CHAPITRE III
f Les Tallemant, qui avaient conoa la commodité de» spacieux immeubles de province, éprouvèrent des dif* ficultés à se loger à Paris. Pour .deux grandes personnes, huit enfants, un nombreux domestique, des bureaux, il fallait une vaste maison. Ils désiraient demeurer dans un quartier commerçant de la ville, plus spécialement dans la paroisse Saint-Eustache où ils seraient moins isolés, M°^* d'Harambure et Paul Yvon habitant rue des Vieux-Augusting, Gédéon II Tallemant et Nicolas Rambouillet rue des Fossés- Montmartre.
Après bien des recherches et des hésitations, ils s'installèrent rue des Petits-Champs (1). C'était une voie tranquille, aux conlins de la paroisse, près des fortifications, aboutissant d'un côté au moulin de la rue Coquillière, de Tautre à la petite église de larueSaint- Honoré. Leur maison en occupait le milieu, flanquée
(1) M. A. de M* CoiLsseau, An. i635. JF. A. de M* Bonniot. Ils quittèrent, dans la suite, cette première maison, comme l'indique T. VI, 330, mais ils en louèrent une autre dans la même rue. Tous les actes notariés, de 1635 à 1653, donnent pour adresse à Pierre Tallemant la rue des Petits-Champs.
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à droite par THôtel du Rallier tenue par M. Fiquepot, à gauche par deux corps de logis que partageaient une altière pécore, M"*' Roger et un vieux porte-manteau du roi, Jacques Véron, parent des Rambouillet. En face, à l'Enseigne des Bonshommes, gîtait un obscur quidam, Claude Héloy.
Pas de boutiques, en cette rue. Des bourgeois surtout y avaient élu domicile. Pourtant on y rencontrait quelques personnages dignes d'attention. A l'extrémité une précieuse, M"*® Brigallier, voisinait avec Daniel l'Endormy, maître chirurgien. L'hôtel de monseigneur Henri de Lorraine, archevêque de Reims, parfois assemblait devant sa porte cochère des groupes d'abbés, moines et clergeons. Un secrétaire du roi, M. de La Fosse, un conseiller d'Etat, M. de Cugy, quelques gens de cour, Henry, marquis de Senneterre, Guillaume de Bautru, comte de Serrant, y faisaient seuls quelque bruit de carrosse.
Les Tallemant se félicitèrent surtout d'y trouver pour voisins nombreuses gens de finance aveclesquels ils nouèrent tout de suite des relations. Trois maisons les séparaient de M. de la Bazinière, trésorier de l'Epargne. Presqu'en vis à vis logeait un singulier partisan, enrichi par maintes friponneries, Jean Gravé, sieur de Launay qui gérait quelques fermes du roi. Plus loin, trois autres escroqueurs, secrétaires d'Etat et intendant des finances, Louis Philippeaux, marquis de la Vrillière, Michel Particelli d'Emery et le président Tubœuf semblaient s'être réunis, en des hôtels contigus, pour traiter plus commodément leurs affaires de rapine (1).
(1) B.N. ms. n» 18.791 f« 69 et s., A. N.KK 1032, Rôle des taxes imposées sur toutes les maisons de Paris... Quartier Saint-Eus-
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De temps à autre venait jusqu'à la silencieuse rue des Petits-Champs la rumeur sourde des Halles toutes proches. Très vite, les jeunes Tallemant allèrent explorer cette prodigieuse région du négoce. Près de Saint-Ëustache, sur une grande place, ornée d'un pilori et d'une fontaine, masquées par les pavillons pestilentiels des harangères et des vendeurs de marée, les Halles au blé et au chanvre formaient un immense bâtiment triangulaire où s'agitaient des marchands bruyants. Plus loin, vers l'est, sous des toits parallèles, séparés par les sombres rues de la Grande et de la Petite Friperie où vivaient mille trafiquants de hardes, s'ouvraient les marchés aux draps, aux cuirs, au poisson de rivière, au beurre, à la chandelle et la boucherie de Beauvais. Vers ce centre de négoce actif, grouillant d'une multitude affairée et sordide, convergeaient les rues des métiers.
Un vacarme affreux emplissait ce coin de Paris où Ton pataugeait dans une boue fétide et parmi les détritus. Les effluves des marchandises s'exhalaient des éventaires et des boutiques, attirant, comme des mouches, les foules hilares et trépidantes.
Habitué à respirer l'odeur violente des saumures, des cuirs, des fromages, de la marée, le sieur de Boisneaun'en souffrait point. Le tumulte ne 1« gênait pas davantage. Il se plaisait parmi les bavardages et les gestes exubérants dont s'accompagne le commerce, n accourait en ce lieu pour prendre contact avec des gens utiles, signaler aux marchands la prochaine ouverture de la banque Tallemant. Il s'aboucha avec
tache. Du 9 juillet i637. Ce document nous a permis de reconstituer, avec ses habitants, la physionomie de la rue des Petits- Champs à l'époque où les Tallemant s'y installent définitivement.
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MM. Patelet et Pierre Berthault, propriétaires des" Halles aux draps et aax cairs. li se familiarisa, rue de la Grande Truanderie, avec M. Jean Besnard, qui tenait, à Tlmage saint Jacques, la maison des messages de Rouen (1). Il lia connaissance avec les changeurs dont les magasins pullulaient. Il visita, rue des Prouvaires, M®' Le Gat et Le Semelier qui devenaient les notaires de la banque (2).
Pendant ce temps, Des Réaux, plus délicat, fuyant les bâtiments empestés, se réfugiait sous les piliers des Halles. C'était une galerie couverte circulant au bas de toutes les maisons qui formaient la grand' place. Des boutiques innombrables s'y ouvraient. Le mouvement et le bruit y étaient moins intenses. Les ouvriers d'art, tapissiers et potiers d'étain, y formaient une communauté sous la protection des fabriciens de Saint- Ëustache et des moines célestins, leurs propriétaires. Des Réaux les regardait œuvrer en silence. Près du magasin de Jean Pocquelin, tapissier du roi, qui offrait à l'aune les belles tapisseries à verdures ou à personnages, Nicolas de Quatrevaux polissait les grands plats, les vaisselles, les pots, les aiguières.
De curieuses enseignes pendaient au-dessus de leurs devantures, à des appliques de fer forgé. Elles formaient tantôt de naïfs tableaux religieux et tantôt des images symboliques, plaisantes ou cyniques. Les physionomies de saints nimbés d'auréoles d'or étaient les plus nombreuses. Il y avait aussi des
(1) B. N. ms. n» 18.794, nous fournit les noms de ces commerçants en 1617.
(t) B. N, ms. n* 18.791 et A. N. K R. 1032 nous donnent l'adresse de ces notaires des Tallemant.
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fleurs, des arbres, des animaux, des objets disparates, mille sujets traités par des apprentifs peintres qui vivaient de cette ingrate besogne. Des Réaux so dirertissait à détailler ces étranges merveilles. Ici, tr6nait Dieu le père ; là, le Tambour de Biscaye revêtu d'un bel habit, entraînait des troupes imaginaires. La Sirène d'argent voisinait avec les quatre fils Aymon. Le Dieu d'amour, la Bergère, le Singe vert, la Salamandre, le Porteur d'eau, le Pélican, la Truie, laCète de Baleine, les Moines, les trois Gorbillons, la Pucelie de Tournay, l'Ëcu de Pologne animaient de leurs couleurs vives la galerie assombrie par ses voûtes de pierre.
Quand ils rentraient de leurs explorations dans le quartier, les jeunes gens trouvaient leurs parents fort occupés à organiser leur nouvelle demeure. Les ouvriers de la rue des Petits-Champs, Gabriel Le Clère, maître tapissier, Pierre Gallois, maître menuisier et quelques-uns de leurs compères appelés en hâte, besognaient au milieu de leurs aides. On garnissait les pièces des meubles et objets indispensables, donnant surtout des soins aux bureaux.
Après quelques jours, ceux-ci purent être ouverts au public. Derrière les guichets, s'installèrent, gouvernant un essaim de commis, Noël Dépars, le teneur de livres et Gortade, le caissier (1). On décida de leur adjoindre le sieur de Lussac qui, se montrant peu enclin à l'étude, recevrait d'eux l'enseignement de la comptabilité. Boisneau parada, aux c6tés de Pierre Tallemant, dans le bureau directorial .
(I) Les noms de ces commis, déjà cités plus liant, nous sont Indiqués par Tallemant de Lussac : Response aiix observations du sieur Bibaud précitée, p. 9.
Ifme Tatlemant continuait, à Paris comme à Bordeaux, mais aidée maintenant par une suivante (i), son rôle de grave ménagère, conduisant une douzaine de domestiques et présidant à l'éducation des filles, Elisabeth et Marie. On résolut d'envoyer les quatre autres garçons au collège ; mais les collèges étaient situés très loin de la rue des Petits- Champs, dans le quartier de l'Université, au faubourg Saint-Jacques, de l'autre côté de la Seine. On ne possédait pas encore de carrosse pour les y déposer chaque matin. On les mit en pension place Maubert, dans une auberge où vivaient d'autres écoliers. Leurs laquais les servaient et veillaient sur eux (2). Ils venaient, le samedi, coucher à la maison familiale et participer aux dévotions du dimanche (3).
Pierre Tallemant, sans être autoritaire, ne souffrait pas d'antre direction que la sienne dans la maison. Il était tous les jours le premier levé, compulsant ses paperasses dès sept heures du matin (4). Rapidement, il s'était mis en rapport avec les banquiers de la ville et les grands seigneurs, le cardinal de Richelieu et le duc d'AngouIème, dont il administrait les biens (5). Nicolas Rambouillet l'aidait à
(1) T. IV, 351. De tout temps les Tallemant eurent un domestique important. L'Inventaire après décès de Pierre Tallenujmt du ii juilUt i656 [M, A. de M* Le Cat E. A. de AP Lefêbvre) mentionne : Jean Mors, maître-d'hôtel, Marie Houdet, fille de charge, Magdelaine Paris, femme de chambre, Marie Besson, cuisinière, Charles Havon, cocher, Jacques Cochet, dit La Forest, laquais, Antoine de Sève, portier.
(2) T. VI, 326, donne son adresse, à cette époque, place Maubert ; il précise (p. 327) qu'il vivait à l'auberge et (p. 326) qu'il disposait d'un laquais.
(5) T. VI, 266. dit que son père et Nicolas Rambouillet adminis* traient les biens du cardinal. De deux quittances [B. N, Cabinet
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répandre la nouvelle de son établissement. Peu à peu les marchands, les bourgeois, la noblesse prirent le chemin de la rue des Petits-Champs, soUi^ citant des prêts, des lettres de change, déposant leurs capitaux et constituant des rentes (1).
A midi, sur la place au Change, la banque Tallemant fut chaque jour représentée par Pierre, par le sieur de Boisneau ou par Noël Dépars. Le travail, déplus en plus s'accroissait. Des commis s'occupèrent des petites fermes de province et des procès qu'elles nécessitaient (2), d'autres des affaires maritimes et commerciales, des spéculations que l'on entreprenait
des titres, Pièces originales, n" 2i28 et 2788) en date du 31 décembre 1612), il ressort que Pierre Tallemant et Nicolas Rambouillet avaient constitué au cardinal, le l" avril 1636, une rente de 63.561 livres sur les Cinq grosses Fermes dont ils étaient fermiers. Richelieu bénéficiait d'autres fentes fournies par les mêmes, d'après contrat passé devant Parque et Guerreau, notaires, le 14 Janvier 1634. V. B. L. R., ms. n» 675 f» 2, Acte de cession de rente du 18 décembre 1634 à Armand- Jean du Plessis, cardinal de Richelieu. Les Tallemant fournissaient aussi, en échange de certains avantages, des subsides mensuels au duc d'Angouleme. Y. B. L, R. ms. n» 675, f» 5. Traité du 4 mai 1643 par lequel Pierre et Paul Tallemant s'engagent à servir à Charles de Valois, duc d'Angouleme, pour sa maison et celle de son lils, le comte de Lauragaais, la somme de 6.500 livres tournois par mois. Le duc cède, en compensation, des créances sur le duché d'Angouleme, la terre d'Ecouen, etc.. V. aussi, M. A. de M* Le Semelier, An. 1645 E. A. de M* Bossy, notaire à Paris, Traité entre Monseigneur Charles de Valois, duc d'Agouléme, et nobles hommes Pierre et Paul Tallem.ant, Juin 1645. Même sens.
(1) Arch. hist. de la Saintonge et de VAunis, t. XII, p. 400 et s. D'après un compte de deniers établi par Pierre Lavaure à Jean Brétinault et Pierre Fourestier pour le ban de 1635, nous voyons la banque Tallemant fournir à cet agent des protestants diverses sommes dont une de 2.700 livres. V. aussi, pour la môme période. Transport par M' Pierre Tallemant à M Pieirre Tampé, Janvier 1638 ; Procuration par noble homme Pierre Tallemant à M, François Marignon, janvier 1640 {M, A. de M* Le Semelier, E. A. de M* Bossy .
(2) A. C. I. Criées du Présidial, B. 1560. Cette pièce nous montre Pierre TaUemant fermier des seigneuries d'Ars et Loix au sujet desquelles il soutient un procès.
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à Taide des fonds des déposants. On ouvrit un bureau spécial des cinq grosses fermes où affluaient les correspondances, les rapports, les procédures des officiers royaux des finances et des collecteurs particuliers. Chaque semaine les associés de La Rochelle et de Bordeaux envoyaient des nouvelles sur leurs propres opérations et les délégués des villes de France et de l'étranger des renseignements sur les marchés du monde.
Tout allait à souhait, d'une allure méthodique et réglée. Les seules difficultés que Ton éprouva, en •cette période, vinrent de la famille, intéressée cependant à la réussite de la banque où ses fonds servaient à alimenter les affaires (i). Gédéon II TaL lemant et sa sœur M^^ d'Harambure réclamaient des comptes sur la succession de leur père Gédéon L Le premier se montrait conciliant. La seconde, capricieuse et frivole, n'entendant goutte à ces complexes questions de finances, prétendait tout conduire et que des hommes d'expérience suivissent ses avis. De grandes contestations s'élevèrent qui s'apaisèrent graduellement (2).
(i) Nicolas Hambouillet et Pierre Tallemant s'entendent à merveille a ce moment et opèrent ensemble. Il n'en sera pas toujours ainsi. Y.M.A. de M* Le Senielier, E. A. de M' Bossy. Obligation par Pierre Tallement, Nicolas Baanbouillet, Marc-Antoine Acéré à 3i" QAdéon Tallemant et Anne MaUlart^ femme de Jehan Manjott janvier i636 ; Quittance par Pierre Tallemant et Nicolas Rambouillet au sieur Aimé Carré, janvier i637 : Quittance par les sieurs TcUlemant et Ra/mbouiUet au sieur de La Orange, a/vrll i637.
ii) T. VI, 26 fc. Divers actes, retrouvés par nous, sont relaUfs à cette succession. {AI, A. de M* Le Semelier. E. A. de M» Bossy) . Procuration générale pa/r W Jehan d'Harambure et D* Marie Tallemant, son épouse, 3i mars 1635 ; Tratisport paar D* Marie Tailemant en faveur de M'* Jeha/a d' Haaramibure ei-noms à Jean de Roure en la présence du sieur Rambouillet et autres, i4 niai i635; Indemnité par M" Gédéon Tallemant, conseiller au Parle-
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Il n'en fut pas de même avec Paul Yvon. Le fameux messie avait déûnitivement quitté La Rochelle et sa terre de Laleu au début de l'année 1634 et s'était établi à Paris, rue des Vieux- Augustins, près de sa nièce M*"*" d'Harambure, en compagnie de son ûls Pierre, sieur de Lozières, et de Jacques Pujos, écolier qu'il initiait aux mathématiques* Depuis qu'il avait abjuré le protestantisme, il fréquentait fort le monde catholique que stupéfiaient ses divagations.
11 rendait des oracles, prédisait l'avenir, faisait des vœux biscornus, comme de manger solitairement pendant tant d'années ou de renoncer à peigner ses cheveux et sa barbe. Les moines, dans les couvents où il se rendait pour étaler sa dévotion, ne tardaient pas à le croire habité du démon et parlaient de l'exorciser* « Il se fit peindre dans une chaise, avec une robe de chambre de velours noir »• Un personnage singulier, semblable au signe du Sagittaire, figurant en haut du tableau, lui extrayait de la bouche un rayon, indice probable de sa sain-
ment, à M*' Pierre TalWmant et Nicolas Rambouillet, janvier i637 ; Trcmsport de rente pa/r D* Marie Tallemant, veuve de M" Jehan d'Harambure à M" Gédéon Tallema/nt, son frère^ avril i640; Vtnditionpar M** Gédéon Tallemant et D- Marie Tallemant, sa sa&ur, à Jacques Véron, porte-manteau, avril 1640. Signalons encore les pièces suivantes, conservées par la même étude, et qui se rattachent à ces afifaires de linances familiales : Procuration par Af'« Gédéon TallenuiaU et D" Ma/rie Tallemant, sa sœur, en faveur de M** Jehan d'Harambure, mars 1636 ; Transaction entre M** Jehan d'Haram^bure et Bertrand d'Abadie, 1** mai 1637 ; Donation par Af'« Gédéon Tallemant à M'' Jehan d'Harambure, 3 juin 1637 ; Quittance par M'* Jefian d'Harambure et £>• Marie Talleniant, son épouse, aux Seigneur et D* de Chaslillon, mai 1638 ; Ratification par D* Marie Tallemant, femm^ de itf'« Jehan d'Hoirrambure, mai 1638 ; Arrêté de com,ptes entre i)« Marie Tallefnanx et D"* Marie de Lessé, mai 1638; Procuration par Pierre Tallemant, M'* Gédéon Tallemant et Marie Tallemant à Dominique Ravaton, mai 1639, V. aussi. A. N, Y. m f» 313 v^
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teté. A ses côtés, s'ouvrait un temple où Y<>n apercevait un tombeau couvert d'un drap noir. Cet étrange portrait était enveloppé d'un tourbillon de griffonnages, de chiffres, de figures mathématiques et de € cent autres alibis forains. »
Il se prétendait savant en hébreu, grec et latin, ayant de ci, de là, ramassé quelques bribes de ces langues. Il en plaçait partout, à tort et à travers, sur ses armes et dans ses grimoires* Il préparait un admirable volume de Propositions mathématiques que Jacques Pujos, son disciple, expliquerait aux profanes (i). Il se plaignait amèrement de ne rencontrer aucun homme de science qui le prît au sérieux. Tous le considéraient comme fou et le traitaient comme jadis l'avaient traité les fanatiques de La Rochelle. Mais il ne s'en émouvait pas. Le Saint- Esprit, disait-il, car volontiers, quittant le compas, il prenait la lyre.
Le Saint-Esprit, en mon entendement, Est un soleil qui réclaire sans cesse (2).
(1) L'ouvrage parut sous le titre :" Propositions tnatJiématicjues de M. de Laleu, démontrées par J. Pujos, Paris, Louis Sevestre. 1838, in-f*. Jacques Pujos était, au dire de Des Réaux 'VI 27 3>, le fils d'un commis de Paul Yvon. Il se dit, dans une lettre du 1" mars 1633, insérée à la Un des Propositions, écolier de La Rochelle. Cet adolescent, au contact de son maître, devenait fou lui-même, mais pas au point de prouver que les Propositions étaient justes. Il démontrait toujours, au contraire, qu'elles étaient fausses. L'ouvrage, orné d'innombrables figures géométriques, de chiffres, d'inscriptions en toutes langues, est du pur galimatias. On y rencontre une lettre de Paul Yvon à son fils Lozières (27 septembre 1632) et une autre du même au R. P. Anastase (!•' mars i634).
(2) Paul \ von : Lettre au R. P. Anastase précitée. Cette lettre, que nous avons utilisée, est la plus belle des pages géométriques du Messie. Elle est écrite au milieu d'un extraordinaire enchevêtrement de lignes, cercles, arcs, inscriptions hébraïques et latines. Elle nous fournit la date d'arrivée de Paul Yvon à Paris (!•' Jan-
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Un sieur Saujon, gentilhomme saiutongeois, fantasque comme lui et qui avait, à son exemple, trahi sa foi, Tavait emmené un beau jour, au couvent des Carmélites de Saint-Denis que dirigeait M"^® de Gadagne, nonne fort intrigante et fort leste ; celle-ci avait vite vu quel parti elle pouvait tirer de ce malade de cervelle* Elle entretenait un beau moine de Saint-Denis, dom Baltazar de Bragelonne, qui goûtait la bonne chère et l'argent. Elle cajola le fol, consentit à écouter ses visions, si bien qu'il en devint € spirituellement amoureux » et ouvrit sa bourse à la chattemitte. Elle put ainsi garder sans souci son galant.
Mais M. de Laleu eut rapidement besoin de pécune. Pierre Tallemant ne lui avait pas rendu tous ses comptes. Un matin qu'ils étaient ensemble, le généreux donateur dit au financier :
— L'esprit m'a dit : Fais-toi rendre des comptes par ton beau-frère.
Pierre Tallemant rentra en sa maison, établit le compte demandé et revint rue des Vieux- Augus tins. Laleu se montra fort étonné en constatant que sa fortune baissait. Pierre lui remontra qu'à faire fondre des assiettes d'or pour le roi et à pensionner des religieuses on ne s'enrichit point. L'esprit alors parla une seconde fois :
— Il faut, dit-il, trouver cent mille livres de plus qu'il n'y en a dans ce compte.
Cela signiQait : Tallemant, tu m'as volé. Le bonhomme, injurié, s'emporta. Le Messie leva le bâton. Us faillirent en venir aux mains. Mais le financier,
vier 1634) et son adresse rue des Vieux-Augustins. V. aussi, sur tout ce qui précède, T. VI, 272 et s. ; Vil, 357.
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^8 LA JOYEUSE JBUNESSB DE TAIXEMAMT DES HÈAXSX
plus sage, se retira. Depuis, Laleu utilisait le mathématiciea Jacques PujoB i démoatrer, par des comptabilitëe agressives, que la banque Tallemaïkt doonatt asile à une bande d'escroqueure (1).
Mais nul, sauf Pierre Tallemant, ae se formalisait, dans la famille, des extravagances de M. de Laleu. On en riait. On tenait à la bonne hariaonie, commandée par la religion, de toute la tribu huguenote que l'on formait dans la paroisse Saiiit- Ëustache. Les jeunes gens s'efforçaient de resserrer les relations. Ils étaient tous enclins au plaisir avec des nuances de- tempérament.
Boisneau, prototype du bourgeois et marchaod, portait un visage rubicond, aux yeux intelligents, sur un corps épais. Il avait la parole facile et conservait intact Taccent du terroir natal. Il était magnifique et retors à la fois, sensuel, buvant bien, goûtant les repas plantureux, volontiers trousseur de cottes. 11 raffolait des bureaux, des affaires, des entreprises même équivoques, des risques, des conquêtes, présageant des résultats heureux de son habileté, rêvant la puissance d'argent devant laquelle toute autre puissance s'humilie. On sentait en lui une force prête à se manifester, guettant l'occasion,
(1) Et probablement il . utilisait aussi son secrétaire Benoist Yyand auquel, en mai 1631', il donnait sa procuration (AT. A. de M* Le Semelier.£. A. de M* Bossy). k la fin, Laleu et Tallemant s'accordèrent, dit Des ftéaux : VI, 276-277. Un compromis entre Paul Yvon, sieur de Laleu, Pierre Taliemant, (vécléon et Marie Tallemant, Nicolas Hambouillet et Marc-Antoine Acéré, en date du 28 janirier i«40, tend à le prouver (Même étude). V. aussi, Transaction entre Pava Yvon, Pierre Tallemant, Oédéon II Tallemant et iW"»* d'Harambure du 4 décembre 1640, résumée dans Inventaire après décès des biens de Pierre TcUlcmant (Af. A. de M* Le Cat. E. A. de M* Lefèbvre). Nous anticipons un peu sur les événemenU dont quelque&^ins sont postérieurs pour u» pas revenir continuellement sur le sieur Paul Yvon.
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bridée par Tautofité paternelle, faisant raloir arec apmiâtreté, en aittendant Tindépendance d'action, les droits de primogéniture (1).
Lassac vivait, languide et fuyant, dans Fombre de ce frère (|u'il admirait. Il se modelait sur lui, avea pins de discrétion, de pondération, d'équilibre, un certain goût de la dialectique et de la procédure. Ses joie» étaient modestes et secrètesl On ne disait rien sur lui, sinon que les femmes Tappréciaient pour son joli visage, sa tournure désinvolte, sa grâce à danser. Il était un reflet (2).
Des Réaux, au contraire, entre quinze et dix-s ept ans, montrait une personnalité accusée qu'agitaient encore les troubles de la puberté. Il raillait les gens d'affaires, exécrait l'atmosphère des bureaux, s'éloignait des conversations relatives à la banque ou au négoce. 11 échappait avec ardeur aux lourdes hérédités de mercantilisme qm pesaient sur la famille. 11 était léger, leste, remuant, souriant, spirituel, câlin, {M'enant, quand il voulait, tout le cœur de sa^ mère la < bonne femme > qni lui marquait une prédilection. Il aimait la vie frivole et mondaine, sa causticité, son enjanement. L'étude lui plaisait, la lecture surtout. Son imagination voyageait sans cesse et le rêve lui fournis-çait un recours contre toutes les mélancolies qui l'assaillaient parfois, sans raison, et Taccabiaient. De plus en plus, il se plongeait dans les romans de chevalerie, souhaitant retourner aux temps fabuleux où ie beau Ténébreux remuait l'Espagne au
(1) T. VI, 306, 311, donne des renseignements succincts sur la complexion physique et le caractère de son frère aîné. Nous y ajoutons ce que les documents postérieurs nous ont révélé.
(Î)T. VliSO.
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bruit de ses prouesses. Sa sensibilité était vive, son intelligence affinée, apte à tout comprendre, son sens critique aiguisé. On citait déjà ses traits d'esprit et Ton voyait bien que Tamour des belles-lettres le détournait du devoir de tout Tallemant normal qui consistait à être assidu au temple et au bureau (1).
Chez son frère puîné, François, la belle égalité de caractère et l'activité au travail des Tallemant tendaient à disparaître. II n'y avait pas d'adolescent plus inquiet, plus envieux, plus paresseux, il cherchait querelle à tout le monde, n'était satisfait de rien, multipliait les intrigues, les insolences, les commérages. Bien qu'un clair entendement lui rendit aisées les acquisitions intellectuelles, il ne parvenait à des résultats, sur ce terrain, que par l'astuce. On supportait difficilement son humeur. Il jalousait son frère Des Réaux et se faisait, pour des complots toujours renouvelés, des alliés de ses deux autres frères, Henry et N..., encore enfants (2).
Il fallait toute l'autorité de Pierre Tallemant pour maintenir la concorde entre ces caractères disparates. Avec le temps, une scission s'était produite entre les enfants des deux lits. M"»" Tallemant l'avait peut-être provoquée en témoignant à ses propres enfants, plus jeunes, réclamant ses soins vigilants, une sollicitude particulière. C'était une femme naïve, instruite, mais d'intelligence médiocre. Elle disait, un jour, à son fils Des Réaux :
— Pourquoi acheter des livres? N'avez-vous pas fait toutes vos études (3) ?
(1) T. VI, 326 et s.
(2) T. VI, 300 et S.