indignation que le gouvernant absolu ressent contre tout ce qui lui résiste. Elle a si bien imité le roi Louis XIV que ces lois contre les émigrés rappellent à notre mémoire les édits de Louis XIV contre les protestants. Pourquoi ne disons-nous pas que Louis XIV s'est trompé, parce qu'il avait dans l'esprit le concept de l'homme général? Ce serait tout aussi vrai de lui que de la Législative ou de la Convention.

Est-ce en vertu du concept de l'homme général que les Girondins précipitèrent la France dans une guerre européenne, qui pouvait être évitée ou circonscrite? Non ; ils pensèrent par là prendre la tête du cortège révolutionnaire et conduire sa marche. Que de conséquences fâcheuses sortirent de cette guerre ! Combien difîérente la révolution sans la guerre!

Est-ce en vertu du concept de l'homme général que les massacres de Septembre furent accomplis, que la Commune de Paris, la Commune des Hébert, des Duchesne et des Marat, osa ce crime inexpiable de mutiler

56 LIVhE l'RKAllER. — LA HÉVuLLTION

la ^e[>r6^>entalioll nationale, de tuer vingt députés, d'en emprisonner cent? Est-ce en vertu du concept de l'honimc tiénéral que la représentation nationale, en des représailles trop tardives, vengea enfin le 31 mai par le y thermidor? Non, tout cola est visiblement l'effet de passions qu'on retrouve sous d'autres formes, à d'autres degrés, dans toutes les révolutions ; de passions qui, dans l'homme, sont aussi éternelles que ses besoins. — D'après la thèse de Taine, tous nos révolutionnaires partirent d'un même principe abstrait et faux. Savez-voug pounjuoi Danton prêta les mains au meurtre de la Gironde? C'est qu'il n'avait pas dans l'esprit le concept du Français. Savez-vous pourquoi Hobespierre et Saint- Just tuèrent Danton? C'est qu'ils avaient dans l'esprit le concept de l'homme général. Et ainsi de toute la Révolution. Est-ce que je veux donner du ridicule à Taine? pas le moins du monde. J'use d'un procédé légitime en mettant simplement, brutalement si vous voulez, sous la cause générale alléguée par Taine, quelques faits précis et particuliers qui appartiennent à cette cause, si la thèse de Taine est vraie.

L'idée, réduite à elle-même, à la stricte représentation d'un objet ou d'une collection d'objets environnants dans notre esprit, ce serait l'image rédéchie sur un miroir insensible ; mais l'idée ne va jamais seule ; l'homme n'est pas un miroir ; les images qu'il reçoit du monde environnant trouvent en lui autre chose qu'une surface réfléchissante ; elles tombent chez lui sur un fond d'appétits toujours en instance, en disposition de se satisfaire, appétits des sens, des sentiments, de l'intelligence. C'est de quel-

que app(^tit excité que part toute action humaine. Sans doute il faut que l'image de quelque objet appétissant se soit présentée sur le miroir, mais ce n'est pas la qualité de l'idée, jugée philosophiquement, ce n'est pas son degré d'abstraction, ou même de vérité, qui détermine dans l'action le degré d'énergie que nous y voyons ; le degré dépend de ce qu'est chez l'individu, au moment donné, la tension du ressort particulier sur lequel est tombée la sollicitation de l'image. Quand un jacobin enfonce son épée dans la poitrine d'un émigré, d'un girondin (ou réciproquement), n'allez pas me dire que c'est parce que ce jacobin a conçu une idée trop abstraite sur la nature de cet adversaire, et de lui-même jacobin. Ce n'e >t pas cette idée qui pousse son bras^ c'est la fureur de quelqu'un de ses intérêts menacé, ou l'orgueil de son esprit exaspéré par la contradiction.

La psychologie de Taine fut celle d'un homme de cabinet, grand esprit exclusivement spéculatif, observateur passager (le temps seulement d'aller voir que les choses sont certainement telles qu'il les a préconçues), enclin et apte à abstraire des quintessences, et qui, naïf en somme^ s'imagina les autres hommes faits comme lui.

On ne peut pas dire absolument que l'expérience ait prononcé contre Taine, puisque ce qu'il aurait voulu qu'on fît n'a pas été fait et qu'il est par suite impossible d'en montrer les résultats. Toutefois on peut soutenir que ses idées ont reçu une sorte de démenti expérimental.

58 LIVHE PllEMlEK. — LA Hi:V0LUT10N

Taine a aflirino jusqu'à son dernier jour que toute l'œuvre de la Uévolulion était cadiKjue, et il a pronostiqué que, sous le rapport de l'indépendance et de l'activité politique de l'individu, nous irions toujours de mal en pis. Il a aflirmé encore que, hors de France, les idée» philosophiques du xviii^ siècle et les institutions consécutives à ces idées n'avaient eu aucun succès. Or, en dépit de sept à huit révolutions politiques au xix® siècle, l'état social paraît aussi solide en France qu'en aucun Etal de l'Europe. La liberté du travailler, d'écrire, de parler et de s'associer est en France à l'heure actuelle au moins aussi large, aussi ample que dans aucun Etat du continent. Les associations de tous genres en ce moment pullulent à souhait chez nous, je pense. Et, d'autre part, les nations, nos voisines, semblent bien être entrées dans la voie où nous avons marché avant elles : elles pratiquent après nous le suffrage universel, ou peu s'en faut ; elles ont adopté, ou peu s'en faut, notre égalité devant Tinipôt, le service militaire général, l'admission égale aux fonctions publiques. 11 n'y a pas jusqu'à l'Angleterre, si exemplaire aux yeux de Taine, qui n'ait dévié dans la même direction. L'Etat s'y mêle de choses dont il affectait jadis de ne pas s'occuper. Quant aux corps locaux, aux municipalités, elles font chez elle des choses qui ressemblent fort à du socialisme (1). Je ne juge pas ces innovations, je les constate. Je n'en veux pour le moment tirer qu'une conséquence ; puisque

(1) Voir le livre de M. Boverat, Le socialisme municipal en Angleterre.

l'évolution européenne ressemble assez à la nôtre, il faut que les hommes qui ont conduit la nôtre, les yeux fixés sur l'honime général, ne se soient pas tant mépris sur les éléments constitutifs, les besoins, les désirs de cet homme, ni qu'ils aient si complètement rompu avec le sens commun de l'humanité.

Page 1