CHAPITRE IV
Originaire de Bordeaux, la famille Galateau de Roche s'était établie à Paris & une date imprécise* Le père oecupait la charge d'écuyer de Françoise^-Blar" guérite de SiUy-La Rocheguyon, duche6se de Retz. D'une grande aiSTabilité, cet bomme avait su grouper aatour de lui les amitiés et sa femme tenait ruelle fort fréquentée. A la vérité, leur ÛUe Marie les avait fort aidés, l'âge venu, k Mtirer le beau monde. Elle était, sans coquetterie, « belle comme un ange ».Soa esprit fin et vif, son savoir^ son aisance à écrire des poésies lui avaient valu une réputation telle qu'Anne d'Autriche l'avait voulu cooaaitre. Ëlie excita de violentes jalousies à la Cour qu'elle quitta, sans regret, n'ayant point d'ambition.
Elle préférait, k celle de«; courtisans, la compagnie des poètes. Chapelain, Ménage^ René de Bruc, marquis de Montplaisir, Pierre de Lalanne, Alexandre de Campion, les uas par AdmiratLon et les autres par amour, Ijii prodiguaient les flatteries rimées. Pierre YvoA, sÂeur de Lozièpres, qui s'adoAnait maintenant aux beU«s*lettres et prétendait se substituer au car-
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dinal de Richelieu pour régenter le théâtre, imaginant qu'aux yeux de la belle il triompherait aisément de ces piètres écrivassiers, ne bougeait plus de sa ruelle. Les Tallemant, utilisant leurs relations bordelaises, pénétrèrent à leur tour dans cette maison accueillante.
Cependant la littérature y couvrit bientôt l'intrigue. Marie Galateau écoutait avec complaisance les douceurs que lui murmurait Alexandre de Campions Volontiers elle l'eût épousé. Des engagements furent pris de part et d'autre. Hais le jeune homme, peu sentimental, entraîné par l'ambition, jouant un rôle important dans les cabales que menait contre le cardinal-ministre, le comte de Soissons, reprit, sans cesser d'aimer, son indépendance.
Dès lors Marie Galateau, la mélancolique Amaranthe, se tourna vers celui de ses soupirants dont la passion lui paraissait la plus sincère, Pierre de Lalanne. Elle avait besoin d'un appui. Les convoitises qui l'environnaient l'effrayaient. Sa mère l'eût aisément donnée à un domestique de Charles de la Porte, duc de la Meilleraye, grand-maître de l'artillerie dont elle redoutait la violence. De plus, Jean François- Paul de Gondi, abbé de Buzay, venait, depuis quelque temps, un peu trop souvent dans la maison. Il avait, en celui de l'abbé de Retz, récemment changé son nom d'abbé de Buzay qui lui nuisait auprès des femmes comme prêtant trop facilement aux jeux de mots.
Le petit homme noir, myope, mal b&ti, laid comme un diable, illustré déjà par son audace, son éloque nce, ses duels, des liaisons étalées, lui montrait un désir dont elle avait peur. Elle sentait qu'il délibérait son
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enlèvement et que pour lui, homme d'église, déterminé à le demeurer, elle serait une victime sans recours. Elle se révoltait quand, de ses mains maladroites en toutes choses, éclairant sa marche, il la venait frôler; mais elle n'osait manifester son ressentiment contre le Qls de la duchesse de Retz dont sa famille tirait sa subsistance.
Et il advint ce qui devait advenir. Pour se soustraire au rôle de sacrifiée, elle souffrit que Lalanne l'enlevât (1). On ne savait, à cette heure, en quel lieu du monde les deux amants s'étaient réfugiés.
Des Ré aux se remémorait ce scandale récent dans le carrosse qui l'emportait, en compagnie de ses frères, Tallemant de Lussac et François et de l'abbé de Retz (2). Il avait connu ce dernier tandis qu'il s'efforçait de conquérir le cœur de la jeune ûlle. Il ne s'expliquait pas comment tant de femmes, et parmi les plus altières, avaient enduré l'amour de ce clergeon rabougri, malpropre et qui mangeait salement aux auberges où l'on s'arrêtait pour les repos.
(i) Sur ces faits, V. T. VI, 281 ad notam; Retz : Mémoires, édit. CbampoUion-Flgeac, S. D. t I, p. 14-15 ; Poésies de Lala/nne et du marquis de Montplaisir, édit. Saint-Marc, 1759, Avertissem,ent. Sur Lalanne et M"* de Roche, sa femme, V. Recueil Bardirif t. IV, p. 73 ; Vart de la Poésie par le sieur de La Croix, 1694, p. 389; Goujet : BibliotTiègue fra/nçoise... t. XVII, p. 314; Annales poétiques, 1782, t. XXI, p. 149 et s. ; Gampion : Recueil de Lettres^ 1657, poissim; Aegidii Ména^ii poem^ata, 1668, p, 88, 143, 193, 273; Chapelain : Lettres^ édit. Tamizey de Larroque, 1880-1883, t. I et II, passim; Pinchesne : Poésies héroïques, 1670 p. 152 ; Lachèvre : Bibliographie des recueils collectifs de poésies, 1903, II, 319, 671, 706. Tallemant signale la présence de Loziëres dans la maison des Galateau.
(i) D'après GhampoUion-Figeac et Feillet, éditeurs des ilf^tnoirtff du Cardinal de Retz, Lozières aurait accompagné Tabbé dans son voyage en Italie. Nous ne trouvons nulle part trace de sa présence. Feillet prétend que Loziëres aurait rencontré Retz chez Marion de Lorme. Tallemant : VI, 281, précise les circonstances de leur rencontre.
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150 LA JOYEUSE JEVUESgE DE TALLEUANT DE& KÉAUX
Il n'y avait pas d'homme plus féru de galanterie, plag ambitieux, voulant faire plus de bruit dans le monde, plus remuant et plus brouillon, rêvant davantage de coups d'estoc et de taille. Il parlait sans cesse de ses duels avec un air de braverie qui amusait Des Réauz. Il disait :
— Si j'eusse été d'épée, j'aurais aimé être fwt brave. J'aurais fait grande dépense en habits.
Des Réaux le regardait et pensait :
— Fait comme il est, je crois que c'aurait été un terrible danseur et un terrible homme de cheval !...
Retz ne se rendait point compte de son ridicule. Convaincu qu'il était né pour accomplir des actes admirables, il trouvait naturelle sa présomption. Il entretenait plus volontiers Des Réaux que ses frères, lesquels lui paraissaient d'esprit moins éveillé (1). Des Réaux d'ailleurs^ pour en tirer des contes dont il se divertissait intérieurement, feignait d'approuver et de croire tous ses dires. Quand ils passaient devant quelque place forte, Retz aussitôt la prenait d'assaut à la tète de troupes imaginaires; Des Réaux comparaît à Alexandre le général en soutane qui, excité par la louange, poursuivait ses chimères.
Quand Retz l'eût longuement instruit sur ses prouesses amoureuses et guerrières, il entreprit de l'édifier sur l'antiquité et l'illustration de sa race. H prétendait que seuls les Gondi, en France, pouvaient réellement fournir la preuve de trente quartiers de
(1) T. V, 187 ; Les Toyagetirs durent se mettre en roate dans la première quinzaine de* mars 1638, si l'on en juge par une lettre de Balzac (Œuvres, 1665, I, 755) à Chapelain, datée du 46 mars i538, et disant : c Le paqfuet pour Rome n'est point pressé ; il se présentera peut-être un second abbé de Retz qui nous fera une seconde faveur. »
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LÀ JOYEUSE JEUNESSE DE TALLEMANT DES RiAÙX 151
noblesse. Il ne tarissait point sur les merveilles qu'ayaient, jusque dans la nuit des temps, accomplies ses aïeux. Or Des Réaux savait que les Gondi de France venaient d'un banquier florentin établi à Lyon* La femme de ce financier, introduite auprès de Catherine de Hédicis, lui avait donné une recette pour concevoir. Les maréchalats et les évèchés dont jouissaient les Gondi venaient de cette source clandestine. Des Gondi étaient d'ailleurs encore dans la finance et même dans la plus équivoque finance, partisans sans vergogne qui vivaient richement en profitant de la crédulité publique.
Mais Des Réaux ne soufflait mot de ses informations. Il laissait bavarder le petit homme. Il apprit bientôt par lui les raisons de son départ forcé pour ritalie. Sur le chapitre des connaissances théologiques et politiques, Retz ne manifestait pas moins de fatuité et d'indépendance d'allures que sur les terrains galant et guerrier. Il se déclarait indompté et ne voulait courber l'échiné devant personne. Après avoir fait de brillantes études, quand il dut prendre le bonnet de docteur en Sorbonne, il dédia ses thèses à des saints plutôt que de les offrir à des personnages puissants. Il haïssait le cardinal de Richelieu auquel il reprochait d'avoir nui à sa famille et à ses maîtresses. Il refusa toujours de l'envisager. Il s'aliéna sa sympathie en écrivant la Conjuration de Jean- Louis (/e/^ie^^ue jugée par le ministre comme Tœuvre d'un « dangereux esprit (1) ». Lorsqu'il le sut accusé, à tort ou à raison, d'avoir fait traîtreusement assassiner le comte de Soissons, il traça l'épitaphe lauda-
(i) Au dire de Retz, lems., confié à Lozières, lui t échappa » des mains et fut porté, par Boisrobert, au cardinal de lUcheUea.
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iive de ce dernier. Il brava sa désapprobation en se hasardant à prêcher devant la Cour à un âge où c'est témérité pure que de le tenter*
Enfin, sachant que dans les actes de Sorbonne, le cardinal patronnait Tabbé Henri de La Mothe-Houdaucourt et voulait pour lui l'avantage sur ses concurrents, il le combattit à outrance. Par la vigueur de son éloquence et l'impétuosité de sa cabale, il obtint la victoire. Furieux, l'Ëminentissime menaça de raser les bâtiments de la Sorbonne qu'on élevait fiiur son ordre et s'emporta contre l'audacieux c à mine patibulaire > qui contrariait sa volonté.
Dès lors, le jeune homme, menacé dans sa vie et ses biens, n'avait plus qu'à disparaître. Sa famille, ses amis, la Sorbonne même, épouvantés l'y engagèrent avec instance. Il crut bon d'obéir à tant de prières auxquelles se mêlaient celles de sa maîtresse, la princesse de Guéménée. C'est pourquoi il était sur les chemins à cette heure.
Lorsque Des Réaux s'était engagé, par dépit amoureux, à faire le voyage d'Italie, il ignorait tou$ ces détails. Il n'était pas fâché de les connaître. Ils lui précisaient sa conduite qui devait être toute de prudence.
Son père Pierre et son oncle Nicolas Rambouillet administraient les biens du cardinal; ils voyaient fréquemment celui-ci. Or Richelieu n'admettait pas les compromissions parmi ses serviteurs»
Secoué par d'horribles cahots sur ces chemins de Bourgogne que l'hiver avait défoncés et que le printemps, en l'absence de tout entretien, n'améliorait pas. Des Réaux promenait son regard rêveur sur l'horizon. Derrière le carrosse de l'abbé, suivaienjb
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en théorie les carrosses des quatre gentilshommes et des serviteurs que celui-ci emmenait pour se présenter dignement dans les Cours italiennes. D'autres voitures et des fourgons emportaient les laquais des Tallemant et les bagages. Ce train imposant avait pour but de faciliter l'existence des voyageurs. Ceux-ci cependant se fatiguèrent vite de l'interminable course dans la poussière et les fondrières, des repas saumàtres dans les auberges. Ils goûtaient médiocrement la nature. Ils s'ennuyaient. Les conversations spirituelles ne les satisfaisaient plus.
Us furent heureux d'apercevoir le pont de pierre de Lyon et, silhouettée sur son monticule, l'église de Fourvières. Leurs carrosses firent grands fracas dans les rues étroites et malpropres de la ville, encaissées entre de hautes maisons aux surplombants chéneaux de bois. Ils devaient séjourner trois jours dans cette cité. On ne sait où l'abbé de Retz se logea. Les Tallemant descendirent che2 un commissaire de l'artillerie, fils d'un fermier des grosses fermes.
Tout de suite. Des Réaux remarqua que la fille de cet homme était charmante, et Lyon, dont l'odeur infecte avait offensé tout d'abord ses narines sensibles, lui parut d'une laideur moins repoussante. Sa chambre ouvrait sur la rue des fenêtres bizarres, faites de grands carreaux de papier huilé qu'on levait ou baissait à l'aide d'une corde. Harassé, il s'y r eposa avec enchantement.
Et quand il fut dispos, débarrassé de la poussière, parfumé d'eau d'ange, revêtu d'un bel habit de taffetas mauve, il se sentit enclin de nouveau à la galanterie. Il avait modérément pensé à Marie le Goux dont l'accompagnaient cependant les bagues et bra-
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154 LÀ JOYEUSE JEUNESSE DE TALLBlfANT DES RÉAUX
celets de cheveux. Cette jenne fille qu'il avait saluée en arrivant le préoccupait à ce moment davantage que la veuve lointaine. Autant qu'il avait pu en juger, elle était, pour une provinciale, pleine de grâce, soucieuse de son ajustement qui modelait des formes sveltes et rondes à la fois.
Lorsqu'il se présenta devant elle, ses deux frères la courtisaient déjà. Il en éprouva de l'humeur. Il n'était pas le plus beau des trois et il savait que les femmes attachent une importance à l'aspect extérieur. Mais il vit rapidement que la jeune fille n'était point superficielle. Elle parlait avec brusquerie, d'une belle voix musicale. Elle manifestait de l'es prit et une culture. Elle lui plut. H s'ingénia à évincer ses frères. Tallemant de Lussac ne se complaisait qu'aux futilités. Il céda promptement la place. Il s'en alla baguenauder en ville. François persista quelque temps à demeurer pour contrarier son frère. Mais son visage inquiet, son ton cassant ne lui attiraient pas la prédilection des femmes.
Bientôt Des Réaux resta le seul compagnon de la demoiselle. Il n'eut pas de peine, apportant toutes fraîches les nouvelles et tout vibrant l'air de Paris, à la gagner. Au soir de la première journée, elle le nommait exquisement c ma sympathie > et elle acceptait, ravie, ses caresses. Il ne savait pas pourquoi, auprès de cette jeune fille, remontaient dans son âme les frais souvenirs des romans de chevalerie. De nouveau, il se figurait revivre les aventures amoureuses de Périandre ou de Merindor, héros de VAmadis. Il s'endormit le cœur échauffé d'un doux sentiment.
Le lendemain le commissaire de l'artillerie, sa fiUe^
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les trois Tallemant s'allèrent promener aux endroits où s'assemblait la société lyonnaise. Des Réaux examinait, an passage, l'étrange ville où le hasard rayait conduit. Les maisons en étaient hautes comme des tours. Jamais il n'avait vu façades plus laides avec leurs murailles de maçonnerie brute. Toutes semblaient souffrir d'on ne savait quelle lèpre. C'était sans doute pour atténuer cette laideur qu'on les ornait de devises et de statues. Partout des niches étaient pratiquées où se dressaient des figures de rois et de saints, des groupes allégoriques.
Les promeneurs traversèrent le quartier illustre des libraires, puis ils atteignirent les régions manufacturières où le bruit sec des navettes des métiers à tisser leur fendit les oreilles. De temps à autre, ils croisaient des caravanes de muletiers qui, par la porte de Croix-Rousse, arrivaient d'Allemagne, chargés de bâts énormes. Us rencontrèrent aussi un équipage étrange formé d'une grande cage posée sur un chariot. Un bedeau de l'Hôpital de la Charité conduisait ce véhicule. II ramassait, en ville, tous les mendiants qu'il rencontrait, les enfermait dans la cage et les livrait à la risée publique avant de leur appliquer le châtiment de leur crime.
Bientôt, aux environs de la place Belleconr, les promeneurs éprouvèrent quelque peine à circuler. Une foule d'oisifs se pressait dans les rues, foule morne et lente, marchant comme à la procession. Des Réaux admira la vastitude de cette place Bellecour, revêtue d'un gazon toujours vert. Des palais lui formaient un décor solennel. Trois rangées d'arbres protégeaient de leurs beaux ombrages les allées et venues des riches marchands et de leurs
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épouses € lestement vêtues >. Tous ces fabricants de soieries et de drap affichaient un luxe extrême. Dès qu'ils eurent pris contact avec leurs groupes bavards, les Tallemant connurent que la galanterie lyonnaise égalait la galanterie parisienne.
Ce jour-là Des Réaux fut quelque peu éloigné par les fâcheux de sa nouvelle conquête, mais le lendemain la compagnie se rendit dans les jardins de Tabbaye Saint-Martin d'Esnay. La presse y était moins grande. Ils se tinrent un peu à l'écart, trou- .vërent même un abri discret derrière d'antiques pierrailles. Le jeune homme entraîna sa compagnedans ses romanesques imaginations de chevalerie. Quand ils abandonnèrent ce lieu paisible, ils étaient tous deux enfiévrés d'amour. Ils savaient qu'ils se quitteraient le lendemain et ils souffraient à l'avance de la sépa* ration. En hâte, rentrée au logis, la jeune fille, coupant la plus belle mèche de sa chevelure, tressa un bracelet pour son bien-aimé. Des Réaux eut permission de la baiser et d'écrire (1).
Il s'embarqua, tout chagriné, avec ses frères et l'abbé de Retz, leur suite et leur bagage, sur le coche d'eau qui descendait le Rhône. C'était une incommode, malpropre et dangereuse nef que l'onde rapide menaçait toujours de mener à sa perte. Ils en occupaient les cabines. Une foule de passagers hilares s'y livraient à des jeux et plaisanteries et faiçaient un tintamarre affreux. Ils durent, pendant de longues journées, prenant de temps à autre des repas médiocres dans les hôtelleries du rivage, subir ce voisinage bruyant*
(i T. VI, 336.
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Ils en furent délivrés à Avignon\où ils décidèrent de s'arrêter. Cette ville ne leur réserva que de faibles distractions. Avec ses rues droites et larges sur lesquelles tombait un soleil brûlant, elle donnait une impression d'opulence triste. Mille églises et monastères dominés par le palais des Papes où logeait le vice-légat, laissaient aux habitants la disposition de maigres domaines. Cependant leurs maisons dormaient dans des jardins pleins de fleurs.
Des Réaux ne goûtait guère l'architecture. Les gens de lettres, ses contemporains, devant le palais des Papes, ne paraissent pas soulevés par l'enthousiasme* Ils se bornent à en dire : « C'est une grande masse de bâtiments >. Le jeune homme pensait de même. Il alla, comme c'était l'habitude, visiter dans l'église des Cordeliers, à l'extrémité de la rue des Lices, le tombeau de Laure de Nove, pierre plate ornée de blasons, d'une rose et de l'épitaphe que François l^^ commanda à un poète de son entourage. Dans la sacristie, on montrait la boite en plomb, découverte dans cette tombe, et contenant un sonnet autographe de Pétrarque.
Des Réaux lut avec émotion la divine épitaphe :
Qui giacen quelle caste e felici ossa..*
Il vouait une admiration profonde au poète. Il voulut connaître les lieux où son amour s'épanouit. Le village de Vaucluse était proche d'Avignon. Il s'y rendit. Il vit le château ruiné qui fut dans les temps anciens la demeure de Laure. Il fit, de rochers en rochers, le pèlerinage de la fontaine où l'on descendait par une échelle branlante.
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Gomme il reyenait de cette e^tcarsion rapide, il rencontra dans les rues d'Avignon un étrange vieillard monté sur un bidet étique et que suivait un page nu-pieds. C'était Georges de Brancas, duc de Villars, ancien lieutenant du roi en Normandie et gouverneur du Havre. Il avait eu l'honneur d'être le plus grand cocu du royaume. Ruiné par sa femme, il vivait, à cette heure, en Provence dont il était originaire (1).-
Il ressemblait à ces juifs sordides dont Avignon était infesté et qui tenai»)nt à la fois maisons de piperies et maisons de filles, dans leur ghetto nauséabond, autour de leur synagogue. On allait se réjouir dans leur quartier et les Tailemant n'y manquèrent point. D'ailleurs, dans cette ville toute confite en dévotion, les femmes montraient belle liberté de mœurs. La chaleur les déterminait à offrir èi la vue des passants leurs gorges brunies qui étaient alléchantes. Quiconque voulait tenter l'aventure auprès d'elles trouvait réponse courtoise à tontes les requêtes.
Les Tailemant n'eurent pas le loisir d'entreprendre des intrigues. Retz les invitait à poursuivre leur voyagé. Ils remontèrent dans leur carrosse et gagnèrent Aii-en-Provence. Ils admirèrent la petite ville parée de ses églises, de son beffroi, de ses hôtels sévères, de ses verdures et de ses fontaines. Conseillers aux parlements, avocats, procureurs, plaideurs et d'innombrables ecclésiastiques ani-
(1) T. I, 217, précise son séjour à Avignon, en 1638. Retz qui avait dû, à Avignon» descendre dans quelque établissement ecclésiastique, Ût la rencontre du sieur Montelon» avocat, auquel Des Réaux. consacre (I, 328) quelques pages.
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lA JOYEUSE JEUNESSE DE TALLEHANT DES RÉâUX 159
maient ses rues tortueuses où s'ouTraîenI de spacieuses hôtelleries protégées contre le soleil par d'épaisses verdures.
Ils s'y ennuyèrent vite néanmoins. En un quart d'heure, on faisait le tour de cette cité, oasis souriante au milieu d'un paysage désolé. Le savant M. Peiresc y vivait en philosophe, écrivant sans cesse aux doctes de Paris, tantôt dans son cabinet de travail aixois, tantôt sous les frondaisons de son domaine proche de Belgentier. Retz et les Tallemant le visitèrent-ils ? On ne le peut affirmer. Des Réaux semble cependant le connaître dans la suite. L'abbé entra-t-il en relations avec monseigneur Louis Brétel, archevêque d'Aix ? Cela est probable, car une influence s'exerce à ce moment sur les voyageurs, les •déterminant à quitter la ville pour se rendre, à .douze lieues de là, au pèlerinage de la Sainte-Baume.
Certainement Retz entraîna les Tallemant peu soucieux d'affronter, dans un dessein pieux, les difficultés d'une telle entreprise et de s'éloigner de leur chemin naturel d'Italie. L'abbé désirait, au contraire, suivre l'exemple de tant de rois qui allèrent s'agenouiller sur le lieu saint où Madeleine fit pénitence de ses stupres de courtisane.
Ils partirent, un beau matin, cahotés par leurs carrosses sur des chemins hasardeux où ils faillirent verser cent fois. Ils traversèrent Belcodenne, Auriol, Saint-Zacharie, Nans et ses bois et entrèrent dans la sombre forêt de la Sainte-Baume. Là, ils durent abandonner les carrosses et, cheminant à pied, gravir les pentes abruptes; mais le printemps égayait leur promenade. Des arbres centenaires, chênes, ifs, .érables, tilleuls, pins sylvestres formaient, au-dessus
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de leurs tètes, une haute voûte tamisant les rayons du soleil. Ils suivaient un sentier frayé à travers les taillis et que jalonnaient, de ci, de là, des pilons de pierre portant, en bas-reliefs, diverses images de la vie de Madeleine. Le lis martagon, le cytise, Tanémone, la violette, le narcisse, croissant à profusion dans l'herbe, accompagnaient leur ascension de leurs parfums confondus.
Et tout d'un coup, ils aperçurent la roche gigantesque, d'un gris clair veiné de jaune qui dominait tout le pays, roche nue, dressée comme une muraille, sur un fond de ciel bleu. Un petit couvent très ancien, faisant corps avec le rocher, était bâti sur une saillie. Des moines, seuls hôtes de ce paysage majestueux, l'administraient. Un chemin vertigineux y conduisait. Ils s'y engagèrent et bientôt ils sonnèrent au portail de fer orné d'arabesques forgées.
Les religieux les accueillirent avec aménité. Ils entrèrent, se reposèrent, mangèrent et burent. Puis, derrière l'un des moines, ils visitèrent tout d'abord, impressionnés par l'ombre et le silence, la grotte principale où un autel, protégé par une balustrade, était dressé sous un dôme de marbre. Leur guide était un homme disert qui, lassé de la solitude, éprouvait le besoin de parler. Il leur conta, mélan^ géant la légende à l'histoire, l'édifiante existence de la sainte dans cette sauvage retraite. Tandis qu'il leur montrait la seconde grotte, dite grotte de la Pénitence, où, près d'une fontaine miraculeuse, subsistait une statue de Madeleine, à demi étendue dans une attitude d'imploration, il leur disait :
— Messieurs, vous verrez, tout k l'heure, la dépouille de l'élue, étendue dans son sarcophage.
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Vous admirerez ses cheveux aussi beaux et aussi vermeils qu'au temps où elle était reine des plaisirs en Galilée.
Retz s'attardait en dévotions, buvait l'eau de la source où la sainte s'était désaltérée. Les trois huguenots, gênés dans ce lieu trop catholique, préféraient écouter le moine beau parleur, enfant de Provence au langage imagé. Ils descendirent avec lui par un escalier taillé dans le roc, vers la grotte inférieure, infernal agglomérat de rochers où habitèrent les premiers religieux servants du culte de Madeleine. Puis ils s'en allèrent, suivis de Retz fort ému ou voulant le paraître, contempler les restes de l'amoureuse de Jésus.
Le sarcophage découvert, ils virent la tète de Madeleine toute noire et desséchée, portant encore quelques mèches de cheveux châtains et, sur le front, la trace de la bénédiction de Jésus. Et ils sourirent. Le moine méridional, mêlant ses rêves à la réalité, transfigurait ces restes, les imaginait revêtus des prestiges de la jeunesse et de la vie, de tout ce qu'il pensait que la femme endormie en ce lieu avait pu représenter de magnificence et de beauté (1).
Us ne désiraient point séjourner dans ce cadre effrayant où subsistait le mauvais souvenir des diableries du procès Gaufridy (2). Us redescendirent en
(1) Dans ses annotations inédites d'une première version du Voyage de Chapelle et Ba^fiaumont, conservée dans ses manuscrits, Tallemant écrit, en face du mot Sainte-Baume : « Baulme, en provençal, veut dire caverne ou grotte .. Je me souviens, qitand SV /u^.'. > et il raconte l'anecdote des cheveux de la Madeleine. B. L. R. ms. n* 672 f» 31 et s.
(2) Jean Lorédan : Un grand procès de sorcellerie au xvii* siècle, 1912. Sur la Sainte-Baume, V. Antoine Godeau : Les Tableaux de la, pénitence, 1662, p. 533 et suiv.; Chevalier : Notice sur la Sainte Baume, 1822.
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hâte les pentes, rejoignirent leurs carrosses, s'arrêtèrent un instant à Cassis (1) où ils burent quelques pots de vin liquoreux, atteignirent, non sans peine , Marseille où ils devaient s*embarquer.
Les Tallemant descendirent dans cette ville, chez quelque correspondant de la banque parisienne ou chez quelque agent des Cinq grosses Fermes, heureux de les introduire dans la société. Peu après leur arrivée, les meilleures maisons s'ouvraient devant eux.
Il est vrai, la familiarité était facile en cette cité où tout le monde vivait dans la rue, gesticulant Qt bavardant. Après avoir visité le port pullulant de bateaux, admiré le fort de Notre-Dame de la Garde, la Citadelle, la tour Saint-Jean, les innombrables bastides reposant dans leurs clos fleuris (â), le Parc Royal, THôtel de ville où s'assemblaient, en une grande salle pavée de marbre, les marchands, les galères enrichies de bas-reliefs dorés, la vieille ville aux rues étroites où Ton accumulait, sur les toits des maisons, les fumiers dont on engraissait les terres, le Cours solennel, ses beaux arbres, ses fontaines, ses hôtels aux balcons peints de vert, on connaissait l'essentiel de Marseille.
Des Réaux ne demandait pas davantage. Il ne souhaitait point devenir marseillais. Le bruit, le vent, le grouillement des êtres et des véhicules l'exaspéraient. En deux ou trois maisons qu'il fréquenta, les
(i) B. L. R. ms. n" ft72 f 34 et s. En face de C&ssls, Tallemant écrit : f Lieu fameux pour le muscat. >
(2) Ibid.f En face du mot Bastide, Tallement écrit : c Ce sont de petites maisons de peu de conséquence. C'est comme ce qu'on appelle des « lieux > à Orléans. Elles appartiennent aux habitants de Marseille. >
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LA JOYEUSE J£UIfBS»E DE TALLEHANT DES RÉAUX 163
femmes ne s'intéressaient qu'à médire, danser des rondes violentes, jouer le jeu de bacego. Toutes parlaiesnt un idiome provençal auquel il ne comprenait goutte.
II crut avoir découvert le paradis quand il pénétra dans la roeile de Françoise de Diode, toute jeune, toute blonde, toute blanche, semblable à un fruit venu en serre (1). Elle recevait avec politesse et quelque peu de maniérisme. Elle parlais français. De très ancienne famille noble, elle s'entourait de gens choisis avec soin et accordait sa prédilection aux savants.
Des Réaux, considérant ses formes agréables, l'entendant converser avec eeprit, Fimaginait pareille à ces charmantes parisiennes qu'enchantent les douceurs de verbe. Par désœuvrement, par admiration peut-être, stimulé aussi par le climat ardent de cette région, il tenta de la séduire. Elle ne répandit point à ses compliments et cette froideur le surprit. Il persista néanmoins dans ses desseins. Gomme il l'enveloppait un jour de ses éloges, elle lui répondit durement :
— Monsieur, je lis précisément en ce moment le Miroir qui ne flatte point.
Déferré, le jeune homme modéra ses amabilités. Que la Marseillaise fit de cette œuvre de La Serre son livre de chevet, cela la jugeait à ses yeux. Elle avait
(I) Françoise de Diode, fille de Jean-PhiloxènQ de Diode et de Anne Drago de Turrisî, née le i"' novembre leio à Marseille, mariée le 2t juillet <6i7, à Thomas Searron, seigneur de Vaures, morte vers 1667. V. Emile Perrier : Scudérif et sa sœur à Maa^ semé dans Répertoire des travaux de la Société de statistique de Marseille, t. XLVIt, p. 95 et s. Hadeldne de Scadéry donne son portrait, sous le nom de Philiste, dans Le Grand Cyrus.
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l'amour da galimatias (1). C'était une précieuse pédante. Il en acquit rapidement la certitude. Gonflée de grec et de latin, d'espagnol et d'italien, elle ne rêvait qu'étaler sa science mal digérée. A tout instant elle citait Platon, Aristote et même les philosophes les plus abstrus de l'antiquité. Férue d'astrologie et d'alchimie, elle invoquait Zoroastre et Mercure Trismégiste (2].
Des Réaux sut bientôt que sa vanité la rendait odieuse dans la ville où l'on répandait contre elle des contes venimeux. Il ne s'acharna point, pour la mieux comprendre et lui plaire, à faire des études de € bibus ». D'ailleurs le bateau qui le devait conduire en Italie l'attendait dans la rade. Il s'embarqua avec ses compagnons. On ne sait dans quelle ville, Gênes ou Livourne, ils abordèrent, et comment ils gagnèrent Florence, première étape de leur pérégrination dans la péninsule.
Visiblement Des Réaux, déjà psychologue, s'intéressait davantage aux êtres qu'aux choses. 11 ne s'est point attardé à décrire les merveilles qui l'environnaient dans cette ville où se déployèrent tant de magnifiques cortèges et que ses artistes rendirent illustre dans le monde. Il est vrai les fastueux grandsducs de Toscane étaient morts et Florence s'était, dans la vicissitude des temps, singulièrement assombrie, revêtant même un aspect sévère. Ses rues, avec leurs hautes maisons bâties de pierres noirâtres aux
(i) T. VII, 327. V. aussi ce qu'il dît des dames provençales, p. 3S6. Plus tard. Des Réaux retrouvera Françoise de Diode à Paris et lui consacrera une historiette.
(î) T. VII, 327. V. aussi, Madeleine de Scudéry à M""* de Chala4s, Marseau, 13 décembre 1644, dans Rathery et Boutron : IT' de Scudéry, 1873, p. 168.
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étages surplombants, étaient étroites et tortueuses. Ses places seules, embellies par des palais et des églises aux décorations de marbre, de bronze et d'or, que dominait le Palazzo Vecchio, forteresse gigantesque, perpétuaient la mémoire de la somptuosité et de l'abondance anciennes*
Huguenot, Des Réaux ne se plaisait point dans les églises. où resplendissaient' les fresques des Giotto, des Orcagna, des Fra Angelico. Visita-t-il au moins la galerie des Médlcis où vivaient les toiles des Titien, des Raphaël, des Gorrège et reposaient d'incomparables antiques ? Gela est improbable. Retz, de son côté, ne se préoccupait nullement, myope comme une taupe, de contempler ce qu'il ne pouvait voir sans lunettes.
L'abbé logea chez un sien parent, le chevalier de Gondi, jadis résident en France et qui exerçait alors la charge de secrétaire d'État du grand duché de Toscane. Si les Tallemant n'habitèrent point dans cette maison, du moins y furent-ils complaisamment accueillis. Des Réaux y trouva la preuve certaine des mentewes de son compagnon de voyage sur l'ancienneté et l'illustration de sa race. Car, si les Gondi de France criaient sur les toits la noblesse de leur parenté florentine, ceux-ci de leur côté se glorifiaient des hauts emplois occupés par leurs alliés d'outremonts. On les considérait à Florence comme gentilshommes, nullement comme grands seigneurs. Dans la salle d'apparat du chevalier de Gondi, les archevêques, les maréchaux, les ducs français formaient, sur les murs, une galerie dont le secrétaire d'État tirait vanité (1).
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166 LÀ JOYEUSE lEUWBSSE DE TAIXEBCAUT DES REAUX
GepeDdant ce dernier jouÎEfimit d'un certain crédit à la cour de Ferdinand II, grand-duc de Toscane. Par son entremise, Retz et les Tallemant furent reçus dans la familiarité des souverains. Le grandduc € caressa > fort l'abbé. Des Réaux n'ayant droit, de par son rang dans le monde, qu'à une maigre considération, notait du moins les images que ses yeux enregistraient. Julie-Victoire de La Révère, grande-duchesse, « une des plus belles personnes d'Italie », témoignait aux étrangers une grande bienveillance. Agée de seiie ans, coiffée à l'enfant, trois tours de grosses perles décorant son col et sa gorge, elle s'efforçait de prendre une grave attitude de souveraine. Mais ses yeux tendres, son nez fin, sa bouche mignonne, démentant ses desseins de majesté, semblaient implorer la joie qui s'éloignait d'elle.
Au dire de Des Réaux, tout homme au cœur sensible la devait prendre en pitié, car elle jouissait d'un € pauvre mari ». Ferdinand II cependant n'était ni infirme ni podagre. Son aspect même n'était point déplaisant. Son visage, d'un ovale démesuré, était encadré par deux longues mèches de cheveux bruns qui, ombrant ses tempes et ses joues, tombaient sur ses épaules. Ses grands yeux noirs, son noE en bec d'aigle, sous le front bombé, décelaient la tristesse; sa bouche même aux lèvres accusées de sensuei, ornée d'une moustache et d'une mouche de bravache, se refusait à sourire.
C'était un inquiet, un bizarre, un malade imaginaire. Sans cesse, il coiffait son crâne de cinq ou six calottes superposées qu'il retirait on replaçait selon les^ indications de son thermomètre. De ce maniaque qui avait hérité l'air hautain des Médicis et qui endu-
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rait le poids de leurs tares, Julie-Victoire obtenait rarement les liesses de Talcôve grand-ducale. Quand il tentait, avec quelque chagrin, de perpétuer sa race, tonte la Toscane avertie entrait en prières (i).
Il était heureusement entouré de princesses qui enyisageaient la vie avec plus d'optimisme, en particulier de la grande-duchesse mère, Madeleine d'Autriche et de M^'*' de Guise. Celles-ci ne consentaient point à s'enfermer dans les palais moroses en face des CBUTres d'art. Volontiers elles présidaient fêtes et bals et se montraient sur les promenades publiques. Les gens de Retz s'y montraient aussi et leur donnaient la comédie. L'un d'eux, jeune gentilhomme extravagant, imagina un jour, pour se signaler à l'attention, de s'habiller à sa mode. On le vit, à la portière de son carrosse, revêtu d'un pourpoint à bandes parfilées ëe telle sorte qu'il paraissait couvert de toiles d'araignées (2j.
Très probablement Eetz, sa suite et les Taiiemant se dirertirent à Florence de toutes les manières qui plaifient à la jeunesse. Aucane trace de leurs gestes ultérieurs n'est demeurée dans leurs écrits, non plus que dans les dépèches diplomatiques. Nous ignorons par suite de quelle bizarre détermina^tion ils trayersèrent toute la péninsule pour gagner Venise. Ëtaientils attirés par la renommée des plaisirs dont cette ville jouissait dans le monde ou par sa renommée de ma^fioence ?
Ib y airriTërent en plein été, avec un grand appétit
(1) T, V, 191-192. V. aussi les portraits de Ferdinand et de Julie- Victoire par Montcornet. Les Mémoires du dnrmnat de Retz, incû«pl«lis au -débui, ne eoniienneat pas 4» xenseignements sur le séjour à Florence.
f2) T. VI, 298 ; Retz : I, 28-29.
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de jouissance. L'ambassade de France était confiée au sieur Claude Mallier du Houssay, ancien président au Parlement, qui offrit à Retz et à son valet de chambre un logement et ne voulut point de sa suite. Cet ambassadeur était un assez ridicule personnage, comparable, pour sa rustauderie, à un cheval mallier ou cheval porte-malles. Sa femme, Marie de Bailleul, ne contribuait pas à rendre le palais habitable. Prétentieuse et sotte, elle disait, parlant de l'ambassade : c ma charge », régentait le personnel et éloignait les sympathies.
Si bien que les Taliemant et Tabbé de Retz luimême séjournèrent peu dans cette maison où sévissait Fennui. îls s'en allèrent à travers la ville chercher les aventures parmi les belles courtisanes et les nobles patriciennes aux chairs blondes. François, le plus jeune des trois frères Taliemant, qui, jusqu'à l'heure, peu avenant de nature, n'attirait point l'attention féminine^ s'avisa que, moyennant argent, il trouverait belle fille disposée à l'entendre. On ne sait sur quelle gondole, au fond de quel palais ileuri de sculptures, il rencontra l'aimable personne; mais il découcha et ses frères connurent sa félicité. Le lendemain, comme il revenait, tout guilleret, de son expédition, Lussac et Des Réaux l'interrogèrent.
— Eh bien! lui dirent-ils, était-elle jolie?
— La plus jolie du monde, s'exclama-t-il, elle n'avait pas le moindre petit poil sur les cuisses !
Pareille naïveté de la part d'un jouvenceau qui se vantait, à Paris, de triompher des plus cruelles^ les amusa fortement.
— Ah! l'innocent, dirent-ils, il a apporté son pucelage en Italie ! f
Cependant Retz, moins ingénu, compromettait pendant ce temps la tranquillité commune. Introduit dans quelques demeures fermées d'ordinaire aux passants étrangers, il en courtisait avec audace les femmes. Il entourait d'une assiduité gênante, impertinente même la signora Vandramina, noble vénitienne, qui prenait trop de plaisir à sa compagnie. On en murmurait et il bravait les rumeurs de l'opinion. Un grand danger le menaçait dans cette ville où l'on vengeait aisément par l'assassinat ces sortes d'offenses. Il n'avait point l'habitude, étant opiniâtre et imprudent jusqu'à la folie, d'accepter des conseils de sagesse. Lorsque le scandale fut sur le point d'éclater, le président Maliier, décidé à l'éviter, lui donna l'ordre de quitter la ville.
L'abbé n'était peut-être pas très enragé d'amour, car il ne résista point à cette injonction. II fallait aussi réserver l'avenir. Le président Mallier n'eut pas hésité à signaler au cardinal de Richelieu les incartades du € petit audacieux » dont la fortune eût été ainsi définitivement compromise. Retz prit, après cette expulsion déguisée, la résolution de se conduire de façon exemplaire, du moins en matière de galanterie.
Les voyageurs se remirent en route un peu à contre-cœur, par une température accablante* Us se dirigèrent vers Rome par une voie indirecte, faisant € le tour de la Lombardie ». La distance qui les séparait de la ville éternelle se trouva ainsi grandement allongée. Ils s'arrêtèrent certainement dans plusieurs villes, car ils ne parvinrent au but de leur pérégrination qu'à la un du mois de septembre.
A Rome, Retz tenait plus que partout ailleurs à
tTO LA iOT«ilH5E JJEiWeeSIS i>£ TiiXSIUM ABS RjÉÀUX
faine belie ftgure d'apparat, h se lo^er en ^^nd seigneur, à offrir iable eoav<erte de smia «vcovieiito. C'était viUe des bons repas où l'on obteaaît ionien flattant le palais fdes Eminences^ Par ^lalbeur, mm banquier romain aVait point reçu ses letirtes de change. Il fut obligé, pour réaliser ses projets» de confier «on embarras ans TaUeiaant. Geux*^ lui ouvrirent aussûtèi leur bourse où il puiaa larigemenl;, embetliseant «es liypées, rafraîchissant son équipage*
U était U^ut de suite allé y^r rambaasadeur de France, Françoîs-Anmbal, flaiAréehai'<iuc d'Estnées qui le mit au eourant des coutumes de Rome fH du bel air de la cour eeclésiastîqjue. I^e bonbomaie, eoor naissant peutnâAre son humeiur jid«pétuettse, lui c fit la leçon ». Après cette visite et quoique ii'étu\t pas enoodre très assuré 4e sa vocation, Retit réso]«t d'acquérir de la réputation dans la fouie des :SoutaBes qui encombraiefilt le Vatican et Jes palais romaias. Où le vit bientôt di&pufker dans les Éceles de Sapienee, universités gouvernées par îles Dominicains, .et dis-^ puter avec tant de valeNur «que cardinaux at prélats^ le recoimaissant pour leur nxaitre, afflaèretut daiMS sa maison.
Tandis qu'il s'enfonçait dans les grimoires théeilo^ giques, Jes Tallemant visil^sient la ville. On i^ore -quel était leur cieefîOtne« mais ee devait être W3. bizarre plaisantin, ear Dies Réaux ne relate, dans son <B«vre, sur son séjonr À Rome, que des faits d'ordre bmrJesque. 11 parcourut, par esiemple, rhôpitai des fous. Lu, avec grande satisfaction, 41 vit un parent de llichel ParAioeUi d'Ëmery, surintendant des fisiattoes, dont Tamour av^ait troublé la raison* On lui monAra -aussi parmi las «nsouianés, toutes sortes d'aigpeiins.
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tA lOYEUSE'JfEONESSt: DE TALtBMAWT DES RÉAUX 471
dont le II. p. BKgnBteo, augustin adonné à rastro- logie judiciaire, célèbre par ses friponnerie» et qui detait terminer sur un gibet son édifiante rie.
Des Réaux, avide d'amusements, recherchait sans dotite la rencontre de ces grortesqaes. Il n'arait guère que dix-neuf ans. Si juvénile etieore, il ne se souciait point d'accomplir des pèlerinages archéologiques. Le» gens de Rome, toute cette société cosmopolite au milieu de laquelle tant d'escroqueurs vivaient largement, attiraient darantage que les ruines des monuments antiques, sa curiosité.
Bien que huguenot, il fréquenta, sur leQuirinal, le palais du cardinal Antoine Barberin, frère du pape Urbain VIÏI. Le prélat, malgré son air mélancolique, goûtait les hommes d'esprit et ne s'inquiétait point de leurs origines. 11 était entouré d'une multitude de faméliques qui attendaient de sa bienveillance pensions et bénéfices. Parmi eux, Mathieu de Montreuil, poète galant, pétulant, éeervelé, et Jean-Jacques Bouchard,, le plus équivoque des hommes, exerçaient des fonctions de secrétaires.
. Des Réaux se plaisait à contempler ces deux spécimens d'humanité déréglée. De-ci, de-là, il a rapporté tes actes de ce Montreuii fécond en versicnlets souriants et qu'il appelle « Montreuil-le-fou ». Jean- Jacques Bouchard arrêta plus spécialement son atten* tion. C'était un franc coquin, laid et noir, toujours habillé à l'espagnole, myope et cachant ses yeux fuyants derrière d'énormes lunettes. Parce que son pore possédait une chaumière devers Fontenay-aux- Boses, il se disait seigneur de ce lieu et signait ses épistoles, M. de Fontenay-Bouchard, On le croyait sorcier, et cela lui portait du tort, car, malgré des
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mœurs de proxénète, un penchant effréné à la débauche, il prétendait, nanti déjà de bénéfices ecclésiastiques, à quelque prélature. En attendant son apothéose, il partageait pauvrement avec Montreuil râppartement de la chancellerie et le valet qui avait lié son sort au leur.
Des Réaux se divertissait à l'entendre bavarder sans cesse sur de doctes matières que son esprit confus obscurcissait, ou gloser sur les affaires publiques; car il rêvait de jouer un rôle politique. Déjà il ne se contentait plus de correspondre avec quelques € savantasses » parisiens comme Chapelain, il insinuait d'humbles lettres dans la valise diplomatique*
Des Réaux le rencontrait fréquemment à l'ambassade de France où il vendait certainement les petits secrets de la cour romaine. Il ne s'en étonnait point. C'était le lieu du monde où Ton recevait le plus d'extravagants. François Annibal d'Estrées, l'ambassadeur, ne se signalait point par son équilibre et sa mesure. On l'avait fait maréchal, en 1634, pour avoir battu, en Valteline, les troupes du Pape commandées par le cardinal Bagni. Ce bel exploit ne lui donnait pas grande gloire et il passait pour un guerrier de comédie. Sa maison allait cahin-caha, dirigée par son épouse, Anne Habert de Montmor, étrange petite femme sèche et glabre, faite € comme une poupée > et qui fourrait partout son nez démesuré. On y jouait désordonnément. L'écuyer du maréchal, le sieur de Rouvray, et le valet de celui-ci, Giulio Bianconi, y avaient installé un tripot où ils exploitaient les naïfs.
L'ambassadeur tolérait ces indélicatesses, éprouvant lui-même pour le jeu une passion. Hais il ne se résignait pas à perdre, mejiaçant de tout tuer quand
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le sort lui était contraire. Tantôt son train était magnifique et tantôt ses valets manquaient de souliers. Dans les crises d'avarice qui suivaient ses malechances, il obligeait son sommelier à éteindre les chandelles, l'accusant avec violence de le ruiner par sa prodigalité (1).
Claude Quillet, médecin chinonnais, était son secrétaire et son confident. Bien que fort jeune encore, ce petit homme rond, au visage couperosé, avait subi maintes tribulatioûs fâcheuses. On l'avait vu autrefois dans la familiarité de Marion de Lorme. La belle fille lui permettait de la contempler dans sa nudité, de baiser dévotement son giron et ne lui accordait rien. Longtemps, il avait attendu son tour de participer au festin, disant ;
— Comme il vous vient des visions en débauche de manger des ordures, de même il vous pourra venir quelque envie en ma faveur.
Lassé de son rôle de soupirant, il était retourné à Ghinon et là, ridiculisant les Ursulines et les exorcistes de Loudun, avait provoqué la colère de Laubardemont, agent des basses œuvres de Richelieu. Menacé dans sa vie, il avait été tout heureux de suivre, à Rome, le maréchal d'Estrées auquel Bautru, le bouffon, l'avait recommandé. Il n'avait jamais pu se résoudre à accepter une religion quelconque. €'était le libertin-né, le négateur, le sceptique.
Il écrivait avec aisance, en vers et en prose, manifestant une prédilection pour le latin. Il préparait en silence un curieux poème : la Callipédief où il révélait aux hommes l'art de concevoir de beaux enfant^«
{{) T. ly 383 et St, lui a consacré une historiette.
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174 LA JOTE05E JEUNESSE DE TÀLLEMANT DES RéAUX
Il n'y avait pas d'être plus moqueur et se plaisant davantage à berner autrui. Perpétuellement il mani* gançait conU'e tel benêt quelque facétie dont se réjouissait l'entourage.
Tout de suite Des Réaux se lia d'une vive amitié avec cet original dont il tirait mille anecdotes bonnes à retenir (i)» C'est par son entremise que lui parvinrent, un beau jour, des nouvelles de Marie Le Goux. En se quittant, les deux amants avaient oublié de convenir d'un moyen de correspondance. Des Réaux, au milieu de tant de promenades et d'événe* ments, ne s'était plus préoccupé de sa maîtresse lointaine; mais la pauvre femme, désireuse de connaître le destin du voyageur, s'était ingéniée k trouver un sûr intermédiaire. Guénaut le jeune, médecin des familles Louvigny et Tallemant, avait transmis à Quillet, son ami, ses épistoles tendres.
Celles-ci apportèrent à Des Réaux « de mauvaises heures ». Il se bâta d'y répondre et de chasser les souvenirs. Il voulait se divertir et non point s'attarder à des regrets superflus « Tant de figures attachantes sollicitaient encore, à l'ambassade, son examen! On y voyait; par exemple, une victime de Riche-
(1) Tallemant des Réaux parle fréquemment de Quillet qw. est un de se» informateurs et dont il donne, de-ci, de-la, la piiysionomie morale et physique. V. Il, 43, 4i, 131, 334 ; IV, 63; V. l8»^ 227, 228; VI, 470 6tc... Il conservait, dans, son Recueil marbré, aujourd'hui perdu, différentes pièces de lui {B. L. R. ms. n" 673 f 7). Une Ballade contre le Parlement, poésie de Quillet qui paraît être inédite, subsiste dans ses papiers venus jusqu'à nous {Même ms., P 39). Nous avons donné des renseignements bibliographiques sur Quillet dauis notre Vottiure et let origines Oe VMâtel de Rambouillet, I9ii p. 174 et s. Sa Callipédie parut en 1655. On a de lui drlTérentes poésies, entre autres : Pan, églogue latine, probablement inédite {B. N. Manuscrits, Mélanges Colbert, t. XXXVII, p. 139). V. encore, dans Dumoustier : Essais sur la ville de Chinon, 1807, p. 152, une notice sur cet autettr.
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LA lOYElTSE JBUNESSE DE TALLEMANT DES BEAUX 175
liero, François de Rochechouart, chevalier de Jars, récemment sorii de la Bastille, et Hugues de Lionne, fntur secrétaire d'État ans Affaires étrangères, qui s'était réfugié à Rome après la disgrâce de son onde Abel Servien (i). De temps à autre, Ténigmatique Giulio Mazarini, agent de la France en Italie, venait converser avec l'ambassadeur et prodiguait à ses hôtes les sourires, les paroles aimables, les pro> messes rarement tenues.
Le maréclial d'Bstrées entretenait, en outre, plu-sieurs artistes à demeure, dont un peintre, François SéTÎn (â). Il accueillait libéralement ceux qui le venaient visiter. Des Réaux connut dans sa familiarité Pierre du Monstier, portraitiste qui le renseigna sur la vie et les mœurs de son cousin germain Daniel du Monstier et qui, comme ce dernier, ornait sa mémoire de « toutes les sales épigrammes françaises » (3). Il assista aux concerts que donna à l'ambassade Maugars, le fameux joueur de viole du cardinal de Richelieu, personnage capricieux et entêté dont les naïvetés réjouissaient la galerie (4).
Parfois, Des Réaux quittait le palais Farnèse où , logeait le maréchal d'Ëstrées et rejoignait Retz, heureux de retrouver sa compagnie. Us firent ensemble, par une grosse pluie, un « fort ridicule voyage » aux environs de Rome pour visiter des mines d'alun. Ils jouèrent, comme des enfants, au ballon dans les
(1) T. II, 73, parle de Lionne comme le connaissant inlimement. Il cite également plusieurs fois le nom du clievaiier de Jars (II, 332, etc.).
(2) A. E. Rome, t. LXIII, p. 289.