‹ Taine, Historien et sociologueChapitre 5 sur 26 · CONTREDIT PAR TAINE HISTORIEN · texte numérisé non relu

CONTREDIT PAR TAINE HISTORIEN

Dans le livre 111 de L'Ancien li è g ime.T aine a peint avec un soin amoureux quatre portraits: Montesquieu, Voltaire, Diderot, Rousseau. Il justifiait les proportions considérables données à ces peintures par ce fait que les originaux avaient capitalement influé sur le dogmatisme des assemblées et des gouvernants de la révolution. Il marquait bien déjà que Rousseau avait le plus inllué des quatre; mais il ne disait pas qu'il eût influé seul ou à peu près ; cependant cherchez dans les tomes suivants de l'ouvrage de Taine, vous n'y trouverez guère plus que Rousseau. Je ne vois nulle part que Taine ait attribué à Montesquieu, à Voltaire, à Diderot une action précise sur telle ou telle démarche des gouvernants révolutionnaires ; au contraire, dans une foule d'endroits, Rousseau est allégué comme la source précise d'où sortirent telles doctrines, tels discours, tel détail constitutionnel. Il y a une thèse Rousseau ; je ne vois pas qu'il y ait, en pendants, la thèse Montesquieu, la thèse Voltaire.

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Ses preuves touchant l'inlluence de Rousseau sont de trois sortes :

1° Quelques méuiorialistes de l'époque révolutionnaire déclarent qu'ils ont entendu en telle et telle circonstances quelqu'un de leurs contemporains citer, ou alléguer, ou admirer Rousseau. Exemple : Mallet du Pan a entendu Marat commenter le Contrat social dans un lieu public. Une douzaine d'exemples de cette espèce suffisent à Taine (et à d'autres) pour qu'il se croie fondé à nous dire : « on voit que le livre de Rousseau est dans toutes les mains ». Pas dans celles des paysans, à coup sur, ni même dans celles des ouvriers et artisans des villes. Et parce que tel homme cite Rousseau, vous croyez, sans autre preuve, qu'il l'a lu? — Pour moi, je n'en suis pas sur. Lorsqu'un auteur est devenu célèbre, quantité de gens, j'en ai fait l'expérience, en parlent hardiment comme s'ils l'avaient lu. D'autres l'ont lu en courant, et l'interprètent à tort et à travers. D'autres, qui l'ont lu plus attentivement, y mêlent du leur et ce qui n'est qu'à eux est naturellement ce qu'ils estiment le plus dans l'auteur, et ce qui influe davantage sur leur esprit. S'imaginer que beaucoup de gens se pénètrent assez d'une lecture pour y conformer leur conduite, attribuer aux lectures que font les esprits ordinaires, assez faiblement intellectuels, plus d'effet, plus d'influence, qu'à leur caractère, à leurs passions, aux 'circonstances simulantes ou déprimantes de leur vie, est le penchant d'un philosophe de cabinet qui juge les hommes d'après lui-même. Et encore faut-il savoir que cet homme, exceptionnellement intellectuel, est toujours quelque

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peu dupo de ses habitudes, de ses goûts, de sa profession ou quasi profession de penseur, et en toute sincérité se croit plus purement intellectuel qu'il ne l'est en réalité, et que notre nature, finalement, ne le permet.

2^ Sorte de preuve : La théorie de la souveraineté du peuple professée par les assemblées de la Révolution paraît avoir la plus entière similitude avec les idées exposées par Rousseau dans le Contrat social. Nous débattrons plus loin cet argument.

3® Sorte : une similitude plus profonde, entre Rousseau et nos révolutionnaires, c'est qu'ils ont la mrme façon de raisonner les choses politiques. Tls conçoivent un homme abstrait, lui supposent tels besoins, tels sentiments, et là-dessus imaginent des institutions qu'ils prétendent devoir convenir également aux hommes réels de n'importe quel pays et de n'importe quel temps.

Admettons la similitude. Voici ma question: Cette façon de raisonner, nos révolutionnaires la tiennent-ils de Rousseau ?

Il est difficile de démontrer que Rousseau n'y soit pour rien, mais il est très aisé de prouver, Taine en main, que pour raisonner, comme ils l'ont fait, les révolutionnaires n'avaient pas besoin de Rousseau, que, Rousseau inexistant, ils auraient raisonné de même, qu'il est donc fort possible que Rousseau n'y soit pour rien. Je dis que cela est aisé à prouver, Taine en main. Il n'y a qu'à ouvrir son histoire de la littérature anglaise. On trouvera là un passage où il démontre que l'esprit français, incapable d'embrasser la complexité de la na-

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ture humaine, n'a jamais su tirer du spectacle si divers des hommes réels, qu'une abstraction, un extrait mince, V homme général, et que déduire de là géométriquement des conséquences chimériques.

Dans celui de ses livres, qui nous occupe en ce moment, dans VAncieji Régime, Taine prétend constater la môme infirmité de l'esprit français. Il est vrai que cette fois, il s'agit d'un esprit .temporaire, qui commence seulement à l'époque de Malherbe, — mais c'est assez pour notre débat, puisque sans conteste, Malherbe et l'esprit en question sont suffisamment antérieurs à Rousseau.

Assurément à l'Assemblée Nationale, à la Législative, à la Convention, Rousseau a été souvent cité, allégué. Mais on n'a guère moins cité, allégué Voltaire, Montesquieu, la révolution Américaine ; et l'on a certes abondamment cité Rome, Athènes et Sparte, Lycurgue, Brutus ; que sais-je?

Il y a, dans Montesquieu au moins deux aphorismes qui semblent avoir inspiré deux des institutions capitales de la révolution, Montesquieu avait dit : « Le peuple est admirable dans le choix de ses magistrats » — et — « La séparation rigoureuse des pouvoirs, exécutif, judiciaire, législatif est le fondement de toute bonne constitution ». L'Assemblée nationale paraît bien avoir suivi les conseils de Montesquieu lorsque elle accorda au peuple l'élection des députés, des juges, des évêques, des curés, etc., etc., et lorsque elle refusa obstinément à

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ses membres la faculté d'entrer' au minislèic. Quant à Vùltaire, les marques de son influence sont visibles sur une foule de réformes accomplies par nos assemblées. Vous trouverez l'énumération de ces mesures dans l'excellent petit volume de M. Lanson sur Voltaire (chapitre intitulé : la philosophie de Ferne)').

Je ne veux pas pour cela dire qu'à défaut de Montesquieu, de Voltaire, nos assemblées n'eussent jamais songé à faire aucune de ces réformes. Je ne veux pas dire non plus, en sens inverse, que la pensée de Housseau n'ait, en aucune façon, influé sur l'esprit de personne ; je reviendrai sur ce sujet ; Taine m'y ramènera.

Il faut rendre à Taine cette justice ; il s'est parfaitement gardé de projeter sur l'Ancien Régime les trop flatteuses images qu'il s'était formées du Moyen Age. Cet Ancien Régime, il l'a parcouru, il l'a pénétré d'un regard ferme et clairvoyant... Le portrait qu'il a celte fois tracé est suffisamment fidèle ; il est admirablement vivant et coloré.

Le trait saillant, et qui ressort à lexcès, c'est que les privilégiés continuent d'être payés et très chèrement pour des offices qu'ils ne remplissent plus du tout, c'est le cas des nobles — ou qu'ils remplissent insuffisamment ou d'une façon plutôt nuisible ; c'est le cas du clergé et du roi.

D'ailleurs, immensément riches, ils détiennent à 300.000 qu'ils sont, au plus, la moitié du sol français^

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et probablement beaucoup plus que la moitié de la richesse mobilière du pays.

Payés pour ne rien faire ou pour mal faire, ils le sont de deux façons, par l'exemption des charges (qui pèsent d'autant plus sur le reste de la nation), exemption des imipôts, des corvées, du service dans l'armée, dans la milice ; et payés par les impôts qu'ils lèvent eux-mêmes sur le pays à titre de seigneurs, de propriétaires ; payés encore par les riches traitements attachés aux emplois civils et militaires qui leur sont exclusivement réservés ; payés par les pensions qu'ils tirent de la complaisance du roi. C'est pourquoi ils sont très lourds aux épaules du peuple.

Selon Taine, qui ici exagère un peu, je crois, les impôts superposés, que lèvent les seigneurs, les prêtres et le roi, ne laissent que 20 0/0 de son revenu au producteur ; c'est de quoi ne pas mourir de faim ; et encore y faut-il une suite ininterrompue d'assez bonnes années. Or, la nature ne donne pas invariablement de bonnes années, surtout à ceux qui cultivent mal ; et ici on cultive mal, à la fois par force et volontairement.

Par force, les impôts ne laissent pas de quoi réaliser des avances applicables à l'amélioration du sol. Et si, par chance, quelques rares individus sont en état d'améliorer, ils se gardent de le faire : Le fisc guette le moindre signe d'aisance pour accourir et infliger un surcroît d'impôt à cet imprudent ; il ôte ainsi jusqu'à l'envie de progresser, de s'enrichir, même d'atteindre à l'aisance. On travaille donc sans ardeur et mal. On a peu de bestiaux, peu de fumiers. La bonne terre de labour rend quatre Lacombe. 5

OU cinq pour un. Vienne une mauvaise récolte, la misère jxénc'rale devient la famine. Taine note qu'à partir de 1714, la famine, ou un état qui en approche, est la condition constante du peuple jusqu'en 1789. Les trois ou quatre années, qui précèdent 80, sont des plus dures. La faim sévit, et l'horrible peur de manquer tout à fait de pain. Cette crainte agite fortement les populations ; les voilà déjà levées, et en mouvement, les unes pour retenir de force ce qui reste de céréales chez elles, les autres pour en obtenir, de gré ou de force : sédition du dénuement, avant celles des passions politiques.

Finalement : L'ancien régime mène le peuple à la famine par les privilèges économiques du roi, des nobles et du clergé.

II mène à la banqueroute par l'arbitraire du pouvoir royal.

Tl mène à la révolte générale par l'institution même, qui est chargée de tempérer l'absolutisme royal (voyez ce qu'est l'opposition parlementaire dans les années 1787 et 1788).

Il donne aux masses populaires, préparées pour la révolte, un état-major d'hommes violents, audacieux, habitués à se battre avec des agents de l'autorité ; ce sont ces milliers de contrebandiers, de braconniers, de fauxsauniers, de mendiants, voleurs et chaufTeurs, qui courent le pays, échangeant des coups de sabre ou même des coups de fusil avec les soldats de la Ferme, les gardeschasse et la maréchaussée.

En même temps, il fait à l'armée, aux soldats chargés de la défense de Tordre, un sort tel que, rebutés, dé-

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saffectionnés à fond, ces soldats sont tout prêts à passer du côté de l'émeute. Bref, l'Ancien Régime s'est miné lui-même; il est désagrégé ; ses parties ne tiennent plus ; il peut d'un seul coup tomber en dissolution.

Quand on est arrivé au bout de ce livre, il est naturel, il est forcé qu'on se dise : « De ce train-là, les Français marchent sûrement à une révolution : elle peut venir tôt ; elle peut tarder à venir, mais, tôt ou tard, elle viendra. (Au resle depuis cinquante ans, des esprits clairvoyants la prédisent). Par qui sera-t-elle faite? par une foule d'agents, venant de partout ; car, les classes différentes sont d'accord pour la vouloir. Sera-t-elle d'un accomplissement aisé et pacifique, ou sera-t-elle combattue et par suite plus ou moins meurtrière? Cela dépendra de circonstances qui échappent à la prévision. Ces gens du xvm® siècle pensent que la révolution se fera sans coupférir ; mais nous, hommes du xx^ siècle, même si nous écartons le souvenir des choses arrivées, nous ne pouvons partager cette illusion, grâce à Taine — àTaine qui nous a montré, dès les années antérieures à la révolution, l'entrée en scène d'une sorte de brute colossale. Des multitudes atîamées, aigries, haineuses, soupçonneuses, violentes^ brutales, sont là sous les pieds des hautes classes, comme un immense lit de matières inflammables ou explosibles. Qu'un brandon vienne à y tomber, ce sera une effroyable catastrophe. Et il y a, ce semble, bien des chances pour que le brandon tombe et que la catastrophe se produise. »

Ainsi Taine historien est, je ne dis pas l'absolu contradicteur, mais le réducteur de Taine philosophe, ou

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psychologue, lequel a voulu nous prouver que la révotiou fut avant tout le résultat d'une opération intellectuelle, mal faite par un esprit trop abstrait, tandis que le Taine historien nous lait très bien présager ce que sera en gros la révolution, en vertu des intérêts et des passions mises enjeu, et par là nous donne à penser qu'en l'absence de Voltaire et de Rousseau, la révolution aurait encore pu être en gros ce qu'elle a été.

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