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LE CORTEGE DU SACRE

Bibliothéque Nationale, Cabinet des Estampe:

occupe et rallie tous les esprits, la lettre que j’ai l’honneur de vous écrire n’est que pour votre instruction particuliére et ne doit étre l’objet d’aucune communication officielle.

« J’ai Phonneur de vous saluer. — C. M. TALLEYRAND. »

Le 18 mai il y avait a Saint-Cloud affluence de personnages officiels; on attendait la nouvelle du sénatus-consulte qui allait donner un caractére régulier a |’établissement de |’Empire. A trois heures, un coup de canon annonga que c’était chose faite. Talleyrand arfiva presque tout de suite; il fut parmi les premiers a offrir ses félicitations au nouvel Empereur.

Le ministre ne tarda pas a recevoir la récompense de sa collaboration; il fut nommé, le 11 juillet, ’un des grands officiers du palais de l’Empereur. Cette promotion comprenait en tout six noms : le cardinal Fesch, le général Duroc, Talleyrand, Berthier, Caulaincourt et le conseiller d’Etat Ségur. Talleyrand fut nommé grand chambellan, tout en conservant le ministére des Relations extérieures; cette dignité, qui restaurait l’un des offices de l’ancienne Cour, lattachait d’une maniére plus étroite 4 la personne du chef de l’Etat, en rendant sa présence obligatoire dans maintes circonstances. I] avait grand air dans son costume officiel : habit de velours rouge uni, doublé de soie blanche; manteau de méme, descendant jusqu’au-dessous du genou; parements du manteau, col et revers, en drap d’or brodé; cravate de dentelles; écharpe de soie blanche en sautoir, avec une frange d’or; culotte blanche; chapeau de feutre noir retroussé, orné de plumes blanches; une épée.

Quand le nouvel Empereur fit une distribution solennelle des croix de la Légion d’honneur, il conféra au ministre des Relations extérieures le grand cordon de l’Ordre (1. février 1805).

Cependant l’ambition de Talleyrand n’était point completement satisfaite. Napoléon lui avait fait entrevoir 4 un moment la dignité nouvelle d’archichancelier comme la récompense de son réle dans la création des institutions

impériales; mais la jalousie des sceurs de |’Empereur se mit en travers de ce projet. Elles entendaient faire réserver cette dignité pour leur frére Lucien, le jour ot celui-ci se réconcilierait avec l’Empereur. De leur cété, les collégues de Talleyrand dans le ministére ne dissimulaient pas leur jalousie; mais ce qui lui fit perdre ses derniéres chances, ce fut Vinvincible répugnance du chef de Empire et des membres de sa famille pour l’ancienne M™¢ Grand. « Sa femme, écrivait M™e de Vaines a Thibaudeau, est cause qu’il n’est pas archi. On n’a pas voulu qu’elle fat Altesse Sérénissime et, par la place de son mari, sur la méme ligne que les sceurs de ’Empereur. Cette déconfiture a été bien douloureuse pour le ménage. Que voulez-vous? II faut bien tét ou tard payer ses sottises. » Pour des raisons qu’on ne dit pas, Napoléon fit une scéne violente 4 Talleyrand, vers le 10 juillet, huit jours avant de partir pour Boulogne. Puis, pour en effacer leffet, il lui fit savoir qu’il avait permis a son frére Archambaud de rentrer 4 Paris. Quant a la dignité d’archichancelier, elle fut donnée 4 Cambacérés, avec le titre d’Altesse Sérénissime. Talleyrand écrivait 4 son ami Stanislas Girardin qu’il trouvait comme lui |’Altesse Sérénissime bien ridicule. « Pour la famille impériale, ajoutait-il, on ne peut assez faire; pour les autres,... l’altesse, qui est un titre émanant de la souveraineté, n’a pas de sens commun. Mais c’est fait, et tout ce qui est fait, il faut le soutenir. »

Mme de Rémusat racontait 4 son mari, alors 4 Mayence, une visite qu’elle était allée faire 4 Mme de Talleyrand. « Elle m’a, disait-elle, répété avec tant d’affectation que son mari était fort heureux, fort content, fort gai, fort bien avec lEmpereur, que j’ai été presque tentée d’en douter. »

Dans le conseil privé du 23 avril, ot la question de ’hérédité avait été a la fois posée et résolue, on avait aussi parlé de la cérémonie du sacre pour le chef de la nouvelle dynastie. L’idée était tellement inattendue et les conditions dans

lesquelles Napoléon en révait l’exécution tellement étranges, qu’il fallait laisser 4 P’idée le temps de faire son chemin dans Yopinion. Quelques semaines y suffirent, car le nouvel Empereur le voulait expressément; il avait arrété que le pape Pie VII viendrait en personne a a Paris méme apporter au nouveau César la consécration de l’Eglise. Toute une campagne fut engagée pour décider la Cour de Rome a une mesure aussi extraordinaire.

C’était une affaire de caractére international, pour le moins aussi politique que religieuse; 4 ce titre, elle relevait directement du ministére des Relations extérieures. Elle donna lieu 4 de nombreuses dépéches, dans lesquelles Talleyrand s’efforga d’établir que la cérémonie projetée servait aussi bien les intéréts du Saint-Siége que ceux de la religion. Dans l’une d’elles, il énumérait, non sans emphase, tout ce que le nouvel Empereur avait pu faire pour le bien de lEglise. «Sa Majesté voit avec peine, disait-il, qu’on paraisse insinuer qu’elle n’a point encore fait tout ce qu’elle pouvait faire pour que le Souverain Pontife répondit 4 son invitation; elle offre. avec satisfaction au Saint-Siege et a PEurope entiére ses titres sacrés a la reconnaissance de PEglise. Les temples rouverts, les autels relevés, le culte rétabli, le ministére organisé, les chapitres dotés, les séminaires fondés, vingt millions sacrifiés pour le paiement des desservants, la possession des Etats du Saint-Siége assurée, Rome évacuée par les Napolitains, Bénévent et Pontecorvo restitués, Pesaro, le fort Saint-Léo, le duché d’Urbin rendus a Sa Sainteté, le concordat italique conclu et sanctionné, les négociations pour le concordat germanique fortement appuyées, les missions étrangéres rétablies, les catholiques d’Orient arrachés a la persécution et protégés efficacement auprés du Divan, tels sont les bienfaits de l’Empereur envers PEglise romaine. Quel monarque pourrait en offrir d’aussi grands, d’aussi nombreux dans le court espace de deux ou trois ans? » Les noms de Bénévent et de Pontecorvo donnent du piquant a cette énumération; car c’est par ces deux

principautés qu’allaient commencer dans moins de deux ans les violences de Napoléon a l’égard du Saint-Siége, pour le plus grand profit de Talleyrand lui-méme et de Bernadotte.

Le pape finit par se laisser convaincre; il se décida a quitter Rome pour aller célébrer 4 Notre-Dame de Paris la cérémonie du sacre que Napoléon jugeait nécessaire aux destinées de sa dynastie. I] arriva 4 Fontainebleau le 25 novembre 1804; cest la qu'il rencontra l’Empereur. Des appartements lui avaient été préparés au palais; il y fut introduit par Charles- Maurice de Talleyrand-Périgord, qui remplissait son office de grand chambellan de Sa Majesté. Quelle ironie du sort! Les honneurs du palais de Fontainebleau étaient faits au chef de l’Eglise par celui qui, aprés avoir été l’abbé de Périgord et Sa Grandeur l’évéque d’Autun, avait été Pauteur du schisme constitutionnel et avait rompu avec |’Eglise de Rome, au grand scandale des fidéles. Depuis, il avait obtenu un bref de sécularisation; linterprétant 4 sa manieére, il en avait profité pour faire un sot mariage, qui n’avait certes pas augmenté son crédit dans lopinion. Les Mémoires du prince ne disent pas un mot de sa rencontre avec Pie VII a Fontainebleau; le Saint-Pére n’a pas davantage fait connaitre ses sentiments sur l’accueil du grand chambellan. Que de réflexions cependant durent se présenter a l’esprit de l’un et de l’autre en se trouvant réunis pour un service officiel!

Le grand chambellan éprouva dans la circonstance une blessure d’amour-propre, qui, malgré son impassibilité de convention, dut lui étre pénible. Tout en acceptant les services du mari, Pie VII refusa que M™e de Talleyrand — questa donna, comme il l’appelait — lui fat présentée. Ce refus du pape n’est-il pas de nature a prouver, comme nous !|’avons déja dit, que le bruit qui avait couru d’un mariage religieux entre les deux époux n’avait rien de fondé?

Le sacre eut lieu, comme on le sait, le 2 décembre 1804. Talleyrand ne s’arréte pas dans ses Mémoires A décrire la

cérémonie ni méme 4 rappeler 4 ce propos le sacre de Louis XVI, auquel il avait assisté 4 Reims vingt-neuf ans plus tot, comme il assistera vingt et un ans plus tard, 4 Reims de nouveau, au sacre de Charles X. Quel beau triptyque a composer que ces trois sacres dont il fut le témoin a vingt et un ans, a cinquante ans, a soixante et onze ans, simple assistant la premiére fois, personnage officiel les deux autres! Il dit simplement, 4 propos de la cérémonie de Notre-Dame, que ce fut « un miracle de la destinée de Bonaparte ». « Je me trouvai fort heureux, ajoute-t-il, d’y avoir contribué, parce que je pensais que les liens de la France avec la Cour de Rome s’en trouvaient resserrés. »

I] parle encore du désintéressement politique du pape, de Yimpression profonde laissée par ses vertus et sa bonté. Et c’est tout. De la cérémonie elle-méme, pas un mot. Cependant il y avait joué son réle, non seulement pour y avoir assisté, mais encore pour avoir donné son avis sur les costumes des grands dignitaires.

Dans sa célébre toile du Sacre, David a mis le grand chambellan bien en évidence. Tout a fait 4 droite, debout au pied de l’autel, entre Berthier et Eugéne de Beauharnais, Talleyrand dresse sa haute taille; il porte une toque a la Henri IV et un manteau qui l’enveloppe a peu prés en entier. Son nez retroussé€, ses cheveux bouclés sur les tempes et sur la nuque le font reconnaitre, non moins que I’air impassible ou plutdét légérement moqueur qu’il proméne sur l’assistance. A quoi pense-t-il? Aux cérémonies pontificales d’Autun qui avaient été peu a son honneur? a la messe de la Fédération? aux péripéties d’une existence qui, en cinquante ans 4 peine, était déja passée par tant d’opinions et de partis? Ou n’était-il pas saisi, malgré tout, par l’éclat du spectacle prestigieux qui se déroulait sous ses yeux et qu’il avait contribué a préparer? Car il avait estimé, contre l’avis de Berthier et d’autres familiers de Napoléon, que Joséphine devait étre couronnée dans cette circonstance solennelle, et la toile que Napoléon et David baptisérent Le Sacre devrait s’appeler de son vrai nom

Le Couronnement de Foséphine. Comme on voudrait trouver dans les Mémoires du prince quelques lignes révélatrices de son état d’Ame en ces heures historiques du 2 décembre 1804!

Six mois environ plus tard, le 26 mai 1805, le grand chambellan assistait encore 4 une cérémonie triomphale, qui pouvait rappeler celle de Notre-Dame; le pape, il est vrai, et le sacre n’y jouaient plus aucun réle. C’était a Milan, dans la célébre cathédrale de marbre, le jour ou Napoléon, roi d’Italie, placa sur sa téte la vieille couronne de fer des rois lombards, en pronongant de son accent corse la formule orgueilleuse et menagante : II Cielo me la diede; guai a chi la tocchera! « Le Ciel me l’a donnée; malheur a qui la touchera! »

A Milan aussi, quelques jours plus tét, le ministre avait regu du gouvernement prussien les deux décorations de l’Aigle rouge et de l’Aigle noir.

Dans une suite de lettres 4 Bignon, qui était alors chargé d’affaires auprés de l’électeur de Hesse-Cassel, Talleyrand a raconté en détail le séjour de Napoléon a Milan. L’Empereur était entré a Milan par la porte de Pavie, en arrivant du département de Marengo. « En remarquant que cette route le conduit pour la seconde fois au tréne, on le bénit d’avoir fixé par son avenement les destinées du Royaume d’Italie, sans lavoir exposé a aucune guerre étrangere... Toute VItalie, toute Europe prend la méme part a un événement qui consolide la paix continentale, et les grands Etats voient les principes de leur gouvernement encore mieux affermis par ce nouveau développement des vues de Sa Majesté. » La sonnerie des cloches et les coups de canon avaient annoncé dans toutes les villes du royaume d’Italie l’arrivée de Sa Majesté. L’Empereur avait fait une longue visite a ’ Université; il avait entretenu Volta. « Ainsi, dés l’instant de son arrivée en Italie, Sa Majesté a voulu marquer son passage par quelques bienfaits envers le peuple de son royaume et par cette attention infatigable qu’elle porte habituellement sur tous les objets d’intérét public. »

Le pape finit par se laisser convaincre; il se décida a quitter Rome pour aller célébrer 4 Notre-Dame de Paris la cérémonie du sacre, que Napoléon jugeait nécessaire aux destinées de sa dynastie. Il arrwa a Fontainebleau le 25 novembre 1804 : c’est la qu’il rencontra I’ Empereur.

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