‹ Tallemant des RéauxChapitre 13 sur 18 · T. IX · texte numérisé non relu

T. IX

(5) T. VI, Î65, 266. V. aussi B. N. ms. n» 20.633, p. 58.

(6) Poésies diverses de M. Scudery, 164î>, p. 92 ; Poésies héfoiques de M. de Pinchesne, 1670, p. 151. Retz : I, 59 et s.> signale la présence de Voiture.

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tk JOTEITSE JEUNESSE DE TALIEMANT DES BEAUX 195

grêlée que dëvoraH maintenant une maladie de lan*guenr. Le souvenir délicieux des heures qu'il avait passées à Taimer Tattirait eneore chez elle. 11 éprouvait aussi grand agrément à converser en cette maison avec Voiture, dont il admirait l'esprit et à regarder Scudéry faire le matamore.

Il y contemplait aussi les airs avantageux de son frère François. Le jeune homme était revenu d'exil tout autant déterminé, maigre les objurgations de la famille, à abjurer le protestantisme ; mai» avant d'endosser la robe de prêtre catholique, il fallait se plonger dans la théologie. Cela apaisait un peu son ardeur. 11 n'était pas pressé. Depuis longtemps amoureux de M°** dUarambure, il cherchait, la voyant maintenant seule dans la vie, à la circonvenir. Il n'y réussissait guère avec son humeur querelleuse, ses c visions » continuelles, les haines et les jalousies que distillait son coeur. Elle l'écoutait en souriant et Ton ne savait jamais si elle était satisfaite de son esprit plaisant, malgré sa causticité, pu bien si elle se moquait de cette dupe nouvelle.

François Tallemant aurait eu la tète belle avec ses grands yeux, son long nez décelant l'intelligence, si sa bouche n'avait accusé l'inquiétude et l'amertume. Une é^Jaisse chevelure embroussaillée contribuait à déparer cette physionomie* L'allure générale du personnage était lourde, révélant l'hérédité populaire (1). Il se rendait compte de sa rustauderîe et, pour riva* liser avec « les blondins 9 qui hantaient la ruelle de M"* d'Harambure, il y apparut un jour la tète enveloppée d'une énorme perruque. De^ Réaux en ât des

(1) Son portrait a été dessiné par Nanteuil, gravé par Stephen Picard, V. aussi : T. VI, 301 ad notam.

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196 LA JOYEUSE JEUNESSE DE TALLElfANT DES RÉAUX

gorges chaudes avec ses frères et « Temperraqué » eut un motif nouveau de le haïr.

Des Réaux ne contrariait nullement son penchant pour M"*® d'Harambure. Il lui laissait la place libre ; mais François se lassa vite du rôle de soupirant/Pour se conforter dans ses convictions de néophyte, si bien appuyées par la pénitence, il entreprit un deuxième voyage à Rome (1).

Cette décision soulagea de nouveau la famille. Pour Des Réaux, satisfait de voir le nom des Tallemant si bien représenté dans la ruelle de M™* d'Harambure ; il se chargeait plus agréablement de le représenter ailleurs, chez les Bigot surtout où la vie était un perpétuel divertissement. Dans cette maison où se réunissaient les financiers les plus retors et les huguenots les plus fanatiques, où Ton était sans cesse en parade, où Ton multipliait le cérémonial, la folie régnait en maîtresse. Trente filles et trente garçons n'y songeaient qu'à organiser collations, cadeaux, promenades et h donner les violons. Il en sourdait éternellement une rumeur de rires, de dçinses, de chansons et de musique qui égayait ce faubourg Montmartre, peu bâti encore, attristé par ses terrains vagues. Presque chaque semaine, la porte cochére laissait passer des carrossées joyeuses de jeunes gens qui prenaient la route d'Arpajon.

Ils allaient à La fionville, terre de Nicolas Bigot, située entre le chemin de Lyon et le chemin d'Orléans. Ah ! la belle liberté que Ton goûtait en ce lieu fortuné. Les mères bavardaient ensemble sans s'occuper des ébats de leurs enfants. M. Bigot passait

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son temps à épier les passants pour les inviter, s'ils étaient de considération, à s'arrêter dans son logis.

Des Réaux, était le « bel esprit » et le boute-entrain de la troupe juvénile. Il arrivait toujours chargé de poésies, d'impromptus, de nouvelles. Il inventait mille jeux plaisants, mille bagatelles qui suscitaient le rire. Deux des Rambouillet, Nicolas, sieur du Plessis, et Antoine, sieur de la Sablière, s'étaient faits ses « disciples », suivant, en toutes circonstances, son exemple. Le second écrivait déjà de légers et harmonieux madrigaux dont il faisait don aux dames.

Car les enfants avaient grandi et s'inquiétaient de leurs sens en ébullition. L'amour naissait entre eux et faisait déjà dés victimes. On avait l'air de s'intéresser au volant, aux quilles, au pale-maille, mais on pratiquait surtout le jeu des petits coins. Autour de Lolo qui continuait à recevoir une éducation de jeune phénomène, dans l'admiration béate de la famille Bigot, les galants maintenant pullulaient. Marc Duncan, sieur de Cerisante, médecin, poète latin, garçon d'esprit, cherchait timidement, en la belle fille, une dot capable d'atténuer sa gueuserie ; Gaspard Masclary, secrétaire du roi, faisait, à son côté, figure inutile de « pousseur de beaux sentiments » ; le comte de Pas s'enfermait avec elle pour des conciliabules tendres dont les parents ne paraissaient pas soupçonner le danger. Henri de la Chapelle, marquis de la Roche-GiiFard, gibier de coquette, grand parleur, vaniteux et beau et qui avait oublié à la longue sa femme demeurée en province, attendait patiemment, se sachant goûté, l'heure du berger ; des Rambouillet, le cadet, La Sablière, blond et blanc, parfumé et

élancé comme un lis, semblait le plus fayorisé; il avait eu de Lolo « la petite oie », et avec un peu d'astuce, la « mitonnant :» moins, la brusquant davantage, il eut emporté le reste. ^

D€« Réaux riait de ces enfiévrés, au nombre parfois de quinze autour de la jouvencelle, prêts à s'entreraordre, privés de tout contentement à cause de leur multitude et de leur rivalité. Leur désignant M"' de Louvigny, sœur aînée do Lolo, femme succulente dont le mari était depuis peu atteint de cécité, il leur disait :

— Vous êtes les plus sottes gens du monde. Vous vous amusez tous à une fille qui n'oserait conclure qu'elle ne soit riiariée et voilà une femme de vingt-cinq ans, jolie et dont le mari est aveugle. Au diable Tun qui a l'esprit de lui en conter (l)*

Il ne s'attardait point à courtiser Lolo. Quand elle lui inspirait on désir dont il ne pouvait se délivrer, il profitait d'un moment où elle avait les mains embarrassées et la baisait avec fougue :

— Que faites-vous? criait-elle*

— Je prends mon temps, répondait-iL

(i) B. N. ms. w Î2.6S0 fo il2: Now^au recueil des plus Jielles poésies, 1684, p. 281. Ce ms. attribue à Des Beaux le madrigal imité de l'italien, « contre un Aveugle qui s'était marié », <|ai -povrfail s'appliquer au cas de Louvigny et qui tendrait à confirmer les phrases des Historiettes (V, 454-455) :

Que tu n'eus gUère de cerveîlô,

Lorsque ton cœur d'amour s'éprît,

Aveugle de corps et d'esprit,

De Vouloir épouser une femme si belle I

Ton cocuage est tout certain-.

Ton âme se travaille en vain

P'our s'exempter de cette tâche.

Gomment garderais-tu ce trésor précieux ?

Argus, encor qu'il eut cent yeux,

Ne put pas garder une vache î...

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LA JOTEU'SE JEimESSB DS TALLEMANT DES BEAUX 490

£lle s'était habituée à ce qu'il c prit son temps ».

— Venez vite, disait-elle à M"* de Louvigny indulgente, il prend son temps I

Quand il baisait une main, elle la couvrait de l'autre, cro3rant la préserver.

— Celle-là, disait Des Réaux, la baisant aussi^ m'est aussi bonne que l'autre !

Il ne demandait pas davantage à cette pucf-He inexpérimentée. Pour obtenir des satisfactions plus vives, il pourchassait encore, dans cette maison, M"« du Gandâl et la parente-suivante de Ml?® de Mérouville qui, jalouses l'une de l'autre, accouraient à la Honville pour le frôler. Mais il n'^n obtenait que baisers, aveux languissants, promesses dilatoires.

Quand il rentrait de La Honville, la parente*sui'vante le recevait dans sa chambre pour le moraliser. Toujours auprès du feu de M"« du Candal, il découvrait les « crachottis > de M. Mestrezat, le ministre, qui, venant de sortir, avait laissé ferme contre la tentation l'âme de cette femme (1).

Si bien que, les sens troublés, il était contraintpar la nature à chercher un apaisement; et il retournait, le front humilié, vers Marie Le Goux. 11 la trouvait toujours en rage, excitée par ses sœurs et son beaufrère qui ne désespéraient point, lui prouvant l'inconstance de son amant, de l'en détacher à jamais. Il subissait des scènes affreuses où toutes ses défaites lui étaient reprochées comme victoires. M"* d'Harambure qu'il n'aimait plus, M"« du Candal, insaisis-

(1) Sur tous ces faits, V. T. V, 4Sî et s. : VI, 339 et s., 345 ad notavn. Pour voir plus à son aise M"»> du Candal, il loua une maison, mais la dame s'y entoura de parentes. Enfin, elle épousa Jacques cTAngennes, marquis de Montlouet, ami de Des Réaux, qui, dès lors, cessa ses poursuites. V. VI, 342 et s.

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sable comme une chimère, la parente- suivante, arrêtée par des scrupules au bord du plaisir, étaient, au dire de Marie Le Goux, les héroïnes d'infâmes orgies dont Des Réaux sortait avili et profané. La veuve n'admettait aucune protestation, n'ajoutait foi à aucun serment. Si le satyre tentait de l'approcher, elle fuyst^it comme une nymphe; mais les réconciliations étaient délicieuses. Voici comment les conte le persécuté :

« Un jour que je la trouvai seule auprès du feu, elle se glisse dans un cabinet au coin de la cheminée dont la porte avait un petit poids qui la faisait fermer fort aisément. Voilà visage de bois : je presse, je prie ; elle ne veut point ouvrir. Je m'en vais à la porte de la rue, je me ravise et me vais cacher de l'autre côté de la cheminée, après être rentré fort doucement, puis je laisse aller l'huis vert de toute ma force pour lui faire accroire que je m'en allais : cela réussit. Elle sort, je la happe, et... etc.. Cette bizarrerie me le fît trouver trois fois meilleur.

« Gomme cette femme n'était pas naturellement dévergondée, et que ce n'était que la force de la passion qui l'emportait, elle ne se put jamais résoudre à me donner un rendez-vous : il la fallait toujours culbuter. Mais, pour l'ordinaire, il n'y avait jamais que la première pinte de chère, et, pour une aprèsdinée, elle m'en laissa tant prendre, et tout debout, que j'en eus la sciatique bien forte (4). »

Cette gloutonnerie d'amour malheureusement ne persistait pas. Bientôt le remords envahissait l'âonie de l'ardente veuve qui se plongeait dans les sombres

(1) T. VI, 3i0-3il.

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dissertations des ministres. Les querelles ' recommençaient, plus âpres, plus violentes. Des Réaux devait fuir de nouveau la tourmente de jalousie.

Il allait alors, désemparé, demander, contre les misères de Tamour, une consolation à l'amitié. Les cabarets lui offraient un refuge agréable. Il n'en goûtait point l'atmosphère empuantie, mais les hôtes, tous gens d'esprit et de talent. Une littérature naissait dans ces bouges, sous l'excitation du vin, ayant le vin pour objet, chantant aussi l'épopée du ventre. Cette littérature, vivante et pittoresque, renouvelait les modes d'expression, réagissait contre l'autre, la mondaine, sombrée dans la fadeur. En elle se manifestaient aussi toutes les formes de la libre-pensée. Par là surtout, et aussi par son inclination à la satire, elle atlirait Des Réaux.

Jamais, adolescent ou homme mûr, celui-ci ne parait avoir voué un culte à la bouteille. Parmi les écrivains biberons qu'il connut tous plus ou moins, ses préférences allèrent aux purs intellectuels. C'est pourquoi il marqua de tout temps une piètre estime à Saint-Amant qu'il jugeait plein de génie, mais sans jugement, ignare, vaniteux, incapable de construire une œuvre durable (1). Dans le groupe qu'il fréquenta au cabaret du Bel-Air, il accorda aussi une maigre attention à Vion Dalibray, bon poète cependant, mais tout entier livré à la débauche (2). Bense-

(1) Saint-Amant, on l'a vu (p. loi}, était un ami de Tallemant de Boisneau. Il fréquenta la maison des Tallemant. Notre héros lui consacre (III, 309) une courte et dédaigneuse historiette. Ses relations pers(AmelIes avec le poète sont indiquées au t. Illt p. 278.

(2) Charles Vion, sieur d'Alibray, était en relations avec les Pttscal, comme en^ témoif^e unsomiet' adressé par ce poètfr < A M, Pascal le fils, sur son instrument pourl'arithmétique ». C'est

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rade le rousseau Teiit inti^ressé davantage pour son adresse à tourner le vers léger, mais c'était un garçon de rien, inculte, sans cervelle, frivole comme une fille, entretenu au surplus par une vieille extravagante, M"* de La Rocheguyon, dont il était l'étalon (1).

£n somme Des Réaux dans ce milieu, témoigna surtout sa prédilection au sieur Le Pailleur, grandissime ivrogne pourtant^ mais supérieur aux autres par ses qualités d'esprit et de coeur. Il Tadmirait d'allier le goût des sciences au goût de la littérature, de résoudre un problème de hautes mathématiques, de traiter une question d'astrologiei, de composer un ballet ou d'écrire une épitre familière avec une égale aisance. Il ne s'expliquait pas comment il avait pu, gueux comme un garçon d'apothicaire, apprendre la musiqueancienitôet pratiquer la moderne au point de rendre jaloux H. do Moliier. S'il l'accompagnait si souvent au cabaret du Bel-Air, ce n'était point seulement pour contempler, spectacle cependant magnifique, son appétit énorme et sa soif inextinguible ^ mais pour y entendre les concerts qu'il y organisait, mêlant sa voix chaude à celle de Lambert, le chanteur, de M** Lambert et d'Hilaire Le Puis, gendre et filles du tripotier. Le Pailleur excellait k terminer en frénésies musicales les véhémentes galimafrées. Parto^ut où U séjournait, il intronisait la joie. Un mas-

par iui que Ta/Ueiuaat eut les renseignements qui cooipo&e&t son iûstoriette sur le présiclent Pascal et son ftls (IV, 118 et s ), les anecdotes sur ll«« 4e Saincbot, sœar de d'Alibray et prgibablement aussi soi? les Befta ut. Benserade compléta d'Alib^ay. Ce dernier n'est nommé qu'une fois «III, 45), dans les HistorieiUs.

(i) T VI, ifts et s., lui consacre une bi&toriette où il le représente faisant des bouts-rimés au cabaret du Bel-Air en compagnie de Ltonae, fatur ministre, autre ami de notre béros.

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sagep Tajant conduit, certain jour, de Rennes à Pari s,^ lui offrit la gratuité des voyages, en échange de son art d'abréger, par la badinerie, la longueur des heures. Sans cesse il inventait des farces dont s'ébaudissaît la société. Les compagnies le recherchaient pour sa gaieté pleine de finesse et de grâce. Des Réaux s'étonnait qu'il fît chez la maréchale de Thémines, profession d'honnête intendant, refusant les gages, ne réclamant même point à cette veuve, chaude au déduit, une récompense d'alcove. Il estimait son désintéressement, son dédain de la gloire. Lo Pailleur ne souhaitait rien en ce monde hors quelques satisfactions de bouche et quelqu3S douceurs d'oreille (1).

Des Réaux ne pouvait cependant recevoir de lui qu'une amitié forcément limitée à des gentillesses et à des entretiens rapides. Il n'en désirait d'ailleurs pas davantage. D'autres bons compagnons l'aidaient à oublier les violences de Marie Le Goux. Il les connut vers ce temps4à, les aima tout de suite, avec des nuances de sentiment, comme des frères spirituels et, à travers les tribulations de la vie, ne cessa point de les aimer.

L'un, Olivier Patru, jeune encore, jouissait au Parlement d'une immense renommée; Tautre^ François Maucroix, adolescent, tentait avec une éloquence médiocre et trop de timidité, la fortune du barreau; le troisième, Nicolas Perrot d'Âblancourt, à

(!) T. IV, 212 et S., consacre une historiette à Le Pailleur et parle fréquemment de lui. Leurs relations sont indiquées : IV, 214, 323 ; V, 226. Le Pailleur fut un des informateurs de Des Réaui gui lui dut les historiettes de la maréchale de Thémines, du baron de Ghaban, du comte de Sainte-Brisse (IV, 198 et s.), et de nombreuses anecdotes (I, 595, 488 ; II, 36), en particulier sur Ménage, M™«» de La Fayette et de Sévigné (V, 226;.

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trente-quatre ans ne songeait qu'à goguenarder, contrefaisant à ravir les farceurs de l'Hôtel de Bourgogne. Tous trois vivaient en épicuriens, Patru libertin déterminé, Maucroix et d'Ablancourt ne parvenant point à libérer leur esprit des préoccupations religieuses.

Illustré par des plaidoyers longtemps réfléchis, écrits avec un souci constant d'en purifier le style, gagnant de causes retentissantes, Olivier Patru possédait à la grand'salle du Palais, son pilier où l'a&siégeaient à la fois ses jeunes confrères, mille plaideurs et gens de lettres. Il prodiguait les boDS conseils et patiemment rabotait, leur rendant quelque équilibre, les œuvres bancales que lui soumettaient, affamés de gloire, d'innombrables pédants. Un docte grammairien cohabitait en lui avec un jurisconsulte de génie.

Il ne se prévalait nullement de ses connaissances, s'efforçant au contraire de les voiler sous des dehors plaisants ou caustiques. C'était un merveilleux ami, tendre, doux, fidèle, discret. Des Réaux, dès qu'il l'eut rencontré, fut ébloui par son intelligence et par son esprit (1).

Il portait moins haut dans son cœur Nicolas Perrot d'Ablancourt, personnage tout de feu, mais sujet à s'endormir sous ses propres cendres. Il le comparait à Montaigne pour la variété de sa culture, sonhorreur de l'action, son penchant à la rêverie, ses élans suivis de prostration. Il déplorait qu'il perdit son temps et

(1) Tallemant Des Réaux ne lui consacre pas, à proprement parler, d'historiette. Il le cite à tous les chapitres de son œuvre. Il conte plaisamment ses aventures amoureuses (IV, 264 et s., 279 ets., 313-314), rapporte ses actes littéraires ou ses mots d'esprit. Il en reçoit d'innombrables confidences et informations. Pour Tindica* tion de leurs relations, V. II, si acï notam ; III, 223,200.

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LA JOYEUSE JEUNESSE DE TALLEMANT DES BEAUX â05

ses dons, comme Patru, â rafistoler, par bonté, les minables productions de ses confrères les académistes et qu'il se livrât, par paresse, à la triste besogne des traductions (4).

François Maucroix lui plaisait par son visage' avenant, Taménité de son caractère, une double inclination à la frivolité et au sentimentalisme, les grâces de ses poésies où les mots paraissaient assemblés pour sourire (2).

Quand Des Réaux et ses trois amis se furent, au cours de causeries tout de suite intimes, pénétrés jusqu'au fond de l'âme et qu'ils se virent € bien le fait » les uns des autres, ils formèrent dans Paris une « escouade » de railleurs et de coquets. Des Réaux connut toutes leurs aventures, comment Patru, beau comme un jeune dieu, se miit un jour en chemise devant la femme de l'orfèvre Cambray, n'en retira que du ridicule, mais fut, dans la suite, assez influent sur elle pour procurer à ses amis d'agréables heures d'amour sur sa simple recommandation ; comment pour triompher de la blonde M"® Levesque, au n^z de son mari, avocat au Parlement, il dut, aidé par d'Ablancourt, se livrer à des tours de maître Gonin ; comment il résista aux invites de Damoiselle Guillebaud, dite la belle bourgeoise (3). Il apprit de même les menus succès de Maucroix parmi les précieuses galantes et comment, s'étant rendu à Reims,

(1) T. IV, 23 et s. lui a consacré une historiette. Il lui doit maintes anecdotes. Pour leurs relations, V. II, 7, <id notant; III, 274; IV, 266.

\i) T. VII» 201 et s., lui consacre une historiette où leurs relations sont précisées et le cite fréquemment.

(3) T. IV, 264 et s., 279.et s. ; 313 et S. Les détails de ces historiettes lui furent évidemment fournis par Patru et d'Ablancourt.

il en revint le cœur gonflé de tendresse pour Hen riette-Charlotte de Joyeuse, jouvencelle charmante qu'il n'osait culbuter (4).

Il tenait lui-même à ses amis la gazette de ses troubles amours. Tous, en cette période de leur vie, recherchaient auprès des femmes une vibration des sens et non une félicité de l'esprit. Ils s'en allaient ensemble quérir les victimes de leurs liesseâ. Volontiers d'Ablancourt les menait chez sa cousine germaine, la présidente Perrot. L'hôtel de cette présidente était un lieu fréquenté par les fous ; on s'y pouvait aussi aisément ravitailler en maîtresses. Des Réaux en admirait fort l'hôtesse, l'une des femmes de Paris qui, à son goût, avait c le plus de mignon >. 11 regrettait que coquette, spirituelle, badine, ^le se refusât toujours à conclure. Cela arrêtait ses initiatives. Elle montrait d'ailleurs une inclination pour Patru.

On improvisait, dans cette maison, d'énormes farces, où d'Ablancourt, déguisé en Gaultier-Garguille, daasait en grotesque, chantait des chansons gaillardes et faisait d'étonnantes singeries cependant que Patru et la présidente, travestis en amoureux et en fille à marier, se reprochaient, avec trop de sincérité peut-être, les réciproques écarts de « leur petite vie » (2).

Quand Des Réaux et ses amis souhaitaient des divertissements moins vifs, mais d'ordre plus élevé.

(i) T. vu, SOI et s., consacre une historiette à Hennette-Charlotte de Joyeuse, marquise de Brosses, dont les faits lui furent communiqués par M aucroix.

(2) T. V, i7 et s., HistorUttedelaPréaidôtUe Perrot. Des Réaux coimaissait toute la famille. V. par exemple, sur Frémont d'Ablancourt : IV, 91.

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LA JOTBIÏSE JEUI7ESSE DE TALLEMÂNT DES RÉÂUX Wl

ils ae rends^ient chez Valentin Conrart, rue des Vieilles-Etuves, dans la paroisse Saint- Eustache (1). Grave, méticuleux, solennel, trônant au niilieu de sa riche bibliothèque, Tacadémisto groupait autour de lui toutes sortes de pédants et de faiseurs de bibus en compagnie desquels il rendait des oracles sur des questions d'orthographe ou de grammaire, jugeait les écrits du temps ou discutait des matières de religion, de philosophie ou d'histoire.

Il attirait volontiers dans sa maison les jeunes gens qu'il affectait de diriger et tenait sous son austère férule, comptant sur leur gratitude pour répandre la renommée de son cercle. Ignorant grec et latin, possédant à peine quelques rudiments d'espagnol et d'italien, il était avide de gloire, rêvant de faire dans le monde figure de bel esprit et de savant. 11 se tuait à écrire en tous les genres, ne pouvant à son grand désespoir sortir de sa cervelle racornie aucune œuvre digne de voir le jour. Il ne parvenait à produire aVee quelque prodigalité que les bourgeons hideux dont son visage était enluminé.

Mais il « cabalait » la réputation à l'aide de sa fortune, obligeant tout le monde, prêtant à bon escient de rondes sommes, commissionnaire et correcteur d'épreuves des illustres. La marquise de Rambouillet, après avoir puisé dans son coffre empli

(1) Coorart avait acheté, en ;627, aux Rambouillet l'office de conseiller-secrétaire du roi vacant par la résignation d'Antoine Rambouillet. V. p. ^u. V. aussi, Tessereau : op. cit., t. I. Des Réaux le connut, à son propre dire, dans le même temps que Patro, probablement chez son oncle, le financier Rambouillet, avec lequel Conrart était en relations. Plus tard, un neveu de Conrart, Jacques Muisson, épousera Anne Rambouillet, petitefille du financier et fille d'Antoine Rambouillet, sieur de La Sablière.

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d'écus, le cantonnait parmi les pédants chargés de magniQer son hôtel.

Moins clairvoyant que d'Ablancourt, toujours en querelle avec Conrart dont il discernait à mille signes la pompeuse nullité, Des Réaux, aimait ce dernier d'amitié tendre. Impressionné par son « amas de livres » jamais lus, par ses paperasses rangées avec un soin d'archiviste, il le croyait docte parmi les doctes. Sans doute se lassait-il vite des sombres dissertations que tant de fâcheux marmonnaient à ses oreilles dans cette maison où régnait en outre une atmosphère d'étroit calvinisme. Mais Conrart lui avait ouvert, comme à Patru dont la sympathie était précieuse, son intimité. M"® Conrart, laide comme une guenuche avec sa € Ogure de pain d'épices », toujours affairée devant ses fourneaux où elle travaillait à des œuvres de sucreries, les régalait d'hydromel, de pastilles et de gâteaux. De temps à autre, la famille où il y avait bien des sots pourvus d'offices fructueux se réunissait pour des festins. Les Muisson, frères et sœurs de madame, valaient les Conrart, frères de monsieur. Quelques autres parents égayaient un peu ces cérémonies. L'un, Jean Faure, sieur de Brumières, exerçait l'emploi original de € chauffe-cire de la chancellerie >. Il arrivait toujours chez Conrart, quoique riche de plus de deux cent mille écus, le chef couvert d'un si ridicule chapeau, que Des Réaux le désignait sous le nom de « l'homme au chapeau de cocu ». C'était un vieil avare qui chauffait en hiver ses compagnies avec du bois au préalable trempé dans l'eau (4).

(i) T. I, 485, lui consacra une historiette.

LA JOYEUSE JEUNESSE DE TALLEMANT DES RÉAUX ^Oè

Un autre parent, beau-frère de Conrart, Claude Bazin, sieur de Bezons, « petit bout d'homme tout rond, joufflu comme un des quatre vents >, bouffi d'orgueil, impétueux et grotesque, voulant tout régenter, occupait la charge d'avocat général aa grand Conseil. Il se prétendait savant en lettres et en galanterie. Dans l'alcôve de la pirésidente de Pommereuil, il servait de paravent à l'abbé de Retz, prêt à recevoir les coups de bâton pour l'autre qui jouissait de la dame. Il aspirait à l'Académie et se préparait à y entrer en faisant grand bruit à la comédie et brouillant les discussions des groupes savants. Il pérorait sans cesse, escamotant les r, la bouche, eût-on dit, toujours pleine de bouillie (1).

Seul de toute la famille, Antoine Godeau, pluB bavard qu'une pie borgne, parvenait à lui imposer silence. Mais Antoine Godeau, illustre encore à Paris pour sa petite taille, sa laideur de pou, son intarissable gaieté, vivait en Provence, dirigeant depuis quelques années les destinées des évèchés de Grasse et de Vence. Ses lettres et ses poésies, plus empreintes de galanterie que de piété, procuraient des délices au grave Conrart qui les entassait dans ses cabinets ou les recopiait dans ses in-quartos pour les transmettre à la postérité (2).

Des Réaux goûtait moins les vers galants que les vers chrétiens du petit évèque; mais il eût fait volontiers de celui-ci son ami et il regrettait de ne l'avoir point connu. A son défaut, Patru et d'Ablancourt

U) T. V, îoi et s-, tMd.

(s) T. III, 231 ets., ibid. Des Réauxdut connaître le < nain de la princesse Julie > en 1645, quand celui-ci yint pour bénir le mariage de cette dernière et le fréquenta suffisamment, dans la suite, pour bien pénétrer son caractère.

SIO LA J0TB0SB JEUNESSE DE TALLEXANT DES RéAUX

Faidaient à supporter la compagnie des pédants dont la maison de Conrart était pleine. Ensemble ils raillaient Chapelain que Ton y rencontrait quelquefois, si déguenillé, si crasseux que Ton fuyait son approche malodorante.

Patru et d'Ablancourt détournaient peu à peu Des Réaux de fréquenter ce milieu où Ton rivait enve* loppé dans une bourrasque de latin. A subir, lui disaient-ils, la contagion du pédantisme, Tesprit perdait sa limpidité. Des Réauï en convenait doucement, mais quand, jaloux comme une fitle, Cionrart grondait, allongeant sa terrible lippe, contre Tinconstance de son jeune ami, celui-ci n'osait tout à fait Tabandonner (1).

Pourtant il se détermina à espacer ses visites lorsque THôtel de Rambouillet lui eut ouvert ses portes. Cet événement, très important dans sa vie, se produisit entre 4638 et 4640. On ne peut préciser quel personnage l'y introduisit et s'il dut l'honneur de figurer dans la compagnie raffinée de la marquise à des raisons de littérature ou de finances. Par ses amis dont plusieurs vivaient dans la familiarité des Rambouillet, par son beau-frère, La Grossetière, dont la mère, Louise d'Angennes, était parente du marquis de Rambouillet, il avait de nombreux points de contact avec l'Hôtel. Il est probable aussi que les Rambouillet, fort désordonnés et toujours à court d'argent, eurent maintes fois recours aux avances de la banque Tallemant (2). Ils n'avaient pas l'habitude

(i) T. III, 386 et s., consacre une importante historiette à Conrart.

(») Les Inventaires de V Hôtel de Rambouillet^ publiés par Charles SauKé, 1894, p. 9S, indiquent un recours de la marquise à la banque Tallemant.

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néanmoiDs d'imposer à leur société la fréquentation des gens qui les obligeaient. Les œuvres poétiques, labelle culture intellectuelle, la renommée d'esprit de Des Réaux les inclinèrent à l'accepter dans leur maison.

Les actes de notre héros, ses réflexions disséminées au cours de ses Historiettes nous prouvent surabondamment qu'il se signalait par la distinction de ses manières et la politesse de son langage. On a commis une erreur grossière en le considérant comme l'approbateur des mœurs brutales de son époque. Chroniqueur d'une sincérité absolue, il enregistra les traits frappants de ces mœurs : il en blâma toujours la violence.

C'est.pourquoi, à l'Hôtel de Rambouillet, il se sentit tout de suite dans le milieu qui lui convenait le mieux. H y entrait professant pour Voiture, l'homme de ce monde le plus éloigné de la trivialité, une admi^ ration profonde et il rechercha son amitié. 11 vénéra la marquise comme une divinité, s'ingéniant à lui prodiguer les preuves de cette vénération, entreprenant, avec patience, la lente mais sûre conquête de son cœur.

Son extrême jeunesse, la médiocrité de sa condition sociale l'obligèrent à accepter momentanément un rôle effacé. Il ne pouvait grossir la bande des petits maîtres que conduisait le duc d'Enghien ni faire partie du « corps > railleur et godailieur que formaient Voiture, Pisani, les Arnauld et le comte de Guiche, ni se mêler aux jeux des jouvencelles qu'Anne de Bourbon dirigeait sur le chemin de la puérilité et de l'amour.

Mais il participa aux divertissements littéraires qui

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furent de mode à rflôtel de Rambouillet pendant l'hiver de 1640 et il élabora des Métamorphoses galantes, selon les principes donnés par Voiture. Il apporta aussi sa part de nouvelles à la gazette allégorique que Ton rédigea gravement. Il dut même être fort apprécié pour sa connaissance des romans de chevalerie et du langage du « royaume de Logres », quand on se délassa à écrire des pastiches du vieux français ; mais nul ne mentionna le concours, dans ces jeux d'esprit, de ce jeune homme intelligent et disert que ni son origine, ni sa renommée ne désignaient à la curiosité (1).

Pourtant Des Réaux s'insinua peu à peu dans les bonnes gr&ces de quelques-uns. Il comprit la nécessité de flatter les pédants à qui H*^® de Rambouillet, sans les aimer, faisait visage riant. Chapelain, soutenu par Montausier était le plus redoutable. On le souffrait à l'Hôtel parce qu'on lui devait, comme à Conrart, de fortes sommes. A le voir cependant petit, maigre, exsangue, crachottant toujours dans un mouchoir crasseux, avec son visage de jésuite bilieux couvert d'une perruque où la teigne semblait champignonner, vêtu disaient les uns comme un maquereau, comme un opérateur disaient les autres, d'antiques habits en guenilles, les jambes perdues

(1) Sot les occupations de l'Hôtel à cette époque, Y. notre Tolume : Voiture et les années âe gloire de VHôtei de Rambouillet, 19 is p. 214 et s. Un seul écrivain du xvii* siècle signale la présence de Des Réaux à l'Hôtel, le sieur Robinet. La marquise vient de mourir. Dans sa Lettre du 3 janvier 1^66, Robinet écrit -.

Elle eut pour ses adorateurs

Tous nos plus célèbres auteurs...

Encor ces deux esprits charmants

A savoir les deux Tallemant.

En note, le gazetier ajoute : c Le sieur Tallemant des Réaux et l'aumônier du roi, docteur en droit civil et canon. »

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dans des bottes éculées, on ne l'eût point considéré comme un homme riche. Il épandait, antour de lai, une odeur de chien malpropre, mais ne s'en souciait guère, passant sereinement à travers les quolibets du « corps », mendiant sans cesse, cabalant les emplois, les bénéûces, les pensions, utilisant ses vers et ses proses à ouvrir la bourse des grands ou les coffres des trésoriers.

Des Réaux dut surmonter sa répugnance pour approcher ce ladre qui régentait l'Académie, avait dans tous les mondes, à travers l'Europe, des amitiés solides entretenues par d'innombrables épistôles gonflées de citations* Us échangèrent des livres. Le jeune homme alla même rue des Cinq-Diamants, dans l'antre du souillon, et grelotta, par \ua froid aigu, devant sa cheminée sans feu. Ainsi en perspective de son action future à l'Hôtel de Rambouillet, gagnait-il sa neutralité (1).

De quelles nausées payait-il ces manœuvres de diplomate ! Mais Voiture, aimable pour les pédants, tout en restant leur adversaire déterminé, ne lui donnait-il pas l'exemple des sacriûces indispensables à la sociabilité? De même que son modèle, il pouvait rassasier, auprès de personnages moins impurs, son appétit d'amitié. Il s'y efforça en se liant avec Jean Ogier de Gombaud, huguenot ardent dont la candeur et les cérémonies amusaient fort M"** de Rambouillet.

Grand vieillard de bonne mine, à demi-chauve, le visage entouré d'un ûlet de barbe blanche, ce survivant de l'ancienne cour lui apparaissait comme un

(1) T. III, 264 et S. consacre une historiette à Chapelain où H indique (p. 365, 271) leurs relations personnelles.

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2i4 LA JOYEUSE JEUNESSE DE TÂLLEHANT DBS RÉAUX

Don Quichotte usé sous le harnais, mais toujours aussi chimérique. Ses yers, ses pastorales ayaient ravi des générations qui étaient mortes. Marie de Médicis, pour sa ressemblance avec un florentin aimé d'elle, l'eût, disait-on, comblé de félicités, s'il se fût montré plus babil.' à lui plaire. Mais il ne savait ce qu'il voulait dans la vie, toujours préoccupé de bravoure et de galanterie, maniaque, souffrant de disgrâces imaginaires, ombrageux, tombé peu à peu dans un dénuement plein de fierté.

La pitié plutôt que l'admiration attirait vers lui Des Réaux. Le jeune homme souhaitait le secourir. Chose malaisée. Gombaud se défendait àprement contre les sollicitudes qu'il pressentait inspirées par la commisération. Des Réaux dut l'aider sans qu'il s'en aperçût, facilitant la vente de ses ouvrages, secouant, pour lui faire payer sa pension, l'inertie des trésoriers (i).

Souventes fois il l'amenait chez son pèVe, rue des Petits-Champs, dans le but de lui offrir de substantiels repas. La maison familiale, bien installée maintenant, regorgeant de richesses, devenait de plus en plus hospitalière. Les affaires marchaient admirablement. Sous la triple initiative de Boisneau, de Bibaud et de Bardet, Tassociation de commerce et de banque avait, en trois ans, réalisé un bénéfice de 500.000 livres et continuait, prolongée par un compromis, à en accumuler d'autres (^). Les fermes, administrées avec

(0 T. III, 937 et s., lui consacre une importante historiette où leurs relations sont indiquées (p. 250 et note. V. aussi, Vil, 425). Il utilisa, en faveur de Gombauld, l'influence de M. d'Agaury.

(3) Tallemant de Lussac : Escrtt servant d'Instruction à MM. les oremnciers des sieurs Tcaiemcmt... précité. Un compromis fut passé le il septembre 1638, prolongeant la société jusqu'au 7 sep.

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LA JOTEaSE JEUNESSE DE TALLEHANT DES RÉAUX 219

une souple activité par Pierre Tallemant et Nicolas Rambouillet, rapportaient, malgré les procès et l^s pensions, des sommes fabuleuses.

Si bien que Pierre Tallemant commençait à paraître digne des louanges des marchands d'immortalité. Dos académistes, peu à peu, s'acheminaient vers son logis. C'étaient, pour la plupart, des gueux de grand appétit qui, volontiers, payaient une ripaille d'une dédicace laudative. Naguère, François Tallemant avait introduit Guillaume CoUetet et Montauron Jean Puget de la Serre, son parent. L'un était fort humble, soucieux surtoiit de bien chopiner, Jean-de-iettree encanaillé en des amours ancillaires^ vivant de mendicité; l'autre, magnifique gascon à la plume prolifique, ayant entassé cent volumes de phébus, descendait de son grenier couvert de dentelles et raffolait des attitudes olympiennes. Tous deux, le premier poète? le second philosophe, le plus souvent repus de nuées, prenaient à table figures de combattants. Ils donnaient avec vigueur l'assaut et mettaient en un clin d'œil les plats en déroute. Seul parmi ces goinfres, Gombaud semblait gêné à cause de ses manières de l'ancienne cour -qu'il ne retrouvait point dans ce monde de joviale bourgeoisie. Il tournait toujours sa cailler dans son assiette, attendant que les maîtres jeussent touché au potage. Il fallait sans cesse le convier à avaler. Pierre Tallemant ne prenait point ce soin« Il rêvait, commettant d'étranges bévues. Coïletet ressemblait à s'y méprendre à Jodelet, farceur de l'Hôtel de Bourgogne. Un soir, l'ayant à sa table^le financier

tembre 164 1. L*lnventa4re après décès des biens de Pierre TaUâmant du il JuilUt iôse {M, A. de M" Le CaU E. A. de M' Lefeèvr», précise que cette prolongation fut faite par sous seli^g privé»

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ne rappela que M. Jodelet. L'autre ne s'en formalisa point. Il permettait à ses amphitryons toutes les fantaisies, même les plus humiliantes (!)•

Après les repas, souventes fois la maison du financier se transformait en cercle littéraire. Bizarre cercle littéraire où Des Réaux figurait en spectateur amusé. Tbut de suite Gombaud abandonnait les parlottes pour cajoler la femme de charge de M""* Tallemant. Il n'y avait pas d'araignée au monde qui ne fût plus séduisante que cette matrone aux mains calleuses. Il lui trouvait néanmoins du piquant et l'entretenait de son amour de cacochyme en termes exquis où elle ne comprenait goutte.

Il fallait bien qu'il se donnât cette occupation, car les hôtes de la maison ne l'intéressaient guère. C'étaient tous gens de province, Bordelais, Gascons, Périgourdins, bruyants et vantards, parlant un jargon où le patois se mêlait au français. Pierre Yvon, sieur de Lozières, cousin de Des Réaux, en traînait toujours une douzaine derrière ses grègues. H, le Conseiller d'Église se livrait, en effet, de plus en plus à' la littérature et, à la façon des grands, entretenait une clientèle. 11 s'intéressait fort au théâtre, rêvait de lui donner des règles nouvelles, fabriquait crn prose pièce sur pièce, que ses valets de lettres mettaient en vers. 11 se désolait que le monde fût assez malicieux pour trouver sans beauté ses productions.

Il les venait soumettre aux Tallemant, certain de leur approbation. Bernard de Lesfargues, son poète

(i) T. VI, 240 et 8.; Vil, 104 et s., consacre une historiette à La 9erre et une autre à Golletet où ses relations, avec ces académiciens sont indiquées.

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LA JOYEUSE JEUNESSE D£ TALLEMANT DES RÉAUX 2i7

familier, ne cessait, tandis qu'il déclamait, de tm répéter en son langage de Toulouse :

— Bous êtes le dispensatur de la gloire!

Et Peyrarède, pédant huguenot, en compagnie duquel il se gorgeait de latin, usait ses mains à l'applaudir. Ces gens, et un fol, maître d'hôtel de M. de Laleu, Jean Douet, sieur de Rom-Croissant, auteur de volumes en galimatias, emplissaient la maison de leur tumulte aux heures où les bureaux étaient fermés. Des Réaux se délectait à les entendre vociférer leur fatras d'incohérences, les yeux désorbités, les gestes frénétiques. Déjà il formait le projet de dresser une « Bibliothèque ridicule ». De leurs œuvres et de celles, au surplus, de son oncle, M. de Laleu, il disait :

— Ce sont de bons meubles pour la Bibliothèque ridicule.

Cependant, parmi ces burlesques, Peyrarède était le moins chimérique. Venu de Bergerac où il s'était ruiné en spéculant sur le bœuf salé qui, insuffisamment salé par économie, avait pourri dans ses tonneaux, il cherchait une sinécure auprès des opulents de ce monde. Lozières ne lui inspirait qu'une demi confiance. Il faisait activement la cour à M"*^ Tallemant. Toujours on le surprenait tendrement occupé à lui réciter des vers grecs à l'aide desquels il espérait stimuler son admiration, surprendre son cœur et> attendrir sa bourse (1).

Quand il ne cajolait point, de concert avec son maître et ses compères, il affrontait, en des discussions interminables, des personnages dignes d'eux

(1) T. VII, 124 et s., lui consacre une historiette où il précise ces détails.

pour la fanfaronnade. L'un de ces personnages, le romaniste La Calprenède, se croyait plus noble que le roi et pauvre plumitif, tout le jour assujetti aux besognes du bureau d'adresses, s'époumonnait la nuit à b&tir la Cassandrej histoire admirable dont il escomptait une gloire universelle. L'autre, Du Bure, Bordelais plein de morgue, s'était immortalisé au Palais par une plaidoirie commencée en ces termes :

— ( Messieurs, à juger par les apparences, qui ne prendrait Jésus-Christ pour un imposteur, les apôtres pour des séducteurs et la Vierge pour une femme de mauvaise vie? »

La Calprenède ne parlait que de ses titres et de ses dignités, vantait ses prouesses d'épée, avait toujours à la porte quelque compère qu'il donnait pour son gentilhomme servant. Du Bure, rêvant de passer pour bel esprit, montrait à tout venant les lettres que quelques pédants, Balzac entre autres, lui avaient écrites, et, pour s'en prévaloir à Bordeaux, régalait les illustres. Il empruntait sans cesse le carrosse des Tallemant et le ramenait couvert de crotte, chevaux fourbus, après avoir, dans une lointaine auberge do campagne, offert à Conrart, Patru et autres, un potage de la Vierge Marie dont le diable avait emporté la graisse et quelque chapon mort de misère (1).

Tous ces bizarres ne voyaient point leur bizarrerie*

(I) T. V, 128 et g. lui consacre une historiette et marque les relations de Du Bure avec sa famille. Les Tallemant n'eurent pas tout de suite un carrosse. Ils allaient à cheval par les rues. V. VI, 300. Sur La Calprenède, V. VI, 3S2 et s., et sur ses relations avec la famille Tallemant, VI, 309. Sur Lozières, déjà cité, V. son historiette, VI. 2 i. Sur Douet de Rom-Croissant et Lesfargues, V. leurs historiettes, Vi, 277 et 295 et sulv.

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hA JOYEUSE JEUITESSE DE TALLEMaNT DES RÉAUX !£i9

Ils combattaient de la langne devant les Tallemant émerveillés. Les uns entonnaient leur propre dithyrambe, considérant comme myrmidons de la plume les Harot, les Ronsard, les d'Urfé, les Corneille. Les autres, vantant leurs aïeux, hissaient jusqu'au P aradis terrestre leur généalogie, décrivaient avec emphase le faste de leurs châteaux perdus dans le soleil méridional.

Ainsi Des Réaox n'avait pas besoin de s'étouffer au parterre de l'Hôtel de Bourgogne pour entendre des histrions de génie; sa propre demeure en regorgeait. Et il se divertissait davantsge encore lorsque sa mère recevait la parenté et les gens du voisinage (4). Son oncle, Paul Yvon, était venu provisoir ement se loger rue des Petits-Champs (2) et, de temps à autre maintenant, jouissait des joies de la famille. Des Réaux s'en amusait comme d'un jouet, sachant habilement provoquer ses crises de folie. 11 le I ançait sur des matières philosophiques où l'autre divaguait à perdre haleine ou bien il faisait avec lui des étymologies.

Il prononçait des mots au hasard et lé vielUard,

H) Des Réaux parle sans cesse des personnes de son voisinage. 11 a consacré, par exemple, une historiette à La Baziniëre, trésorier de l'Epargne, dont l'Hôtel, rue des Petits-Champs, était séparé de sa demeure par trois maisons. 11 raconte <IV, 428) comment, un soir, avec ses frères il défendit, contre Macé Bertrand, sieur de la Bazinière et quatre de ses gens, un frère de M"* de Ghampré, traîtreusement attaqué, dans leur rue, pour avoir raillé ce couard rendu célèbre, au siège d'Arras, par sa lâcheté.

(SO B. N. ms. n* i8.79t f» 69 et s. ; A. iV. KK. 1.032, Tcuees des boues précitée. Trois maisons séparaient la sienne de celle des Tallemant. Mais il habitait plus souvent Saint-Oenis, prés de M"' de Gadagne, la nonne délurée qui le grugeait au nom de Dieu comme l'indiquent deux Donations de 1112.000 et de 3.200 livres à ses iils Pierre et Jean, sieurs de Lozieres ei de Saint-Germain, en date du 2 mai 1639 [A. iV, Y' i:9.-f« 348 V et 3i9).

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220 LA JOYEUSE JEUNESSE DE TALLEMANT DES r£aUX

inspiré par son esprit familier, en trouvait aussitôt les origines fantasques :

— Cheminée, disait Des Réaux.

Et l'autre :

— Cela vient de « chemin aux nuées |.

— Chemise.

— Cela vient de « sur chair mise » (1).

Tous les Rambouillet adolescents, Nicolas, Antoine, Paul, Anne la naine, Henri, Alexandre (2) assistaient d'ordinaire, « s'esbouffant de rire » à ces exercices de grammaire comique. Antoine, sieur de La Sablière surtout, n'y eût pas manqué pour un empire. Au sortir de la ruelle de Marthon de Menour qui avait remplacé dans son cœur la fringante Lolo Bigot, il accourait chez Des Réauir, son maître, et se faisait son complice en espièglerie. (3) Harpigner les coquins, les fats et les sots était pour eux un plaisir délicieux.

Si Bazin de Limé ville le chiche montrait, rue des Petits-Champs, son visage inquiet, ils lui cachaient son manteau et le pauvre homme, dans sa crainte

(2) Nous ne parlerons plus d'Alexandre de Rambouillet, sieur de Prévigny, 5' fils de Nicolas, dont nous avons donné (p. 102) la date de naissance. 11 ne joue aucun rôle dans la vie de notre héros. Disons de ce personnage, inconnu jusqu'à l'heure, qu'it fut capitaine au régiment de Picardie. Vers la fln de 1661, il fut emprisonné au For-Leveque pour une raison que nous n'avons pu démêler. Il soutint, avec son père, un interminable procès,, devant la Chambre de l'Edit, contre une certaine Marie Douglas.

V. A. N, X lA 5.875 f* 488 V [il janvier i662. ; 5.880 f» 409 Y* ; 5.89f f* 238 V* : 5.892 f* 79 ; 5.893 f 292 ; 5.90i f* 434 V% 497 V» ; 5.908

f' 332 (janvier i06i). Il fut tué en Flandres à une date iadéter> minée.

H) Marthe de Menours, maîtresse de La Sablière, était femme de Frédéric-Otto-Fabrice de Grelink. Elle intervint, plus tard, dans un procès ouvert devant la cour des Aides, comme ayant des intérêts dans les affaires des Rambouillet. A.iV. ZZ», Arrêt imprimé du 9 février i69S.

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éternelle que des chiens hydrophobes ne s'y couchassent dessus, s'épandait, ne le trouvant plus, en lamentations désespérées (1). Si M™® Roger, la voisine, apparaissait en compagnie de son amant Vineuil, ils amenaient doucement la conversation sur H"^ de Vervins, la terrible fesseuse de la rue Saint-Thomas du Louvre, racontaient ses derniers exploits, hommes et femmes du quartier terrorisés, maisons prises d'assaut, servantes mortes sous le fouel . Et M"^^ Roger, qui partageait Vineuil avec elle, blêmissait de terreur, se souvenant que l'horrible amazone avait, un jour, en son absence, visité son logis, la cherchant pour punir en elle la partie peccante (2).

A Bordier, intendant des finances, rustaud vaniteux et incivil, issu d'un chandelier de la place Maubert et enrichi dans les « partis » par maintes escroqueries, à son Hls cadet Jacques, sieur des Raincys, impertinent freluquet qui tranchait du marquis dans les assemblées galantes, ils vantaient les profits qu'un bon bourgeois de la paroisse Saint- Eustache tirait de son gouvernement du marché à la chandelle (3). Ce rappel de leurs origines exaspérait également les deux arrogants.

Dans la tribu des Puget qui, parfois, descendue de son Ûef de Pommeuse, venait prendre langue ayec les Tallemant, leur causticité faisait moins de ravages.

(1) T. YI. 419, V. aussi p. 4î0, où Tallemant conte comment il s'en amusait en lui prêtant des livres.

(2) T. VI, 149 et s., a consacré une historiette à M-* Roger, sa voisine immédiate, comme nous l'avons vu p. 88. Sur le fait que nous rapportons ci-dessus, V. YI, 159. Tallemant dut connaître, par les Rambouillet d'Angennes, les aventures deM«* de Yervins, leur voisine. Il les narre en une curieuse historiette : YI, 157 et s.

(3) T. lY, 572 et s., consacre une historiette aux Bordier et y marque leurs relations.

Quand ils demandaient à Etienne du Puget, Ifainé de la famille, des nouvelles de son évèché de Dardanie, perdu dans les régions chimériques de Taatique Troade, il répondait par un conte plaisant qui les enchantait en les désarmant. César du Poget, sieur de Cheva, toujours revêtu d'habits somptuenz et extravagants, les laissait sans courage pour rire de lui. Ce bénèt avouait naïvement que tous les Pugets et Pugettes avaient « quelque endroit de la tète qui n'allait pas bien ». Sur Henri du Puget, augastin réformé, la raillerie n'avait pas davantage de prise* C'était unlunatique, toujours vaguantdans les nuages, et qu'ils avaient surnommé Don Gullan le Pensif. Les ûlles, sauf une, ne valaient point qu'ils s'en occupassent. Elles faisaient Tamoar malproprement. La troisième. M*"*" Margonne, chauve comme un vieux vautour, se tuait devant eux, les sachant beaux esprits, à allonger de savantes phrases. Pendant des heures, S8 gaussant d'elle, ils débitaient du bibns qu'elle admirait de confiance (1).

Un autre original, Âlfonso Lopez, établi récemment rue des Petits-Champs où il avait fait bâtir un hôtel remarquable par le nombre de ses cheminées, leur procurait aussi de douces heures d'hilarité. On ne savait au juste s'il était juif oumahométan, espion ou financier. Il vendait des perles et des diamants et représentait, pour d'obscures affaires, l'Espagne auprès du Roi. Il se « crevait > tous les jours de porc, espérant ainsi prouve^ qu'il était bon chrétien (2).

(1) T. YI, 213 et s., consacre une importante historiette aux Puget qui vont devoair, par Montauron, les alliés de sa famille. Nous le verrons, plus tard, reçu à Pommeuse.

(S; T. II, ib7 el s., lui a consacré une historiette où il indique leurs relations.

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LÀ JOYEUSE JEUNESSE DE TALLEMANT DES RÉAUl 223

Les jeunes gens lui réclamaient sans cesse l'histoire de ses aïeux les Abencerrages. Il la racontait en un jargon mi-espagnol, mi-français. Mais ce louche personnage, couvert d'or, de bagues et de breloques, 1*3S distrayait moins que leurs parents, les Véron, qui partageaient rue des Petits-Champs, avec M"*'' Roger, une maison contiguê à celle des Tallemant.

Jacques Véron avait exercé sous Henri IV et exerçait encore sous Louis XIII l'emploi de « porte-manteau du roi ». Dans une sorte de musée, il conservait 4es reliques de ces princes, épées et vieux chapeaux du Béarnais, mille hardes et ferrailles. Tandis qu'il se vouait au culte du passé, M°'® Véron, acquise an culte du présent et raffolant des beaux esprits, installait Malleville dans sa maison. Pendant seize ans elle en jouissait, à la barbe de son mari, si aveugle qu'il allait partout vantant le génie de celui qu'il appelait « l'homme de chez nous. »

Désabusé un jour, il avait chassé le poète. S'il portait, à cette heure, une grande épée au côté, c'était pour occire le larron d'honneur. Entre chien et loup, Malleville se délectait encore de la dame. Maintes fois. Des Réaux avait épié les adversaires, attendant une belle tragédie, mais quand Véron rencontrait Malloville, il tournait la tète et ne le voyait point. L'&ge lui donnait de l'indulgence.

Il commençait à radoter. Des Réaux tirait de lui par « râtelées » les anecdotes sur l'ancienne cour. La Sablière lui récitait les épigrammes où Malleville, sans le nommer, écorchait son persécuteur. Tous deux feignaient d'admirer dame Véron, la vieille amante, parée, comme une fillette, de « falbanas » éclatants. Ne sachant ni lire, ni écrire, mais furieu-

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2â4 LA JOYEUSE JEUNESSE DE TALLEMANT DES RÉAUX

sèment vaniteuse, celle-ci s'embourbait en leur compagnie, dans des conversations savantes où elle multipliait les balourdises (1).

Des Réaux et La Sablière se lassaient à la longue de leur rôle de railleurs! Hommes d'esprit, ils ne pouvaient se contenter, même en y trouvant le plaisir du persiflage, de la compagnie des sots. Ils avaient besoin souven tes fois d'amitié et aussi de causeries qui satisfissent leur intelligence. Des Beaux rencontrait une sympathie très douce à son cœur auprès de sa cousine, sœur aînée de La Sablière, Catherine Rambouillet. Toujours il la voyait avec agrément grossir les réunions de la famille. Elle avait vingtans, de clairs yeuxcalmes, une attitude modeste. On la savait plus occupée par sa double maternité que par le désir de plaire. Son père Nicolas Rambouillet l'avait mariée dans la finance à Jacques Monceau, sieur de Lestang qui, avec son frère Isaac, partageait la ferme des Aides (2). M"® Taliemant mère l'entourait d'une affection vive.

(1) Jacques Véron épousa Jeanne Mallard, dont il eut Jacques, commissaire ordinaire des guerres, un autre fils et une fille. 11 était, par les Mallard, parent par alliance des Taliemant et des Rambouillet. T. VIT, 344 et s., qui lui consacre une historiette, précise cette parente, Il dut à M"* Véron des anecdotes sur Voiture et M»* des Loges (III, 49), à Jacques Véron des renseignements sur Henri IV et Louis XIII et, en outre, l'historiette de César-Auguste de Saint-Lary, baron de Termes (I, 73-74). Sur Jacques Véron V. B, N, N. aoq. ms. n* 22.129, p. 476. En avril 1640, Gédéon II TaUemant et M-* d'Harambure font une vente à Jacques Véron. En avril 1652, Jacques Véron le fils passe également un acte chez le même notaire {M, A. de M" Le Semelier. E. A. de M* Bossj/). Y. aussi, sur M«* Véron, A. N. r i6i, C* 71 V, Donation du 23. mars 1620,

(1) Née en février 1621, elle avait épousé en 1637 Jacques Mone«aa, reçu secrétaire du roi le il janvier 1627 en remplacement de Joseph Salomon. Elle figure, comme marraine, le 19 août 1644, sur les Registres protestants de La Rochelle (A. G. I. K. 37). Elle mourut en octobre 1664 {Bibl. de la Société de thisLdu protestât^

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Autour d'elle, se groupaient les huguenots qui étaient un peu de la famille ayant fréquenté celle-ci à travers le temps et les événements. Deux dames, deux sœurs, galantes autrefois dans leur jeune âge, assagies maintenant sous le poids des ans. M"** de Beringhen et M"""^ Des Loges, Tune passionnée de noblesse et l'autre passionnée d'esprit, élevaient la conversation, la portant volontiers dans le domaine de la littérature. Pierre Tallemant le père les avait connues à la fin de l'autre siècle quand leur père, Sébastien Bruneau, secrétaire du roi, fuyant la pers écution, les avait transportées à La Rochelle sur un âne bâté de deux paniers. II les revoyait toujours avec plaisir.

Pour Des Réaux, contemplant M™« des Loges, vieillotte maintenant, ratatinée et laide, il se demandait comment elle avait pu susciter jadis tant d'enthousiasme, conquérir l'a Imiration de Malherbe, Voiture, des plus fins poètes, et, captant l'amitié de Gaston d'Orléans, exciter la haine du ca^rdinal de Richelieu. Pourtant cette femme avait dirigé l'un des cercles les plus fréquentés de Paris et les marchands d'immortalité ne la désignaient alors que sous le nom de la Divine ou de la Céleste. De fait, si, accusée de se mêler de politique, obligée de fuir en Limousin où elle habitait, chez sa fille, le château de La Pléau, pour se

tisme français, Mamiscrits, Etat-civil de Paris, art. Rambouillet). Le Cabinet des Titres (B. N. Pièces originales, n» 2428) conserve quelques quittances d'elle et l'ancienne étude Le Semelier un Consentement (juin 1653> ; deux Baux à Jean de la Koche-Lambert, seigneur de Brimancourt (8 avril 16SS et 23 mars 1660), un Acte où Gédéonll Tallemant est partie. (E,A. de M* Bossy). C'est par elle et par Jacques Monceau que Des Réaux connut les extravagances de Guillaume Menant le financier auquel il a consacré une historiette : IV, 172 et s. Nous retrouverons, plus tard, Catherine Hambouillet dans l'intimité de notre héros.

226 LA JOYSaSE JEaNESSE DE TALLEMANT DES RÉAUX

Boustraire aux violences de rEminentissîme, elle n'écrivait plus de poésies et de ces lettres citées autrefois en exemple, du moins elle conservait intact son esprit primoaautier, sa verve, son pittoresque.

Tombée aux mains des pédants, couverte d'hyperboles par Ctiapelain et Balzac, elle ne subissait pas tout à fait leur influence, se plaisait aux phrases limpides, ne reculait point devant le mot gaillard. Des Réaux Técoutait comme un oracle, lui arrachant, bribe par bribe, les anecdotes dont il enrichissait sa mémoire (1).

Malheureusement M*^" Des Loges ne venait plus guère à Paris. Des procès pendants ou des affaires de famille l'y amenaient seulement et elle annonçait sa détermination de demeurer désormais pour y mourir eu Limousin où un vieil amoureux, l'Allemand Borstel, veillait sur ses intérêts.

Lorsqu'elle n'était point présente rue des Petits- Champs, Des Réaux ne s'en désolait point. Entre Catherine Rambouillet et Anne Margonne, fille d'un receveur des finances à Soissons, jouvencelle bien faite, pleine d'esprit et de cœur, à laquelle, sans l'aimer, il accordait grande estime, il passait des heures charmantes, les promenant à son gré sur le terrain de la fantaisie où elles le suivaient en souriant (2).

(i) Jourdan : EphéméHdes hist. de ta Rooftetle précitées, II, 485» 523, donoB des renseigneinsnts sur le séjoar des Bruneau à La Rochelle. Nous avons déjà fourni une bibliographie sur M** des Loges dans nos volumes : Le plaisant Abbé de BoisTobert, 1909, p. 113 et s. : Voiture et les origines de VBÔtel de Rambouillet, 19ii, p. 170 et s. Tallemant lui doit un grand nombre d'anecdotes et la cite souvent. Il lui a consacré une historiette : III, )6i et s. II paraît avoir plus particulièrement connu sa sœur aînée, M"* de Beringhen, V. III, 380 et s.

(1) Des Beaux parle souvent d'Anne Margonne, fille de Claude

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Parfois le beau-frère de Des Réaux, LaGrossetière, se mêlait à leurs conciliabules. Ils n'eu étaient point ravis, le bonhomme préférant la dispute à la rêverie; mais La Grossetière leur servait du moins à repousser les fâcheux. Nul n'était plus brutal que lai. Quand Jean Gravé, sieur de Launay et sa femme tentaient, pour qu'on les considérât comme jbeaux esprits, de s'insinuer dans le groupe amical, La Grossetière tournait vers eux son visage roux de démon, les regardait de ses yeux fiiamboyantset ils quittaient aussitôt la place. Il ne pouvait endurer ce marchand de Saint* Malo, faux-monnayeur, fieflfé coquin, devenu fermier du roi, et que maintes escroqueries avaientenrichi.il disait de lui :

— C'est le fils d'un dogue de Saint-Halo.

Il lui reprochait de se dandiner comme un paysan et, à s& femme, de faire la dame avec une allure de bavolette portant du lait â la foire. Mais Des Réaux, s'il ne souffrait pas davantage le couple rustaud, ne lui témoignait point cette maussaderie. Les Launay- Gravé, quand ils vinrent s'installer à Paris, logèrent chez son père. Ils parlaient comma braient ânes normands à voix de tonnerre et multipliaient les pataquès. Le jeune homme réjouissait le voisinage en les contrefaisant. Depuis, ils s'étaient établis en face dee Tallemant, rue des Petits-Champs, en une belle maison et s'évertuaient à puriûer leur langage et leurs manières.

Des Réaux les eût compris parmi les niais dont il s'amusait avec La Sablière, s'ils ne se fussent avisés

et d'Anne du Puget, plus tard mariée à M. Nollet, premier commis de Janin, comme d'n^^e amie très sûre. Y. IV, 177 et s.,

VI, MS, 25i ; VII, 33, 520.

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ââ8 LA JOYEUSE JEUNESSE DE TALLEMANT DES RÉAUX

d'amener chez lui Françoise Godet des Marais, leur cousine, dont M"^* d^ Launay avait fait sa suivante. Il ignorait que Launay-Gravé eût laissé en Normandie des parents assez gueux pour vivre dans un vrai chenil. Il fut fort étonné, un jour, entrant dans l'antichambre, d'apercevoir au coin du feu, en compagnie de la suivante de M*"* Tallemant mère, une jouvencelle qu'il ne connaissait point. Une pauvre jupe de taffetas bleu déteint, décorée de € plus de cinquante taches » enveloppait ses formes agréables, sa gorge ponde et menue. Dans son visage angélique, ses yeux ténébreux épandaient une douceur de rêve. Il s'arrêta, figé par l'admiration, car une belle fille n'avait pas besoin d'atours pour lui inspirer du désir.

— Jésus ! Mademoiselle, s'écria-t-ii. Et que faitesvous là? Ne voulez-vous pas venir là-dedans ?

Il montrait la chambre de sa mère. Habitué à voir dans l'antichambre tant de guenipes aux visages ridés, il ne pouvait concevoir que cette nouvelle venue ne fût pas une princesse déguisée. Il la prit par la main et la conduisit dans le € rond » maternel où il la fit asseoir à son rang présumé parmi les parentes assemblées. Personne ne fut si stupéfait que M°^® de Launay de l'initiative de Des Réaux. Si elle n'osa protester, du moins considéra-t-elle qu'on s'occupait trop d'une pauvresse qui avait longtemps vécu en servante au fond de la Normandie.

Néanmoins M^® Godet des Marais garda désormais ses privilèges de parente. Non content de l'avoir tirée de l'antichambre, Des Réaux, plein de pitié pour elle, désolé de voir sa gorge, faute de mouchoir de col, perdre sous les taches de rousseur son éclat d& satin, résolut, en lui faisant honneur, de forcer

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les Launay à l'habiller proprement. Il donna les violons et la fit danser des premières. Pour la parer, on s'était contenté de la farder. Il lui en fit des reproches.

Il se croyait déjà des droits sur elle. Peu à peu, à la pitié, succédait en lui un obscur appétit mélangé de tendresse. Il préparait avec soin cçtte proie pour la mieux savourer. Il exécra Guénaut, médecin de la famille, qui, la trouvant à son goût, s'acharnait, au cours d'une maladie, à lui tâter le ventre, tandis qu'elle disait innocemment :

— - Pas si bas, monsieur Guénaut, pas si bas !

Il enrageait que M™' de Launay continuât à l'utiliser comme servante. Cependant M°** de Launay, l'ayant fait jouer dans le tripot qu'elle organisait parfois chez elle et ayant reconnu sa chance, lui prêta quelque argent. M^*^ Godet des Marais joua, gagna et put désormais s'habiller convenablement. Des Réaux vit alors avec consternation les galants affluer autour d'elle et, avec enthousiasme, qu'elle les repoussait. Elle était pusillanime, peu encline à l'amour, persuadée que tous les hommes ne parlaient que pour tromper.

Des Réaux restait son unique ami ; mais cela ne le satisfaisait plus. Il voulait en être aimé. Il s'y éver- . tuait de toutes les manières. Il fit avec elle un doux marché : il lui apprit l'italien moyennant un baiser par mois. Elle refusait d'ailleurs toujours de payer et il devait, pour obtenir son gain, contraindre la débitrice.

Il ne sortit bientôt plus de la maison des Launay. C'était une maison pullulante de huguenots acharnés au plaisir, semblable à toutes les maisons de huguenots dressées dans la paroisse Saint-Eustache. On y

230 LA. JOYEUSE JBONESSE DE TALLEMANT DBS RÉA0X

retrouvait les Rambouillet, les Beringhen, les Bigot, les Louvigay, les Caudal, des fluauciers, des conseillers au Parlem3ut, des secrétaires du roi (i). La Sablière et Lolo Bigot favorisaient Tintrigue de Des Réaux, mais celui-ci était gêné parfois par la présence de son ancienne amoureuse, M°*® du Caudal, devenue M"* de Montlouat d'Angennes. Cette gène ne persistait pas longtemps. Mille exemples de gail> lardîse lui étaient donnés, chaque jour, qui Tincitalent à l'audace.

Nul ne songeait, par exemple, chez les Launay- Gravé, à chasser comme excessive dans le vîceM""* de Ménardeau-Champré. Bien des femmes admiraient son cynisme et les hommes la suivaient à la trace, espérant profiter de ses libéralités d'amante. Les vaudevillistes Tavaient rendue illustre par mille chansons célébrant ses fougueuses débauches. A treize ans, elle avait, apprenant le luth dont elle jouait fort bien, abandonné son pucelage à son maître, rendant ainsi à Euterpe un hommage chaleureux. Elle était alors belle et friande, blanche de teint, attrayante par l'harmonie de ses formes. Après Nicolas Ferrier, lieutenant d'artillerie, qui l'avait épousée et en était mort, elle enjôla au cours d'un procès, Menardeau- Ghampré, conseiller au Parlement, petit homme de si mauvaise mine qu'au Palais un laquais, le prenant, un jour, pour un coquefredouille de province, le souffletapubliquement.

(!) Le contrat de mariage de Catherine du Candal et de Claude de Juge, seignear de Bez, conservé à la B. L R. (ms. n* 675), renseigne sur les parentés, les amitiés et les relations des Launay. On y voit apparaître les familles que nous désignons ci-dessus. L'acte fut passe chez Pierre de Launay, frère de Jean. P«erre Tallemant» frère de Des Réaux, figure parmi les signataires.

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Elle jouait de ce bènet très riche qu'en goguenardant elle appelait Petit-Cœur. Il n'y avait pas dans Paris de cocu plus avéré. Sans cesse la Ménardeau, avec quelques commères, courait les tripots, jouant et paillardaat. Elle habitait dans le voisinage, rue Coquillière et un soir, on Tayait surprise, les pieds dans la crotte, faisant, avec Poinville, la bète à deux dos contre un mur delà rue Coq-Héron (i).

Elle était pour Des Réaux, qui ne l'admirait guère, une auxiliaire agréable; car, s'ingéniant à dépouiller M""' de Launay de sa gangue provinciale, elle l'entraînait hors de chez elle vers le jeu et l'amour. Grâce à elle, le jeune homme, dans la maison vide^ pouvait plus aisément mitonner M"* Godet des Marais. Il écrivait force vers pour la gento pucelle et les glissait dans ses poches. Il pensait triompher de ses scrupules en lui exprimant son désespoir sous une forme poétique.

Régulièrement l'innocente perdait sonnets et madrigaux ou se les laissait subtiliser. Elle était si candide qu'elle se croyait obligée d'avertir M"*® de Launay de la tendresse que lui témoignait Des Réaux. Bientôt tout le monde sut à quelles manœuvres celui-ci se livrait dans l'ombre et M*"^ Tallemant, sa belle-sœur, et M™« de Launay l'en raillèrent. Il comprit dès lors qu'il cultivait un jardin dont la terre était ingrate. Il renonça à le faire fructiQer. M"' Godet des Marais demeura son amie. Pour n'en être point tout à fait séparé, il l'introduisit dans le groupe des jeunes

(1) T. V, 101 et s., lai a consacré uae historiette. Les relations de M«* de Menardeau-Champré avec les Launay-Gravé sont indiquées : VI, 358. Le ms. a" 18.791 {B.N.) contlrme que les Menardeau habitaient rue Coquillière.

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gens qui, chez Lolo Bigot, organisaient de folles équipées à travers la campagne parisienne (1).

€ Je ne parlerai point, écrit-il, de toutes les parties qu'on faisait dans le quartier avec Lolo et ses sœurs* Nous fûmes plusieurs fois trois ou quatre jours à la campagne ensemble, et je m'y divertissais toujours mieux qu'un autre; car j'avais toujours quelque attachement pour la belle M^^* Godet des Marais et cela m'occupait l'esprit agréablement; je n'en étais que de meilleure compagnie. Quand ceux qui étaient de cette société se souviennent de toutes les folies qu'ils m'ont vu faire, ils en rient encore, et Lolo m'en a parlé plus de cent fois depuis. >

Cependant la compagnie de Lolo n'était plus &i nombreuse que précédemment. Plusieurs jeunes hommes l'abandonnaient, attirés par des intérêts différents. L'un des premiers Gédéon II Tallemant s'en était écarté. Il avait même quitté son domicile de la paroisse Saint-Eustache pour un autre, rue d'Orléans, dans le quartier du Temple (2). Longtemps Des Réaux s'était demandé quelles raisons particulières le dét erminaient à ce déménagement. Un jour, il en comprit les motifs cachés. Gédéon II Tallemant, chassant de race, était attiré vers la lointaine paroisse Saint-Jean par l'odeur de l'argent. Il ne se trouvait plus assez riche avec 200.000 livres de rentes et des charges productives. Il était devenu à son tour le client de Montauron logé au Temple, dans un fastueux hôtel, rue du Grand Chantier.

Montauron jouissait de plus en plus d'une réputa-

(1) Sur les Launay-Gravé et M"* Godet des Marais, V. T. VI, 352 et s.

(2) T. IX, 5i!.

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tion de nabab. On imaginait qu'il entassait dans sa maison les richesses incalculables de quelque prince des contes orientaux. Il tenait toujours table ouverte, tantôt à Paris, tantôt à La Chevrette, traitant les princes et les dames. Marie-Louise de Gonzague, duchesse de Nevers, plus tard reine de Pologne, les Condé, les Rohan, les Lesdiguières participaient à ses festins et le rigide chancelier Séguier lui-même consentait à les partager (1). Des envieux répandaient bien le bruit de sa prochaine banqueroute (2), mais personne n'ajoutait foi à ce bruit. Sa prodigalité était telle que nul ne s'adressait vainement à lui (3) et le cardinal de Richelieu en profitait pour lui vendre son vin de Ruel (4). Gaston d'Orléans de son côté trouvait chez lui des occasions nombreuses de satisfaire sa double passion pour le vin et le jeu (5).

Des boutiquiers donnaient à leurs marchandises, pour les mieux vendre, le nom magique deMontauron» Montauron lançait toutes sortes de modes. Peu à peu le financier s'était avisé qu'en protégeant les arts il agrandirait encore sa renommée. Il versait des subsides aux comédiens du Marais qui, reconnaissant en lui le seul Mécène de ce temps, malgré la présence, à leur théâtre, d'altesses royales, attendaient sa venue pour commencer la représenta-

(1) B. N. ms. n* Î0.63Î f 227, 410 v*. Il est vrai, Séguier en profita pour lui vendre, en 1642. sa propriété de La Barre avec un bénéHce de 40.000 1., spéculation qui fut fort désapprouvée par la société {B. N. ms. n» 20.634 f 370).

(J) B. N, ms. nr 20 634 P 187 V.

(3) ar»* de Scudéry à AT'* Paulety 13 décembre 1644, accrédite l'expression : « donner à dîner avec une prodigalité de Montoron >• V. Rathery et Boutron : M^^* de Scudéry, 1873, p. 162.

(4) Briéle : Coll. de documents inédits pour servir à Vhist. des hôpitaux de Paris, J887, IV, 300.

(5) B, iV. ms n- 20.634 f 324, V.

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tion (1). Poètes et prosateurs, gratifiés et pensionnés, le louaient à l'égal d'un dieu (:â). Scarron, sans scrupule, béatiSait :

Montauroû dont le quart d'écu S'attrapait si bien à la glu De Tode et de la comédie (3).

Enfin Corneille, cupide entre tous les hommes, lui dédiant Cinnay osait comparer à Auguste le plus cynique des escroqueurs (4).

Après cela Montauron se croyait si grand parmi les grands qu'il se prétendait mieux servi que le roi par ses officiers et arborait partout ses armes, disant :

— Il n'y a que moi d'homme de condition dans les affaires.

Mais il s'apercevait bien que les gens de condition, s'ils consentaient à l'écornifler, ne rêvaient point de s'allier à lui par des liens de parenté. Saint-Gharles- Tonelier, conseiller au grand Conseil, garçon d'esprit et poète délicat, n'avait point voulu de sa fille, Marie Puget de Montauron, la bâtarde, malgré ses 50.000 écus de dot et les espérances. Les jeunes gens craignaient que cette fille élevée au milieu des mignonnes de son père, dans une maison où c elle ne voyait que vitupère », par une gouvernante qni

(1) Maynard : Œwores, 1646, p. 53 ; Lettres, 1653, p. 35, 666, 72* ; Fitelieu : La Contre-mode, 16*2; Chevreau : Lettres nouvelles, 1642, Dédicace, et p. 141.

• (3; Scarron : Œuvres, 1786, VII, 217.

(4) Dédicace de Cinna. Selon Des Réaux : II, 248, Montauron lui donna 200 pistoles. Dans la suite, Louis XIII, sachant à quel haut prix le poète tragique vendait ses dédicaces, refusa celle de Polyeucte.

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« avait toujours le ventre plein», ne se montrât trop incline à les « encornailler ».

Seul Gédéon II Taliemant, issu de la branche des. TaUemant sans scrupules, hommes de plaisir et de grande dépense, ne recalait pas devant de tels risques. La jeune filte d'ailleurs lui plaisait tout autant pour sa démarche altiôre, son pur visage de blonde aux carnations délicates, ses grands yeux noirs, ses lèvres dont les c belles couleurs » avivaient Féclat nacré des dents, que pour sa parure d'écus (1). Sans peine il prétendit à sa main. Mais pour parvenir à ses fins, il courtisait plutôt Montauron que sa fille.

Des Réaux, lorsqu^il le sut fiancé, prit un malin plaisir à l'aller gêner dans l'exercice de ses fonctions de thuriféraire du riche. € Je l'ai vu, écrit-il, dans une lâche adoration pour son beau père dont sa sœur (M** d'Harambure) crevait de dépit ». Montauron ne se refusait point à prendre pour gendre ce courtisan de ses coffres, mais, affectant une fervente piété, il voulait qu'il abjurât la religion protestante. Cette exigence provoquait de grandes difficultés. Unanimement la famille désapprouvait cette abjuration et décidait, si l'intéressé passait outre, de ne point figurer au contrat.

Par des cajoleries constantes, Gédéon II parvint cependant à faire de sa sœur M°*' d'Harambure sa complice. Ils s'en allèrent tous deux en Rouergue, chez Alexandre de Castelnau, comte de Clermont de Lodève, amoureux platonique de la jeune femme. Ce seigneur leur découvrit, en la personne de Charles

(1) Madeleine de Scudéry a tracé son portrait, dans le Grand- Cyrus, sons le nom de Cléorite.

de NoailleSy évèque de Saint- Flour, c un des plus ignorants hommes du clergé », un prélat désireux de faire le salut de l'hérétique.

Ainsi entré dans le giron de l'Église, Gédéon II put épouser la fille du financier Montauron* Le mariage fut célébré, sans l'assistance de la famille, en l'église Saint-Jean en Grève (1). Des Réaux, qui n'était point assez fanatique pour répudier le transfuge du Temple, allait de t^mps à autre contempler dans sa gloire le jeune ménage. Gravement, la nouvelle ^me Tallemant distribuait le pain bénit dans les églises (i). Gela coûtait peu et procurait beaucoup d'honneur; mais, rentrée chez elle, elle aidaitsonmari à dilapider l'argent. Us vivaient, eux et leur train, chez Montauron, faisant c une dépense enragée ». A quoi bon épargner puisqu'ils avaient des millions en perspective? Gédéon II commença par acheter une charge de maître des requêtes. Toute la dot de sa femme servit à payer cette acquisition (3). Les époux

(1) Le 10 février 1638 selon le ms n» 3622 {B. N. N. aeq.) ; le 19 février I6i0, selon Jal qui nous paraît publier l'acte authentique. Témoins : Pierre Puget, sieur de Montauron, Pierre Puget, sieur de Cher on, Pierre Lescnyer, sieur de Ghaumontel, parents du côté de Montauron. De ce mariage, naquirent : Gédéon, capitaine au Régiment d'Alsace, dont la B. N. conserve une quittance (Pièces originales, rv> 8788), tué au combat de Saint-Denis, près Mons, le 14 août 1678 {Gazette de France), — Paul, né le 18 juin 1642 à Paris, prieur de Saint-Albin, de l'Académie française, mort le 31 Juillet 1712. -< Marie, bapt. le 8 décembre 1643. — Pierre, bapt. le 6 janvier 1651. — Angélique, mariée le 18 novembre 1669 à Hubert du Puget, sieur de Ghasteauneuf. — Louise, religieuse à Longchamps. — Octave, bapt. le 3 janvier I66i. Sur les préliminaires du mariage, V. T« VI, 228 et s., 248 et s., 264. V. aussi la satisfaction des poètes dans Maynard : Lettres, 1653, p. 45.

(2) B, N. ms n» 20632 f 339 V«.

(3) B. N. ms. n' 20632 (22 février 1640). Montauron avait donné à sa fille 50.000 écus comptant, 6.000 1. de rentes sur la ville, 40.000 écus de meubles et de bijoux. Des Réaux ajoute (VI, 229) que les coAjoints tirèrent, en outre, de lui, avec la subsistance, 10.000 écus de bardes. Gédéon II fut reçu maître des requêtes le 24 mars

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ensuite s'adonnèrent au jeu. On se confessait, dit Des Réaux, de leur gagner leur argent, car ils jouaient € comme des idiots ».

Bientôt Gédéon II, à l'exemple de son beau-père, eut à son tour des € mignonnes > qui, activement, vidèrent ses poches. Des Réaux ne put admirer longtemps ses extravagances. Gédéon II s'en alla, en compagnie de sa femme et de sa sœur naturelle, M"« Dupin, les poursuivre à Montpellier, où il avait conservé sa charge de conseiller à la cour des Aides (1).

Des Réaux l'oublia vite. S'il ne pouvait se défendre d'aimer sa gentillesse, il méprisait sa lâcheté et blâmait sa prodigalité. Il ne perdait pas d'ailleurs plus de temps qu'il n'était convenable à se gaudir des sots et des oisifs. Il continuait sans cesse à cultiver son esprit. Toutes ses matinées étaient consacrées à l'étude. Pour plaire à son père, qui persistait à lui montrer l'avantage d'endosser la robe rouge de conseiller au Parlement, il feigaait de s'entourer de graves traités juridiques, mais à la vérité, il s'adonnait tout entier à la littérature. Les petits vers galants, madrigaux, chansons, sonnets, stances, élégies, rondeaux, sortaient maintenant avec facilité de

i6iO [B. A. ms. n" 4967 f<* 2t8). Quelques quittances de ses gages sont conservés à la B. N. Pièces originales, n* 2788. Un ms. (B. N. n" 14028), traçant les portraits des maîtres des requêtes, dit de Gédéon II *. c A quelque élévation d'esprit et d'humeur libérale et digne des emplois s'il n'^etait pas attaché aux intérêts de Monta uron, son beau-père >. Quelques actes nous le montrent, à cette époque, toujours préoccupé d'affaires d'argent : Transports par Nicolas Rambouillet à Gédéon Tallemant, jamvier i64i ; Donation par Gédion TcMemant À D'" Elisabeth de La Cloise, mai 1642 ; Constitution par O'déon Tallemant, juin 1645 {M. A. de BP Le Semelier. E. A. de M^ Bossu.) Quittance par Gédéon TaUemant, 3i mars Î64t {B. L. R, ms. n* 675, f* »).

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