A lOrraSE XBUNESSE: DE TALLEMANT DES. hikTJX
poriftil aa celé. Des Réaux crai compreadre que ces gens de pe« avaieat une quetrelie à vider* En h4te> il dreseeadil. Quand il atteignit la cour, la grille était fermée. Des deux c6lég, to gendarme et le laquais, répée à la main, s'iny^^^tivaient.
Le jeune bomme s'approcha. Le gendarme lui expliqua qu'il n'avait paa combattu, son épée étant plus courte que la hrette de son adversaire. Des R eaux le gourmanda de sa poltronnerie, chassa l'estafier e4, sur l'heure, courant rue du Temple, alla demander compte à Lozières de l'insolence de ses gens. Il eut alors l'expiication de l'affaire :
— J'ai donné, dit gravement Pierre Yvon,. cet ordiei à Orange. L'autre jour, comme il me désbar billait : c La Balle, lui dis^je, va donc à la guerre ? Vraiment il me fait beaucoup d'honneur de prendre mon nom ; et si ce maraud vient à fuir, on dira sans distinguer, quand il arrivera de parler de moi qui ne fais que de quitter les armes : Je l'ai vu bien détaler, ce n'est qu'un poltron. Orange s'est offert à punir cette outrecuidance. Je suis d'avis, lui ai-je dit, que irons fassiez mettre l'épée 4 la main à ce commis s'il ne veut quitter mon nom et que vous le tuiez tout firanc!...
Vainement Des Réaux tenta de démontrer à son cousin l'inconvenance ei l'absurdité de sa conduite. Lozières, entiché de noblesse, croyant accomplir un acte digne des paladins, ne voulut rien démordre de ses prétentions. Il lui fallait la dépouille de l'insolent commis. Pierre Tallemant et Boisneau, informés par lui de ses exigences, se refusèrent à déparer le gendarme de son nom de guerre. Celui-ci, avide de vengeance, complota, avec quelques cavaliers de
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porte-cochère, l'assassinat d'Orange. Il Talla attaquer un beau jour, sur le rempart, derrière le logis de son maître. 11 était « mal stylé à Tescrime >. Terrassé par Orange, il perdit son épée que ce dernier porta en triomphe à Lozières « comme si c'eût été Tépée de Bouteyille ». Dès lors, le conseiller d'église consentit à la conciliation. L'honneur de sa maison était sauf : L'Ozier quitta son pseudonyme malencontreux et Lozières « fit satisfaction > à Pierre Tallemant (i).
Cependant Des Réaux avait terminé sa traduction de la Guerre de Jugurtha. Les événements politiques avaient pris une tournure favorable à la France. Les troupes royales, après avoir chassé les Espagnols de Roye et Gorbie, les reconduisaient vers la frontière. Paris retrouvait son atmosphère de gaieté.
Des Réaux résolut de célébrer la victoire par une agréable galanterie dont son père ferait les frais. C'était l'habitude, dans cette riche paroisse Saint- Eustache, que les jeunes gens offrissent, tour à tour, les violons aux dames du voisinage. On les donnait chez l'une d'elles, après en avoir obtenu Tautorisation. Si le divertissement lui agréait, elle envoyait un bouquet au quémandeur et celui-ei lui en adressait un autre. Il y avait ainsi partie liée pour un jour désigné.
Le tour de Des Réaux était venu. Il hésitait entre plusieurs dames du quartier. Il se décida, un peu à contre-cœur, à choisir M°*® Roger pour la raison qu'elle disposait d'une grande salle où l'on danserait sans s'étouffer (2). Cette M"® Roger était une « grande
(1) T. VI, 278 et s. L'aventure se place en 1636.
(2) Nous avons vu (p. 88) que M— Roger habitait, la partageant avec Jacques Veron, la maison contiguë à celle des Tallemant.
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femme assez bien faite » mais fort insupportable à cause de sa morgue. Elle venait de Lorraine avec l'esprit pesant de cette « nation > ; elle avait épousé un lourdaud qui passait son existence à jouer, crapuler parmi les gaupes, ivrogner et pétuner. Néanmoins elle ne parlait jamais que des illustres de sa maison, et de blasons, et d'armoiries. Elle méprisait fort les gens de la ville.
Tallemant de Lussac, frère de Des Réaux, s'était introduit chez elle dans le dessein de lui faire apprécier qu'au déduit gens de la ville valaient bien gens de cour. Mais s'il y avait « planté le piquet > (1), c'avait été en pure perte. Le connaissant comme banquier, elle l'avait favorisé de ses emprunts à l'aide desquels elle payait l'^imour d'Henry Le Bouteiller, sieur de Yineuil, gentilhomme lorrain.
Tout cela, et son air de prude, déplaisait à Des Réaux. Pourtant, en considération de la grande salle, il lui présenta sa requête. 11 vit bien, tandis qu'il s'expliquait, que Taltière pécore avait honte qu'un simple bourgeois lui donnât les violons. Il se disait :
— Sur ma foi, je suis bien fâché qu'elle soit si sotte, car à une autre je ferais comprendre que c'est le roi Jugurtha qui lui donne les violons.
Enûn ils s'entendirent. Le soir du bal venu, Des Réaux avait dansé, selon la coutume, la première courante avec M™* Roger. Il y avait grande et belle assemblée à laquelle étaient venus se joindre nombre do gentilshommes passant par la rue. On avait bien eu à déplorer une bataille que les portiers de la mai-
(i) Commencé le siège.
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130 LA. MYEUSE lfi0NESSE DE TALLSHAN7 DSS B>ÉAUK
son et les domestîqaes des Tallemant avaleot livrée k qaelqtt^'S laquais malappris. Mais c'étaient iiieidv^nts ordinaires que ces sortes de gens se plaisaient à provoquer.
Vers le milieu de la nuit, on heurta brutalement à la porte. Portiers etdomestk|ues pensèrent aussîrt^t que leurs adversaires les venaient de nouveau towr menter. Un cuisinier, armé d'un long estoc, passa la lame à travers la serrure et la poussa. AussitM des cris affreux éclatèrent.
Inquiet, Des Réauk quitta le bal, monta au premier étage. Là, un valet de 'Chambre, l'arquebuse à la main se disposait à tirer frur un groupe de seigneurs. U lui arracha son arme et le bourra de comps ; puis il regagna le re^-denchaussée. Comme il y arrivait, trois gentilshommes Tépée à la main et leur suite se ruaient sur la salle de bal. Us criaient :
-^ Honsiear mon frère e£^ btossé ! Mo^nsieur 4non frère est blessé!
C'étaient Charles de Lorraine, prince d'^arcourt et ses deuï frères, les ducs d'Ëlbœnf, princes lorrains, qui étaient venus faire honneur à leur compatriote M™« Roger. Le premier avait été éraflé par la lame du cuisiirîer. lis menaçaient de tont 'massacrer et un cocher qui leur avait ouvert la porte a<viait «a la tète cassée. Des'Réaux ne se souciait ^aère de «e déclarer maître du bal. Prudemment il se cachait derrière ses invités. On 'envoya quérir le chirargien Pimpemelle et enûn on lapaisa les princes. M*"">de Congisqui^cherch^it à ise signaler dénicha Des iiéaox «et d'ianieBia devant le blëissé. Le j^une homme faisait gnseimàne; mais le prince ne pouvait lui garder ressentiment de la stupidité de ses domestiques. Us s'entrafcinpent
Là ^OTEÛSfi JEt7N&SSE DE tAlLEIlÂNt DES RÉKXJX iM
agréabletnenl. Lq bal reprit et h btesâé donna la main aux damed pour danser (1).
Cet esclandre, qui ne contribua pas à lui assurer la sympathie de M"® Roger, guérit Des Réaux du désir de réjouir le Yoisinago. D'ailleurs les tacauces étaient terminées. Il devait reprendre 16 harnais sco<^ laire. Il réélut domicile avec ses frères François, Henri et N..., en Taubergo de la place Maubt^rt. Justement, comme il s'y installait, il apprit que Marie Le Goux, rentrée à Paris, logeait chez sa sœur M"**d'Agaury, rue Montorgueîi, dans une vast« Maison à l'enseigûo du Mouton {i). 11 ne l'avait point oubliée.. La saveur du baiser qu'elle lui ava t donné pt^rsistait ent^ore sur ses lèvres d'où nulle autre bouche ne l'avait encore chassée. Il aspirait & la revoir, tnais les loisirs ne lui étaient pas prodigués. On ne saitcomment il s'arrangea avec ses maîtres : il parvint à concilier ses travaux de collège avec ses nécessités amoureuses, étudiant le matin et disposant de l'aprèsmidi pour le plaisir (3).
il tenait à te présenter «n galant équipage et non point crotté comme un b^irbet devant la charûiante veuve: Or c'était presque itnpoiSâible s'il devait, de la plaça Maubert, se rendre à pied jusqu'à la rde Moatorgueil à travers des cloaques inextricabi*es. Il fallait donc se tnunir d'uue monture. Tâche malaisée :
(1) T. VI, 151 et s. Des Réaux fut néaninoias obligé d'amener au prineé le cochet h la tête ««"ssée, faute dti étû^iniét* qtti s'était enfui-
(t S. iV. ms. n" 18791 t* 44 et s. ; A. iV. KK. 1032, Rôle des taiffês pl^éite. €«ttd ififikisoA «oceupait à ^u p^ès le itiilieti "de la rue. Elle était formée de trois corps de logis. Sur le devant logeait le sieur Landry; au milieu la veuve Uerre. Olivier Èiàé, sieur d'A/priory, bakitait un vaste pavUion mai datts des Jardiââ A l'arriére.
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toutes les bètes avaient été réquisitionnées pour les armées, lors de l'avance des Espagnols. Après bien des recherches chez les loueurs, il découvrit un cheval € assez raisonnable pour passer pour un cheval bourgeois ». Un sellier lui fournit la selle et la bride. Il put dès lors se mettre en route, suivi de son laquais. Il n'avait prévenu personne de ses projets de visite; mais, pour gagner la rue Montorgueil par le plus court chemin, il était obligé de traverser les Halles et la paroisse ^aint-Ëustache.
Le premier jour, devant Saint-Innocent, il tomba sur son frère Boisneau qui pérorait dans un groupe de marchands :
— Où vas-tu, chevalier? lui dit le gros homme fort étonné de cette cavalcade.
— Je m'en vais, répondit-il eu balbutiant, chez M. d'Agaury ; on y doit lire une comédie.
— Je ne te demande pas ce que tu y vas faire.
Il n'y eut désormais point d'après-midi où, passant par ces lieux populeux, il ne rencontrât quelque personnage familier. Il manquait d'assurance. Il voulait tellement cacher le but de sa promenade qu'il s'excusait toujours sans nécessité, donnant desraisoas que l'on trouvait fausses peu après; bref il s'enferrait à tel point que tout le monde découvrit bientôt son amour. Les railleries plurent. A la ûi^, il ne s'en mit plus en peine.
Ce qui lui était bien davantage désagréable, c'était de voir sans cesse sa belle entourée d'un cercle d'adorateurs. Quelques-uns, parmi ceux-ci, n'étaient guère à craindre, tel M, Gombauld, vieux huguenot cérémonieux et discret, gueux comme Job, dont on admirait les belles œuvres; tel Malleville, poète dou-
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LA JOYEQSE JEUNESSE DE TALLEBfANT DES RÉAUX 133
cereux que l'on savait lié par une attache solide à M"' Véron, femme d'un porte-manteau du roi. Henry Barjot, baron de Rennevilliers, eût été plus redoutable si l'on n'eût connu son humeur irascible, ses mœurs de bohème, son absence de scrupules. Il n'utilisait son bel air, sa noble tournure d'homme d'épée qu'à circonvenir les femmes de ses fournisseurs. A culbuter sa fruitière, sa bouchère, sa grainetière, il obtenait gratuitement le dessert, la viande, le grain. On disait même qu'il satisfaisait une vieille parque de la rue de la Pourpointerie pour qu'elle habillât proprement ses laquais.
Mais à côté de ces lunatiques et de cet extravagant se pressait le quatuor des dangereux Habert. Comme chez M""® d'Harambure, comme à l'Hôtel de Rambouillet, comme partout où l'on pouvait espérer un sourire, un baiser, une caresse, une défaite de femme, ils étaient présents, se suppléant, s'aidant à la conquête. Deux d'entre eux, Philippe, commissaire de l'artillerie, Germain, abbé de Cerisy, pratiquaient la poésie, l'utilisant à enjôler les récalcitrantes. Elle était l'auxiliaire de leurs mauvais desseins. On prisait fort d'ailleurs leur esprit et leurs œuvres. On assurait qu'ils travaillaient à de magnifiques poèmes qui les rendraient égaux aux plus grands écrivains de l'antiquité, le premier on ne savait pour qui, le second pour M""* Seguin, femme du premier médecin de la reine-mère (1). Us appartenaient tous deux à l'Académie.
Des Réaux ' voyait très nettement leur manège. L'abbé de Cerisy désirait de tous ses sens Marie La
(1) Philippe Habert : Le Temple de la Mort,- 1637; L'abbé de €eri8y : La métamorphose des yeua de Phidis en astres ^ 1C39.
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134 LA JOYEUSE JEUNESSE DE TÂLLElfANT DBS RÉAUX
Goux. Depuis longtemps il cherchait à la surprendre en attitude d'abandon. Philippe Habert occupait M*»^» d'Agaury. Celle-ci, fort laide, mais coquette et souhaitant des hommages, jalousait la veuve. Sans cesse les deux femmes se harpignaient. La veuve avait la dent mauvaise :
— Sans moi, disait-elle à l'autre, vous ne verriez pas une àme.
Ou bien encore, tel jour où M"* d'Agaury se plaignait d'avoir des enfants disgracieux :
— Ma sœur, que voulez-vous, les souris font des souris.
Philippe Habert simulait la passion auprès de M*^' d'Agaury. Ainsi, cdmant les ressentiments de la jalouse, clonnait-il le champ libre à son frère. Mais il le rendit bientôt libre pour deux, car Des Réaux ne s'endormit p ânt à contempler les manœuvres de son rivai. Il le surpassait en esprit sinon en lettres. Rapidement il reprit sur la veuve l'ascendant qu'il lui avait déjà imposé. Imprudente, peu soucieuse de sa réputation, elle ne cachait point la joie que lui procurait la présence du jeune homme. Tantôt elle se divertissait à l'habiller de belles bardes appelant l'abbé pour louer sa bonne mine ; tantôt, sa ruelle étant pleine de muguets, elle lui offrait sur son lit la place de son adversaire, chassant celui-ci sans pitié.
Gerisy maigrissait de cjlère et d'envie. Il revenait néanmoins, malgré les affronts, espérant encore ; mais l'espoir no lui était plus permis. Des Réaux eut, un matin, dans son auberge de la place Maubert, grande querelle avec un quidam qui traitait de voleur boa oncle Rambouillet. Il distribua de violents souf-
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LA JOTEUSE JEUNESSE DE TALLEMANT DES Bl&AUX 135
filets et en reçut de mémorables qui lui abîmèrent le Tisage. Marie Le Goux, quand il se présenta cbez elle, le voyant tout égratigné, entreprit de cacher sous des mouches ses égratignures. Elle le soignait avec une tendre émotion, lorsque l'abbé entra. 11 faillit s'évanouir de rage. Dès lors, il ne ménagea plus rien. Il alla partout médire sur le piteux écolier qui le supplantait dans le cœur de son amante. Des Réaux, averti, s'en vengea en lançant, sur un air à la mode, ce quatrain caustique :
Mon rival, il est vrai, vous avez du mérite ; Contre vous ma force est petite ; Vous en faites peut-être aussi trop peu d'état : David était ainsi méprisé par Goliath.
Car il ne négligeait point la poésie. Elle lui était utile en plus d'un cas. Marie Le Goux volontiers produisait en société, comme composés par elle, les méchants rondeaux qu'il renonçait à conserver pour établir sa gloire. C'était une nai've. 0(i lui faisait aisément dire les secrets qu'elle voulait garder et accroire de fortes absurdités(l)...
Parfois Des Réaux la trouvait trop niaise. Il se lassait aussi des accès de dévotion qui la plongeaient interminablement dans la lecture des sermons inextricables des ministres. Il collectionnait cependant bagues et bracelets de cheveux qu'elle lui ofifrait avec une touchante tendresse, mais le r61e d'éternel soupirant ne lui convenait point.
Peu à peu, il espaçait ses visites, voyait d'autres personnes du quartier auxquelles il trouvait du
(I) Bntr« autres que « son fils était mort à eause qu*un Ter lui avail pissé contre le cœur ». T. VI, 330.
136 LA JOTECJSE JEUNESSE DE TALLEMÀNT DES RKAUX
charme. Une veuve de la rue des Petits-Champs reçut ses vers avec complaisance et lui permit de lui écrire (i). Et voici qu'un soir, ayant couché dans le lit d'une jouvencelle sa parente, il s'enflamma pour l'absente au point d'en perdre le sens. Tout le monde s'aperçut de sa mélancolie et s'alarma de sa pâleur.
Le bonhomme Paul Yvon, sieur de Laleu qui, de temps à autre maintenant, reparaissait rue des Petits- Champs, inspiré par son esprit familier, persuada à Pierre Tallemant que Des Réaux devait être atteint de quelque € maladie de garçon ». Boisneau fat chargé de s'en enquérir.
— Qu'à cela ne tienne, répondit Des Réaux interrogé, vous en aurez le cœur éclaîrci.
Et sur l'heure, il fit € exhibition » de pièces. Il ne souffrait point d'une maladie de garçon, mais simplement de jalousie. La jouvencelle aimait un conseiller à la Cour des Comptes et ne se souciait point de Des Réaux. Elle se considérait aussi comme un parti trop modeste pour le jeune homme dont on parlait déjà de faire un conseiller au Parlement.
Des Réaux eût été capable de l'épouser, malgré tous les obstacles, tant il avait le désir de la faire sienne ; mais après trois mois de soupirs inutiles, dépité de voir qu'il prenait figure de dupe, il résolut de se guérir en faisant un petit voyage en Berry, chez M"**^d'Harambure. Il venait de terminer ses études de collège. L'été rendait agréable une longue promenade à travers la campagne (2). Justement Gédéon II
(1) B. N. nw. n* 18791, Râle des taxes précité. Ce ms. ne signale la présence, dans la rue des Petits-Champs, que d'une seule veuTe, la veuve Paul.
(2) D'après ce que nous comprenons de VHistortette de Des Réaux : Les Amours de VAutheur, il termina ses études en juillet
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se proposait, de son c6té, de visiter cette région.
Cependant Marie Le Goux enrageait de voir son galant lai échapper. Elle avait été contrainte, la belle saison venue, de retourner, en compagnie de M""* d'Agaury, en cette maison des champs, où Des Réaux avait commencé à Taimer. Elle y vivait des journées sombres que sa parente ne contribuait pas à éclaircir.
Cette maison se trouvait sur le chemin des voyageurs. Tout de suite Gédéon II manifesta le désir de s'y arrêter. Marie Le Goux fit de grands reproches à rinconstant Des Réaux ; mais elle avait un tel goût de lui que les caresses succédèrent aux gronderies^« Quand il remonta sur son cheval, le jeune homme, emportant de nouveaux espoirs, avait oublié la jeune ûlle, cause de son départ.
Gédéon II était un amusant compagnon. Il venait d'acheter une charge de conseiller au Parlement (1) ; mais cette dignité nouvelle ne lui communiquait aucune gravité. Il hàblait sans cesse, racontant ses aventures amoureuses, et comment, en Languedoc, entre ses séances à la cour des aides de Montpellier,
1637. Il faut donc fixer la date de ce voyage en Berrjr à l'été de 1637.
(i; Reça le 30 janvier 1637 d'après François Blanchard : Les présidents à mortier du Parlement de Paris, 1647, Catalogue de toxis les Conseillers du Parlew,ent de Paris, p. 127. Un tpis. de la B, N. {Cabinet des Titres, Dossiers bleus, n* 623), fixé à 1636 sa réception. Un antre {B. A. ms. n* 4967 f*248} à juillet 1637 La première date parait la plus certaine. Elle est confirmée par un registre des A. N. P, 2680, r part, f 191 v% qui désigne Gédéon II comme conseiller au Parlement dès janvier 1637 et par une Quittance de iP» Qédéon Tallemant, conseiller au Parlement, à Af '• Jehcm de Beaugrand, conseiller-secrétaire du roi, datée de man*s 1637. (Af. A. de Af* Le Semelier, E. A. de AP Bossy), V. aussi, vers la même époque. Ratification par Af Gédéon Tallemant, comeUler au Parlement, Janvier 1638: Obligation par AT* Gédéon Tallemant au sieur Doré, mai 1838 {Même étude)»
138 LA JOTEUSB JEUNSSSB DE TAIXEUANT DES BEAUX
femmes et filles de ce pays fortuné, enragées de lui, le suÎTaient à la trace. Si bien que Des Réaux le prenait pour € un héros en galanterie ». Ule consulta, ne sachant s'il devait tenir la promesse d'écrire à la Teuve de la rue des Petits-Gtiamps qui lui avait semblé prête à faire un sacrifice à l'amour. Gédéonll l'y engagt-a, disant que les lettres entretenaient souvent, mieux que la présence, les sentiments. Et il se chargea de fair parvenir, par un homme sûr, la prose de Des Réaux.
Ils arrivèrent devisant ainsi, en bas Berry, se reposèrent dans la maison que Jean d'Harambure possédait à Romerort(i). Ils visitèrent le voisinage; mais les hobereaux de provinpe les auraient vite fatigués s'ils n'avaient eu des filles disposées à entendre des douceurs. On ignore quels exploits accomplit Gédéonll sur ce nouveau terrain. Des Réaux cajola sans résultat une jouvencelle qui s'étiolait en une morne gentilhommière. Puis ils quittèrent ces lieux où ils trouvaient peu de divertissement. Ils prirent le chemin du haut Berry qui les rapprochait de Paris. A Argent (2), la famille Bigot se trouvait réunie dans sa résidence
(4) Paroisse actuelle de Giron (Indre), B. iV. Cabinet des Titres, Chérin, n* 103. Us ne purent aller que dans cette terre de M ■•d'Harambure en Berry. Encore appartenait-elle a son mari qui se disait seigneur de Romefort. Le château d'Harambure, construit rers le milieu du xvir siècle, était situé dans la commune d'Yzeures, en Touraine, actuellement eanton de Preuilly, arrondissement de Loches (Indre et Loire), V. Mém. de la Société cureh. aè Touraine, t. XVII, 1S65, p. 29. Notice *ur l> château d^Harambure, par M. de Busserole. Il dut appartenir à Henry d'Harambure, frère pufne de Jean, qui devint son héritier. C'est très probablement après un séjour à Romefort, en 163S, que M** d'Harambure se rendit au Pin Indre), chez M'^* de La Chapelle de BlroB où elle connut le comte de Clermont et le poète Maynard. V. Lettres du présiient Maj/nard, 1653, p. 63; Charles Drouet : Le poète François Maynara, S D p. 313.
(i) Arrondissement actuel de Sancerre (Cher).
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d'été. Lolo continuait à en être le centre d'admiration. On menait là joyeuse vie* Toute la jeunesse se distrayait en promenades, bals et sports. Des inyités Tenaient des environs et même de Tilles lointaines. Des Réaux distingua pour sa bonne mine, son esprit moqueur, sa pétulance, Harion de Mouriou, angevine, fiile d'un maître des comptes. Tout de suite il se Qt son cavalier. Elle n'était point farouche. Volontiers elle souffrait qu'on la courtisât et s'amu^ sait des couToitises qu'elle suscitait. Comme elle aimait la danse, Des Réaux balla et, quand on « dansa aux chansons », il composa pour l'enchanter, des couplets adulateurs auxquels elle répondit, souriante :
Hélas I mon ange, mes amours, M'aimerez-vous toujours ?
On remarquait leur goût réciproque et que leurs mains se cherchaient aTcc trop d'empressement. On railla Des' Réaux de s'être une nuit, rompu par la fatigue, endormi sur l'épaule de la jeune Oile. Cependant tandis qu'il s'éprenait comme un fol de M"* de Mouriou, celle-ci ne répondait à ses sentiments qu'en gracieusetés de paroles. Elle saTait bien qu'il n'était tju'un passant agréable dont il faudrait, pour toujours peut-être, se séparer (i).
L'heure des adieux, en effet, sonna vite. Le cœur inflammable de Des Réaux brûlait de nouveau. Pendant tout le voyage de retour, le malheureux pousseur de beaux sentiments ne cessa de pleurer et de se lamenter. A Paris, une déplaisante surprise l'atten-
(1) T. V Îi5; VI, 333.
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440 lA JOTeasE jeuxbssb de tallemant des réaox
daît. La veoYe de la me des Petits-Champs^ à laquelle GédéoD II, loi avait conseillé d'écrire, s'était remariée et l'homme sûr chargé de loi remettre les tendres épistoles de Des Réaox les avait habilement déposées aux mains du nouveau mari.
Cependant Des Réauz, toujours désolé d'avoir perda yP* du Ifouriou, écrivit une belle poésie pour exprimer son chagrin de la séparation. Puis il se rendit chez Marie Le Goux. Il y avait toujours, rue Montorgueîl, belle compagnie. L'abbé de Cerisy, en son absence, avait reconquis en partie le terrain perdu. Il paradait à la meilleure place dans la ruelle. La veuve de la rue des Petit-Champs et la jeune fille dont Des Réaux était devenu amoureux pour avoir couché dans son lit, grossissaient par un hasard étrange c le rond ». Ou invita Des Réaux à lire ses dernières productions. Il déclama la poésie à M"* du Mouriou. Et quand il Teut dite, il s'aperçut que Marie Le Goux, la veuve et la jeune fille lui témoignaient un empressement plus particulier. Toutes les trois imaginaient qu'il avait exprimé dans ses strophes le regret laissé dans son Ame par leur galante influence. Il ne chercha point à les détromper. Aussi bien pouvait-il tirer parti de leur contentement.
Marie Le Goux surtout se montrait ravie de n'avoir point été oubliée. Sans cesse, elle disait au jeune homme d'un ton passionné :
— Je suis votre servante.
Déjà l'abbé de Cerisy perdait tout avantage. Marie Le Goux confiait à Des Réaux, avec quelque mépris, combien le personnage lui paraissait ridicule :
— il ne me demande qu'un peu d'amitié; il lui arrive souvent de pleurer auprès de moi.
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LA JOYEUSE JEUNESSE DE TALLEHANT DES RÉAOX i4ii
Volontiers elle partageait Topinion des médisants qui lui attribuaient, son teint jaune étant le teint d'un € foireux », une éternelle courante. Ce langage faisait comprendre à Des Réaux que la belle ne se souciait guère des soupirs et que les entreprenants avaient seuls quelque chance de la conquérir.
De ce moment, il renonça aux attitudes implorantes. Il s'amusa de tout et de tous, de ces femelles de nouveaux riches surtout, d'une M"»' Goile en particulier, femme d'un important vendeur de marée qui, dans la conversation, multipliaient les balourdises (1). Il rapportait sans lassitude, comme un nouvelliste, de ses tournées hors la paroisse Saint-Eustache des contes dont les cercles s'étouffaient de rire« Il avait déjà un grand esprit d'ob^rvation. Il était caustique. Il savait saisir le ridicule des gens et caractériser ces derniers en phrases cinglantes.
D'une audition en l'académie de la vicomtesse d'Auchy, rue des Vieux Augustins (â), où il était allé, amené sans doute par Malleville, il relata, en termes si drolatiques les incidents que son récit suffit à discréditer ce cénacle. L'abbé d'Aubignac dirigeait cette étrange académie fondée pour contrebalancer l'influence de l'Académie des quarante. L'abbé de Cerisy y trônait. On y lisait d'interminables dissertations devant une cohue de pédants furieux que Boisrobert ne les eût pas désignés à l'attention de Richelieu et de godelureaux venus pour rire, comme à l'Hôtel de Bourgogne. Des Réaux entendit le discours de Biaise
(1) T. YII, 512. Elle venait chez M. d'Agaury et disait hautement (pi' elle n'^ayait jamais eu ni la grosse ni la petite yerole.
(î) B, N. ms. n* 18791, Rôle des Taxes précité. Ce ms. nous fournit Tadreàse de la vicomtesse en 1637.
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142 LA JOTEUSB JEUNESSE DE TALLEMANT DES JtÉAUX
François, comte de Pagan, discours empli d'une telle yanité qu'un IVût dit prononcé en grotesque par le capiian matamore (1). Il on reproduisait les périodes, le ion, toute Temphase.
Ces singeries rendaient Des Réaux illustre dans la société huguenote de la paroisse Saint-Ëustache. On lui savait gré d'être c gai, remuant, sautant et faisant une fois plus de bruit qu'un autre »• Marie Le Goux lui découvrait avec admiration t beaucoup de brillant dans l'esprit ». Nulle promenade, nui divertissement auquel on ne le conviât. Tous les après-diners il accompagnait sa commère après avoir, le matin, soucieusement interrogé les philosophes et les poètes, car il ne négligeait point la culture de son esprit.
Bien que M. D'Agaury montrât quelque mau* vaise humeur en constatant que sa belle-sœur ne ménageait même plus les convenances, bien que l'abbé de Cerisy attisât par des propos venimeux cette mauvaise humeur^ les jeunes gens se livraient avec astuce à leurs ébats amoureux. Ils se baisaienti ils se caressaient, surpris sans cesse et recommençant sans vergogne.. Ils correspondaient en vers. Tel jour où Des Réaux s'inquiétait de la pâleur de son amante, elle lui répondait naïvement :
Si tu n'as point trouvé les roses Qui, sur mon teint, étaient écloses, Daphnis, ne t'en étonne pas :
C'est qu'elles descendaient plus bas.
Une telle liberté de propos devait inviter Des Réaux
{i\ T. I^ 317 et s. V. aussi le commentaire, p. 337. Ce discours dut être prononcé au début de 16^1. Sur la vicomtesse d'Aucby et sen Académie, V. notre volume : Voiture et les années de gloire de VHôtel de Hamboumet, I9il, p. 69 et &.
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aux gestes décisifs. Il ne posséderait que par la force cette femme inconsidérée en apparence, honnête cependant, stimulée à l'imprudence par l'amour. Il se hasarda, le moment propice venu. Fût-il maladroit ou brutal ? Il n'aboutit point. On le rebuta, on le gronda, on le menaça. Et comme, lout déconfit, il quittait la place, plus tendrement on lui dit :
— Je vous aurais bien plus maltraité si je ne craignais de vous perdre encore une fois !
Suprême malhabileté, car Des Réaux, rassuré, donùa de nouveau l'assaut. Repoussé encore, îi reçut l'assurance qu'on lui permettrait tout mais que, pour l'essentiel, il était inutile d'y prétendre. Dès lors, il se lassa. L'espoir l'avait longtemps soutenu. Le perdant, il se souciait médiocrement de s'attarder k des badiner ies sans objet.
Précisément ses frères, Tallemant de Lussac et François, pour achever d'apprendre l'italien, organisaient un voyage dans la Péninsule. Us espéraient accompagner Tabbé de Retz que sa famille éloignait de Paris où il s'était aliéné dangereusement la sympathie du cardinal de Richelieu. Us proposaient à Des Réaux de se joindre à eux. Le jeune homme se laissa tenter. Le goût de l'aventure, le désir de contempler le théâtre sur lequel s'étaient jouées tant de scènes tragiques ou comiques révélées par les écrivains latins, le plaisir aussi de prouver à une eruelle qu'on pouvait l'abandonner sans regret le décidèrent à accepter l'offre de ses frère«. Tout fut bientôt arrêté et la société connut le prochain départ des trois Tal* lemAAi* .^
Marie L^ Goux apprit avec colère la détermination de SOS galant. Quand il paraissait devant elle, elle se
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détournait de lui. Au jeu de quilles, elle refusait de prendre la boule de sa main. Elle accomplissait tant d'actes d'une telle prudence que, sans tarder, tout le monde découvrit son dépit.
Cependant Des Réaux parvint à obtenir d'elle une entrevue. Longuement il plaida sa cause. Quittant le ton frivole, il lui fit comprendre que seul le désespoir Téloignait d'elle. Il l'attendrit. Il tira des larmes de ses yeux. Pressant, ardent, passionné, après quatre heures d'éloquence et do lutte, il la subjugua.
Alors il regretta amèrement d'avoir fait sonner à son de trompe son voyage. Il s'en allait à l'heure où sa présence eût été plus que jamais nécessaire, après avoir attendu, pendant un an, la conclusion ravissante de son roman. Il offrit de braver le qu'en dira-t-on, de rompre son malencontreux projet de voyage. Mais Marie Le Goux, laissée juge de sa conduite, saisissant que maintenant les inconséquences n'étaient plus permises, craignant les commérages, engagea son amant à persister dans ses intentions.
Une fois encore, au cours d'une autre visite. Des Réaux goûta ce fruit d'autant plus délicieux qu'il entrait en pleine maturité. Les deux jeunes gens échangèrent portraits et larmes, se promirent, comme il est d'usage en pareille conjoncture, lidélité éternelle.
Avant de partir, des Réaux, poussé par le démon de rironie, se rendit chez l'abbé de Cérisy pour lui faire ses adieux. Le pauvre « foireux », dans ses protestations d'amitié, ne pouvait dissimuler sa joie de voir son adversaire disparaître. Il prenait même en pitié ce sot qui, à son avis, ne comprenait rien à la diplomatie de l'amour. Mais Des Réaux, portant au
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doigt la bague offerte, en gage de constance, par sa maîtresse, la poche pleine de bracelets de cheveux, Tàme enivrée du souvenir de ses récentes délices, s'apitoyait avec plus de raison sur le sort de ce bénèt vaniteux dont Tespoir de vaincre faisait rosir le visage ivoirin de magot de la Chine (i).
(i) Pour tout ce qui concerne les amours de Des Réaux et de Marie Le Goux, V. T. VI, 325 et s.
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