CHAPITRE II
CéCait Tété. Le dur soleil du midi dardait ses rayons^ sur la vaste maison aux fenêtres voilées de toile blanche. Sur un côté de la cour, le palefrenier, chantant à tue-tête une chanson en patois local, lavait à grande eau le carrosse couvert de poussière. Des hommes allaient et venaient, l'allure balourde, le chef couvert d'un berret de drap brun, marins jargonnant leur langue du nord, flegmatiques, avares de gestes. Des commis agiles, Bordelais aux mines éveillées, passaient, les bras chargés de papiers ou de registres. Un juif avignonnais, revêtu de sa houppelande jaunâtre, montrait, sous sa calotte, son faciès olivâtre où brillaient des yeux ardents, ûeax Portugais, lé feutre en bataille, marchands de drap venus du faubourg des Ghartrons, discutaient avec animation sur quelque matière commerciale. Ue temps à autre, un carrosse, faisant grand fracas de ferrailles et de sonnailles, d^osait un marchand d& la Rou^seUe superbement habillé de taMs à' fiieurS'Ou un conseiltor au Partementi enve-
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loppé de la robe rouge aux parements d'hermine.
Une rumeur, traversée par le bruit argentin des écus que les caissiers dénombraient sur les guichets, montait de la maison. La grande porte, du haut de son perron, claquait sans cesse derrière les groupes qui s'en allaient bruyamment, porteurs de sacs ou de paperasses.
Les enfants ne voyaient point ce tableau de vie turbulente. Ils n'entendaient pas le tumulte des conversations et des piétinements. Dans un coin d'ombre de la cour, ils jouaient aux boules. Le jeu était installé au long de la muraille sur un terrain soigneusement aplani. Une bille argentée formait le but que devaient atteindre pour gagner leurs grosses sphëre$ de bois durcies par une enveloppe de fer. Ils étaient divisés en deux camps. Pierre, l'aîné, avait choisi pour ses compères Gédéon et Henry; Elisabeth, la cadette, soutenait la partie avec l'aide de Paul et. François.
Pierre dirigeait le jeu en maître autoritaire qui volontiers distribuait des soufflets. 11 ne comprenait pas que les membres sans force fussent maladroits. Ses partenaires l'exaspéraient en compromettant sa chance par des gestes inconsidérés. Les bambins interrompaient leurs larmes pour s'appliquer à le satisfaire. Plus pitoyables, Elisabeth et Paul les conso. laient, ramenant le rire sur leui:s visages où ils délayaient la terre dont leurs mains étaient pleines.
Ils étaient fort absorbés. Henry, le plus jeune, témoignait souvent son admiration en plongeant dans ses narines son index maculé. Gédéon, plus vif, manifestait sa joie par des exclamations.
Une première fois, apparaissant à la fenêtre de
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son cabinet, Pierre Tallemant, le père, avait, d'une voix forte, appelé :
— Laquais !
Nul n'avait répondu. Les laquais, sur la porte, bavardaient avec quelques tanneurs échappés au ruisseau de la font d'Audège. Les enfants contemplaient passionnément la boule de leur frère Paul qui, faisant un admirable voyage en forme de point d'interrogation, s'était arrêtée toute proche de la bille argentée.
Une deuxième fois, la voix impatiente de Pierre Tallemant, renouvela son appel sans réponse. Les enfants ne bougèrent point. C'était le tour de damoiselle Elisabeth. Elle s'énervait car, sans cesse, lorsqu'elle tendait le bras pour lancer la lourde sphère, les dentelles de sa manche s'accrochaient à quelque bouton de sa jupe. Elle parvint à l'envoyer au but néanmoins.
— Laquais ! cria, cette fois avec colère, Pierre Tallemant.
Les enfants avaient entendu. François, boule en mains, restait indécis, ne sachant s'il devait s'inquiéter de la volonté paternelle ou poursuivre son agréable occupation. Alors Paul aimablement lui dit :
— Joue, joue, ce n'est que Monsieur le père ! François joua ; mais Pierre Tallemant, ayant
l'oreille fine, avait perçu la réflexion de son fils cadet. Il descendit en hâte. Le visage courroucé, il s'approcha des six gamins qui attendaient la correction méritée. Il tempêta, se déclarant le plus malheureux des hommes d'avoir des enfants à ce point dénaturés. Puis, ayant aperçu les laquais goguenards qui bavardaient encore sur le devant de la porte, il
4â Là lOTEUSE IBOffESSE DB TALLBMAKT DS8 RÉAUX
tourna sur eux son courroux. Les enfants sourirent. Ils étaient sauvés (i).
Leur père, à la vérité, ne leur inspirait point de terreur. C'était le plus indulgent des hommes. 11 ne les frappait jamais. Il grondait quand il était mécontent et toute sa rage se dissipait en gronderies.
Néanmoins les en&nts étaient sensibles à ses reproches. Ils abandonnèreiit le jeu de boules et gagnèrent les appartements particuliers de la famille, au premier étage de la maison. Pierre, Elisabeth, et Paul se rendirent à leur salle d'études. Sous la férule d'un régent, les deux gar<;ons apprenaient le latin, le grec, l'espagnol, l'italien et la fille les rudiments de la grammaire (2). Adolescents déjà ou voisins de l'adolescence, ils vivaient un peu à l'écart des cinq autres enfants, nés du second lit et encore en bas âge. A ceux-ci, madame Tailemant, bonne pour tous, prodiguait davantage ses soins.
Gédéon et ses frères se réfugièrent, après l'incident du jeu de boules, dans la pièce où se tenait d'ordinaire leur mère. Madame Tailemant habillait le petit N... qui sortait, tout souriant, do son somme quotidien. A ses côtés, la nourrice, forte paysanne landaise, donnait le sein à Marie, dernière née de la famille (3). Madame Tailemant avait entendu les éclats
(1) T. VI, 304. Il ajoute,, parlant de son père : c Je ne lui ai jamais vu frapper personne. »
(2) T. VI, 311, met dans la boucb son frère des phrases latines. Nous savons, par des factums, que, dans la suite, Pierre utilisa le latin et le grec pour remplir des fiches utiles à ses opérations de banque, fiches qui lui servaient d'aides-mémoire. V. Jacques Bihaud : ObservcUions sur un escrit.., précité p. 7; Tailemant de Lassac : Respùtise auas olfservations du sieur Bibaud, préeitée p. 12-13. Plus tard, Talleavani de Lussac fera un voyage en Italie pour perfectionner sa connaissance de l'italien.
(3) Nous n'avons pu, malgré tontes nos recherches, retrouver
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de êolère dé son mari. Elle e^hoiia les gamins à Ni sagesse. lis IMcoutèrent en silence ; Gédéon, càlinement, l'embrassa pour la ealmer. Pnis il entrain^ ses firères.
Le grand amusement, c'était de monter sur un coflfre et de contempler le spectacle de la rivière. Par delà la (îuii'asse guerrière de la ville, les murs épais, les tours rotides ou carrées, se dressait le massif fortifié d'u château-Trompette, commandant la molle courbe de la Gironde limoneuse. A cette distance, les canons embusqués sur les remparts avaient l'air de gros jouets. De temps à autre, on apercevait, dans la cour intérieure de la forteresse, les soldats qui, le mousquet à la main, faisaient des exercices de guerre. Plus loin, vers le nord, sur l'esplanade ménagée au pied du donjon, semblables à des founSafs, dtes hommes se diVerti$siaient au jeu de palemaille. Puis c'était, en deçà et au cidà de l'esttiaîre boueux de l'Eêtey, enjambé par un pont léger, au long du fleuve, sur la rive duquel s'aligtmieht par myriades, les barriques, la ligne continue dés éèhoppes, brasseries, bazars, chais du faubourg des Ghartrons. Là s'agitait la multitude des marchands étrangers.
Madame Tall'enfiant, portant sur ses bras le petit N..., frais et rose, avait rejoint ses enfâÀts. Ceux-ci la questionnaient. Elle expliqua aux curieux que la-bas, autour de la foilt d'Âudège; ces hommes accroupis au bord du ruisseau étaient des tanneurs occupés à laver des pe^ux. Elle leur môntt-a, à demi caché dans l'éloi-
le prénom da 4* garçon que Pierre Talleinant eut de son mariUge avee Marie RamUotiillet et i9on ^tat ci^il, ainsi que celui de sa sœur Marie. Ces deux enfants sont nés à Bordeaux. Les registres protestants de cette vlUe ne ^emontènt pas au delà ae 1675.
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cernent de la campagne par la haute colonnade en ruines des piliers de Tutelle, la silhouette majestueuse du palais Gallien.
Les enfants voulurent ouvrir la fenêtre pour mieux voir, mais madame Tallemant s'y opposa. Par cette journée d'été, toute la pestilence de cette région fut entrée dans la maison, l'odeur affreuse des tanneries, mêlée aux effluves des marais et aux émanations des fossés où s'amoncelaient les ordures et les détritus de la Ville. Elle dirigea leur attention fugace vers la rivière.
La marée était haute. Sur l'onde jaunâtre, diluant de ses vaguelettes la vase des rives, d'innombrables vaisseaux aux flancs ventrus dressaient leurs mâts embroussaillés de cordages. Les uns semblaient dormir, fatigués d'une rude traversée, sous la caresse des radoubeurs suspendus à leurs coques. C'étaient des morutiers peints de claires couleurs que les embruns avaient maculées. D'autres, toutes leurs blanches voiles dehors, appareillaient, inclinés par la brise qui venait de la mer. D'autres, appartenant à la flotte des Indes, étaient à quai, le ventre ouvert, reliés à la terre par des ponts de bois où circulaient des hommes chargés de ballots et de caisses. Des caboteurs embarquaient pour la Bretagne, la Normandie et la Hollande des barriques de vin. De-ci, de-là, un grand vaisseau à trois ponts montrait, à travers ses hublots ouverts, ses bouches de canon. Des couraux à fond plat arrivaient de l'Entre-deux-Mers accablés sous le poids des futailles pleines. Tous, de leur proue aiguë, ornées de sujets mythologiques, faisaient face à la marée. A leur poupe, attachées par des amarres, dansaient de petites barques.
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La nuit tombait peu à peu, noyant la c grave » circulaire du port encombrée de marchandises et d'échoppes, le grouillement des véhicules et des hommes. Pierre Taliemant le père entra dans la pièce et convia sa femme et ses enfants à se rendre dans la salle à manger.
Dès le début du repas, il confia à sa femme combien il était satisfait de s'être installé dans cette rue du Chapeau-Rouge récemment ouverte sur la paroisse- Saint-Remy (1). Des hôtelleries somptueuses, des palais magnifiques comme cette maison Dorade, surmontée de coupoles d'or, bâtie pour M. de Pontac, s'y élevaient peu à peu. Les parlementaires et les gens du roi y affluaient. C'était le plus beau et le plus riche quartier de la ville. Il était à proximité de la Bourse. Les clients se recrutaient pour la banque, parmi les gens de robe, pour le commerce parmi les négociants, les armateurs, les étrangers des Chartrons.
Mais il fallait' tenir son rang dans une ville où le bourgeois accordait une importance grande aux apparences extérieures. Il recommanda à madame Taliemant de ne rien négliger à ce point de vue. Elle l'assura qu'elle suivait étroitement ses indications.
La maison en effet était réglée avec beaucoup plus de cérémonial à Bordeaux qu'à La Rochelle. Le domestique, nombreux et stylé, servait avec apparat. On avait affublé les enfants de surnoms pompeux empruntés à des terres que la famille possédait en Aunis et en Bourbonnais et qui leur donnaient un
(1) Archives de la Gironde, S E. 9727-9758, Minutier du notaire Papin, An. i629. Acte 69. Cet acte nous fournit l'adresse des Taliemant à Bordeaux. Tous les autres actes découverts par nous se bornent, de 1624 à 1629, à indiquer : < paroisse Saint-Remy >.
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simulacre de noblesse. Pierre Taîné s'appelait, à cette heiire, le sieur de Boisneau, Paul le cadet, le sieur de Lussac, Gédéon, le troisième, le sieur des Réaux (!)• Faute d'autres terres, on n'avait point attribué de surnoms aux Qlles et aux plus jeunes garçons.
On ne possède que de très vagues indications sur l'existence intime de la maisonnée à cette époque lointaine. Les actes notariés prouvent que les filles reçurent, en prévision de riches mariages, une instruction soignée. Elles écrivirent selon la mode du •temps, d'une grande écriture pointue, connurent une
(1) François Tallemant, Taïeul de Des Réaux, se gualifiait déjà sieur de Boisneau ; Pierre Tallemant, son père, prit aussi cette qualification. {B. L. R. ms. U9 354, art. Tallemomt). Cette terre noble de Boisneau était située dans la paroisse de La Jarrie, actuellement cheMieu de canton de la Charente-Inférieure, arrondissement de La Rochelle. Elle parait avoir appartenu, après la ruine de la famille Tallemant, à Jacques Kibaudquien fit don, en 1665, à Hélène Bardet, fille d'Henry et de Anne Gassan. {B. L, R. ms. n? 350, art. Bardet). Nous ignorons la situation de la terre de Lussac. Un Contrat de vente de la terre des Réaux en date du 20 août 1653, passé devant Le Gat et Rillart, notaires à Paris, {E. A. de M* Paul Robineau) nous apprend que « le lieu, terre et' seigneurie de Réàu, scitue et assis en la paroisse de Nerfs H^s Bains], près. Montiuçon en Bourbonnois > consistait en < deux domaines et métairies, vignes, bois et garennes, aussy les prairies de Fousseroux, scituées près îe faubourg des Forges ». La carte de Cassini mentionne, en effet, cette terre entre Montiuçon et Néris. Lés indications dudit contrat infirment les. dires de Monmerqué, lequel assure que Des Réaux emprunta son sur* nom « d'un petit village de l'Augoumois qui a peut-être été le lieu de sa naissance » et de Jourdan : op. cit., l, 19.366 ; II, 433, de même que les hypothèses séduisantes de 6. Musset {B'oïc est venu à Qédéon Tallemant, l'auteur des Historiettes, le nom de Des Réaux), et de H. Marandat {Tallemam.t, Vauteur des Historiettes et le fief Des Réemx^ dans BulL de la Société d'archéologie et d'hist. de Saintonge et d'Aunis, 1884-1885, p. 269 et 407) et les affirmations sans preuves de J. Pandin de Lussaudière dans Arch. de la Saintonge et de VAunis, t. XLII, 1911, p.ï56. Des Réaux portait son surnom depuis l'enfance (A. N. Xi A 8658, f» 335 Y»). Dans la famille, à son dire» on l'appelait Gécbéon. 11 écrit, en effet : < Un gascon m'entendant appeler Gedéon chez mon père (c'est mon nom de baptême) m'appelait M. de Gedéon ». T. VU. Ml.
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LA JOYEUSE JBUNES6B DB TALLBMmT DB9 fiikWX, Kl
orthographe convenable et toutes les formules qui rendent la phrase harmonieuse et polie* Elles restèreM modestement dan^ Tombre.
Au fur et à mesure que les années passèrent, les caractères des garçons se dessinèrent. Boisneau^ en qualité d'aîné « s'arrogea de plus en plus le droit de commander à l'escouade de ses frères et sœurs. Il était impérieux de nature et savait qu'il aurait un jour la direction d'un abondant personnel* Il s'exerçait à l'autorité. Ses études achevées^ il entra tout naturellement dans le comptoir dont le grand bruit et la diversité d'affaires lui plaisaient. Il flt^ son apprentissage avec un zèle farouche.
Beaucoup moins âgé que lui, Lussac continua, en compagnie de Des Réaux, de François, d'Henry et de N... ses études, yisiblem.ent, des Réaux a toujours aimé ce garçon placide et doux. 11 aimait moins son cadet, François, qui déjÀ manifestait une humeur capricieuse; et changeante. Tous étaient intelligents et apprenaient avec facilité. Le petit des Réaux surtout dévorait les livres. C'était un enfant espiègle, vif, pétulant, mais aussi très câlin, très tendre, ne connaissant point la dissimulation. Madame Tallemant ne pouvait se défendre de lui accorder une préférence dont les autres enrageaient. .
U vénérait son père comme une sorte de dieu des bureaux. Souventes fois il descendait de l'appartement familial pour satisfaire sa curiosité. Il montrait son visage mutin à la porte du sanctuaire. Si les bureaux étaient vides, il entrait. Il voyait les commis, derrière leur écritoire, entourés de papiers et de livres^ interminablement occupés à faire grincet leur plùmë d'bië. Ils lui appàraissaiept comme
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des êtres extraordinaires, accomplissant une besogne absurde de rats. Quelques-uns, Noël Dépars, le teneur de journal, Cortade, le caissier, Martin Faccueillaient aimablement, lui prodiguant les caresses en yieux amis de la famille. D'autres, les bordelais, grimaçaient pour exciter son rire. D'autres, pauvres gens portant la bêtise, inscrite sur leur visage, égarés dans la broussaille des chiffres, ne lui accordaient aucune attention. L'un de ces derniers, benêt fort dévot et fort chaste, amusait la famille par ses naïvetés.
— Un jour, disait Pierre Tallemant, qu'il ne trouvait pas son compte, nous l'ouïmes qui priait Dieu et disait : Seigneur, tu sais que j'ai mon pucelage, et cependant je ne trouve pas mon compte (1).
A force de voir ces hommes éternellement assis en silence, ou bien écrivant au milieu d'une clameur, le petit des Réaux avait pris en horreur le métier de plumitif. Pour rien au monde, il n'eût accepté de mener cette existence casanière. Il goûtait déjà la liberté, l'air, l'exercice physique. Il n'y avait pas de promeneur plus déterminé. De temps à autre, son frère Boisneau l'emmenait à la Bourse ou bien au Palais de rOmbrière où siégeait le Parlement ; mais il exécrait tout autant l'une que l'autre, le brouhaha de mille marchands retors ou de mille chicaniers. Il préférait, dans le tohu-bohu du port, flâner entre la porte de Calhau et le Château-Trompette, suivi d'un laquais, parmi les oisifs, regarder la théorie des carrosses et des cavaliers, attendre avec anxiété le passage du
(1) T. VII, 45«, V. aussi, sur le commis Martin : V. «7, ad notam. Celui-ci quittera, dans la suite, la maison et deviendra intendant de la duchesse de Rohan.
LA JOTEUSE JEUNESSE DE TALLEHANT DES HÉAUX 49
mascaret, vague énorme qui, venue de la mer, emportait quelquefois les navires mal amarrés (1). li se montrait joueur de quilles adroit. Il lançait le volant avec habileté. Il fréquentait une académie où il s'instruisait dans Tart de Téquitation et de l'escrime. Il appréciait fort les longues chevauchées à travers la campagne. Souventes fois même il se montrait imprudent. Un jour son imprudence faillit lui coûter la vie, car ayant lancé son cheval à toute allure, il culbuta à un ressaut du terrain, resta attaché à sa monture par un étrier, fut traîné dans une vigne, ne dut son salut qu'à un secours promptement venu (2).
Les dimanches étaient pour lui des journées à la fois de plaisir et de mélancolie. Toute la famille se tassait dans le carrosse et partait pour le temple protestant. Ce temple était relégué au sud de Bordeaux, dans un village lointain nommé Bègles. Il y voisinait avec l'hôpital des pestiférés et les maladreries. Pour s'y rendre, on faisait un interminable voyage au milieu des quolibets des catholiques. On enfilait la rue Sainte-Catherine dont les belles boutiques étaient fermées ; on franchissait, à la porte Saint-Julien, les fossés de l'enceinte romaine où grouillaient, entre les baraques foraines, toutes sortes de bateleurs, de stropiats, de caimands, de marchands parmi lesquels des frères prêcheurs faisaient des prosélytes. De temps à autre, on croisait la pittoresque caravane des bœufs et des sommiers landais portant leurs charges
(1) Sur Bordeaux à cette époque, V. C. JuUian : Bist. de Bordeaux.,. 1895 ; Th. Malvezin : Bist. du commerce de Bordeaux... 1892, t. II. V. aussi, une curieuse description inédite des quais de Bordeauxdans B.N.MéUmges CoWert, t. GLXXI bis, p. 352, Jacques Bihaud à CoWert.
(2) T. V, 182, ad notam.
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50 LA JOYEUSE JfiUNfiSSB Dfi TALLBMANT BBS iliAlïrX
de térébenthine, de seigle, de résine et ëo miel.
Par delà, en route pour la paroisse Sainl^MiebeH on entrait dana la géhenne du négoce^, entre Les maîr sons lépreuses et branlantes de lame des Faures« Lèi, un peuple d*ouyriers en loques vivait dans le ruisseau charriant Tordure. Du Peugue et de la Devèze, où se «iressaient, bancales sur leurs pilotis, les tannéries.et ëcorcheries, montait l'odeur des pourritures. Mais ce quartier était exubérant de vie. Le petit des Réaux le contemplait curieusement cependant que forgerons, chaudronniers, tonneliers, charpentiers, gabariers, portefaix, mariniers, regrattiers et leurs commères, assemblés en groupes, Lançaient des brocards aux huguenots.
On ne s'en mettait point en peine. Par la porte Sainte- Croix, les trous-punais et les marécages dépassés, on atteignait la belle campagne parsemée de verdures où des couvents étaient établis. Le temple, bâtiment rectangulaire au large porche, se dressait dans le village de Bêgles, sur la Place du Prêche, en face d'un calvaûre catholique. Un libraire, le sieur Thoulouse, vendait, à la porte, des ouvrages de piété. Les fîdèles, c'étaient quelques centaines de Bordelais et le groxipe noai^ breux des étrangers du faubourg des Chartrons, qégo-. ciants et armateurs flamands, navigateurs hollandais et anglais, marchands et marins allemands* Il n'y avait point de ministre attitré. Le pins souvent des pasteurs anglais présidaient aux cérémonies» fusaient les baptêmes et mariages, prêchaient dans un jargon où l'on n'entendait goutte»
Des Réaux retenait avec difficulté ses bâilleittétitS, tancé par son frère Boisneau qui affichait un gmi&d fanatisme. Pendant une période, le ministre tai un
LA. JOYEUSE nmaSSBE Dft TALLEMANT DES BEAUX 51
certain Primerose^ écossais dïsert, qui bayardait pendant deux heares d'horloge, lassaat ses auditeurs les plus endurants. Les Tallemant le supportaient avec impatience ;Piwre, le père^ malgré sa réelle piété, en vint à le redouter comme la peste. A la fin, pour expliquer qu'un bomm« l'avait suprêmement ennuyé et que c'était le pire des clanterniers», il disait : « C'est un Ecossais (1). »
Ainsi, entre les ét\ides, les sports, la religion, l'enfance de Des Réaux passait uniforme et sans grands incident». L'âge venu seulement, il commença à comprendre quelle diversité d'affaires accroissait graduellement la fortune de la maison.
Le siège du comptoir avait été transporté à Bordeaux. On se tenait en contact immédiat et constant avec les bureaux de La Rochelle où Jacques Bibaud, Paul Gassan, Marc Leboiteux, sous la surveillance de Paul Yvon, montraient une activité dévorante (2). On soutenait à Bordeaux les intérêts des bourgeois de la cité maritime (3)*
ff ) T. VI, 30S. II cite quelques extraits ridicules d'un sermon de Primerose.
(2) A. C. I. Registres de V Amirauté, B. 186, 187, 191, 194, contiennent traces des procès que les associés de La Rochelle engageaient contre leurs débiteurs ou contradicteurs. V. aussi. Archives de la <Hronde, 3 E. 10623-10673, Mlnutier du notaire RoUx, Art» 1632, p. 43«, Protêt en date du 4 JuUtet 1632, par Pierre TcUlema/Ht, d'une lettre de change tirée par Jacques Bibaud et Henry Bardet, de La Rochelle.
(3) Archives de la Gironde, 3 E. 9088-9107, Minutier du notaire Mauoler, An. 1627, p. 336. D'après cet acte du 27 juillet 1627, Pierre TaUemant eomp^uraît comme fondé de procuration de Jacques Duprat, bourgeois et marchand de La Rochelle, lequel a vendu à André Pineau une maison située rue de la Roussel le et a touché, sur cette vente, un acompte. Pineau étant mort et sa femme. Bonne Rolland, étant insolvable, Pierre Tallemant est chargé de repcendre la maison et de rendre l'argent reçu. La veuve Rolland donne quittance de ce dernier.
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On commerçait, à la vérité, fort pea et toujours sous la même forme : avec la garantie de valables contrats, on consentait des prêts à des marchands gênés pour leurs échéances ou leurs spéculations. Nicolas Rambouillet était à Paris le correspondant le plus avisé de la banque. Le bonhomme avait quitté Rouen ayant grand appétit d'opulence et un furieux désir d'accaparer les emplois de finance. Il s'était déjà introduit, à titre de secrétaire, dans la maison et domaine de Navarre, dont g'on beau-frère, Gédéon I Tallemant, était le trésorier général (1). Il avait fondé, sur de solides bases d'argent, un établissement plein de vitalité. Ses associés de La Rochelle (â), de Bordeaux, de Rouen lui fournissaient, par leurs bénéfices, des ressources indéfinies. Peu à peu Rambouillet faisait figure de grand financier, traitant déjà des affaires avec le cardinal de Richelieu et s'approchant du trône.
Entre la banque Tallemant et la banque Rambouillet, unies par des actes d'association en r ègle, un courant perpétuel d'opérations était établi. Elles tiraient respectivement des lettres de change l'une sur l'autre ou sur les banques du monde qui leur étaient affiliées. C'était une pratique facile et qui évitait aux particuliers de risquer des fonds sur les routes où les convois étaient détroussés par mille malveillants. Pour n'y point perdre, les banquiers
(1) M. A. de M* Le Semelier. E. A de M* Bossy, notaire à Paris. Un Transport de 2.400 livres par Dame Hippolile d'Estrée, femme de Af»» Georges, duo de Villars, à Nicolas Rambouillet, en date du 7 septembre 1627, le qualifie « secrétaire de Navarre ».
(2) B. L. R. ms. n* 353, art. Rambouillet. D'après ce ms. Nicolas Kambouillet avait, à La Rochelle, un gérant d'affaires en la personne de Jacques Bibaud.
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deyaient montrer une grande habileté. Ils avaient coutume, quand ils doutaient de la solyabilité de leur client, de faire endosser la lettre par un répondant ayant pignon sur rue.
A entendre son père souvent pester contre les mauvais payeurs, Des Réaux comprenait que, malgré sa circonspection, Pierre Tallemant subissait souvent des déconvenues. Les membres du Parlement de Bordeaux comptaient parmi ces mauvais payeurs. Il était imprudent de s'aliéner, en perspective des procès à venir, ces personnages arrogants, aitiers, redoutables et qui distribuaient la justice en contournant volontiers la loi. Pierre Tallemant montrait une longue patience à laquelle ne correspondait pas leur bonne volonté. Il fut obligé , d'instrumenter contre M'" Marc Antoine de Gourgues, premier président, contre M'® de Pontac, procureur général dont ses records allèrent profaner les beaux palais à Titalienne de la rue du Chapeau-Rouge (1).
(1) Archives de la Gironde, 3 E, 9727-9758^ Minutier du notaire Papin, Acte 64 du 20 mai 1627; Année i629, Acte 69. Lettre de ehanj^e tirée par la banque Rambouillet, au proflt de Jehan Martin, sieur de Laubardemont, conseiller au Parlement de Bordeaux, sur la banque Tallemant, et endossée par M arc- Antoine de Gourgues. V. aussi, Mêmes archives, 3 E. £0623-10673, Minutier du notaire Rouœ, An. i63i p. 557, Protêt du 4 novembre i63i contre M. de Pontdc, La lettre de change est tirée par la banque Rambouillet. Parmi les autres lettres tirées par la même banqueet protestées, V. Mêmes (archives, Même minutier, An. i63i, p. 326, 330, 341, 361, 366 et Y*. 389 et S. ; An. i632, p. 437 etc. D'autres opérations intéressaient aussi les deux banques. V. Mêmes archives, même minutier. An. i629, p.* 510 et 521, Actes des i" et i9 septemWe, par lesquels Gaspard Yinet, conseiller du roi, trésorier provincial de l'extraordinaire des guerres en Guyenne, transporte à Nicolas Rambouillet et Marc-Antoine Acéré, banquiers à Paris, et Pierre Tallemant la somme de 2400 1. à lui due par M. de La Grange, fermier général du Convoi de la ville de Bordeaux. L'inventaire après décès des biens de Pierre Tallemant du ii juillet 1656 (M. A, de M* Le Cat. E. A. de itf« Le-
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Avec I«8 gens du commun, les marchands surfont, Pierre Thllemant qai avançait des sommes montant fréquemment à plusieurs milliers de livres, manifestait moins de longanimité. Les protêts étatettl nombreux et le recouvrement des « mauvais effets > était incontinent poursuivi par la voie judiciaire (i).
A des intervalles réguliers la banque faisait s^n inventaire conjointement avec les maisons de La Rochelle et de Paris et l'on tFrei»sait par devant notaires des actes de redditions ée comptes. On ne thésaurisait pas les bénéfices : équitablenrent partagés, ils augmentaient Tavoir social et permettaient de donner une nouvelle extension aux sdïaires {â).
Pour le jeune Des Réaux les grinioires éè banque demeuraient momentanényent inintelligibles, mais il s'intéressait par contre vivement à ee que Ton ap^ lait alors la « grosse ii <m la « grande aventure de mer ». Bordeaux faisait à cette époque grand commerce de vins avec la Bretagne, la Normandie, la Picardie et les Pays-Bas. Ses expéditions étaient diri:gées par la voie maritime, voie pleine d'insécurité. Sans cesse, par l'infidélité des marias, par les n aufrages, par la violence des corsaires, les cargaisons se perdaient,
fedvre) le montre eto aflaifes ^réc le sienr Du S^ult, avocargéi^éral an Parlement de Bordeaux.
<i) Arohtves de la iSirOTtOe, 8 E/ ioe23't&673, JOinutîer du notaire Roux, An, iSSi, passim ; An. i632, p. 4 et s. ; An, ièsa, p. îtt et s ; An. 1634, pûssim. Ces registres, pullulent d'actes de cb genre, ainsi que d'obligations, sommations, cessions, etc.. n ei^ probable que Pierre Tallemant fit besogner, sur cette matière, de nombreux notaires bordelais dont les miAutiers sont perdus, le notaire Bàseaules, en particulier, dont le répertoire mentioniiè des actes de J6J4 et !6è5 {Archives de la Qiihondt, 3 E. 72i'f^, An. d6S4, p. 471, 860, 871 ; AH. iB2S, p. 101, 16*, 189, 158, 277).
(î) C'est rh-abftttde constante des Tallematat. Nous le ierrolte dans la suite.
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LA fOYRÏÏSE JECWESSB DB TAILMAWT DES RÉAtTX 55
Pierre Tallemant avait eu Tidée de fonder, parallèlement à la banque, une société d'assurances maritimes. Tout de suite les clients étaient accourus par centaines dans ses bureaux. Les destinataires des marchandises prémunissaient celles-ci contre les risques. Absents généralement, ils avaient à Bordeaux, en la personne de Pierre de Guassier, courtier juré, un représentant naturel. Celui-ci, en compagnie de Pierre Tàllemant, dressait devant potaire le contrat d'assurance. Les termes pittoresques de ce contrat, toujours le même, amusaient fort Des Réaux.
€ Au nom de Dieu, écrivait le tabellion, tous sachent tant présents et à venir qu'aujourd'hui lundi avant midi septième de février mil six cent vingthuit, par devant moi... a été présent le sieur Pierre Taliemant, bourgeois et banquier demeurant en la paroisse Saint-Rémy de cette ville de Bordeaux, lequel de son bon gré a assuré et assure par les présentes à sieur Nicolas Leblon marchand demeurant en la ville de Saint-Malo, absent, toutefois sieur Pierre de Guassier bourgeois et courtier juré dudit Bordeaux à ce présent pour lui stipulant et acceptant, la somme de six cents livres tournois tous sur le nombre de quinze tonneaux vingt barriques de vin marquées de la marque dehors que ledit Leblon a chargés au-devant le présent port et havre dans la barque nommée La FVançoisey de Pénerf en Bretagne, de laquelle est maître après Dieu Jean Brian, plus la somme de quatre cents livres tournois sur dix tonneaux une barrique de vin chargés par ledit Leblon au-devant ledit port et havre dans la barque nommée La Jeannette^ dudit- Pénerf en Bretagne, de laquelle est maître après Dieu Maurice Bigot qui est
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56 LA JOYEUSE JEUNESSE Dfe TALLEMANT DES RÉAUX
aussi marquée de la marque dehors, laquelle assurance ledit sieur Tallemant a prise et prend à ses hasards, périls, risques, fortune et aventures depuis le jour et l'heure que lesdits Brian et Bigot lèveront les ancres desdites barques et feront voile de dessus le port et havre dudit Bordeaux... jusqu'à ce que ledit vin soit arrivé en lesdits port et havre de Saint- Malo. Gy fait y ayant lesdites barques mouillé les ancres, ledit Tallemant sera quitte de la présente assurance. Faisant lequel voyage lesdites barques pourront naviguer avant et arrière, à dextre et à senestre, faire toutes escales et demeures tant forcées que volontaires selon que bon semblera aux maîtres et pilotes des dites barques. Lesquels risques ledit sieur Tallemant court de tous périls de mer, de feu, dç vents, d'amis, d'ennemis, de marque, de contremarque, d'arrêts, barateries de patrons, maîtres mariniers et généralement de tout ce qui se pourrait imaginer et cogiter, se mettant en la place dudit assureur pour le garantir et indemniser de ladite perte et dommage jusqu'à la concurrence desdites six cents livres d'une part et quatre cents livres de l'autre. Et advenant perte dudit vin, qu'à Dieu ne plaise, en ce cas ledit Tallemant sera tenu, comme il promet, payer, bailler et délivrer comptant audit sieur Leblon ou à son certain mandement en cette ville de Bordeaux toutes lesdites pertes et dommages qu'il aura souffertes et encourues jusques à la concurrence desdites six cents livres d'une part et quatre cents livres d'autre (1). > L'assuré donnait par avance l'attestation formelle
(1) Archives de la Gironde^ 3E 'i0623-i0673, mmitier du notaire Roux, An. ieS8, p. 69.
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qu'il ne s'était rendu coupable d'aucune fraude. Il consentait en outre à verser à Pierre Tallemant 10 p. 100 de la prime. Ces primes souvent très fortes, surtout pour les cargaisons de grands vins, montaient quelquefois à plusieurs milliers de livres. De telle sorte que le nombre des assurés s'étant bientôt considérablement accru, Pierre Tallemant fut obligé de s'associer à un banquier italien des Chartrons, François Fiany, qui partagea ses responsabilités (1).
Quand Des Réaux pouvait examiner les contrats empilés en liasses dans des casiers spéciaux, il se réjouissait de rencontrer dans leurs marges, les curieux dessins reproduisant les marques des marchandises que les clercs s'étaient appliqués à exécuter. Ces pièces rébarbatives en étaient agréablement historiées. Il y cherchait aussi les noms savoureux des bateaux. Sous l'invocation d'un doux sentiment humain : r Amitié, VAffectionj ou d'un saint du calendrier : Nicolas, Jean- Baptiste, ou d'une jouvencelle au
(1) Archives de la Gironde, 3 E'72i, 742, Minutier du notaire BaxcauleSy An. i624, p. 471-475; An. 1625, p. 10. V. surtout, 3 B. i0€23'i06l3, Minutier du notaire Roux, An. 1624, p. 428, 461 V,
462, 463, 464, 477, 478 ; An. i625, p. 385 ; An. 1626, p. 225, 226, «44, 247, 248, 252, 253, 275, 282. 284, 292, 293, 366, 307, 578, et V ; An. 1627 p. 39,40, 57, 62, 90, 102, 105, 115, 154; An. 1628, p. 44, 56, 66, 69, 71,
81, 94, 95, 96. 106, 112, 113, 114, 125, 137. Il y a, à ce moment, interruption des assurances dans le minutier. Peut-être Pierre Tallemant a-t-il changé de notaire. En 1633, le minutier du notaire Roux contient, de nouveau, les contrats d'assurance par douzaines (T. p. 47, 89 V», 104 Y», 106 V» 107 v«, 139, 141, etc...). Même profusion en 163& (V. p. 116 y, 135 V% 133, UO V, lil, 142. 196, 197, 235, 286, 289, etc.)- Les cargaisons, toutes pour des marchands, fiont emportées par des bateaux bretons, normands ou hollandais à destination de Saint-Malo, Abbeville, Auray, La VilIe-Dieu, Lamballe, Amiens, Granville, le Havre, etc... Pierre Tallemant assurait aussi quelquefois les bateaux eux-mêmes. Ainsi nous le voyons participer, moyennant 1 sol la livre, aux risques du bateau Le Saint-Thomas, du Hàvre-de-6râce, capitaine Marin Viollette, <iul se rend de Viana (Portugal) à Rouen. Y. Mimes archives^ Même minutier. Acte du 29 septemtfre 1629,
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58 lA JOYE0SE ISUNESSE DE TALLEMANT DES* B^AUX
visage souriAut : la LouiseUey ou d'une flear : la Margueriiey les lourdes coques s'en allaient, à travers vagues et vents, porter aux rivages noirs- du Nord le vin ensoleillé du Médoc, le vin qui suscite la gaieté.
Ainsi le jeune homme découvrait une poésie en un endroit où on U/e l'eût point communément soupçonnée. 11 ne s'inquiétait pas d'autre chose. Il ne craignait pas, comme son père, que les pilleurs de mer volassent le contenu du navire transfiguré par son nom plein de grâce. Il n'avait pas tort, car en fait, les désastres étaient peu nombreux. Rarement M^ Pierre de Guassier avait la désagréable obligation de sommer Pierre Tallemant de tenir, à l'égard de ses contractants, ses engagements d'honneur (1)« Le 10 p. iOO des assurances faisait ruisseler sur la banque une pluie d'argent (2).
La famille pouvait mener une existence riante. Elle s'y efforçait, n'ayant point l'humeur tournée vers la mélancolie. Elle avait de nombreuses relations hors du milieu commercial. Malheureusement Des Réaux ne nous a conservé, sur cette période confuse de sa vie, que des bribes de souvenirs.
Peu de visages arrêtèrent son attention. Pourtant il lia amitié avec les enfants de Daniel de Priezac,
(1) Nous avons, en eiîet, relevé un assez petit nombre de ces sommations. V. Mêmes archives, même minutier. An. 1621, p. 55^; An- i628, p. 115, 116, 118, 157, 158.
(i) Pierre Tallemant possédait des immeubles à Bordeaux et environs. Nous le voyons, en effet, faire, en I63i, un contrat de location à un sieur Desaignes. Nous n'avons pas retrouvé ce contrat absent du minutier. V. Mêmes archives, 3. E. 682S- 689i, Minutier du notaire Grenier, An. i63i, p, 663. II était propriétaire également d'une métairie sise en la paroisse d'Aiguesmortes, près Bautiran. Inventaire après décès des biens de Pierre Tallemant du ii juillet i656 {M. A. de M» Le CaU E. A d9 M* Lefebvre).
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deux ûUes doat V^inéQ, Catheriae, était pFétentieuse et laidfB, un fîjs, Salomon, qui^ déjà, s'oxerçait à la poésie. Le boahomme de Priezac passait pour savant et entassait ouvrage sur ouvrage. Sa femme était une pie-grièche qui, pour charmer la société, se parait « comme Prosarpine ». Son ratelieiî dansait dansi sa boucho. Ëlie enflait ses Joues osseuses piàtirées de fards à l'aide de boules de cice et se coiffait d'une « pa3Sd de crapaudaille attachée ài;sa perruque avec des épingles de diamant. »
Ces personnages burlesques, empressés aux réunions de M"^^ Tallemant, y esccitaient la raillerie des jeunes gens. Ils quittèrent Bordeaux, appelés à de hautes destinées par le chancelier Séguier (1). D'autres originaux les remplacèrent rue du Chapeau-Rouge, en particulier une dame de Tas tes réputée pour avoir fait les délices d'Henry de Lorraine, duc de Mayenne. De leur liaison était né un beau garçon qui se montrait comme son père fort déterminét
Des Réaux admirait ce garçon pour sa gracieuse complexion physique. Il l'admira davantage en une circonstance pathétique oCi lui-même ne, manifesta pas grand courage. Il était allé, avec quelques autres enfants de la ville, assister à une tragédie intitulée /orioTi. Le décor représentait le fameux roi des Lapithes dans les enfers où Jupiter l'avait précipité pour avoir trop galantisé son épouse Junon. Installés sur la scèn^, les. jeunes spectateurs s'éloignaient avec frayeur du lieu où ils voyaient le monarque déchu tourner une roue faite de serpents entrelacés. SquI,. de tous G^s couards, le» p^U de^ Xastes osait
(1) T. VI, 50 et s., leur consacre une historiette et précise qu'il les connut à Bordeaux.
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circuler hardiment parmi les lugubres évocations du drame mythologique. Soulignant son astuce et faisant allusion à son origine, les matrones bordelaises disaient :
' — 11 ne se dément point (1).
L'enfant mourut vers le même temps et Des Réaux fut privé d'un agréable camarade. Mais la maison ne chôma point, pour cela, de grotesques. De tout temps, les Tallemant se plurent à contempler, pour en rire, les types singuliers d'humanité et les attirèrent.
Pierre du Puget, sieur de Hontauron, fut, parmi eux, celui qui leur procura la plus grande délectation. Il n'était point Bordelais. Il appartenait à la tribu . des Puget qui avait pour ascendant un apothicaire de Toulouse. Ces Puget étaient arrivés, un beau matin, à Paris, quasiment sans souliers et, accoutumés à la crapule, intelligents, adroits, n'avaient pas eu de peine, friponnant dans la finance, à amasser gros pécune. Ils avaient acheté châteaux, ûefs, terres nobles. Les uns s'étaient faits évèques et les autres soldats, cependant que les filles, munies de dots importantes, épousaient de gras fonctionnaires du trésor.
Gabriel, père de notre Hontauron, quoique n'ayant jamais tàté de la guerre, se disait capitaine. Après avoir longtemps commandé, l'épée suspendue à un baudrier de corde, à des troupes imaginaires, il avait trouvé auprès de son frère, Etienne du Puget le riche, un abri momentané. Il était gouverneur de son château de Pommeuse en Bri^. Il s'y était installé. avec
son fils qui, sous ses ordres, défendait le pont-levis et administrait la basse-cour.
Tandis que Gabriel, préoccupé seulement d'emplir son ventre toujours creux, passait le temps à écornifier les villageois assujettis au suzerain de Pommeuse, Pierre, moins matériel, en contait à Damoiselle Louise du Puget, aimable personne^ la seule fille du châtelain qui ne fût point mariée. Bien que laid et impertinent, il en eut toutes les faveurs. Les parents ne voyaient rien de ses assiduités. Quand la jouvencelle était grosse, sa mère la croyait hydropique; son père, perdu dans les nuages, ne s'inquiétait point de son changement. Hontauron put ainsi emporter trois enfants par la fenêtre.
Après cela, découvert par une servante, il abandonna sa maîtresse, se fit soldat au régiment des gardes, puis commis dans les finances. Deux de ses enfants étaient morts. Le troisième, une fille, Marie, élevée par une gouvernante toujours enceinte, vivait à sa guise, parmi les donzelles et les bâtards de son père.
Cependant celui-ci, escroc parmi les escrocs, avait fait de faciles rapines qui lui permirent de s'intéresser à la recette de Guyenne, puis, par la faveur de M. d'Épernon, d'acheter l'office de receveur des finances de cette province. Avec une opulence qu'augmentait sans cesse le produit de concussions scandaleuses, croissait sa vanité. Paré d'un titre de conseiller-secrétaire du roi, il avait, Vieille Rue du Temple, à Paris, bâti un hôtel où s'étalait un luxe royal.
II faisait entre la capitale et Bordeaux, où l'appelait son office de finances, un va-et-vient perpétuel.
62 lA JOTBUSE JECmSSSE DE TALLEMANT DES RÉAUX
Il s'était installé, dans cette dernière ville, maison de Picardez, rue des Lauriers, paroisse Saint-Remy, tout auprès de la famille Taliemant. Amorcées par les intérêts, les relations entre Pierre Taliemant et Montauron étaient rapidement devenues amicales au point qu'en son absence, le dernier donnait au premier sa procuration < générale et spéciale» (1).
Au sortir des affaires, Pierre Taliemant offrait volontiers à sa maisonnée le régal de ce glorieux toujours en attitude de parade. Jamais pareille infatuation. Montauron menait à Bordeaux un train si splendide qu'on l'y avait surnommé «: Son Éminence gasconne >• Ni les jurats couverts de titres et qui, revêtus de leurs robes de damas cramoisi et blanc, cheminaient précédés de leurs archers, ni les parle-: mentaires, si célèbres pour leur faste qu'Henri IV avait dit d'eux : « Si je n'étais roi de France, je voudrais être conseiller au Parlement de Bordeaux », ni l'Intendant, ni le gouverneur, ce d'Epernon cependant réputé pour sa morgue, ne parvenaient à éclipser le roturier engraissé dans les « partis ».
Il ne tarissait point sur la magnificence de son équipage parisien. Pour entrer comme laquais dans son domestique, on soudoyait d'ordinaire à grands frais son maître-d'hôtel. Il tutoyait les grands seigneurs et les gorgeait des mets les plus recherchés. Pendant ses séjours à Bordeaux même, les d'Orléans, les Gondé,
(i) Archives de la Gironde, 3 E, 10623-10673, Minutier dii notaire Rouos, An. 1629, p. 176 En mars 4629, Montauron, domicilié à Paris Vieille Rue du Temple, présent à Bordeaux, fait « son procureur général et spécial sieur Pierre Taliemant, bourgeois banquier de ceste ville de Bourdeaux... auquel il donne pouToir et puissance de prendre et recepvoir toutes les sommes qui sont deues tant à luy qu'a M"* ses associez par quelques personnes ». Sûr les Puget, voir T- Vï, 2!3 et s.
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LA JOYBOSE JEUNESSE DE TAtLEMAKT DES RÉAUX 63
les Ghàtillon allaient, comme à l'auberge, chez ce bénet qui avait donné Tordre de servir « tant en absence qu'en présence >• Il s'en vengeait d'ailleurs assez insolemment, disant de ces parasites : « Us sont sar l'état de ma maison». Mais personne, à Bordeaux, ne pouvait croire que Monsieur, monseigneur le Prince, des ducs et pairs orgueilleux de leurs origines, se fissent, pour quelques bons repas, les courtisans de cet homme de rien. Montauron se gardait bien de dire qu'ils lui empruntaient de l'argent et ne le lui remboursaient jamais, qu'il était par vanité leur jouet, que Ghàtillon même, un jour, pour se moquer de lui, lui avait déclaré :
— Mordieu! Monsieur, nous sommes tous des gredîns au prix de vous. Faites-moi l'honneur de me prendre à vos gages et je renonce à tout ce que je prétends de la cour (1) 1
Le coquin connaissait l'art de duper les oreilles et savait que la Guyenne, proche de la Gascogne, admirait fort les fanfarons. Il n'y avait d'ailleurs personne qui affectât plus que lui le ton de l'honnêteté. Il se montrait strictement soumis aux prescriptions de l'Église catholique, faisant ses dévotions avec zèle, traînant derrière ses grègues un grand pendard d'aumônier, nommé Bouillon, qui trafiquait
(1) T. VI, 226 et s. Les minutiers bordelais contiennent une foule d'actes émanant de Montauron ou le concernant. Nous en ayons relevé une trentaine consistant en procurations, notifications, ratifications, quittances, sommations, etc.. V. Archives de la Gironde 3 E. 72i'742, Minuiier du notaire BascavAes, An. i632y-p »<13; 3 E, 9088-9107, Minutier du notaire Maueler, An, 1628, p. 183 ; 5 E, 10623-10673, Minutier du notaire Roux, An, 1627, p. 373, 331; An. 1629, p. 124, 148, 517 ; An. 1630, p. 628; An. 1631, p. 292 ▼•, 383, 404,407,456^675, 695, etc.. An. 1632, p. 512, 1111, 1132; Année 1634, p. 332, 343 V», 357, 377 V, 387 ▼•, 388, 391 T% 392, etc...
de sa robe et était en tous points conforme, pour rindulgence et les tendances, à son maître (1).
Par Montauron, les Tallemant avaient des nouvelles fréquentes de leurs parents établis à Paris. Ils savaient que Gédéon 1 prospérait comme son frère Pierre. Le premier de la famille, il avait eu l'audace de devenir adjudicataire de fermes royales. Les gabelles Tenrichissaient et plusieurs autres emplois de finances. Il faisait sans pitié suer Tor aux ilotes de la province que ses collecteurs pressuraient (2). Il avait réalisé son vœu de détenir la puissance d'argent, source de toutes les félicités. Il vivait en satrape, n'ayant que trois enfants de sa femme, mais lui amenant, sans vergogne, les bâtards que lui donnaient maintes donzelles, ses mignonnes (3).
Montauron ne tarissait pas sur la gentillesse des deux filles, Marie et Angélique, et sur l'intelligence du garçon, Gédéon II, que son père espérait élever aux plus hauts emplois. Des Réaux songeait fréquemment à ces cousins et cousines lointains qu'il ne connaissait pas et qu'il eût bien voulu connaître. Souventes fois, il manifestait à Pierre Tallemant son
(2) La B. N. Pièces originales, m 2.788, conserve un Acte du i4 janvier 1630 par lequel noble homme Gédéon Tallemant, conseiller-secrétaire du roi, demeurant à Paris, rue du Four, paroisse Saint-E us tache, fondé de procuration de D>i* Marguerite Ghavrier, confesse avoir reçu t08 i. 7 s. s d. pour un quartier échu le dernier jour de décembre 1615 d'une rente constituée sur le sel à H*« la duch. de Valentinois.
(3) D'Anne* Rambouillet, sa femme, il avait eu : Marie, bapt. le 90 juin 1610. Parrain : Antoine Rambouillet ; marraine : Marie Tallemant, dame de Laleu. — Gédéon II, né le 13 janvier 1613. Marraine : Marie Rambouillet. — Angélique, née le i" mars 1614. Parrain : Nicolas Rambouillet. {Bibl. de la Société de l'hist. du protestantisme français, Manuscrits, Etat-civil de Paris, art. Tallemant. y. aussi, Haag et Jal : op. cit., art. TalUmant.)
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désir d'explorer ce Paris dont on disait merveilles. Mais le banquier hochait la tète. Sans doute ses fils, quand ils seraient plus grands, iraient visiter leur parenté. Peut-être même, si les afiaires marchaient, transporterait-on le comptoir dans la capitale. Mais tout cela était problématique, dans son esprit, soumis à des combinaisons non encore arrêtées.
Des Réaux n'alla point à Paris ; mais, un beau jour, il vit arriver par le coche Gédéon 1 et sa seconde fille Angélique. Il y avait réunion d'associés à Bordeaux pour une reddition de comptes. Le jeune homme estima que son oncle ressemblait fort par le faste, la vantardise, la grasse gaieté au receveur Montaùron ; mais tout de suite il aima la délicieuse Angélique. Celle-ci avait la grâce plutôt que la beauté en partage. Fine, délicate, câline, souple, élégante, déterminée à plaire, elle souriait toujours. La fréquentation du beau monde lui avait communiqué des manières polies. Elle chantait d'une voix ensorcelante les courantes à la mode en s'accompagnant du luth. D'esprit « accort », elle plaisait par l'enjouement de sa conversation. On disait que Julie d'Angennes, pourtant fort difficile sur le chapitre de l'amitié, ne pouvait se défendre de son charme et que l'Hôtel de Rambouillet la choyait.
Des Réaux ne la quittait point d'une minute. Elle lui découvrait les mystères de cette capitale où il lui semblait que fleurissait le vrai bonheur de vivre. 11 apprit aussi par elle quelle merveilleuse fée personnifiait son autre cousine, Marie, sœur atnée de celleci, souverainement belle, vivant dans la familiarité des poètes, tenant ruelle et écrivant des versiculets dont on louait la perfection.
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66 LA JOYEUSE JEUNESSE DE TALLEMANT DES RlËAUX'
Le jeune garçon s'attrista un peu de savoir que Godefroy, comte d'Estrades entourait Angélique d'une passion vive. Ce rude soldat au visage sévère ne souhaitait, en ce monde, d'autre douceur que celle d'épouser la charmante jouvencelle (1).
Celle-ci ne fit pas un long séjour à Bordeaux. Elle emporta la tendresse et les regrets de Des Réaux. Ces regrets ne persistèrent point. La famille eut, à ce moment, des sujets de préoccupation importants qui alimentèrent toutes ses conversations. Le roi venait de mettre le siège devant La Rochelle, décidé par Richelieu à réduire définitivement cet éternel foyer de rébellion.
Cet acte de violence touchait à la fois les Tallemant dans leur sentiment religieux très ardent et dans leurs intérêts commerciaux. Désormais une part considérable de leur trafic se trouvait paralysée. Il y aurait diminution sensible des bénéfices sur les bilans prochains.
Us ne savaient quelle contenance tenir, partagés entre leur loyalisme pour le roi, leur désir que le protestantisme triomphât de ses ennemis et leur vœu d'un accommodement qui empêcherait les ruines de s^a£cumuler. Ils étaient hommes : l'intérêt est un puissant mobile des actions humaines. Quand ils surent que le roi en personne, et le cardinal, et Bassompierre, et les meilleurs maréchaux de France dirigeaient le siège, ils accusèrent le maire, Jean Godefroy, sieur du Richard, de maladresse. Sans doute eût-on pu temporiser, faire des concessions
4i> T. vu, 6 et s., parle d'Angélique avec précision. 11 Ta certainement connue ; or, comme elle était morte depuis 3 ans lors de son arrivée à Paris, il ne put la connaître qu'à Bordeaux.
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qui eussent évité l'emploi des armes. Un habile bourgeois de La Rochelle se signalait plutôt à l'admiration de ses concitoyens par sa diplomatie que par sa bravoure.
Ils attendirent, pendant six mois, dans Tanxiété. Les Anglais tardaient à envoyer des secours. Peu à peu Richelieu fermait, à Taide d'une forte digue, l'accès du port où les vivres ne pénétraient plus. L^ situation de la ville devenait désespérée. Une étrange maladie nommée c scrobs ou mal de terre » y sévissait, multipliant les morts, affaiblissant les combattants.
L'armée royale connaissait, par les déserteurs, le fâcheux état d'esprit des habitants. Le conseil était divisé. Paul Yvon, sieur de Laleu, et Jacques Bibaud y faisaient une active propagande en faveur de la reddition. Richelieu savait qu'il ne prendrait point la ville, formidablement défendue, par un assaut général. Seule la famine la réduirait ou encore la défaillance de son moral. Il travaillait activement à détruire ce dernier.
Aucun document ne prouve qu'il eût déjà des points de contact avec le comptoir Tallemant et qu'il ait cherché à utiliser son influence à La Rochelle. On ne peut non plus assurer qu'il ait convoqué à l'armée Pierre Tallemant* Cependant il n'est pas douteux que, pour diminuer les forces morales de la ville, il lit appel à de puissants fiuguenots partisans de la cause royale ou désireux de préserver les Rochelais d'un désastre complet (1).
(i) Le sieur Cadet Lamet, dit Gatebourse, entre autres, fut envoyé par RicheUeu à La Rochelle avec une mission secrète. V. Mervaolt : Journal précité, p. 400 et s.
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Sollicité OU non, Pierre Tallemant, au printemps de l'année 1628, hanta le camp royal et la maison du cardinal, situés aux Réaux, dans la seigneurie d'Âytré(l}. Là, il fut en relations étroites avec le ministre et différents grands seigneurs, comme Charles de Valois, duc d'Angoulème (2). On ignore' quel emploi spécial lui fut attribué.
Le 2 mai 1628, le maire de La Rochelle Jean Godefroy ayant achevé son année d'administration fut remplacé par Jean Guiton. On pensait n'avoir à attendre de ce marin et soldat énergique qu'un redoublement de sorties et de canonnades. Cependant le nouveau maire, ayant considéré l'état de famine des habitants et combattants, se montra tout de suite disposé à faire, ainsi que le lui conseillaient les sages, une démarche officieuse auprès du roi. Il choisit comme messager Paul Yvon, sieur de Laleu. ,
De plus en plus fou, ce dernier après avoir scandalisé le consistoire par ses prêches d'hérétique et provoqué son excommunication, venait d'abjurer le protestantisme entre les mains du R. P. Anastase, capucin (3). Il sentait l'impossibilité pour lui de demeurer dans une ville où sa trahison en pleine guerre religieuse et son attitude favorable au roi l'avaient rendu odieux. Muni d'un passeport de Louis XIII, il demandait à l'abandonner. Jean Guiton
(1) Un Plan d*attctqtie de La Rochelle par V armée du Roy [B. N. Estampes, Qb 32) montre la situation des troupes royales et de leurs chefs. V. aussi, Jourdan : Ephémérides précitées, 1861, T, 37».
(2) Auquel il servira, dans la suite, d importants revenus. Mervault : op. cit., signale la présence du prince.
(3) B. N. Vp. pièce, placard in-f* de 4 p., Lettre de Paul Tvon, sieur de Laleu auR. P. Anastase, capucin missionnaire, ou-devant provincial de son ordre en Bretagne, S. D. V. aussi, Diaire de Quillaudeau, p. 22 fc. 336 et T. VI, 275.
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le chargea de c rechercher la grâce du roy > et d'obtenir des conditions douces pour la reddition de la Tille. Paul Yvon partit et ne donna plus de ses uouTelles (1).
Dès lors, Jean Qi^iton, houspillé par le peuple qui désapprouvait sa déEnarche, bientôt connue, jura de mourir sous les ruines de La Rochelle ; mais la yaillance de ses hommes ne pouvait rien contre la famine.
Laleu avait exactement renseigné les royalistes sur la situation. Pierre Tallemant néanmoins revoyait son beau-frère et associé avec une joie médiocre* S'il blâmait son abjuration, il donnait son assentiment à sa politique d'accommodement. Les deux commerçants ne comprenaient pas l'entêtement de leurs concitoyens à combattre pour une cause perdue. Persuadés que quelques familles puissantes, le Conseil, les ministres, suivis d'une tourbe populaire exaltée par eux, luttaient pour conserver leurs énormes privilèges, ils favorisaient le renversement de ces despotes.
Ils furent admis, cela est évident, aux conseils du Cardinal. Après la démonstration navale, purement négative des Anglais, Richelieu décida de tenter ua nouvel effort pour circonvenir Jean Guiton et sa
(i) B, N. Hanuscrits, Coll. Du Puy, vol. 633 p. 80 et s. Seioa Merfault : op. cit.. p. 330 et s., il fut convenu entre Jean Godefroj, envoyé de Guiton, et Paul Yvon que, si ce dernier obtenait du roi de bonnes conditions, il enverrait un trompette, de moins* bonnet conditions, un tambour, des conditions défavorables, qu'il reviendrait lui-môme. Trompette et tambour furent tués et le peuple accusa le maire de trahison. Sur les actes d'Yvon, V. T. VI, 275 ; Arch, hist. de la Saintonge et de VAunis, t. XVf, 1888, p. ilî, Philippe Fortin de La Hoguette à Pierre Dupuis, 2i mai 1628-^ JHaire de Guillaudeau, p. 33 J ; Dupont : Hist. de La Rochelle, 1830, p. 399 et s. ; D. Massiou : Hiêt. polit., civ., et relig. de la Saintonge et de VAunis, I8i6, Y. 381-382.
troupe. Il lai fallait, dans ce bat, un envoyé capable d'exercer une certaine autorité. Il jeta les yeux sur Pierre Tallemant. Sondé, celui-ci accepta tout de suite la périlleuse mission.
Il demanda au Conseil communal de La Rochelle par l'entr^^mise de son neveu, Jacques Henry, sieur de la Maisonneuve, conseiller au Presidial (1) un passeport lui permettant de pénétrer dans la ville et d'y demeurer huit jours pour mettre en ordre ses affaires particulières. Il ûgurait encore sur les registres des | délibérations du bureau comme coélu et comme pair. I
11 semblait donc que sa requête dut être accueillie ■ sans difficulté; mais on le tenait comme suspect. Le ' Conseil l'autorisa à séjourner pendant une journée seulement dans La Rochelle sous la surveillance de deux commissaires, lui défendant de tenir « aucun propos d'affaires générales et publiques (â). »
Le jeudi premier juin 1628, Pierre Tallemant fut reçu à la porte de Coigne par ses deux gardes du corps, les sieurs Gaunain et Defos, et conduit à la mairie où Tattendaient Jean Guiton et la majeure partie du. Conseil. On échangea des compliments et Tallemant, ne cachant point son étonnement d'une si bizarre audience où il faisait figure d'accusé, se tint dans les généralités donnant des nouvelles de Louis XIII, du cardinal, du duc d'Angoulême, vantant la puissante organisation de l'armée royale. Puis il se tut. On attendait mieux de lui. Le Maire demanda alors s'il « avait quelque charge d'ouver-
(I) Jacques Henry avait épousé, en Juillet 1623, Marie Ytod, *• enfant de Paul Tvon, sieur de Lalen. Sur ce personnage, V. B. L, R. ma, n« 354, art. Yvon; A. C. I. E. î3 ; Mervault : op. cit., p. 3ft4 ; Arcére : op. cit., II, 5iî.
(S) Mtrvault : op. oit., p. 364, 365;
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LA JOYEUSE JEUNESSE DE TALLEMANT DES RÉAUX 7i
tare >. Il répondit que devant le Conseil ofticiellement assemblé, il parlerait selon « sa connaissance et en toute vérité. >
Les commissaires le conduisirent dès lors au logis du sieur de la Maisonneuve qui lui offrit « une très bonne et magnifique chère de quatre pièces de gibier en chaque plat ». Une foule de visiteurs et de parents assiégèrent la maison.
L'après-midi, Pierre Talleinant comparaissait de nouveau devant le Conseil au complet. Tout desuite, Jean Guiton, prenant la parole, disait qu'on ne pouvait croire qu'en ces circonstances difticiles il fût venu, bravant le danger, à La Rochelle pour ôe simples questions de parentés et d'aSaire^s. Il l'adjura, pour le bien de^ la ville, de dévoiler s'il apportait une proposition du roi.
Alors Pierre Tallemant discourut sans ambages. Certes son dessein avait été, ému par les malheurs de sa patrie, de revoir le lieu de sa naissance et de ses affections ;' mais, en outre, M. le Cardinal l'avait chargé de transmettre au Conseil ses propos mûrement réfléchis. Son Ëminence avait bâti, du côté de la mer, une digue contre laquelle l'Anglais demeurerait impuissant. Elle se riait d'ailleurs du secours d'Angleterre qui serait, en un clin d'oeil, réduit à merci. Tout bien considéré, le Conseil n'avait plus d'autre perspective que de demander la paix de bonne grâce c en rendant obéissance entière et absolue». Sa Majesté voulait bien encore « cautionner de sa parole sacrée vies, honneurs et biens des Rochelais 1. La Pentecôte passée, c'est-à-dire dans un délai de dix jours, elle se refuserait à toute miséricorde.
Pierre Tallemant ayant terminé sa harangue, Gui-
ton aborda alors le sujet particulièrement précieux aux tyranneaux de la ville. L'envoyé du roi n'avait point parlé du maintien des privilèges.
Pierre Tallemant haussa dédaigneusement les épaules. Le roi, dit-il, voulait être c maître dans La Rochelle comme dans Pans >. Il réduirait la ville si elle ne se rendait et décollerait, comme Hérode avait fait pour saint Jean, son chef orgueilleux.
Ces paroles menaçantes eussent déchaîné des violences, si Jean Guiton n'eut tout aussitôt entrepris de répondre. Avec hauteur, il reconnut la sujétion de le ville au roi, mais une sujétion relative. Il accusait le cardinal des pires desseins. Il déclarait n'être nullement effrayé par l'armée assiégeante ni embar-. rassé par la digue. Avec douze vaisseaux, il se chargeait de battre la flotte royale et de culbuter les travaux. Si l'Anglais n'était pas encore en force, il le deviendrait. La promesse de secours de Charles I" ne pouvait être mise en doute. En désespérant les Rochelais, Louis XIII ouvrait une plaie vive au flanc de la France.
Nul mot de soumission, nul engagement de repentir. Menacés dans leurs privilégias, les membres du Conseil préféraient la lutte à outrance. Pierre Tallemant, voyant la négociation rompue, se leva :
•— Messieurs, conclut-il, je vous ai tout dit. Je ne flFuis pas venu pour vous persuader ni pour vous conter des faussetés. Je n'agis pas comme les précédents foiseurs d'ouvertures qui vous promettaient toujours plus de pain que de fromage.
La séance aurait été levée sur ces mots si un grand lourdaud d'échevin, Isaac Blandin, sieur des Herbiers, n'eut avec co)ère interpellé Tallemant.
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— Vous nous voulez intimider, lui cria-t-il. Nous n'en sommes pas encore au pain et au fromage !
Et il l'injuria, Taccusant de n'être pas homme d'honneur. L'autre lui en donna le démenti. II se précipitèrent l'un contre Tautre, le premier levant son bâton de sergent-major, le second frappant rudement du poing. On dut les séparer. Les commissaires reconduisirent Tallemant qui, dès lors, affectant une grande indifférence, vaqua à ses affaires au milieu de ses facteurs, commis et parents.
Cependant, le Conseil, impressionné plus qu'il ne voulait l'avouer par les paroles de l'ancien coélu, convenait de le remercier de sa franchise. Quand, sur les six heures du soir, on l'accompagna à la porte de Coigne, ce remerciement lui fut adressé en prenant congé et on ajouta que la décision dernière du bureau était de défendre envers et contre tous la ville et ses privilèges (1).
Pierre Tallemant, regagnant le camp royal, avait conscience d'avoir fait bonne besogne. Certainement la confiance des assiégés était ébranlée. Seules la poigne de Jean Guiton et la fermeté de quelques énergumènes, ministres ou échevins, maintenaient parmi les combattants une énergie factice. La famine sévissait déjà. Les riches pouvaient encore, en l'achetant au poids de l'or à des usuriers, se procurer quelques boisseaux de blé. On remplaçait le pain par un mélange de cassonade, de colle de Flandre et de suif. On dévorait des herbes, des pourpiers sauvages, des cuirs. Il ne restait plus trace, sauf
(i) Mervault : op, cit., p. 365 et s.;Diaire de Guillaudeau: Dupont : op. cit.t p. 409 et s.; Délayant : Hist. des RocJielais, 1870, II, 67-68.
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pour les riches, des animaux même les plus vils (1).
Ces renseignements comblèrent d'aise le roi et Richelieu qui remercièrent vivement Pierre Tallemant de ses services. Celui-ci devint dès lors au camp royal un précieux conseiller* Il eut accès libre auprès de Louis XIII auquel il présentait les transfuges de La Rochelle dont les propos offraient quelque intérêt (2). Paul Yvon, sieur de Laleu, voulut profiter de cette faveur pour se signaler. Sur sa prière instante, son beau-frère remit au roi, non sans quelque ennui, un compliment en galimatias et une magnifique assiette d'or où la démonstration de la quadrature du cercle était gravée (3).
Pierre Tallemant parait, de ce moment, avoir plus particulièrement assumé le rôle d'agent de démoralisation des assiégés (4). Il avait conservé des intelligences dans la place. Sans cesse ses courriers parvenaient à ses parents par l'entremise d'enfants qui traversaient aisément les lignes. Us apportaient continuellement des motifs nouveaux de désespoir (5).
(1) B. N. Manuscrits, Coll. Du Puy, vol. 633, p. 90 et s. (9) Mervault ; op, cit., p. 565. Il lui présenta le sieur du Fiel de risie de Re.
(3) T. VI, 273. Le roi la fit fondre, ce qui mortifia beaucoup Paul Yvon.
(4) Il ne fit pas un geste, ce semble, pour sauver de la décollation le sieur Charles Le Venier, sieur de Breault et de La Gros^ setière, ancien page du roi, arrête en Normandie au moment où il passait en Angleterre pour y porter les lettres des Rochelais. Le frère de cet homme devadt, dans la suite, épouser sa fille * Elisabeth. Sur cette affaire, V. B. N. Mcmuscrtts, Coll. Du Put/^ vol. 633, p. 101 et s.; Mervault : op. cit., passim; E. Rodochanachi : Les derniers temps du siège de La Rochelle, 1899, p. i& et s., 28 et s., 47 ; Recueil de la commission des arts et monuments hist de la Charente-Inférieure, t. XVII, 1905-1907, p. 4b2 ; Louis Batifol : Au temps de Louis XIIJ, S. D., p. 190 et suiv.
(5) L'un de ces courriers provoqua une délibération du ConseU communal.
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Totti» ses Baveux, les Henry et les Yvon, faisaient, conseillés par lui, une violente opposition au Maire et aux ministres, troubUient les offices et interrompaient les prêches (1).
Pierre Tallemant put, en outre, tenir le roi et le cardinal au courant de la détresse croissante de la ville. Les vivres s'y vendaiemt à des prix fabuleux (2), Le pain de paille, de sucre et de riz, les gelées de peaux de bœuf, les cuirs, les parchemins, le bois pilé préparés en bouillieavaientdisparuet,avecrautomne, les verdures. On mangeait charognes et excréments. Les femmes se prostituaient aux soldats pour des bribes de nourriture. Un chapelier et sa famille dévorèrent une cuisse de leur père mort de faim. Dans un cabaret de la rue delà Sardinerie des hommes s'emparèrent d'une servante, en jouirent, puis la dépecèrent et, l'ayant rôtie, en reçurent nouvelles délices.
La ville était semblable à un tombeau* Plus un bruit, pas même, dans les fossés, le coassement des grenouilles depuis longtemps détruites. Les cadavres jonchaient les rues. On n'avait plus la force de les ensevelir. Les sentinelles mouraient à leur poste de garde. Les canonniers défaillaient en chargeant les canons et les serviteurs du Temple en tirant la corde de la eioche (3).
ûette agonie dura jusqu'au 27 octobre 1628. Deux
(1) Arch. hist. de la SAintotige et de l'Aunis, t. XVI, tus, p. uo, 144, Philippe Fortin de la Hoguette à Pierre Dupuis, 20 août €t 6 septemJfre iô28. D'après Mervault, Boisseau, val«t de Jacques Henry, portait les lettres de ce dernier aux assiégeants. Il lut pris «t <Mi lui fit son procès.
(2) Mémoire véritable des prix excessifs des vivres de La JiocTtelle pendamt le siègCy 4628.
(3) B. N. Manuserits, ColL Bu Puy, vol, $33, p. 115 et s.; Gau- Xrelieau :. La Diçtvc précitée^ p. «s.
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jours plus tard, Pierre Tallemant vît entrer au camp royal les délégués du Conseil communal pour la paix (i). Ils venaient trop tard à son gré. La ruine de La Rochelle était consommée.
Il pénétra avec angoisse dans cette ville pavée de morts et dont les habitants montraient des visages de spectres. Il assista, Tàme imprégnée de tristesse, aux triomphes que Ton organisa sur ce charnier où reposaient tant de Français coupables de ne pas accepter la religion d'État. Des chars passèrent devant ses yeux et Ton tira de splendides feux d'artiûce (2).
Il avait hâte de quitter ce lieu désolé. Le remords peut-être d'avoir combattu ses coreligionnaires et aidé à leur défaite le tenaillait plus qu'il ne voulait le dire. Profitant des facilités que lui donnait l'appui du roi, il s'efforça, en compagnie de Paul Yvon, de Jacques Bibaud, de Paul Gassan, de rétablir ses affaires déséquilibrées. Puis il regagna Bordeaux.
Le bruit de son action pendant le siège y avait été habilement répandu par la famille. On savait quelles relations étroites il avait entretenues avec le roi et le cardinal. Cela doubla la considération que lui valait déjà sa fortune.
Durant quelques mois, il demeura sagement occupé à ses traûcs d'assurance et de banque, vérifiant les opérations traitées en son absence par son fils Boisneau et par ses commis. En mars 16^9, Gédéon I, son frère, annonça qu'il mariait sa fille aînée, Marie* Elle épousait Jean d'Harambure, seigneur de Rome-
(i) Mervault : op. cit., p. 595 et s., donne leurs Doms et les articles du traité de paix.
(2) B. N. Estampes, Qà 32, Selon Jourdan : Ephémérides précitées, II, 468, on aurait otfert à Paul Yvon, qui l'aurait refusé, le poste de commissaire du roi et d'administrateur de la ville.
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fort et de la Boissière, riche gentilhomme haguenot. Il espérait que Pierre Tallemant assisterait à cette fête familiale.
Le banquier accepta volontiers cette invitation qui lui fournissait une raison nouvelle de voir le roi et le Cardinal. Il ne fallait pas laisser leur gratitude s'attiédir. Il prit à Blaye le carrosse public qui franchissait en quinze jours Timmense distance. Rue du Four, toute la famille était réunie autour de la délicieuse iBancée aux yeux ardents de brune. Paul Yvon avait envoyé, pour le représenter, son troisième enfant, Ezéchiel Yvon, sieur de Saint-Maurice. Nicolas Rambouillet était présent dans sa gloire vaniteuse d'opulent financier. La signature du contrat prit une allure d'apothéose. Maints personnages illustres y paradèrent, contraints de donner aux traitants qui les obligeaient ce témoignage de leur sujétion (i).
Ensuite Pierre et Gédéon Tallemant en compagnie de Nicolas Rambouillet se plongèrent dans les conversations d'affaires, dressèrent les plans de leurs entreprises futures. Semblables à des oiseaux de proie, ils cherchèrent le moyen de tenir la France entre leurs serres impitoyables. Le cardinal et le roi ne pouvaient éviter leur alliance dont ils avaient besoin ou dont ils pourraient avoir besoin en maintes conjonctures. Si, à l'Hôtel de Richelieu et au Louvre,
(1) B. N. Mcmuscrits, Carrés d'Hozier, w> 330, p. 55, Contrat Oe ma/riage de Jean d'Harambure et de Ma/rie Tallemant, 26 a/vril 1629. L'épouse recevait une dote de 450.000 livres ; Tépoux 4.000 livres de rente, plus l'héritage et les charges de son père. Pierre Tallemant signa le contrat. Il dut s'absenter de fin mars à septembre 1029, car, entre ces deux dates, il ne paraphe aucun acte chez les notaires de Bordeaux.
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les financiers n'étaient point reçus arec la solennité des princes et des grands, da moins étaient-ils sûrs d'être écoutés avec attention.
Revenu à Bord(«.aux quelques mois ensuivants, Pierre Tallemant demeura longtemps tranquille en apparence, couvant de vastes projets qui écloraient à rheure propice (1).
La petite famille grandissait paisiblement. Boisneau se montrait maintenant expert aux pins mystérieuses opérations de la comptabilité et de la banque. On pouvait, sans crainte, lui confier la direction de services délicats. Il prenait déjà cette rondeur d'allures qu*atrectent, pour, capter la confiance de leurs victimes, les coquins de la finance. II était réputé à la Bourse pour sa prudence et sa lucidité.
LussiC, Des Réaux, François et les autres enfants étudiaient encore, le premier avec mollesse, le second avec fureur. Des Réaux, au dire de tous, serait un savant. Il ne bougeait point de la bibliothèque qu'il assemblait peu h peu selon ses disponibilités d'argent, si ce n'était ponr quelque partie de volant ou quelque chevauchée dans la campagne bordelaise. Il faisait de grands progrès en latin, grec, espagnol et italien.
A vrai dire, Des Réaux manifestait surtout un goût très vif pour la poésie et pour le roman français et espagnol. Il avait dévoré VAsirée. Aucun des poètes des siècles passés ne lui était inconnu. Il appréciait
(tj T^e 3 mars 1631, par devant Paul Cbedneau, notaire à La Rochelle, Pierre TaHemant fait, avec ses deux neyeait, laeques Bibaud et Henrjr Bardet, une nouvelle association sur les mêmes bases que celles adoptées avec ledit Jacques Bibautf, Jehan Sossons et Thomas HofT, II fournit un capital de 70.000 livres (W. A. de M" ChcsneaUt An. iêSi. E.A. M. de M* Bonniot).
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surtout la gentillesse et la grâce de Marot. Il aimait moins les rythmes fermes de Malherbe que les molles bergeries de Racan. Des recueils lui permettaient, faute de livres originaux qui parvenaient difBcilement en province, une initiation à la littérature contemporaine. De temps à autre, il se plongeait dans quelque œuvre satirique ou réaliste, soigneusement cachée au fond de ses tiroirs, comme le Moyen de Parvenir ou Francion.
Mais sa prédilection allait aux romans de chevalerie. Il pouvait avouer ceux-ci offerts en pâture â la jeunesse pour leur courtoise galanterie. Il entretenait sans cesse ses parents des mirifiques aventures d'Amadis ou de Don Quichotte. Il voyageait perpétuellement dans rirréel, raillé par Boisneau qui ne comprenait pas cet enthousiasme pour les chimériques imaginations de quelques regrattiers de lettres (1).
Des Réaux n'éprouva guère qu'un chagrin durant ces heureuses années d'enfance. La douce Angélique Tallemant, sa cousine, s'éteignit comme une fleur enivrée de soleil. Quand il apprit sa mort, elle était depuis longtemps ensevelie dans le cimetière pro testant des Saints-Pères. Bile avait été pour lui une apparition charmante, l'image même matérialisée de ces jouvencelles radieuses qui traversaient les jardins prestigieux des pays de l'illusion. Il lui sembla qu'un de ses rêves, le plus agréable, gisait k terre les ailes brisées (as). Il dut se replier sur lui-
H) T. VI, 826, parle de son enthousiasme pour VAmadis. Il fait fréquemment, dans les Eistoriettes, des allusions à ce roman préféré de son enfance et de sa jeunesse.
(S) Bibl. de la sootété de Vhist. du protestantisme français. Manuscrits, Etat-oivil de PariSf art. Tallemant. Elle fut enterrée le 2) septembre I6}|. Ghandeville écriyit des Stances sur sa mort.
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même, ne pouvant se conQer à son entourage, n'en espérant aucun secours. Ses parents vivaient loin de lui, dans le domaine strictement matériel.
Tandis que l'enfant sensible souffrait de sa solitude morale, ils exultaient d'atteindre enfin au but toujours poursuivi. Sous la triple pression de Paul Yvon, de Nicolas Rambouillet, de Pierre Tallemant, le roi et le cardinal de Richelieu avaient concédé au comptoir la régie des cinq grosses fermes des Gabelles de France. Les adjudicataires, comme d'habitude, s'étaient présentés en nombre, tous appuyés par des puissances. On en avait eu raison pour la somme modeste de 2.640.000 livres. Sans doute, sur le produit de cette régie, placée pour plus de tranquillité sur la tète de Noël Dépars, teneur des livres de la banque Tallemant, de fortes charges subsistaient, des pensions à payer surtout à d'innombrables parasites de la couronne. Sans doute aussi le cardinal avait-il exigé, en échange de son appui, une rente annuelle de 63.000 livres. Néanmoins l'affaire était excellente. Pendant dix ans, les associés draineraient l'or de toutes les provinces, disposeraient k leur fantaisie des biens des particuliers, la justice se mettant, moyennant épices, à leur merci. Peu à peu ils élèveraient, aux côtés de la royauté de droit divin, une royauté rivale de droit d'argent (1).
V. Recueil de poésies de divers autheurs, 1661, p. 260. M*» d'Harambure, sœur aînée de la défunte, la pleura aussi en vers. V. B. A ms. n« 4.125, p. 1.037. V. aussi, sur cette mort et le désespoir du comte d'Estrades, T. VII, 8 et s.
(1) B. N. Mcmuscrits, N. acq. n» 5863, Estât général des /încmces... dressé par le sieur Oalland Vaisné, secrétaire ordinaire du Conseil, direction et finances, suivant V ordre de Monseigneur le Cardinal duc de Richelieu en Vannée i639, p. 4 v« et s. Ce ms. précise que le bail dés Cinq grosses Fermes fut fait, en 1.632, à Noél Dépars c soubz les cautions des sieurs de La Leu,
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Rapidement ils organisèrent leur collecte. C'était un travail gigantesque, mais ils Tabrégèrent en maintenant, partout où ils étaient sérieux et sûrs, les agents du précédent adjudicataire. Paul Yvon et Pierre Tallemant désiraient rester dans l'ombre, ne pas faire de bruit. Ils craignaient la critique toujours active contre les gens de finance. Ils n'augmentaient point leur train. Ils entassaient les millions en silence.
Rambouillet, au contraire, ne pouvait réfréner sa vanité. Dans les quartiers nouveaux de Montmartre, il fît bâtir un palais d'un luxe scandaleux où il tenait table ouverte. Il acheta, au faubourg Saint-Antoine, d'immenses terrains où il dressa, parmi des jardins dessinés par les meilleurs artistes de l'époque, une maison de campagne en comparaison de laquelle Saint-Cloud, Fontainebleau, Rucil apparaissaient comme d'humbles bicoques. C'était une faute grave qui risquait d'indisposer le roi et le cardinal et de découvrir au public les profits éhontés que le comptoir tirait des cinq grosses fermes.
Yvon et Tallemant s'emportèrent, l'invitant à plus de prudence. Mais Rambouillet impudemment leur représenta qu'il supportait, à Paris, tout le poids de l'affaire et qu'il avait besoin de divertissement. Bien mieux, il les convia à partager la dépense d'un
Tallemant et Rambouillet » et indique les charges imposées aux associés. Le Bail général des Cinq grosses Fermes de France,., faict à M* Noël De Pars subrogé au lieu de Af* André de La Fosse, adjudicataire des dites Fermes pour dix années commençant le i*' janvier 1633, Paris, Champenois, 1633, in-f, est conservé aux A. N. A. D. IX, 4i3. La rente du cardinal de Richelieu sur les Cinq grosses Fermes fut constituée par acte du 1" avril 1638. Elle était exactement de 63.651 livres. V. B. N. Manuscrits, Pièces originales, n« 2788, Acte du 3i décembre i642.
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8â LA JOYEUSE JEUNESSE DE TALLEHANT DES RÉAUX
jardin qni leur conservait < en ganté » une personne si nécessaire à leur enrichissement (i). Bientôt d'ailleurs, il leur fermait la bouche en leur procurant une nouvelle source d'opulence, la ferme des passeports et congés de Guyenne, détenue par Richelieu et que celui-ci cédait en échange de rentes importantes (2).
Néanmoins Pierre Tallemant ne virait pas tranquille, sachant que son destin était entre les mains de ce fanfaron. Il confia à son frère aîné, Oédéon I, le soin de surveiller et de modérer sa prodigalité ; maisbrusquem(^nt Gédéon I mourut (3), laissant en son fils aîné Gédéon II un héritier digne de lui survivre dans les domaines du plaisir et des finances, trop jeune encore cependaht pour contrôler son oncle Rambouillet.
La situation lui apparut alors comme sufiTisammeni grave pour le déterminer à s'installer à Paris. La banque de Bordeaui^ et ses bureaux accessoires d'assurances et de commerce étaient maintenant
(É) Archives de la Gironde^ 3 E. i068S-i0673, Minutier du notaire Roux, An. 1634, p. 311, Acte du 2 mal. Rambouillet et Tallemant partagent cette ferme avec Marc-Antoine Acéré, bourgeois de Paris, leur associé en difTérentes afTaires, comme en témoignent quatre Trcmsports de rente & Pierre et Gédéon Tallemant datés de janvier 1641 et conservés dans Fétude de M» Bossy, notaire à Paris et divers autres papiers. Hs firent aussi, le 27 mars 1628, une société avec les sieurs de la Primaudaye, de Murât et Baudouin, sous le nom de Pierre Gboult, homme de paille, pour exploiter les c offices de Commissaires receveurs des saisies réelles du Parlement de Bordeaux, sièges prcsidiaux et autres justices royales du ressort et étendue dudit Parlement » [inventcUre après décès des Mens de Pierre Tallemant précité).
(3; Bibl. de la Société de Vhist. du protestantisme français. Manuscrits, Etat-civU de Paris, art. TaXlemamt. H fut enterré le 7 février i63i au cimetière des Saints-Pères.
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solides. Il pouvait en abandonner la direction à nn auxiliaire. Une voulait pas transmettre cette direction à son fils, Boisneau, qui le remplacerait dans son rôle d'administrateur du comptoir et qui devait, par suite, acquérir une connaissance plus générale du maniement des affaires.
Il réfléchit longuement et enfin il arrêta son choix, comme représentant de la maison à Bordeaux, sur un commis dont le zèle Tavait toujours satisfait. Ce commis, Abraham du Brosset, fort entendu, avait amassé quelque pécune et l'avait placé dans la banque. Il en ferait un associé. Justement les traités contractés avec les délégués de La Rochelle, Bibaud, Leboiteux et consorts, arrivaient à terme (i); on les renouvellerait sur d'autres bases. En attendant leur rédaction, Abraham du Brosset gérerait les intérêts bordelais (2).
En mai 1634, Pierre Tallemant, emmenant avec lui sa famille et son commis, Noël Dépars, abandonnait pour toujours la Guyenne. Lentement il s'achemina vers La Rochelle. Il avait conservé dans cette ville sa belle maison de la rue du Temple. Il s'y installa commodément, prévoyant qu'il y ferait un long séjour.
Il avisa tout aussitôt Jacques Bibaud et Marc Leboiteux de son intention de se transporter ài Paris et de remanier la présente composition du comptoir*
(1) y. p. 32-33. Le Iraité, passé le 3 mars 1631, était valablepoar one durée de 4 ans se terminant le 31 décembre 1634.
(«) Archives Oe la Gironde, SE. iO.ess-iO.eiS, Minutîer du notaire Rotix, An. £634, p. 323-324. Le dernier acte signé à Bor. deaux par Pierre Tallemant est un protêt du s mai 1634. Après cette date, Abraham du Brosset signe au nom de son patron. V. Méine minutier, passim.
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Les deux Rochelais durent dresser un bilan de leurs affaires. Cela prit du temps; les résultats furent jugés excellents. En quatre ans la précédente société donnait 120.000 livres de bénéfices. On décida de verser à la nouvelle société ces bénéfices, les capitaux qui les avaient produits et des fonds supplémentaires, le tout montant à une somme de 400.000 livres. L'association avait un but strictement commercial. Pierre Tallemant s'en réservait le contrôle absolu, déléguant la conduite des bureaux parisiens à son fils Boisneau, des bureaux rochelais à ses neveux Bibaud et Bardet, des bureaux bordelais à Abraham du Brosset. La banque, les fermes, les affaires internationales, auxquelles participaient Yvon et Rambouillet, demeureraient sous son unique gestion (1).
(1) M. A. de M* Chesneau, An. 1634, f^i16. E. A. de M* BonnioU Acte d' association du 28novenibre 1634. Présents : Pierre Tallemant < l'aisné, sieur de Boyneau », en son nom et au nom d'Abraham du Brosset, marchand à Bordeaux, absent, Pierre Tallemant fils, Jacques Bibaud, Henry Bardet. Fonds social constitué : 400.000 livres. Pierre Tallemant le père verse 250.000 livres dont 130.000 livres venant du fonds social de la première société; Pierre Tallemant fils : 50.000 livres sur ses droits à l'héritage de sa mère Elisabeth Bidault et en avancement d'hoirie de son père; Bibaud : 50.000 livres; Bardet : 33.333 livres, 6 sols, 8 deniers; Brosset : 16.666 livres, 13 sols, 4 deniers. Durée de l'association : 4 ans à partir du !•' janvier 1635. Exercice : Tallemant flis directeur à Paris; Bibaud et Bardet directeurs à La Rochelle; Brosset, directeur à Bordeaux, chacun en leur nom particulier. Tous, sauf Pierre Tallemant le père, s'engagent à « ne rien manier ni négocier que ce ne soit à la charge que le profit qui s'y fera retournera et reviendra à la présente société » . Les affaires consisteront en < achats, ventes, débits, trocs, changes de marchandises, prêts, remises de deniers ». Les associés pourront < sans limitation, charger, risquer, prêter et aventurer par mer et par terre ledit fonds et capital ». Ils devront < tenir et faire tenir livres et papiers de raison en doubles parties des ventes, achats, débits, trocs de marchandises... et faire une balance chacun an, tant des marchandises, deniers comptants que dettes actives et passives dont ils donneront copies signées de leurs mains au dit sieur Tallemant père à la fin de chaque année; auquel Tallemant père ils communiqueront leurs affaires et feront voir leurs livres et
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Pendant qu'il discutait avec ses collaborateurs, et Boisneau, admis, selon les règles des comptoirs rochelais, dès sa majorité, au rang d'associé, les clauses du prochain contrat. Des Réaux parcourait en compagnie de ses frères sa ville natale. Il ne la connaissait point, l'ayant quittée à un âge trop tendre. Elle avait bien changé au dire des vieux qui l'avaient vue dans toute sa puissance de cité libre. Les remparts, sauf quelques portes et murs du côté de la mer, en avaient été rasés par la volonté du roi. La mairie était devenue bâtiment royal. Nul maire et échevins n'y siégeaient plus et la cloche qui les appelait jadis aux assemblées communales avait été fondue. En place des temples florissants, des églises et des monastères, regorgeant de prêtres et de moines, prospéraient en liberté. La bourgeoisie avait perdu ses franchises et ses privilèges.
Mais elle se relevait de ses ruines. Des Réaux contemplait partout son activité ardente. Comme jadis son aïeul, du quai encombré de magasins, de bureaux et de chais, il admirait le havre couvert d'une forêt de mâts où s'éployaient les voiles multi-
papiers quand il le désirera >. Au bout de 4 années, bon, loyal et Qdèle compte sera rendu à Tallemant père du capital social. Nourriture et logement des commis aux dépens des associés. Pensions des t apprentifs » versées aux bénéfices. Les associés toucheront pour leur nourriture, celle de leurs familles et commis : Tallemant fils et Bibaud : 1.800 livres ; Bardet et Brosset : 1.500 livres par an; pour leurs habits : mêmes sommes. Tallemant père touchera 3.300 livres par an. Toutes ces sommes et le prix de location des celliers, magasins, etc., les gages des commis et autres frais seront déduits des bénéfices. Partage des bénéfices et des pertes -. Tallemant père : 2/5 ; Tallemant fils et Bibaud : 1/5 chacun ; Bardet et Brosset : 1/5 dont 2/3 pour l'un, 1/3 pour l'autre. Le contrat subsiste en cas de décès d'un associé. Défense aux héritiers de ce dernier de troubler l'association qui leur rendra des comptes à la fin des 4 années.
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colores. Les douces barques de pèche et de convoi avaient remplacé les pataches de guerre.
Le jeune homme, impatient de gagner Paris, oubliait ainsi en flâneries la longueur du temps et dissipait l'ennui que lui causaient les entretiens commerciaux de son entourage. Le 28 novembre 1634, il vit avec joie entrer dans la maison familiale M^ Paul Chesneau, notaire, les clercs, les témoins qui participaient à la signature du contrat d'association. Peu après, le coche plein à éclater de Talleiùant de tout âge l'emportait vers la capitale (i).
(1) Ils arrivèrent à Paris à la fin de l'année 163 i (Pierre Talle^ mant : Discours sommaire précité).
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