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LE CAMP DE BOULOGNE

Bibliothéque Nationale, Cabinet des Estampes

pénible et long; manquer de pain, de chevaux, et trouver des morts sur les routes n’entrait pas dans nos éducations de cabinet... Ce régime ne convient qu’a moitié 4 La Besnardiére. I] aime la chambre, mais il n’aime entendre sonner ni les minuit, ni les deux heures du matin. » Talleyrand, devenu par la grace de |’Empereur diplomate errant et trop souvent dans des situations dénuées de confort, a pu penser a l’exclamation de Julien l’Apostat, qui se trouvait un soldat presque malgré lui : « O Platon, quelles occupations pour un philosophe! »

Napoléon avait quitté Saint-Cloud le 24 septembre, pour rejoindre la Grande Armée qui se transportait alors du camp de Boulogne aux bords du Rhin; le 26, il arrivait 4 Strasbourg. Ordre 4 Talleyrand de le rejoindre dans cette ville, pour étre prét a suivre le quartier général suivant les circonstances. Le jour ou Napoléon quitta Strasbourg, le 1° octobre, Talleyrand avait diné avec lui, puis il l’avait accompagné dans sa chambre. M. de Rémusat, premier chambellan, y entre avec eux. A peine y étaient-ils tous trois que l’Empereur tomba par terre; il n’eut que le temps de dire a Talleyrand de fermer la porte. I] gémissait, il avait de l’écume aux lévres, avec des convulsions. Talleyrand lui arracha sa-cravate et Pinonda d’eau de Cologne. Cet accés d’épilepsie dura environ un quart d’heure; puis l’Empereur recouvra la parole et se rhabilla; il recommanda aux deux témoins le secret le plus complet. Une demi-heure plus tard, il partait pour Carlsruhe.

Cette scéne pénible inspira 4 Talleyrand une émotion bien naturelle; ses Mémoires, qui furent écrits, comme on le sait, en 1816, en ont conservé la trace au bout de onze ans. Peu de jours aprés, des passages de lettres écrites par lui de Strasbourg a |’Empereur peuvent paraitre inspirés en partie par le souvenir de l’attaque a laquelle il avait assisté. Ainsi, le 5 octobre : « Tous les voeux accompagnent Votre Majesté; mais l’inquiétude dont il est impossible de se défendre, quand on est réduit 4 conjecturer ce que l’on voudrait savoir avec certitude, et savoir d’heure en heure, rend la position des

serviteurs de Votre Majesté bien triste. » Ainsi encore, le lendemain 6 octobre : « En apprenant de Sa Majesté I’Impératrice que nous serions quatre ou cing jours sans recevoir de nouvelles de Votre Majesté, j’ai éprouvé un sentiment qu’il me serait impossible de rendre. »

On notera que dans ces deux lettres Talleyrand signale le départ pour Cadix de « l’expédition secréte des Anglais »; c’était l’armée navale de Nelson, qui, quinze jours plus tard, allait livrer la bataille de Trafalgar.

Tout én menant de l’autre cété du Rhin la campagne foudroyante qui allait se terminer a Ulm par la capitulation de Parmée autrichienne, Napoléon avait décidé d’attacher a sa cause par une alliance de famille la maison de Baviére; c’était reprendre pour sa dynastie la politique matrimoniale qui avait été chére a l’Ancien Régime, notamment au gouvernement de Louis XIV. I] avait arrété que son fils adoptif Eugéne de Beauharnais épouserait la princesse Amélie, fille ainée de lElecteur de Baviére. La Cour de Munich avait déja examiné un projet de mariage entre cette princesse et un prince de la maison de Bade; ce projet importait peu a l’Empereur, qui entendait bien faire triompher son idée. En conséquence, le ~ ministre des Relations extérieures écrivit, de Strasbourg, le 8 octobre 1805, a M. de Thiard, chargé d’affaires de France, une lettre qui était comme une mise en demeure; M. de Thiard devait amener I’Electeur a comprendre que la volonté et le caractére de Napoléon ne pouvaient pas souffrir un refus.

Le chargé d’affaires fera demander a4 |’Electeur un entretien particulier; et la, sans détour, il lui proposera l’alliance de la famille de Sa Majesté avec la sienne. « L’Empereur, écrivait le ministre, a montré qu’il voulait protéger la maison de Baviére; il ne peut offrir une meilleure, une plus stre garantie de la durée de ses sentiments pour P Electeur... Un refus, des marques de répugnance sont la chose du monde la plus impossible a pallier ou a réparer. Le prince le plus puissant de l’Europe est en méme temps l’homme du.caractére le plus élevé, magnifique dans ses affections, irréconci-

liable dans une disposition contraire, ayant, comme cela est de la nature de toutes les facultés humaines, plus de pouvoir encore pour nuire que pour servir, et ne connaissant jamais d’obstacles. Cette Ame forte présente en méme temps tous les avantages et tous les inconvénients du présent que la nature en fait aux hommes. Je n’ai pas besoin d’en analyser les conséquences et d’en faire l’application pour étre bien compris par l’Electeur de Baviére... Si les rapports directs et anciens de l’Electeur avec’ moi, et dont 2 a chaque occasion il aime a me prouver qu’il se souvient pouvaient donner 4 mon opinion personnelle une influence quelconque sur sa décision, servezvous de moi a cet égard comme vous le voudrez. »

Le mariage eut lieu suivant la volonté de Napoléon, le 16 janvier 1806.

Avant la journée triomphale ot Napoléon vit défiler devant lui toute l’armée de Mack prisonniére de guerre, Talleyrand, qui était toujours a Strasbourg, adressait a |’Empereur, le 17 octobre, un long mémoire; par |’étendue et l’importance des idées, ce mémoire mérite une place d’honneur parmi ses écrits politiques. Le ministre prévoit que les victoires de ’Empereur vont avoir pour conséquence l’écrasement de lAutriche; or il voit 4 ce moment dans lalliance francoautrichienne la sauvegarde de la paix en Europe. On remarquera sans doute qu'il a varié dans ses projets d’alliance. En 1805, il est partisan de l’alliance avec l’Autriche; en 1808, il sera partisan de l’alliance avec la Russie; en 1830, il sera partisan de l’alliance avec |’Angleterre. Du moins il faut lui reconnaitre ce mérite, d’avoir toujours soutenu que la paix de Europe dépendait de la bonne entente de la France avec une grande puissance. Ainsi, il restait fidéle aux idées de modération qu’il avait exprimées dans son Mémoire du 25 novembre 1792; il y combattait avec énergie les idées de primatie, de prépondérance. « On sait, écrivait-il alors, ce qu’il faut penser de tout cet échafaudage politique sous lequel la turbulence et la nullité des cabinets de l'Europe se sont

débattues si longtemps et avec tant d’appareil, aux dépens des intéréts des peuples. » Ce sont ces mémes intéréts ou, si Yon préfére, c’est Pidée d’un équilibre européen stable qui lui a inspiré de mettre sous les yeux de Napoléon un programme trés étudié, trés nouveau aussi, qui devait permettre, d’aprés lui, de maintenir la paix dans |’Europe continentale.

Laissons la parole au ministre des Relations extérieures :

« Dans l’éloignement ot je suis de Votre Majesté, ma plus douce ou plutét mon unique consolation est de me rapprocher d’elle, autant qu’il est en moi, par le souvenir et par la prévoyance. Le passé m’explique le présent, et ce qu’a fait Votre Majesté me devient un présage de ce qu’elle doit faire; car, tandis que les déterminations des hommes ordinaires varient sans cesse, celles de Votre Majesté, prenant leur source dans sa magnanimité naturelle, sont, dans les mémes circonstances, irrévocablement les mémes.

« Lorsque Votre Majesté quitta Strasbourg, une seule chose tempérait mes regrets. C’était la certitude qu’elle marchait a la victoire. A peine quelques jours se sont écoulés, a peine Votre Majesté a-t-elle rencontré l’ennemi, et déja elle a vaincu... I] ne m’appartient point de rechercher quel.était le meilleur systéme de guerre : Votre’ Majesté le révéle en ce moment a ses ennemis et a l’Europe étonnée. Mais, voulant pouvoir lui offrir un tribut de mon zéle, j’ai médité sur la paix future, objet qui, étant dans l’ordre de mes fonctions, a de plus un attrait particulier pour moi, parce qu’il se lie plus étroitement au bonheur de Votre Majesté. »

Il y a, dit Talleyrand, quatre grandes puissances en Europe; la Prusse n’en fait pas partie, « elle n’est réellement que la premiére des puissances de second ordre ». Ces grandes puissances sont la France, |’Angleterre, |’Autriche et la Russie.

« A la téte des quatre grandes puissances est la France, plus forte que chacune des trois autres, capable méme de leur résister 4 toutes, seule puissance parfaite, parce que seule elle réunit, dans une juste proportion, les deux éléments de gran-

deur qui sont inégalement répartis entre les autres, savoir les hommes et la richesse.

« Des trois puissances qui partagent avec elle la haute influence en Europe, deux sont ses rivales et ses ennemies naturelles. La troisitme, séparée d’elle par d’immenses espaces, n’est point directement son ennemie; mais elle lest indirectement, comme ennemie naturelle de ses plus anciens alliés. »

Pour parvenir a une paix durable, il faut que l’Autriche cesse d’étre en contact avec la France et les Etats qu'elle a fondés. Comment? En l’éloignant du Milanais, en interposant entre elle et le Milanais l’Etat vénitien, dont on fera une république en y annexant Trieste; de méme, l’Autriche doit perdre toutes ses possessions en Souabe et dans le Tyrol. En compensation on lui donnera la Valachie, la Moldavie, la Bessarabie et la partie septentrionale de la Bulgarie. La Turquie renoncera sans peine a ces provinces, oti son autorité n’est que nominale. Quant a lAutriche, le fait de les avoir acquises la rendra ennemie de la Russie, tandis que ’Angleterre «ne trouvera plus d’alliés sur le continent, ou n’en trouvera que d’inutiles. Les Russes, comprimés dans leurs déserts, porteront leur inquiétude et leurs efforts vers le midi de l’Asie, ot le cours des événements les mettra en présence et en opposition avec les Anglais, aujourd’hui leurs alliés.

« Ainsi aura été complétement résolu le probléme de la paix la plus durable que la raison puisse permettre d’espérer. »

Est-ce bien la raison? N’est-ce pas plutét l’imagination qui résout ou qui supprime toutes les difficultés, en admettant que la Turquie et la Russie assisteront d’une manieére passive a tout ce bouleversement de |’Europe orientale? Talleyrand reconnait que |’Autriche, dont ce bouleversement de territoires fera l’ennemie de la Russie, aura pour alliée naturelle la France; mais alors ce sera une guerre nouvelle, dans laquelle la France sera obligée de soutenir l’Autriche contre la Russie, qui aura l’alliance de l’Angleterre. La partie positive du grand projet de Talleyrand, c’était la suppression de

tout contact entre la France et l’Autriche; on pouvait espérer en finir ainsi avec des guerres séculaires.

Quant a l’idée de pousser |’Autriche vers les pays du bas Danube et de compenser ainsi pour elle les pertes qu’elle aurait a subir du cété de Ouest, elle n’était point nouvelle chez Talleyrand. Quatorze mois plus tét, en aoit 1804, lors d’un séjour a Valengay, il avait dit en coufidence au ministre de Prusse Lucchesini que la maison d’Autriche obtiendrait Passentiment du gouvernement francais « sur un bel arrondissement en Valachie, Serbie, Bosnie et Croatie turque », si elle évacuait la totalité de ses territoires italiens.

Le ministre venait aussi de faire connaitre cette idée a d’Hauterive, qui était resté 4 Paris. Dans une lettre familiére, du 11 octobre 1805, il lui avait résumé a l’avance le projet qu'il allait soumettre 4 ?Empereur:

« Voici, écrivait-il 4 son confident, ce que je voudrais faire des succés de l’Empereur. Je les suppose grands. Je voudrais que l’Empereur, le lendemain d’une grande victoire qui ne me parait plus douteuse, dit au prince Charles : « Vous voila « aux abois, je ne veux pas abuser de mes victoires. J’ai voulu « la paix, et, ce qui le prouve, c’est que je la veux encore « aujourd’ Sel Les conditions d’un arrangement ne peuvent « plus étre les mémes que celles que je vous aurais proposées « il y a deux mois. Venise sera indépendante et ne sera réunie «ni a l’Italie ni a l’Autriche. J’abandonne la couronne « d’Italie comme je l’ai promis. La Souabe, qui est un éternel « sujet de discordes entre |’Electeur de Baviére et vous, sera . «réunie a la Baviére ou 4 tel autre prince. Je vous aiderai « pour vous emparer de la Moldavie et de la Valachie. A ces « conditions, je ferai avec vous un traité offensif et défensif, « et toute idée d’alliance avec la Prusse ira au diable. Voulez- « vous cela dans vingt-quatre heures? J’y consens. Sinon, « craignez les chances qui appartiennent presque de droit a « une armée victorieuse.» — Voila mon réve de ce soir. Mille amitiés. »

Qu’est-ce qu’a fait Bismarck, au traité de Berlin, en 1878,

quand il a imaginé de pousser |’Autriche vers |’Est, de lui donner en partie le caractére d’une puissance balkanique et de opposer ainsi 4 la Russie? II s’est borné a reprendre et a exploiter au profit de la Prusse la grande idée que Talleyrand avait exprimée, d’une maniére privée ou d’une manieére officielle, dés 1804 et 1805.

Il est inutile d’ajouter que le projet de Talleyrand ne concernait en rien la rivalité de la France et de l’Angleterre. Elle demeurait toujours 4 l’état aigu. Vingt-quatre heures aprés la journée d’UIm, la journée de Trafalgar allait donner l’empire des mers a la patrie de Nelson. Dés lors, l’Angleterre avait vaincu.

Le désastre de Trafalgar fournit 4 Talleyrand l’occasion d’adresser a l’Empereur une flatterie d’un tour délicat. I] lui écrivit de Munich, le 12 novembre 1805 : « J’éprouve une vive douleur en envoyant 4 Votre Majesté les tristes nouvelles que je recois de Cadix sur la situation de la flotte combinée : le génie et la fortune étaient en Allemagne. » C’était sur un autre ton qu’il écrivait a d’Hauterive le méme jour : « Quelle horrible nouvelle que celle de Cadix! Puisse-t-elle ne mettre d’entrave a aucune des opérations politiques qu’il me parait convenable de faire maintenant!... Les premiéres lettres que je recois sont affligeantes; je crains que les détails qui me parviendront n’ajoutent encore 4 ce tableau qui déchire lame. Je suis inquiet des débris de la flotte et de l’effet que ces malheurs peuvent produire surtout dans l’opinion des ports et des équipages. »

Dans ses Mémoires, le prince s’est borné a faire allusion a son grand projet du 17 octobre. En lui annongant les opérations d’Ulm, l’Empereur lui avait parlé des territoires qu’il voulait enlever a l’Autriche. Talleyrand répondit 4 Napoléon que son intérét véritable n’était point d’affaiblir cette puissance, mais de s’en faire une alliée; le moyen était de donner d’un cété a l’Autriche ce qu’on lui enlevait de l’autre. Le mémoire, ajoute-t-il, dans lequel il exposait ses raisons, fit

assez d’impression sur l’esprit de l/Empereur pour qu’un conseil spécial fat tenu 4 Munich en vue de Il’examiner; Talleyrand prit part 4 ce conseil. Napoléon n’était pas opposé en principe au projet de son ministre; mais bien vite il n’y pensa plus. I] venait d’apprendre que ses avant-gardes avaient eu de nouveaux succés; il n’eut plus d’autre idée que de reprendre l’offensive et de dater bientét ses décrets du palais impérial de Schcenbrunn.

Talleyrand était encore dans la capitale de l’Alsace, quand il apprit la capitulation d’Ulm; il écrivit 4 d’Hauterive un billet assez irrévérencieux : « Nous avons tiré le canon a Strasbourg, tout comme vous; et l’évéque mitonne un Te Deum. » De Munich, le 27 octobre, il demandait a d’Hauterive de lui préparer le projet d’une Allemagne nouvelle. « Envoyez-m’en le tracé. Plus d’empereur d’Allemagne! Trois empereurs en Allemagne : France, Autriche et Prusse. Plus de Ratisbonne! » Et il esquissait tout le programme d’un systéme fédéral, dont les trois quarts lui avaient été dictés par lEmpereur. I] priait son correspondant (lettre du 29 octobre) de lui envoyer l’Essai analytique sur les lots naturelles de ordre social, de Bonald.

En traversant Linz A la suite de l’armée impériale, il arriva a Talleyrand une aventure assez désagréable pour son amour-propre. I] apprit que son ancienne amie la comtesse de Brionne, qui avait émigré dés le début de la Révolution, se trouvait dans cette ville; il n’avait pu obtenir jusqu’alors qu’elle lui pardonnat sa conduite, c’est-a-dire la désertion de son ordre et sa collaboration au gouvernement révolutionnaire. I] se décida a lui écrire, de Linz méme, une lettre qui était un plaidoyer aussi habile dans le fond que séduisant dans la forme; il y annongait sa visite pour le lendemain. I] se présenta en effet chez la comtesse de Brionne; il apprit qu'elle venait de quitter Linz; elle avait laissé pour lui une enveloppe cachetée sur laquelle elle avait souligné ses titres actuels. L’enveloppe ne contenait que la propre lettre du ministre, celle qu’il avait adressée la veille.

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Talleyrand était dans la capitale de l’Alsace, quand il apprit la capitulation d’Ulm; il écrivit 4 d’Hauterive un billet assez trrévérencieux : « Nous avons tiré le canon a Strasbourg, tout comme vous, et l’évéque mitonne un Te Deum. »

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