CHAPITRE VI
Pea à pea, faisant des visites discrètes, mais fréquentes à la marquise, Taiiemant des Rëaux avait acquis droit de cité à THôtel de Rambouillet. On ne se souvenait plus de ses origines bourgeoises et qu'il était issu de ces financiers retors qui pressuraient les taillables et tenaient maintes fois le roi en tutelle. On l'invitait à tous les divertissements.
Il éprouvait, auprès de la marquise, un sentiment délicieux de sécurité. 11 admirait tout d'elle, et son teint délicat encore, malgré la cinquantaine, et sa démarche, et la grâce de ses formes épanouies. S'il la trouvait à son gré trop complimenteuse, il l'appréciait néanmoins de conserver intactes ses manières civiles, sa courtoisie, un ton de galanterie délicate qui tranchaient sur les mœurs rudes et le langage brutal de ses hôtes, principalement de ceux qui fréquentaient les camps. Elle le protégeait visiblement, ayant deviné son intelligence peu commune, tous ses dons d'esprit. Elle recherchait son entretien. Elle lui faisait déjà, modérément, en mère-grand qui se remémore le passé, des confidences. Elle l'enchantait
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â44 LA JOYEUSE JEUNESSE DE TALLEMANT DBS RÉAUX
surtout par son enjouement, un besoin constant de rire, d'entretenir la gaieté autour d'elle, de faire même des farces innocentes, de surprendre, d'étonner.
Il trouvait un accueil moins cordial auprès du marquis. Il est vrai, celui-ci, gêné par sa vue courte, craignant toujours decommettre des méprises, àcause de cette infirmité, se tenait sur une prudente réserve. Depuis qu'il avait abandonné ses charges de la cour, lassé de subir les grossièretés du roi, il était devenu vaniteux et frondeur, critiquant le gouvernement, imaginant que sans lui l'État ne pouvait être convenablement conduit. Il disputait sans cesse. Il se plongeait aussi dans les écritures, bâtissant des factums pour ses innombrables procès, cherchant querelle aux financiers qui lui prêtaient de l'argent pour équilibrer le budget d'unemaison désordonnée.
Des Réaux parait n'avoir eu avec lui que des rapports corrects, un peu froids. S'il lui reproche doucement d'avoir en matière de finances, souventes fois, dans ses écritures c furieusement abondé dans son sens >, c'est que très probablement la banque Tallemant eut à se plaindre de cette mauvaise foi en affaires.
M. de Rambouillet était né pour la cour, pour les intrigues auxquelles le portaient ses tendances de diplomate. Il vivait en exil, rue Saint-Thomas du Louvre, contraint par sa quasi-cécité à y demeurer. Sa fille aînée, Julie D'Angennes, était pareillement née pour la cour. Elle s'efforçait d'être bonne et civile, mais elle n'avait rien hérité des qualités de sa mère. Elle était encline à mépriser les petites gens et Voiture eut souvent à souffrir de son humeur hautaine. Des Réaux ne rapporte pas un propos qui
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prouve un certain degré d'intimité entre elle et lui. Elle le tenait à distance à cause de sa jeunesse d'abord, de sa basse naissance ensuite. A l'époque où Des Réaux la connut d'ailleurs, elle se livrait tout« entière au plaisir, dansant continuellement, sans cesse conviée aux assemblées du Louvre, de l'hôtel de Richelieu, du Luxembourg ou des Tuileries.
Le jeune homme contemplait son masque inquiétant où la bouche caustique semblait démentir la douceur des yeux. Il se méfiait, n'osait approcher et parler. Il craignait la prude bizarrement cachée sous la coquette, tous les pouvoirs de dissimulation de cette vieille ûlle, jadis plusieurs fois amoureuse sans l'avouer, maintenant substituant l'ambition à l'amour, acharnée à cabaler.
Pisani, unique ûls de la maison, lui aurait plu davantage, malgré sa difformité de bossu, son goût de la débauche et de la guerre. Il retrouvait en lui beaucoup de l'esprit et du cœur de M°* de Rambouillet tandis que Julie d'Angennes tenait son caractère de M. de Rambouillet. Mais il le voyait peu. Les armées le prenaient en été et, en hiver, mille vagabondages en compagnie du duc d'Enghien l'éloignaient du cercle familial.
Des Réaux rencontrait rarement aussi, à l'Hôtel, Cllaire-Diane, Louise-Isabelle, Charlotte-Catherine et Angélique-Clarisse, enfermées à l'abbaye bénédictine d'Hyères, les deux premières allés de la marquise ayant fait profession de vie religieuse, les deux autres étudiant sous la gouverne de leurs sœurs. ' Par contre, il connut très rapidement la biographie, les œuvres, les bons mots, les fantaisies, les folies de tous les domestiques de l'hôtel, de Fosca-
rini, la femme dd chambre italienne, de Claude Girard l'argentier, de Silésie Técuyer, de Dubois le brodeur, d'Audry le sommelier, d'Aidimary le secrétaire et de .Neafg^rmain, poète burlesque à la grande barbe que Ton nommait c le fou externe de Thôtel de Rambouillet >. La marquise volontiers régalait ses hôtes des facéties auxquelles se lirraient ces personnages obscurs
Graduellement des Réaux qui nous apparaît, dans cette maison, en dehors de l'intimité, comme un spectateur silencieux, découvrit les mille intrigues qui s'y nouaient et dénouaient. Il contempla le manège galant du cardinal de la Valette et de la princesse de Condé, s'amusa des airs chattemites de W^^ Paulet et des mines dolentes de M"* de Sablé, toutes deux alors lassées de Tamour p^ur en avoir abusé.
M"»' d'Aiguillon contrefaisant la dévote et M"** du Vigean la prude lui donnèrent souvent le désir de leur lancer quelques-uns de ces couplets gaillards dont les vaudevilistes les saluaient au passage. Il se divertit de voir le comte et la comtesse de Maure vivre en hurluberlus, comme dans un autre monde où les heures des levers, couchers, visites, repas, toutes les heures des habitudes humaines eussent été interverties. Il admira M"*" de Gl^evreuse de conserver, après tant d'aventures héroïques et galantes, un si charmant visage do madone et de mener encore un cortège d'amant& et de thuriféraires.
Il contempla avec étonnement la cynique désinvolture des jeunes hommes, Elbeuf, Tavannôs^ Coligny, Guiohe, Nemouts, Feuquières, Nangis, Marsillac; Roussillon, Arnauld, Fors, Lavàl-Boisdauphin, La Roche-Guyon, conduits au plaisir par leur maître,.
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LA JOYBCSE JCUNEâSE DE TALLEMAHT DES RÉAOX 247
M. le Duc, et Fardent épicurîsme des jeunes filles, Isabelle Angélique et Marie-Louise de Montmorency, Marguerite de Rohan, M"''' de la Suze et sa sœur, Anne de Coligny, Aune de Gonzague et sa sœur, Marie-Louise, dite la Princesse Marie, dirigées yers la joie par leur modèle Anne de Bourbon. Les deux cabales fusionnaient sans cesse, les sens en éveil, préparant déjà les scandales et les compromissions de l'avenir.
La société aristocratique ne lui paraissait pas mieux douée de ces vertus dont il cherchait vainement la présence dans la société bourgeoise. En elle, il avait ses amitiés et ses haines. 11 ne goûtait guère le comte de Guiche, supe^flci^l et léger, girouette tournant à tout vent. Il exécrait M. de Brassac, gou- Terneur de Saintonge et d'Angoumois, qui promenait partout une humeur hargneuse de dogue. Les Arnauld,.si prisés dans la maison, lui causaient, il ne savait pourquoi, une répulsion bizarre, Arnauld d'Andilly surtout et Pierre Arnauld le carabin, l'un à cause de son allure de pédant, l'autre à cause de son alTeûtation de burlesque.
Sa prédilection allait plus volontiers aux écrivains, aux poètes. Voiture, maintenant, Faccueillait en ami, encourageant sa production, sachant qu'il avait en lui mieux qu'un admirateur, un disciple capable de combattre pour sa renommée. Racan, le rêveur, l'entretenait souvent en bégayant de mille chimères. C'était un supplice que de l'écouter, mais Des Réaux le subissait volontiers. Il reconnaissait en ce vieil homme à mine de fermier un véritable génie pour la poésie. Il savait' qu'il avait écrit une vie de Malherbe, son maître. Il espérait, à force d'attention
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et de complaisance, le déterminer à la lui communiquer. De Sarasin, fort bien reçu à l'Hôtel, il était peut-être le seul à juger sainement la valeur, estimant l'homme sans cervelle, vaniteux, outrecuidant et l'œuvre gâchée par une perpétuelle badinerie. Il soupçonnait en lui un rival cauteleux de Voiture, prêt à toutes les manœuvres pour le renverser, et cela contribuait à l'en éloigner.
S'il tenait en sympathie et en pitié le pauvre grammairien Vaugelas, crédule, exploité par tout le monde, accablé sous le poids du Dictionnaire dont l'Académie se débarrassait sur lui, et qui venait chaque jour débiter à l'Hôtel des nouvelles saugrenues; s'il eût ardemment souhaité lui éviter de mendier sa subsistance, par contre il vouait aux gémonies les pédants bien rentes, gros et gras, respirant le bien-être, comme le chanoine Costar, ou bien acharnés à la conquête de l'argent, comme Chapelain.
Trop j eune pour combattre avec fruit leur influence, il appartenait sans le montrer au parti de Voiture qui, par la raillerie, les chassait du cœur de la marquise, encline d'elle-même à maintenir dans sa maison une atmosphère de clarté. Pourtant on ne sait comment il se lia avec Charles de Sainte-Maure, marquis de Montausier. Incompréhensible liaison. Cet homme haïssait Voiture qui lui dérobait en grande partie l'affection de Julie d'Angennes dont il était le sempiternel fiancé. Criard, rude, insolent, autoritaire, absolu dans ses idées, mettant chacun en face de ses défauts, il se rendait intolérable à tout le monde. « Jamais homme, écrit Des Réaux, n'a tant servi à me guérir de l'humeur de disputer >. Il
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affectait des airs de bel esprit, versifiait, faisait des traductions, préférait, entre les écrivains anciens et modernes, les marchands de galimatias aux claires intelligences. Parmi les auteurs de l'Hôtel, visiblement déjà il penchait pour les pédants, considérant G hapelain, Conrart, Balzac comme des illustres, les fréquentant avec délectation. Tout en lui devait déplaire à Des Réaux.
M°*® de Brassac, dame d'honneur de la reine, tante de Montausier, femme charmante pour sa douceur et sa modestie, docte latiniste, théologienne experte, mathématicienne qui prenait dans Euclide la source de ses méditations habituelles, W^* de Brassac à qui le jeune homme vouait une admiration, signala-t-elie celui-ci à l'attention du bourru? Ou bien Chapelain et Conrart montrèrent-ils à Montausier les fines poésies de notre héros? Ou bien encore Des Réaux fut-il invité à déclamer publiquement ces poésies qui couraient les ruelles et capta-t-il ainsi l'estime du guerrier? La religion huguenote unit-elle, dans ce milieu catholique, deux êtres si mal faits pour s'entendre? On ne le sait. Mais en l'an 1641, quand Montausier revint d'Alsace, décidé à faire une galanterie capable d'adoucir à son endroit le cœur réfractaire de Julie d'Ângennes, il mit Des Réaux au courant de ses intentions. Des Réaux serait compris au nombre des poètes qui tresseraient Za Guirlande de Julie dans le plus grand secret. On offrirait cet admirable cadeau de rimes à celle que l'on nommait c la princesse Julie » le jour de sa fête, le ââ mai. Il en résulterait peut-être un peu de bonheur pour l'un des rimeurs et beaucoup d'honneur pour les autres.
Des Réaux ne pouvait se refuser à figurer dans une
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telle galerie de personnages ill astres, bien qoe Voiture, dédaigneux en apparence de cette foule, fnrieiir plus sûrement de se voir snrpasser en imagination galante, s'abstint d'écrire pour la très désirée* Il se mit à rœuvre. Mais le poète n'atteint vraiment à la beauté que soulevé par un (sentiment profond. Or Julie d'Angennes n'inspirait à Des Réanx qu'une sympathie médiocre. Vainement s'épuisa-t-il à parfaire cette fleur de lis qu'on lui avait attribuée, la plus pure parmi celles qui couronneraient le front de la jeune fille. Il faisait œuvre de versiticateur^ non de poète. Fatigué de cette besogne ingrate, il bâtit deux madrigaux, laissant à Montausier le soin de choisir le meilleur. Le marquis retint le plus pesant. Des Reaux y prêtait à la candide fleur ce langage maniéré :
Devant vous, je perds la victoire Que ma blancheur me fit donner.
Je ne prétends plus d'autre gloire Que celle de vous couronner.
Le Ciel, par un honneur insigne, Fit choix de moi çeui autrefois Gomme de la fleur la plus cligne Pour faire un présent à nos rois
Mais si j'ohtenais ma requête « Mon sort serait plus glorieux D'être monté sur votre tête Que d'être descendu des ci eux (1).
(1) Ad. Van Bever : Ld QuArUmde de Julie, 1907, a Indiqué les divers manuscrits et imprimés où cette pièce figure. Il a également publié le second madrigal de Des Réaux, conservé inédit par le ms. n" I9ii2de la B. N. Nous avons complète sa documentation sur la Guirlande dans notre volume : Voiture et les Ofméea de gloire de Vhôtel de Rambouillet, i9li, p. 258 et s. Depuis, nous
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Le don de la Guirlande et la gloire qai en résulta pour Julie n'iiiclinërent j^oiot celle-ci à favoriser Monlausier d'un seul gage de tendresse. Peu après, le guerrier s'en allait rejoindre, plus désespéré que. jamais, ses troupes d'Alsace. Du moins la jeune fille remercia < tous ceux qui avaient fait des vers pour elle » et Des Réanx connut enfin une amabilité de sa bouche dédaigneuse (i).
Cette collaboration h La Guirlande contribua fort à consolider la situation de ce dernier à l'Hôtel de Rambouillet où, désormais, il fut considéré comme an intime et reçu au gré de ses désirs. Il n'abusa point d'ailleurs de la permission qui lui était donnée, car, à ce moment, sa vie s'emplit de tristesses et de disgriees.
La santé de M""' d'Harambure donnait, en effet, de l'inquiétude à toute la famille* Depuis quelque temps la jeune femme avait renoncé à parader dans sa ruelle. Elle ne parlait plus d'épouser le maréchal de Gassîon dont elle admirait les actions héroïques. Une langueur étrange et sans remède s'était emparée d'elle. Elle avait le pressentiment de sa mort et, coquette encore, elle ne voulait pas qu'on la vit sous ses apparences fâcheuses de malade. Vainement Des Réaux tentait de pénétrer auprès d^elle. Il assiégeait néanmoins sa porte, se refusant à croire qu'à trentedeux ans cette femme qu'il avait profondément aimée allait disparaître de ce monde.
Les nouvelles étaient cependant de plus en plus
avons découvert que Des Beaux avait conservé, dans son ReouHi marbré t une copie de la Guirlande. Il est regrettable que ce Aecueil ne nous soit point parvenu. V. B, L» R. ms. n* 673 f* 7. (I) T. Il, 5î3.
mauvaises. Un transport au cerveau se déclara. Les médecins inutilement joignirent leur science précaire. Des Réaux ne revit plus que sur son lit de mort, toute pâle et apaisée, la âne précieuse, première éducatricé de son cœur (i). Un vif chagrin s'empara de lui. Il ne pouvait rien faire pour^elle que la célébrer dignement. Elle avait accueilli avec faveur les poètes qui la considérèrent longtemps comme une déesse tutélaire. Ceux-ci, ne fût-ce que par gratitude, avaient le devoir de jeter quelques fleurs sur sa tombe. S'ils ne faisaient point ce geste spontanément, il les y engagerait ; mais le conseil d'un jeune homme sans autorité serait-il entendu? Des Réaux ne le pensa pas. Il résolut donc de demander à Conrart, secrétaire de l'Académie, jouissant d'un grand empire dans les cercles littéraires, de provoquer la gloriQcation de M*"* d'Harambure. Et il lui adressa son vœu en rimes :
Toi qui, sans aucune aide et sans secours humain ^ T'es acquis le haut lustre où ta gloire est montée^ Qui regardes en toi l'ouvrage de ta main Et de qui la vertu doit être respectée ;
Tu connais les ennuis qui me rongent le sein ; Tu connais qu'Amarante est partout regrettée. Sois mon guide» Phylandre, en mon noble dessein : Je veux qu'en tous endroits sa gloire soit chantée.
Tu gardes les trésors des neuf charmantes sœurs. Tu peux mieux que personne en tirer les douceurs Par qui la poésie est si bien animée.
(1) EHe mourut en avrU 1642 et fut enterrée le 10 au cimetière protestant du faubourg Saint-Germain {Bibl. de la Société de VMst. du protestantisme français, Kanusorits, Etat-civil de Paris , art. Tcaiemomt). Sur sa mort, V. T. VI, 266.
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Tu connais dès longtemps comme on en doit user; D'autres à tes écrits doivent leur renommée Et tu sais ce qu'il faut pour immortaliser (1).
Sans doute Conrart, huguenot, ne se refusa-t-il pas à construire le c Tombeau > de la muse huguenote qui si constamment ouvrit son temple dans la paroisse Saint-Eustache. Mais il éprouvait quelque peine à aligner des alexandrins. Les poètes, d'autre part, en quête de leur subsistance, préféraient placer leurs dédicaces auprès des vivants qui les payaient de quelques pistoles à les offrir en hommage aux morts. Ni Voiture, ni Scudéry, ni les Habert, ni Gombaudne répondirent à sa requête. Seul Maynard, adressant à Gédéon II Tallemant, frère de la disparue, des rimes désespérées, sembla-t-il déplorer le sort de M""*" Harambure et exalter ses mérites. En réalité, il disposait, une fois de plus, le prodigue à récompenser, par une offrande d'argent, son effort d'imagination (!2].
Des Réaux s'affligea d'une pareille ingratitude mais ne s'en étonna point. Il fut d'ailleurs distrait de son chagrin par des questions d'ordre matériel et qui intéressaient la prospérité de la famille. Le bail des cinq grosses Fermes des Gabelles de France qui, en 1632, avait été adjugé, pour une jouissance de dix ans, aux banquiers Tallemant et Rambouillet sous le nom de leur commis Noël Dépars (3) venait à
(1) B. A. ms. n» 5131 f 891, A M. Conrart, Sonnet. Monmerqué a. publié ce sonnet autographe, conserve dans les papiers de Gonrart, dans T. VIII, 18.
(2) Maynard : Œuvres, 1646, p. 25.
f3) V. p. 80. Les factuinsque nous utiliserons, dans notre second volume, pour l'histoire de la banque Tallemant et de sa faillite» •disent que Noël Dépars était commis de Pierre Tallemant.
expiration. Le toi, toujours tenaillé par le besoin d*argent, avant de mettre Taffaire en adjudication^ avait tàté les deux financiers. Il leur demandait, pour leur continuer ce bail, une augmentation de revenus de 100.000 livres. Facilement Tallemant et Rambouillet rattraperaient cette somme sur certaines pensions qui ne seraient plus payées, celje notamment du surintendant des finances Buliion mort récemment et celle du cardinal de Richelieu dont l'état de santé précaire faisait prévoir la disparition prochaine.
Mais les financiers hésitaient. Ils avaient éprouvé de grandes difficultés à ramasser l'impôt. £t surtout, ils ne s'entendaient plus. A la bonne harmonie d'autrefois avait succédé la discorde. Déjà, Tun contre Fautre, ils soutenaient des procès qui menaçaient de les ruiner. Si bien que le roi avait ouvert Tadjudication. Ils s'étaient néanmoins mis sur les rangs. Les enchères montèrent rapidement. Cela les aiguillonna. Ils regrettaient ce profit considérable dont Tabandon diminuerait sensiblement leurs ressources. Ils firent des offres. Le bruit courut même qu'ils l'emportaient; mais le sieur Doublet, appuyé par ses riches associés, enchérit jusqu'à 1 millions 800.000 livres et les agents royaux lui donnèrent la préférence (1).
Cepeodaiit, T. VII, 5i8,p9.rle d'un commis de Nicolas Rambouillet^ nommé De Pars, dont la femme craignait le tonnerre et faisait mille extravagances quand il tonnait.
(1) B. N. ms. n" 20635 f"i66 v% 108 v% 172, i , 19 et 23 novembre 1642. X'épistolier reproche a Tallemant et à Rambouillet d'avoir voulu < faire les fins >. Sans leurs hésitations,, dit-il, ils avaient de nouveau, les cinq grosses Fermes à 2mUlions 365.co) livres. Mais il rapporte visiblement des « on dit » et se trompe sur les chiffres. Tallemant et Rambouillet soldèrent, en effet, leur premier bail à 2 millions 640.000 livres. Si le roi leur demandait lOO.OOO livreiy
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LA JOTBIDSE JBaKBSSE DE TALLEMAN*f DES BEAUX 255
Ainsi, faute d'entente et de continuité dans les desseins, les deux compères perdaient l'abondante source d*argent qu'ils avaient recherchée autrefois avec emportement (1).
Mais peu leur importait., Ils la retrouveraient plus tard et ailleurs. Déjà Pierre Tallemant avait réussi à se faire accorder, par ses concitoyens de La Rochelle, les deux tiers des droits sur les Entrées de Mer. Sans cesse, lui et ses associés, profitant de leurs relations puissantes, s'emparaient de gérances nouvelles.
Cependant Pierre Tallemant le père, ayant dépassé la soixantaine, ne trouvait plus en lui les ressorts d'activité d'autrefois. Il comprenait que le temps était venu de laisser à ses enfants l'initiative des affaires. La société fondée en 1634, entre lui, son fils aîné Boisneau, Jacques Bibaud et Henry Bardet, prolongée par des compromis le 17 septembre 1638
d'augmentation pour le leur renouveler, iis devaient verser 2 millions 740 000 livres et s'ils allèrent, dans la suite, jusqu'à offrir une augmentation de 230.000 livres, c'est à 2 millions 870.000 qu'ils auraient triomphé et non pas à 2 millions 3S5 000 livres, comme rassure l'épistolier.
(1) Malgré leurs dissensions, ils faisaient encore des affaires ensemble, comme en témoignent les actes suivants : Transports [Deux] pwr N. Rambouillet à P. ToUemcmt, janvier 1641 ; Quittance par P, Tallemant à N. Rambouillet et A. Le Conte, mai i644, y. aussi, à la même époque, les actes suivants, émanant de divers membres de la famille : Accord entre P. Tallemant et Jehan MjListreœu ; Procuration par Pierre et Paul Tallemant à M. Le Roy, janvier 1641; Transport par Paul Yvon. sieur de LorleUf à M. Jehan Maymac, juin 1641; Bail de N. Ram^bouiUet à Guillaume Boudon,juin 1642, Bail de N. Rambouillet à Hilaire de Laval, marquis de Cêzay, janvier 1643; Accord et donation entre Paul Yvon d'une part, Jacques Henry, sieur de Maisowneuve et X>* Marie Yvon, son épouse, d'autre, janvier 1643 ; Quittance 'pa/r Pierr^i Bernard Martin, sieur du Mont-^ourdan à N. Rambouillet, am-it t^43; Nomination d'»rbitres entre rr. Rambouillet et Antoine Jouy La Ramée, m>ai 1643; Transport par And/ré de Wyx à P Tallemant, mars 1644; BaU de N. RambaiUllet à Maximilien Escalaer, marquis de La Boulaye, avril 1614 {M. A. de M* Le Semelier. E. A. de ilf» Bossy).
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et le 7 septembre 1641, touchait à son terme, ayant donné un million de livres de proGt (1). Il fallait la continuer par un contrat nouveau. Il ne songeait pas à s'en désintéresser (le chef de famille, selon les rites rochelais, conserve jusqu'à sa mort le gouvernement du comptoir) ; il voulait simplement élargir la part d'administration des jeunes énergies.
Le 24 décembre 1642, quand on dressa devant Le Cat et le Semelier, notaires, l'acte d'association, après règlement de comptes, il gardait encore, en effet, la direction morale des affaires et le droit de contrôle, mais se dispensait de toute contrainte de travail. La direction effective passait à Boisneau. On adjoignait à celui-ci son frère cadet Tallemant de Lussac, âgé de 26 ans, maintenant instruit sur toutes choses et pouvant prendre rang d'associé (2).
(<) Exactement 850.000 1. auxquelles s'ajoutaient lesbénéflces, non calculés, des droits d'entrée de mer de La Rochelle.
(2) Tallemant de Lussac : Escrit servant d'instruction à MM. les créanciers des sieurs TcUlemant précités, a publié le Contrat d'association du 24 Décembre 1642. Le règlement de comptes du 17 septembre 1638 au 7 septembre I6ii donne 350.0001 de bénéfices partagés ainsi : 150.0001. à Tallemant père; 75.0001. à Boisneau; 75.0001. à Bîbaud, 50.000 1. à Bardet. La société nouvelle, comprenant Tallemant de Lussac, est fondée pour 4 ans et 4 mois commençant le i** janvier 1643. Pierre Tallemant et ses fils y participent pour les 3/4; Bibaud et Bardet pour 1/4. Fonds social : 800.000 1. tournois. Versement des Tallemant : 600.0001. ; versement de Bibaud : 120.000 1 ; versement de Bardet : 8O.000 I. Direction des bureaux -. Les Tallemant a Paris; Bibaud à Bordeaux: Bardet à la Rochelle. Obligation pour tous les «associés de ne point faire d'aiïairesen dehors de la société. Obligation de placer leurs deniers propres sur la société, sauf pour achats d'héritages, établissement d'enfant ou prêt à un ann. Gages, nourriture des commis, locations diverses : 10.000 1., dont 6.000 pour les Tallemant, 4.000 pour Bibaud ei Bardet. Etablissement de nouveaux livres de raison à partir du 1*' janvier 1643. liéfense de s'établir ailleurs qu'aux endroits désignés, sous peine de dissolution de la société. En cas de mort d'un des associés, refus d'accepter l'Ingérence de ses héritiers dans la société. Engagement de rendre des comptes en avril 1647. Production dçs livres et balances à Paris quatre mois après cette reddition de comptes.
Pierre Tallemant, ayant ainsi définitivement établi son secopd fils sous la dépendance du premier, capable de mener d'une main ferme la banque et le commerce, marquait sa satisfaction dans ses propos. Deux autresjdeses garçons, Henry et N..., leurs études achevées, étaient entrés dans l'armée, le premier comme cavalier, le second comme gendarme, et guerroyaient à la frontière. François, de Rome, annonçait son prochain retour, travesti en abbé, et ce n'était pas sans chagrin qu'il verrait cet ensoutané installé dans sa bonne maison huguenote. L'avenir de Des Réaux l'inquiétait surtout. Il attendait une occasion pour lui reparler de son projet d'en faire un conseiller au Parlement.
Or une circonstance imprévue l'empêcha d'entamer tout de suite cette négociation à laquelle Des Réaux se prêtait avec humeur. Le roi, ou bien un de ses agents, inconsidérément, infligea une grande insulte aux Tallemant. Il les comprit parmi ces étrangers peu désirables qu'en vertu de l'ordonnance du 26 janvier 1639, on contraignait à verser, entre les mains des trésoriers de l'Épargne, une lourde taxe en échange de laquelle on les admettait à jouir des < mêmes honneurs, franchises, privilèges et libertés que les naturels sujets de S. M. ».
Les Tallemant ne se révoltaient point d'avoir à payer une somme considérable (10.000 livres), mais ils se refusaient avec vigueur à accepter la qualité d'étrangers. Pierre appela son ûls Des Réaux à son
Si un associé manque à sa parole, les autres pourront, à leur choix, considérer la société comme prolongée ou dissoute et, dans ce dernier cas, poursuivre le défaillant. V. Q.VLSsi, Inventaire après décès des biens de Pierre Tallenumt du ii juillet 1656 [M. A. de H* Le Cat. E.A.de M* Lefchvre).
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aide et tous deux rédigèrent une protestation énergique. Certes, ils descendaient d'une famille origi> naîre de Toumay. Us prétendaient néanmoins que nul ne pouvait se dire plus qu'eux Français. Invoquant l'histoire, remontant quasiment au déluge, ils démontraient que Toumay fut pendant mille ans sous la domination française. Ils précisaient leur étatcivil; Ils énuméraient les postes honorifiques tenus par les Tailemant à La Rochelle, postes que les bourgeois refusaient'mème aux naturalisés. Ils affirmaient que dans le temps où le roi promulguait son ordonnance, les Tailemant et les Rambouillet, frappés à titre de Français par la taxe des Aisés, avaient versé dans les coffres du trésor plus de 100.000 livres. Us ne pouvaient donc être à la fois imposés comme nationaux et comme étrangers. Us concluaient en réclamant décharge. En ne les exonérant pas de cette contribution vexatoire, déclaraient-ils hautement, le roi montrerait qu'il renonçait à la souveraineté de Tournay et qu'il acceptait l'usurpation de l'Espagne (1). »
En travaillant avec son fils Des Réaux à la rédaction de ce c discours », Pierre Tailemant se rendit bien compte que posséder des connaissances historiques étendues, savoir, par la logique et l'agrément du styfe, soutenir une thèse sont des avantages d'utilité aussi grande que connaître l'art de dresser un livre
[i) Pierre Tailemant : Discours sommaire pour movstrer que Pierre Tailemant, bourgeois de Pctris, naturel Ftançois, ne peut estre tenu des taaoes demandées auxestran» ers en vertu de Vordonrumce du 30 janvier 1639, sous prétexte que François TaXlemant, son pire, estait natif de Toumay, S. L. N. D. iw-4-. Le cornmandement de payer la taxe des étrangers fut fait à Pierre Tailemant le 16 janvier 1643.
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dd raison. Néanmoins il persistait à croire que son fils perdait sa vie en la consacrant à la littérature. Le discours achevé, mis en bonnes mains pour parvenir au roi, il profita donc de quelques instants de solitude pour tenter de convaincre Des Réaux da plaisir qu'il goûterait à revêtir la robe rouge de conseiller au Parlement.
Tout de suite celui-ci lui exprima l'exécration, dans laquelle il tenait une telle profession* Les honneurs médiocres qui y étaient attachés, la noblesse même que conférait la charge ne compensaient pas, à son avis, l'ennui procuré par la besogne judiciaire, xpille compromissions imposées par le roi, le vol constant de l'argent des plaideurs. Pierre Tallemant, d'autre part, donnait en dot 100.000 livres à chacun de ses enfants. Cette somme serait engloutie par Tachât de la charge. Il faudrait vivre de maigres revenus, en pauvre honteux, tenu à un certaiii. faste extérieur.
A ces raisons précises, Pierre Tallemant répliquait:
-— Il y en a bien d'autres qui sont conseillers et qui n'ont pas plus que vous !
Alors, Des Réaux, railleur :
— C'est comme si vous me disiez : il y a tant de gens qui font des folies, pourquoi n'en voulez^vous pas faire?
Xa conversation, au début amicale, dégénérait en dispute. Pierre Tallemant, prompt à la colère, s'emportait. Mais Des Réaux, plus maître de soi, essayait de convaincre à son tour son père. Votre intention, lui disait-il, est de me donner 100.000 livres en dot. Que ne me les donnez-vous en me laissant toute liberté de diriger ma vie? Le vieux ne voulait rien entendre*
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260 t.A JOYEUSE JEUNESSE DE TALLEMANT DES RÉAUX
II se méSait des oisifs. Que Des Réauz s'établit, eut une situation stable, il lui ouvrirait ses cofifres. Le jeune homme choisirait entre le mariage ou la charge de conseiller. C'était le dernier mot d'un père soucieux que son enfant ne traînât pas une existence de parasite (1).
A vingt-quatre ans, J)es Réaux, se trouvait un peu jeune pour le mariage; mais il aliénerait plutôt son indépendance que de se mêler à la tourbe du Palais. Il avait en la personne de son cousin, Gédéon II Tallemant, un exemple de la destinée qui l'attendait s'il acceptait une fonction judiciaire. Celui-ci, en effet, fort ambitieux, après avoir acheté une charge de maître des requêtes, avait rêvé d'occuper le siège de premier présidente la Cour des Aides. Il en offrait la somme énorme de 510.000 livres. M. le Prince, Cha- Tigny, secrétaire d'État, Mazarin lui-même avaient appuyé sa requête. Le roi avait repoussé celle-ci^ disant qu'un fils et gendre de partisan ne pouvait recevoir un honneur réservé à des gens de haute naissance et d'intégrité parfaite (2). Or lui-même,
(î) B. N. m. n« 20635, f • 228 V, 229, 237 V, 244 V», 256 V». Le chance liers*opposa à r ambition de Gédéon II. Le Parlement députa auprès du chancelier pour le remercier de son opposition. Y.Jouma a* Olivier Le febvre d'Ormesson, 1860. 1, 4 et s.. Gédéon 11, ne pouvant plus espérer l'emploi de premier président, s'elForça, du moins d'obtenir l'intendance du Languedoc. Il en eut parole. Il acheta 50.000 francs l'appui de Gaston d'Orléans. Certain de sa nomination, il se munit, pour parader en province, de f tfc hongres noirs à 700 1. pièce ». Même journal^ l, 227. Il n'.obtint une intendance que beaucoup plus tard. Monmerqué a prétendu, probablement d'après le m. n* 4967 f 248 (B. A.) que Gédéon II avait été intendant d'Orléans. Les Archives du Loiret ne conservent aucune trace de son passage dans cette généralité et ses Lettres d'honorariat, qui mentionnent ses divers emplois, ne disent rien de cette intendance. Vers la même époque (février i6i3:,Paul Yvon» sieur de Laleu, voulut acheter à Jean Fabry sa charge de maître des
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Des Réaux, n'ëtait-il pas iils de partisan? Dès lors, quel espoir de fortune pouvait-il entretenir dans cette voie?
Mieux valait le mariage. Encore était-ce la pire des alternatives. En cette matière aussi. Des Réaux trouvait dans la maison de son cousin Gédéon II sujet à méditation, bien que la fréquentant pour s'y égayer. Ces filles de partisans, comme cette Marie Pugetde Montauron qu'avait épousée son cousin, ces filles de partisans comme Des Réaux serait certainement contraint d'en épouser une, éduquées dans le désordre et la licence, avaient quelquefois de Tes. prit, rarement de la raison. Il ne fallait point chercher en elles une pondération quelconque, des qualités de ménagères, le sens même de la maternité.
Marie Puget de Montauron ne faisait jamais rien de ses dix doigts que tenir des cartes. Gédéon II même l'habillait, achetant ses rubans et ses souliers. Si bien que tout allait à la débandade. Le maître des requêtes avait hérité de sa sœur. M'"'' d'Harambure, 400.000 livres qui, s'ajoutant à sa propre fortune, lui permettaient de faire, dans Paris, figure de grand seigneur. Mais il se modelait sur son beau-père. Il avait acheté au Marais, pour 100.000 livres, une maison énorme et il s'occupait à la transformer en palais (1). En attendant qu'elle fût refaite selon son goût, il collectionnait, pour l'embellir, tableaux, estampes, livres, joyaux, bibelots, meubles magnifiques. Nul n*avait plus beaux chevaux, chiens et oiseaux que lui .
requêtes, puis changea d'avis. Y. Journal d'Ollivier Lefelwre d'Ormesson, I, p. 3.
(1) Probablement ceHe qu'il habita dans la suite, rue d'Angoumois, paroisse Saint-Nicolas des Champs, V. T. VI, 2«o et Jal : op. cit. : art. T alternant.
262 LA JOYEUSE JEUNESSE DE TiiLLEMANT DES RÉAUX
Il portait des Vêtements fastueux. Un jour, il Toulut prouver à Des Réaux stupéfait qu'un homme de sa condition et de sa propreté ne pouvait vivre content sans posséder six robes de chambre : une d'été, une d'hiver, deux pour la campagne, une pour recevoir les plaideurs, une pour les jours où l'on se trouve mal.
Il offrait sans cesse des collations succulentes à Bes collègues au Parlement qui ne le pouvaient endurer (1). Comme Mon taur on, il voulait être loué par les gens de lettres. Il hébergea, l'appointant pour qu'il l'instruisît sur la politique, le sieur Jean de Silhon, l'un des Quarante, pamphlétaire longtemps entretenu par Richelieu et tombé, depuis sa mort, dans la misère. Il eut ensuite le poète Rampalle, mé diocre faiseur d'idylles, qui, pour attirer l'attention, écrivit un « discours académique » sur l'inutilité des gens des lettres . Stella, le graveur, succéda au poète disgracié (2).
Quand les plumitifs surent que Gédéon comme M ontauron, payait largement les dédicaces, ils ace oururent de tous les points de la capitale. Les éloges accablèrent le bienfaisant maître des requêtes R osières-Bt aulieu fît, pour son divertissement, un recueil de chansons (3). Un autre vanta hyperboliquement son luxe (4). Maynard couvert de présents repr ésenté, dans la maison du Marais, par son ami
f«) Joumaï d'OUvUr Lefelfvre €COrmesson, I, 2i. V. aussi pp. 13, 33, U3, 150, 243, 416 ; II, 485.
(î) T. VI, 249 et S. siîrnale leur présence chez son cousin. Rcinpalle dédia à Gédéon II : Les Nouvelles âe Montalvan, traduites de Vespaçnol, lôii.
(3) Alphabet des chansons pour danser et pour boire, 1646.
(4) L'élite des bouts-Hmez de ce temps, 1649, p. 3S.
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le bon irro^e Flotte, renouvela les formes habituelles du dithyrambe (1). Rangouze, subtil gascon vivant de mendicité, multiplia les offrandes de lettres panégyriques où il déifiait, contre pistoles sonnantes, ses correspondants involontaires (â). Tristan Lhermite préféra célébrer, sachant que cela plaisait au maître, « le chef-d'œuvre parfait » que représentait pour lui M»« Tallemant (3),
Des Réaux coudoyait, dans la demeure de son cousin, tous ces faméliques qui ramassaient les miettes de la table du prodigue. II lisait leurs dédicaces. H s'amusait fort de leurs révérences et de leurs flatteries. Là encore, comme chez Montauron, il rencontra Corneille. C'était un pataud d'assez beau visage, mais d'allure provinciale, embarrassé, bégayant et de mise toujours malpropre. Il méprisait son avarice, l'obséquiosité avec laquelle il quêtait les écus, le logement, mille cadeaux au détriment de sa dignité (4). Maintenant marié, Corneille emmenait avec lui sa femme, Marie de Lemperière, rouennaise de bonne origine, qui, dans ce milieu étrange, avait toujours l'air d'une «xilée.
Il tenait à conserver le contact avec cette maison désordonnée, car Gédéon II patronnait, à son tour,
(1) Maynard: Œuvres, 1646, pp. 23, 39; Lettres, 1653, pp. J8, 45, 307, 353, 434, 598, 613, «28, 679, 723, 74i, 759, 775.
(S) Rangouze : Lettres pcmégyriques atix chomoeliers de Frafifwey présidents à mortier, consettlers d'Etat, mcAstres des requestes, et autres personnages illustres, i650, p. 3i; Le Temple de la Justice,
(3) La lyre du sieur Tristan, 1641, p. 5. V. aussi, sur la même, Maynard : CFwt?re«, 16 1«, p. 360.
(4) Des Réaux parle souvent do Corneille. Il juge son caractère ; vu, 174, 253, 254. PIus tard: nous donnerons son jugement sur l'œuvre du poète tragique. Dans ses Recueils manuscrits, 11 a conw serve maintes de ses poésies diverses. V. B. L. R. m. n" 673/ 3* 138, 139, 180 V.
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S64 LA JOTEaSE JEUNESSE DE TALLEMANT DES RÉAUX
le théâtre du Marais. Floridor, le comédien, jouait avec sa troupe des pièces en l'honneur de telle ou telle dame amie de la maison. Un jour on donna une comédie pour plaire à M"*" Goulon, femme d'un conseiller au Parlement, grande gourgandine que Des Réaux voyait constamment sortir, rue des Petits- Champs, entre chien et loup, de l'hôtel d'Emery, contrôleur général, son voisin, dont elle était la maîtresse (1).
Floridor venait aussi faire des lectures devant Gédéon II, arbitre du goût. C'étaient pour Des Réaux et La Sablière, son disciple, de beaux spectacles de boufifonnerie. Une fois, l'acteur offrit au maître des requêtes le régal d'une pièce de Corneille, non encore jouée. € M"® de Scudéry, M"« Robineau, Sablière, moi et bien d'autres gens étaient là, dit Des Réaux ; nous nous tenions les côtes de rire de voir [Gédéon II] décider et faire les plus saugrenus jugements du monde; il n'y eut que lui à parler; vous eussiez dit qu'il ordonnait des quartiers d'hiver dans une intendance de province, comme il fit ensuite » (2).
Les gens de théâtre acceptaient tous les ridicules y sachant qu'on leur en donnerait compensation pécuniaire. Corneille con^ntit à ce que sa femme fut la
(1) T, VI, 250. Il lui consacre une historiette: V. 32 et s., dont certains détails d'ordre financier sont confirmés par un arrêt du Parlement. V. A. N. X» A 5679, 6 février I6i4. Parfois les Coulon, dans la maison de Gédéon II, se reprochaient publiquement leurs réciproques malpropretés, chantées par les vaudevillistes, c Un jour, dit Des Réaux, en présence de Taliemant le matlre des requêtes et de sa femme, lui l'appela putain; elle se mit à pleurer et lui reprocher que c'était lui qui avait voulu qu'elle se donnât à M. d'Emery, et, avec une naïveté étrange, se mit à conter tout cela à M-* Taliemant qui se reculait et lui disait : Madame, ea voilà assez: en voiU assez, madame ».
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commère de Gédéon II au baptême d'un fils de Floridor (1). Les comédiens de troupes de campagne déléguèrent même leurs écrivains gagés vers le distributeur de gratifications. Ainsi Desfontaines, poète errant, agrégé à la bande de l'acteur Dufresne, séjourna-t-il chez le maître des requêtes le.tempd de brûler de l'encens sous ses narines et d'en recevoir récompense (2).
Ces histrions et poètes besogneux lassaient vite d'ailleurs Gédéon II qui n'était pas grand savant. A la littérature et aux arts, il préférait les mignonnes f3). Sa femme, de son côté « insensiblement goûtait la cajolerie ». Des Réaux, qui les regardait l'un et l'autre agir, prédisait déjà la dislocation du ménage (4). La fortune s'en allait par lambeaux. On ne pouvait plus compter sur les millions de Montauron qui luimême, à force de prodigalités, courait vers la banqueroute (5).
Des Réaux recevait de ce milieu un enseignement
(0 Jal : op. cit., art. Floridor, 9 janvier 1944, Baptême de Gédéon.
(2) Il lui dédia : Paraphrase sur Mémento homo quia pulvis es.., 1643, ce^qui était d'une habileté douteuse. Il dédia également. V Illustre Olympieou le Saint- Alexis, tragédie, I6i5, à c très généreuse, très noble et très vertueuse Dame, Madame de Tallemant ». Dans ces deux dédicaces, les époux sont loués à l'égal de divinités.
(3) B,N. m. n* 12637 f 82, 83; 12724, f 152, 290, 291, lui donnent pour maîtresses la Raincy et une certaine de Niesle-Lardy.
(4) V. VI, 250, les anecdotes amusantes qu'il raconte sur les jalousies de Gédéon II.
(5) Au début de 16 45, Montauron fut obligé de vendre toutes ses propriétés, sa maison du Marais au duc de Retz, ses terres et ch&teaux de La Chevrette et de La Barre à d'Emery et au président Le Camus. Avant d'être tout à fait ruiné, le flnancier épousa Isabelle-Diane de Michel, dame de La Marche, sœur de Souscarrière à qui Des Réaux (V. 316 et s.) a consacré une historiette. Sur la ruine de Montauron, V. T, VI, 230 et s., IZI; Journal d'Olivier Lefebvre a'Ormessont I, 238.
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profitable. Certes, il persistait à préférer, pour déter^ miDer son père à lui abandonner sa part de fortune, le mariage à la charge déconseiller (i); mais il comprenait qu'il fallait choisir soigneusement sa femme, la prendre fort jeune et douée de vertus domestiques. II. y aviserait bientôt, car il souhaitait ne dépendre plus d'une famille qui exécrait ses entraînements vers la littérature. Vaguement, très vaguement, il songeait à une petite fille, Elisabeth Rambouillet, dixième enfant de Nicolas Rambouillet dont il admirait, chaque fois qu'il se rendait rue des Fossés-Montmartre, la candeur et le charmant visage. Cette petite fille lui témoignait beaucoup d'amitié et La Sablière, son frère, les avait déjà fiancés en riant.
Il hésitait à se déclarer. Elisabeth était encore une fille de partisan, comme Marie Puget de Montauron? mais elle avait reçu une éducation plus rigide, dans un milieu plus ordonné. Elle ne semblait pas futile comme Tautre, prête à dévorer de ses belles dents claires l'argent péniblement amassé par les vieux forbans de la finance.
Il y avait encore, d'ailleurs, quelques empêchements à ce mariage. Des Réaux n'avait pas rompu avec Marie Le Goux. Il portait, comme le châtiment d'un forfait, le poids de cette liaison et cependant il ne pouvait se détacher d'une femme qui lui procurait, l'ayant vaincue après des combats acharnés, d'in-
({) Des Réaux cependant, pour ne pas déplaire tout à fait à son père, se résigna-t-il à devenir le confrère, au barreau parisien, de son ami Ollivier Patru? Il figure, avec le titre &i»vocat en Parlement, au contrat de mariage de sa sœur Marie et de Henry Massuez, seigneur de Ruvigny, le î8 mars 1647 (AT. A. de M* Le Semelier. E. A de Af« Bossy.) C'est le seul acte où cette qualification lui soit donnée,
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LA JOTEtnSE JEUNESSE DE TALLEMANT DES BEAUX 267
iîomparables heures- de félicité. Il achetait cruellement son fugace plaisir et peut-être était-ce la raison pour laquelle il y tenait davantage.
Msrie Le Goux ne se délivrait plus d'une jalousie furieuse que les excitations de sa parenté lui avaient cqmmuniquée. Les rapports des deux amants ressemblaient à des orages qui, peu à peu apaisés par leur propre violence, s'achevaient dans un rayonnement de soleil.
Inquiète, soupçonneuse, Marie Le Goux touchait à Textravagance, à la folie. Une nervosité extrême l'animait. Elle s'était brouillée avec ses sœurs M"*d'Agaury et*M"* Bazin de Liméville et, pour jouir de sa tranquillité, avait quitté la maison de la rue Montorgueil. Depuis, elle changeait sans cesse de quartier. Tantôt ellese plaignait que l'horloge de l'Hôtel d'Épernin, sonnant les demi-heures et les quarts d'heure, lui € coupait la vie en trop de morceaux », <^t tantêt elle faisait valoir pour déménager des griefs plus futiles encore.
Elle accusait perpétuellement Des Réaux de la tromper. Toutes les femmes que le jeune homme rencontrait étaient autant de maîtresses ; Lolo Bigot, M°^ de Montlouet d'Ângennes, W^^ Godet des Marais, vingt autres lui faisaient ombrage.
— Le moyen que les autres vous résistent, disaitelle, si je ne vous ai pu résister !
EUe lui fournit les preuves de mille de ses trahisons. Elle lui reprocha même de commettre d'ignobles incestes avec ses propres sœurs, M"'* de La Grossetière et Marie Tallemant :
— Oui, lui criait-elle, courroucée, je ne voudrais pas jurer que même vous épargniez vos tantes !
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— Mais, répondait Des Réaux, comment est-ce donc que je fais? car vous savez que je vous sers assez bien.
— Ah ! répliquait-elle, il n'y a jamais rien eu de si brutal, de si animal que vous ; vous avez une sensualité infatigable !
Déformant les faits les plus ordinaires de la vie, son esprit déséquilibré retenait ces faits déformés comme fondement des félonies de Tinnocent Des Réaux. Lorsque Marie Le Goux apprit, par exemple, que M°^® Taliemant, femme de Gédéon II, étant enceinte , s'était blessée, elle se convainquit que cette malheureuse, maîtresse de Des Réaux, désespérée de ses infidélités, avait préféré s'estropier que de mettre au monde Tenfant d'un si méchant homme. Une autre fois, sachant que M"' de Mérouville, au retour d'un petit voyage en compagnie du jeune homme, avait été atteinte de la petite vérole, elle fit le raisonnement suivant :
— Il n'y a rien qui donne tant la petite vérole que rémotion. Cette fille lui a tout accordé : cela Ta émue.
Elle en vint à croire que sa propre sœur. M"** de Louvigny, couchait avec Des Réaux. Au cours de ses accès de colère, elle disait :
— Me prodiguerez>vous donc toutes les douleurs ? N'est-ce pas assez de m'avoir pendant cinq ans violée?
Puis, brusquement calmée, de nouveau amoureuse, elle ajoutait :
— Ah! si j'étais assurée que vous m'ai tuassiez bien, je ne m'en soucierais pas ; mais vous avez honte de m'aimer.
Il protestait. Il lui proposait, pour prouver son
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amour, de l'épouser. Eile ne voulait point cela. Elle rêvait qu'il fit, à son exemple, des extravagances, qu'il se brouillât avec les familles où .elle était sûre qu'il rencontrait des rivales. Il se borna à ne plus voir M"* de Louvigny qui, d'ailleurs, le haïssait comme la peste.
Et pour avoir au moins, dans cette tempête de récriminations, quelques moments de répit heureux, il usa de nouveau de la rudesse. Tout lui fut bon pour juguler la forcenée. Il la pista, dans son antichambre, tandis qu'elle raccompagnait ses visiteuses, l'emporta dans une garde-robe proche où, malgré sa résistance, il la viola et la t*eviola. Sentant en lui un maître, ravie d'exciter un désir, oubliant ses chimères, elle redevenait alors soumise et se repentait. Avec une impudeur magnifique, elle acceptait toutes les invites, se donnait sans scrupule dans son propre lit, Bes filles pouvant entendre, de la pièce voisine, le murmure orgueilleux de sa passion (i).
Par malheur, ces délices ne duraient point. Marie Le Goux extravaguait de nouveau. Alors, excédé, Des Réaux fuyait le logis de son amante, et son propre logis, et Paris même. Il acceptait les invitations de ses parents et de ses amis, parcourait la province, visitait, avec le désir d'oublier son fâcheux destin de galant, des lieux signalés à l'attention publique. Il explora ainsi la Brie, la Touraine, l'Orléanais, l'Anjou, ^e Poitou. Il séjourna à Pommeuse, tantôt chez les Puget et tantôt chez Patru dont le père possédait une ferme sur cette terre (2). Il visita avec ravissement la
(i) T. VI, 344 et s.
(2) T. VI, 215, 226, parle de cette terre et signale la présence de Patru à Pommeuse.
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région harmoniense de Chinon, peuplée de ch&teaox et de grasses abbayes, et Richelieu dont il n'admira guère TartificieUe majesté (1). A Ghenailles, près Jargeau-sur-Loire, il accepta l'hospitalité de Fran> Ç0Î8 Vallée, sieur de Ghenailles, président des trésoriers de France, le plus libertin des huguenots, qui lui apprit à faire la prière en galimatias (2). A Angers, mêlé à la société frivole, il connut les savou*rcuses aventures du maréchal de Brezé, vivant sous le joug de la Dervois^ maritorne énergique qui, l'ayant empaumé, le conduisait comme une marionnette, et les prouesses amoureuses d'une dame Bigot, transfuge de la tribu parisienne des Bigot, qui consolait, dans l'exil, le borgne secrétaire d'état Servien (3). A Saumur, il s'apitoya sur le sort d'une très belle jouvencelle. Honorée de Bussy, que la galan«. terie avait conduite à la misère (4)* A Poitiers, il fit quelque liaison avec Gilles Ménage, alors avocat, et qui, en habits ornés de galants verts et jaunes, déjà pédant, rêvant d'étymologies, goguenardait parmi les dames (5).
Lorsque Des Réaux pensait avoir donné à sa mai-
- tresse, Marie Le Goux, le temps de recouvrer le calme
nécessaire à un commerce tel qu'il le souhaitait, il
rentrait à Paris. Ge n'était que pour y recevoir
reproches et nasardes. L'humeur de. la veuve ne
(1) T. II, 25 et s,, donne one description critique du château et de )a Tille de Richelieu.
(3) T. IV, 51. c Je ne riais jamais tant quen priant Dieu, ajoute t-il >. Ce Ghenailles était l'oncle de Jacques Vallée, sieur des Barreaux, le fameux libertin. Des Réaux dut connaître celui^ïi, soit chez les Ghenailles, soit chez les Mérouville. Il lui a consacré une historiette IV. 46 et s.).
(3) T. Il 194 et 8. ; IV, 405 et S.
(4) T. II, 201 et g.
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s'améliorait point. Un procès qu'elle plaidait, devant le Parlement, poar une affaire d'héritage, comme tutrice de son fîis, la détournait de l'amour (1%
Des Réaux retrouvait aussi à Paris d'autres motifs d'afSiction. L'un de ses frères cadet, Henri, le cavalier, avait été tué devant Mardick et la famille était en deuil (â). Cette mort prématurée le touchait certes, mais le préoccupait moins que le retour de son frère cadet, François. Le nouvel abbé était, en son absence, revenu de Rome, docteur en droit canon, mais plus chagrin, plus bilieux, plus inquiet, plus exécrable que jamais. Le roi l'avait tout de suite compris parmi ses aumôniers à une époque où l'aumônerie était entre les mains de Boisrobert, de Cotin, de l'abbé de Pure, c'estrà-dire des suppôts les plus déterminés de Vénus et de Silène (3). Cet emploi lui procurait quelque pécune, mais il n'en était point satisfait. Il rêvait déjà d'une abbaye qui ressemblât le plus possible à l'abbaye de Thélème* € Je ne sais, dit Tallemaut Des Réaux, si c'est la soutane qui lui a communiqué l'avarice des gens d'église, mais aussitôt il eut une âpreté étrange
(1) A.N. X'A 5680, !•' mars 1644, contre Etienne de Ferrier, sieur de ViUeneufve.
(2) Gazette de France de 1644, p. 854. Henri Tallemant tit partie d'une « expédition de 400 chevaux > commandée par le sieur de la Bergère, mestre de camp de cavalerie, qui mit en déroute un parti ennemi. Le jeime homme c s'étant un peu trop avance avec les coureurs, fut tué d'une décharge dé fusiliers qui s'étaient cachés derrière un fossé >, le 25 septembre 1644.
(3) T. dit : « Justement au commencement de la Régence >. Par devant Bellechasse et Marion, par contrat en date du 6 août 1643, François Tallemant acheta la charge d'aumônier du roi, moyennant 37.000 livres au sieur Le Clerc de Lesseville. {Inventaire après ^cès des Mens de Pierre Tallemant du il juillet 1656. M. A. de M* Le Cat, E. A. de M* Lefebvre). Les registres de la maison du roi (A. N, série 0*) mentionnent les revenus de l'abbé sur cette «harge.
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272 Lk JOYEUSE JEUNESSE DE TALLEHANT DES BEAUX
au bien. Il se mit dans la tète que cela lui nuisait de demeurer avec des huguenots. Il fit accroire à m on père que le père Vincent (de Paul) en avait dit quelque chose et qu'il n'aurait point de bénéfice s'il ne logeait séparément. » Il quitta la maison paternelle et s'établit au Palais-Royal. Il « prenait ses repas dans une auberge. Cette vie l'ennuya; il se loge plus près de mon père pour avoir des bouillons ; après il y prit ses repas; ensuite il y logea seul, ses gens étaient dehors ; enfin il les y logea aussi. »
Des Réaux le revit à l'instant où il rentrait rue des Petits-Champs. La discorde, par sa faute, recommençait à y régner. Sa religion nouvelle n'inspirait au nouvel abbé aucun sentiment de charité. Il semblait même avoir perdu toute conscience du respect filial.
< Mon père et luy, dit Tallemant Des Réaux, avaient quelquefois d'assez plaisants dialogues. Le bonhomme savait de bons contes, mais il les répétait souvent. Ce garçon, mal complaisant, témoigna ouvertement que cela Tennuyait, tellement que mon père n'osait plus faire un conte sans le regarder en riant, comme pour lui en demander permission. L'abbé se levait dès qu'il commençait. Le bonhomme le rappelait :
— Reviens, reviens !
— Vous ne le direz donc pas?
— Non, non.
Après il recommençait. L'autre se levait encore. L'abbé s'avisa de dire qu'il voulait faire une taille pour marquer chaque fois que mon père ferait un même conte afin de rabattre autant de jours de sa pension ; tellement que dès que le bonhomme commençait à répéter un conte, l'abbé criait :
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— Laquais, la taille!
Mon père riait et disait qu'il voulait faire aussi une taille pour marquer toutes les fois que l'abbé se plaindrait de la peine que lui donneraient les pauvres pour la Cène du roi. »
François haïssait sans motif d'innombrables personnes et uniformément tous les invités de son père. Dès que celui-ci annonçait un convive, il fuyait la maison. Un jour, une femme qu'il ne pouvait souifrir devant partager le repas familial :
— Où irai-je dîner? dit l'abbé.
— Allez, lui dit-on, chez M. Rambouillet.
Mais là vivait Anne Rambouillet, la naine, toute rabougrie, le visage plissé, la voix flûtée et dont il s'écartait comme d'un monstre :
— La naine y est, dit-il.
— Allez chez votre frère aine, lui conseillait-on. Là encore, il ne voulait pas se rendre, craignant
d'y rencontrer un parasite dont la vue lui répugnait :
— Carron m'ennuie trop! s'exclamait-il. Voyez, ajoutait-il, d'un ton lamentable, quel chien de quartier, on ne sait que devenir ! (1)
La famille supportait son humeur avec résignation, mais il abusa bientôt de cette complaisance. Par mille petites intrigues, s'alliant tantôt avec les uns et tantôt avec les autres, il mit la zizanie partout. Les enfants des deux lits qui avaient, en son absence, signé une « paix fourrée », par son œuvre s'affrontèrent de nouveau, prêts à s'entre-déchirer. Depuis quelque temps, Boisneau, approuvé par Pierre Tallemant et Des Réaux, tentait de resserrer, par un
(1) T. VI, 301. 318 et s.
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274 LA joVeuse jeunesse de tallemant des râaux
mariage entre Marie Tallemant et un des fils Rambouillet, les liens fort relâchés d'affaires et de parentés. L'abbé, manœuvrant comme un vrai Machiavel, rompit ce projet, accrut les ressentiments des deux familles (1). Furieux, Des Réaux, pour s'en Yeng<^r, lui fit parvenir une satire où il traitait, comme il le méritait, son caractère cauteleux (â).
Des Réaux ne s'illusionnait point sur la valeur morale de. son frère cadet. De plus en plus, François le poursuivait d'une haine incompréhensible, et maititenant cette haine s'alimentait de raisons nouvelles. L'abbé craignait que, par suite de son abjuration, on ne le désavantageât, en matière d'argent, au profit de Des Réaux, préféré de M"*« Tallemant (3).
Or Des Réaux, s'il appréciait la douce préférence de sa mère, n'entreprenait rien pour en tirer profit aux dépens de ses frères et sœurs. Sa loyauté naturelle le lui défendait. Il était las d'une lassitude infinie des divisions de la famille. Il souhaitait échapper le plus tôt possible à ce milieu désorienté. L'amour qui lui eût offert des heures délicieuses d'oubli lui était même refusé. Il traînait comme un fardeau posant cette liaison avec Marie Le Goux q uî ne lui réservait plus que disputes et violences.
Disposer de sa part d'héritage paternel était, d'un côté comme de l'autre, son unique moyen d'évasion, mais Pierre Tallemant ne revenait (K)int sur ses décisions. Que Des Réaux optât pour le mariage ou pour 1<^ Parlement et il obtiendrait les écus.
(1) T. VI, 306 et s., raconte longuement cette affaire familiale à laquelle participèrent, comme conseils, Yves Matlet, secrétaire dti roi, Patru et Gonrart.
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Telle était, à ce moment, la soif d'indépendance du jeune homme que, ne pouvant surmonter sa repugnance à Tégard du Parlement, il opta, après mûres l'éflexions, pour le mariage. Le mariage Taffranchirait de Marie Le Goux et lui rendrait, loin de la maison familiale, un foyer où régnerait l'harmonie.
De nouveau, il pensa à la petite Elisabeth Rambouillet. Aucun autre visage ne lui paraissait de traits plus ravissants que le visage de cette vierge illuminé pat la gaieté. Bien qu'elle ne fût âgée que de onze ans et demi, Elisabeth Rambouillet, coquette déjà, toujours habillée avec goût, dévoilait d'exquises formes naissantes (1). Quand cette gorgo menue, ces hanches rondes, ces épaules infléchies avec grâce auraient atteint leur plénitude, les Vénus du Titien, conservées dans les palais de Veniso, seraient surpassées en eurythmie. Le milieu des Rambouillet ne déplaisait point à Des Réaux. Il fallait évidemment supporter Nicolas Rambouillet, le beau-père en perspective. Epreuve pénible. C'était un c franc nouveau riche » plus vaniteux qu'un gascon, toujours revêtu, comme un dieu do théâtre, de brocarts ornés de galands et delgemmcs, raisonnant sur toutes choses avec solennité et sottise, < grand tyran » ne souffrant point la contradiction, humant l'encens que mille thuriféraires lui prodiguaient.
M"^ Rambouillet, fort malade, gardant sans cesse la chambre, aimait tendrempnt Des Réaux et ne ferait point d'opposition au mariage. Les enfants accueilleraient tous comme on frère le jeune homme
(1) Elisabeth RarabouUlet, fille de Nicolas et de Catherine Bigot, était née le 6 mai l«33 (Bibl, de la SQciété de VMst du proteatantisnie frcmçais, MamuscriU, Etat-civil de Paais^ikrt, Ramba¥iilUt)t
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qui avait été leur guide et leur modèle en maintes conjonctures.
Des Réaux espérait aussi, en épousant la charmante jeune fille, aplanir maintes difficultés existant encore entre les familles Rambouillet et Taliemant, éteindre les procès résultant des affaires communes, empêcher des démêlés nouveaux, rétablir pour toujours l'amitié ancienne. De plus, la dot d'Elisabeth s'ajoutant k la sienne lui permettrait de vivre selon ses désirs, sans dépendance d'aucune sorte, livré tout entier k son sage épicurisme et à son amour de la littérature (1).
Cependant une grave préoccupation faisait encore hésiter Des Réaux. Sa mère était sœur de Nicolas Rambouillet. Elisabeth était donc sa cousine germaine. On n'aimait pas, dans les familles, ces mariages entre parents ; on en craignait les conséquences fâcheuses. La loi d'ailleurs les défendait et seul le roi les pouvait autoriser.
Des Réaux décidé à tenter l'aventure, et ne voulant pas la tenter sans avoir toutes chances de réussite, confia à son frère Boisneau son projet et le soin d'entreprendre les démarches. Le gros homme ne fit point d'objections. Lui aussi souhaitait (il l'avait montré précédemment) un rapprochement entre les deux familles. Il traita la négociation en homme d'affaires, invoquant surtout l'intérêt que les Rambouillet et les Tallemant avaient à s'unir plus étroitement. Tout de suite, Nicolas Rambouillet se montra favorable au dessein qu'on lui soumettait. Il ne connaissait pas les
(1) T. VI, 305, 313 et S. Il disait : Si on peut dire qu'on ne fait pas une sottise en se mariant, il me semble que je pouvais dire que je n'en faisais pas une. >
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appréciations intimes de Des Réaux sur son compte. Le jeune homme avait su lui plaire. Mais Elisabeth n'était pas encore nubile. L'accord était conclu : on signerait un papier. Deux ans plus tard, on célébrerait le mariage (1).
Des Réaux accueillit avec joie cette certitude. Maintenant il était régulièrement fiancé et son devoir consistait à rompre les liens qui Tencbaînaient encore. Il n'avait point prévenu Marie Le Goux de ses intentions matrimoniales. Il ne savait comment l'avertir qu'elle perdait désormais tous droits sur lui. Il restait dans l'expectative, craignant les scènes, les larmes, une tragi-comédie où il remplirait mal son rôle.
Heureusement on le dispensa de cette initiative désagréable. L'abbé Tallemant veillait, écoutant aux portes, heureux de colporter les mauvaises nouvelles, espérant créer des désagréments à ce frère haï. Il s'en alla, de son air chattemitte, annoncer les fiançailles à la veuve. Il attendait une explosion de colère, quelque scandale dont il jouirait paisiblement. Marie Le Goux ne lui donna pas cette satisfaction. « Elle n'a jamais été si sage que cette fois-là, dit Des Réaux, car elle reçut cela comme une chose indifférente. »
Une rage terrible néanmoins l'animait. Forcé do la voir, car maintenant les d'Agaury et les Louvigny, heureux d'un mariage qui rompait les relations de leur sœur avec le jeune homme, conviaient de nouveau celui-ci à leurs réunions, Des Réaux s'informait toujours avant d'entrer chez elle s'il y avait compa-
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gnie. Un jour, par malheur, ayant négligé de se précautionner, il la rencontra seule au logis. Elle ne ût pas de discours, comme il s'y attendait. Elle lui donna sur le visage un grand coup de poing. Ainsi résuma-t-elletous ses griefs. < Après, dit DesRéauz, je-no m'y frottai plus (1). »
Il avait d'ailleurs des occupations bien plus importantes ; car s'il plaisait, comme un grand frère à Elisabeth Rambouillet, cela ne suffisait point. Il fallait capter ce cœur juvénile, le faire sien, commencer déjà Fœuvre d'amour, diriger dans le sens qu'il souhaitait la pensée malléable de ce cerveau léger. Il s'y employa avec assiduité. Malheureusem ent il fut, presque tout de suite, gêné dans sa tâche de séducteur par un événement imprévu. M*^* Rambouillet mourut brusquement et cette mort mit la maison en deuil (2).
Nicolas Rambouillet cependant n'était point un sentimental. Il n'aimait pas que le souvenir des morts paralysât l'action des vivants. Puisque sa fille avait besoin d'un chaperon pour que Des Réaux ne fut point tenté de pousser trop loin l'esprit d'entre^ prise, Catherine Rambouillet, dame de Lestang, son autre ûile maintenant veuve, remplirait cet office.
Effectivement H"*' de Lestang se prêta de bonne grâce à ce rôle et jamais Des Réaux n'eût pu rêver alliée plus complaisante, plus douce, plus soucieuse de ses intérêts que cette cousine dont il avait fait depuis longtemps son amie. Ils étaient tous trois
(S) Catherine Bigot, première femme de Nicolas Rambouillet, mourut, âgée de 45 anSi en décembre 1644 et fut enterrée le 6 au cimetière de Charenton. {Bull, de la Société de VhisU du protestantisme français, t. XII, 1863, p. 274 et s.) V. aussi, T. VI, 306.
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presque toujoi^rs seuls au logis. Nicolas, sieur du Piessis, Taîné des garçons, personnage façonnier dont l'afféterie suscitait partout des sourires, ne bougeait pas de la cour où il espérait, conseiller et maître d'Hôtel du roi, gagner quelque haute fonction (1). La Sablière, le second, batifolait chez Ninon de Lenclos dont il était, avec le marquis de Sévigné, « Tamant par quartier (2) ». On ne savait jamais à quelles occupations se livrait Paul, le troisième, toujours absent, et quant à Henry, sieur de Ghavannes, le qua* trième, enfermé dans sa chambre, il lisait les Epitres de Sénèque sur la mort, les méditant, voulant apprendre dans ce philosophe à disparaître de ce monde en beauté (3). Les autres enfants, en compagnie d'Anne, la naine, âgée de 18 ans, mais restée si € courte » qu'elle paraissait leur sœur cadette, demeuraient à part sous la domination d'une gouvernante (4).
Des Réaux et sa petite fiancée étaient donc fort à l'aise pour pratiquer le jeu de l'amour platonique. Ils s'y livraient avec grâce, avec finesse, avec gaieté. Au bout de très peu de temps, tous deux épris de leur réciproque gentillesse, vivant leur rêve de bonheur, , comprirent qu'ils ne pourraient plus se quitter (5). Cependant M. Rambouillet troublait parfois cette féli-