‹ Talleyrand, 1754-1838Chapitre 15 sur 22 · ARRIVEE DU PAPE A FONTAINEBLEAU · texte numérisé non relu

ARRIVEE DU PAPE A FONTAINEBLEAU

Bibliothéque Nationale, Cabinet des Estampes

Cependant le correspondant de Bignon n’était pas arrivé du premier coup 4 cette conception napoléonienne du royaume d’Italie dont il parlait avec tant d’enthousiasme, a présent qu’elle s’était réalisée. I] avait eu A ce sujet, peu aprés le sacre, une conversation avec Joséphine, ot son don de perspicacité ordinaire lui avait fait défaut. I] avait parlé a l’Impératrice de l’intérét qu’il y avait 4 réconcilier Napoléon et Lucien. Le moyen, c’était de faire de celui-ci le chef de la République Cisalpine. « On ne peut, disait Talleyrand, lui refuser beaucoup d’esprit et de caractére; il est homme a tout oser pour assurer le systtme de Bonaparte qu il approuve; il déteste l’empereur d’Allemagne, l’empereur de Russie et l’Angleterre; Bonaparte a besoin 14 d’un homme de cette trempe pendant dix ans. » II estimait que l’affaire pourrait s’arranger en 1805, pour les mois de mars ou d’avril. Mais la réconciliation des deux fréres n’avait pu avoir lieu, et Napoléon avait transformé a son profit personnel la République Cisalpine en Royaume d’Italie.

Talleyrand avait encore pensé 4 Joseph pour gouverner la Cisalpine. On avait offert 4 celui-ci le titre de roi, mais avec des conditions politiques et militaires qui le mettaient en entier dans la dépendance de Napoléon; il avait refusé. Alors, le 5 février 1805, le ministre des Relations extérieures donna lecture, en conseil de cabinet, d’un rapport sur la constitution d’un royaume d’Italie en faveur de l’Empereur des Frangais. D’un avis unanime le conseil approuva le projet et décida qu’il serait communiqué a Napoléon; c’était toute une comédie réglée a l’avance. Les idées du projet appartenaient au ministre, mais la rédaction définitive était de son collaborateur Durant; car sa maniére de travailler était toujours la méme, pour une note de quatre lignes ou pour un mémoire de cent pages. II s’enfermait avec l’un de ses chefs de service, lui disait ce qu’il avait l’intention d’exposer, lui demandait ses observations, dont il faisait son profit pour la rédaction définitive. I] savait qu’en rédigeant le projet sur le royaume d’Italie, il répondait 4 la pensée de Napoléon; a ses yeux,

cela avait suffi, bien qu’il redoutat dans son for intérieur que ce changement ne provoquat a Vienne un vif mécontentement, d’ow pouvait sortir une guerre nouvelle. Mais, suivant le mot d’un contemporain, toute sa sagacité était alors « de deviner ce que veut Bonaparte et d’y soumettre toutes ses pensées ».

Le 18 mars (1805), dans une séance du Sénat a laquelle assistait l’Empereur, le ministre donna lecture de son rapport sur la création du royaume d’Italie; ce fut pour lui un prétexte inattendu 4 célébrer la modération de l’Empereur.

« La malveillance, dit-il, n’a-t-elle pas cherché a répandre Valarme en rappelant la gloire, le nom et la destinée d’Alexandre et de Charlemagne? Frivoles et trompeuses analogies!... Charlemagne a été conquérant et non pas fondateur. Les fondateurs gouvernent pendant leur vie et ensuite pendant des siécles... Alexandre, en reculant sans cesse les limites de ses conquétes, ne fit que se préparer des funérailles sanglantes... Comme ces grands hommes, nous avons vu Votre Majesté porter avec rapidité ses armes en Europe et en Asie; son activité, comme la leur, a su embrasser en peu de temps la plus vaste étendue et franchir les plus grandes distances. Mais, dans ses plus glorieuses expéditions et dans ses plus hardies entreprises, a-t-elle été entrainée par une passion vague et indéfinie de dominer et d’envahir? Non, sans doute, et — l’histoire l’a déja inscrit dans ses fastes dés le début de sa noble carriére — Votre Majesté voulut rappeler la France a des idées d’ordre et I’ Europe a des idées de paix...

« Jose lassurer 4 Votre Majesté : quelque effort que l’on puisse faire pour égarer l’opinion, cet irrésistible penchant qui entraine tous les esprits vers la gloire des nobles actions et qui attache tous les cceurs par |’enthousiasme qu’inspirent les grands sacrifices, triomphera de toutes les mécréances. La France, Italie vous chérissent comme fondateur de leurs lois et comme défenseur de leurs droits et de leur puissance; lEurope révére en vous le conservateur de ses intéréts, et — pourquoi craindrais-je de le dire? — un temps viendra

ot. Angleterre méme, vaincue par l’ascendant de votre modération, abjurera ses haines, et, a l’exemple de tous les peuples contemporains, ne manifestera plus envers vous que le sentiment de l’estime, de l’admiration et de la reconnaissance, qu’en secret, méme aujourd’hui, les hommes justes et éclairés de cette nation ne refusent pas a Votre Majesté. »

Thibaudeau avait écrit 4 son amie M™e de Vaines, par maniére de plaisanterie, qu’on disait que Talleyrand était mort 4 Milan pendant les fétes du couronnement. II recut d’elle cette réponse amusante :

« M. de Talleyrand mort 4 Milan! Ah! bien oui! I n’en avait nulle envie. II la faisait courte et bonne avec des Italiennes, entre autres une ancienne maftresse de Pétiet [ministre de France 4 Milan], a qui il a donné force argent. Puis, brochant sur le tout, M™e Simons Lange, qui le suivait ou le précédait dans chaque ville. De mauvaises langues, qui ne le croient pas un foudre de guerre, prétendent que c’était encore pour plaire qu’il prenait ce maintien. II est a présent aux eaux, A se reposer 4 cété de sa chaste moitié. Je compte, 4 son retour, le bien tourmenter sur sa vie galante pendant son voyage en Italie. »

On se rappelle sans doute que Talleyrand avait joyeusement terminé la soirée du 19 brumaire chez Mle Lange, dans la maison de campagne qu’elle avait 4 Meudon; cing ans plus tard, il se montrait 4 Milan en compagnie de cette jolie femme. Il est permis de supposer que le ministre et actrice n’avaient pas laissé passer tout cet intervalle sans s’étre rencontrés.

i [espa contemporain qui n’était pas bienveillant, mais qui parait bien renseigné, a tracé un croquis de la situation politique de Talleyrand au début de l’année 1805.

Le ministre, dit-il, depuis son rapport sur la constitution du royaume d’Italie, jouissait du plus grand crédit qu’il eit encore connu. Sa place lui était chére par-dessus tout. S’il n’aimait pas Napoléon — ce qui pdrait trés contestable, a cette époque du moins, — il avait une peur affreuse de le voir disparaitre. Sa disparition serait, en effet, le signal d’un bouleversement général, un parti militaire se formerait pour rétablir le Directoire, et lui-méme serait perdu.

I] y avait autre chose : le régime présent lui rapportait de gros avantages. Sa fortune était énorme; son ami le financier Hervas l’évaluait a quatorze millions. Que deviendrait tout cet argent le jour ot Bonaparte ne serait plus 14? Son insensibilité était une force auprés de l’Empereur; elle lui permettait de tout dire, d’autant mieux que la rancune et la mauvaise humeur lui étaient étrangéres. Pour sa valeur morale, il était mieux de n’en pas parler : « il n’existe pas de matiére plus puante, plus vile que son cceur; cela perce de toute part ». Il a une vraie passion pour l’intrigue; d’accord

avec Napoléon, il charge les ambassadeurs de s’informer des mécontents qui existent dans les pays ou ils sont accrédités, d’entrer en rapports avec eux, de maniére a former des partis dont les Relations extérieures pourraient un jour profiter.

Il portait pour le moment une haine mortelle 4 |’Angleterre, avec qui la France était en guerre; il la haissait « en furieux ». La Russie aussi lui était odieuse, « comme étant en tout l’épine de son travail ». Il méprisait Vienne « comme du fumier ». Pour la Prusse, il aurait volontiers cherché a la vexer; mais il était en excellents termes personnels avec son ministre Lucchesini, qui avait su prendre de l’ascendant sur lui et qui avait en outre un crédit particulier auprés de sa femme.

Le 4 février (1805), le ministre présenta un rapport au Sénat sur les relations de Napoléon avec |’Angleterre. I] développa cette idée, que le maitre de la France n’avait cessé de faire des démarches pour établir la concorde entre les deux gouvernements qui avaient signé en 1802 la paix d’Amiens; mais la note belliqueuse apparaissait tout de suite. L’Empereur ne redoutait point la guerre; depuis plusieurs mois, des flottilles s’*équipaient dans les ports; en arriére, se trouvait une armée considérable, composée de toutes les forces militaires de l’Empire et préte 4 une descente sur les cétes anglaises. Depuis des semaines ces préparatifs se poursuivaient; le temps était proche ot des résultats décisifs allaient étre obtenus.

Aprés avoir loué grandement la conduite de lEmpereur, le ministre donna lecture au Sénat de deux documents officiels. L’un était la lettre que ’Empereur des Frangais avait écrite, le 2 janvier, au roi de la Grande-Bretagne, et dont Pesprit se résume a peu prés dans ces mots : « La paix est le voeu de mon cceur; mais la guerre n’a jamais été contraire a ma gloire. » L’autre était la réponse de lord Mulgrave, le ministre de George III : le gouvernement anglais demandait a sentendre d’abord avec les puissances du continent, et surtout avec le tsar, « qui a donné les preuves les plus fortes...

du vif intérét qu’il prend a la sdreté et a lindépendance de PEurope ».

Séance, en somme, purement oratoire, ot! l’habileté du ministre sut présenter a l’opinion le réle de ’Empereur de manieére a lui donner tous les avantages.

Au mois de juin, l’empereur Alexandre envoya a Paris un négociateur extraordinaire, Novosiltsov, avec cette singulire condition qu’il fit entendu par Napoléon sans intermédiaire. « Voila encore du Markoff », dit Empereur a Talleyrand. Markoff est cet ambassadeur russe a qui le Premier Consul avait adressé en séance publique des paroles désobligeantes (septembre 1803), 4 propos d’un agent secret dont il se servait. L’Empereur avait eu connaissance, peu de temps avant la mission de Novosiltsov, d’une lettre que Markoff avait écrite 4 Lucien et dans laquelle il chargeait Talleyrand des plus noires imputations. Comme le ministre se trouvait alors en pleine faveur, la démarche inattendue du tsar, loin de nuire 4 son crédit, ne fit que le raffermir.

Cependant les préparatifs du camp de Boulogne n’aboutissaient point 4 une descente en Angleterre et ils allaient bientét servir 4 d’autres opérations. Le gouvernement de Vienne était représenté alors 4 Paris par Philippe de Cobenzl, trés brave homme sans doute, mais connu par ses ridicules, et bien triste ambassadeur; |’Empereur avait beau jeu contre lui et Talleyrand lui faisait avaler autant de couleuvres qu’il voulait. En réalité, Philippe de Cobenzl, qui par ses maniéres passait pour un modéle de la grace autrichienne, n’était qu’un grotesque; le ministre faisait souvent rire la galerie a ses dépens.

Cobenzl fut chargé de remettre au gouvernement frangais un ultimatum, dont l’une des conditions était la renonciation de Napoléon au royaume d’Italie. Ce document parvint a Paris a la fin du mois d’aoat; Talleyrand partit aussit6t pour Boulogne. Dés lors, la guerre continentale remplaca dans la pensée de Napoléon la guerre maritime, d’autant plus facilement que celle-ci — il ne pouvait pas ne pas s’en rendre

- PRESBOURG IgI

compte — lui offrait bien peu de chances de succés; car la descente en Angleterre avait pour condition premiére la conquéte de la mer. La Grande Armée, qui se morfondait d’oisiveté depuis deux ans sur les cétes du Boulonnais, accueillit la nouvelle avec joie. Quant aux hommes politiques, ils ne dissimulaient pas leurs inquiétudes devant cette guerre nouvelle. Le ministre de Prusse Lucchesini écrivait a Berlin : « M. de Talleyrand est au désespoir; et, s'il avait pu, s’il pouvait encore ou en empécher !’éclat ou en arréter promptement le cours, avant que le succés ou les défaites excitassent Pambition ou forgassent ’honneur a la continuer, il compterait cette circonstance comme la plus glorieuse de son ministére. »

Si c’étaient la les sentiments véritables de Talleyrand, ils faisaient honneur a son esprit de prévoyance et de modération; mais il les garda pour lui, sans essayer en quoi que ce fat de les faire partager a l’Empereur. Le 23 septembre, quand le camp de Boulogne avait cessé d’exister, il donnait lecture au Sénat, en présence de |’Empereur, d’un long rapport sur les relations de la France et de l’Autriche depuis la paix de Lunéville; les événements, comme il convenait, étaient présentés de maniére a mettre les torts du cété du gouvernement de Vienne. Le rapport se terminait par ces mots qui certes sentaient la poudre :

« L’Empereur, obligé de repousser une agression injuste qu’il s’est vainement efforcé de prévenir, a di suspendre lexécution de ses premiers desseins. I] a retiré des bords de Océan ses vieilles bandes tant de fois victorieuses, et il marche 4 leur téte. Il ne posera les armes qu’aprés avoir obtenu satisfaction pleine et entiére, et sécurité complete, tant pour ses propres Etats que pour ceux de ses alliés. »

Avant de suivre Talleyrand dans la campagne d’Autriche, on signalera le réle assez inattendu qu’il joua a cette époque, au mois de septembre 1805, dans la nomination de deux professeurs au Collége de France; il s’agit d’un suppléant,

Kieffer, dans la chaire de turc, et d’un titulaire dans la chaire de persan; celui-ci est le célébre Silvestre de Sacy.

A propos de ces nominations, le ministre avait adressé, le 8 septembre 1805, un rapport a Fourcroy, qui était directeur de l’Instruction publique. « Il est trop important, disait-il, d’étendre la connaissance de ces deux langues, puisque nos rapports commerciaux avec les pays ou on les parle sont destinés 4 de nouveaux accroissements, pour ne pas attacher a lenseignement de chacune un professeur particulier, qui puisse y apporter plus de connaissance et y donner plus de soin. » On doit rapprocher de ce rapport de 1805 les instructions que Talleyrand avait déja données au général Brune, quand I’ancien vainqueur de Bergen était parti pour Constantinople, en qualité d’ambassadeur, en vendémiaire an XI, octobre 1802; le ministre lui montrait en ces termes l’importance exceptionnelle de sa mission : « L’intention du gouvernement est que l’ambassadeur de la République a Constantinople reprenne par tous les moyens la suprématie que la France avait depuis deux cents ans dans cette capitale. »

I] faut savoir gré 4 Talleyrand d’avoir songé a rendre a la France dans la Méditerranée orientale cette influence légitime qui était un legs des Croisades; et d’y avoir contribué, a Paris méme, en donnant plus d’importance a l’enseignement de deux langues orientales vivantes, le turc et le persan.

A partir du mois de septembre 1805, Talleyrand, qui aimait ses aises, allait mener, pendant de longs mois, a travers les Etats de |’Europe centrale, une existence bien différente de ses habitudes parisiennes; ce fut presque la vie des camps, a la suite d’un maitre qui, en moins de deux ans, allait s’élancer des bords du Rhin aux bords du Niémen par Ulm, Vienne, Austerlitz, Iéna, Berlin, Varsovie, Friedland, Tilsit. Le ministre s’était fait accompagner de lun de ses collaborateurs de la rue du Bac, La Besnardiére; il écrivait a ce propos a d’Hauterive (22 novembre et 24 décembre 1805) : « La Besnardiére se porte bien, quoiqu’il ait fait un voyage

Les préparatifs du camp de Boulogne n’aboutissaient point a une descente en Angleterre, et ils allavent bientét servir a d’autres operations.

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